NOUVELLE-ORLÉANS, — GALVESTON, — TEXAS
Le lundi 19 mars, à dix heures du matin, je partais de Saint-Louis pour la Nouvelle-Orléans ; il faisait un froid excessif, |
Le lendemain matin, aussitôt réveillé, Jouvris la petite fenêtre donnant sur mon lit, et, sans seulement élever ma tête de mon oreiller, je vis à droite le beau Mississipi que nous coloyions, et à gauche les montagnes de fer (ainsi appelées à cause de la grande quantité de fer qu'on y rencontre).
Le ciel était pur, le temps un peu chaud : le train traversa le fleuve sur un immense bateau faitexprès, et de l’autre côté, nous reprimes notre course vertigineuse à travers les déserts et les forèts. Entre Saint-Louis et la Nouvelle-Orléans, le terrain est souvent trés-bas; on rencontre des marécages im-
menses, des forêts remplies d'eau, et le chemin de
fer est pour ainsi dire construit sur pilotis pendant
une centaine de lieues, Aussi, il arrive fort souvent qu'un train trop chargé brise Les faibles poutres qui supportent les rails, tombe et s'enfonce à deux ou trois mètres dans l'eau et la vase; c'est une distraction pour le voyageur.
À mesure que nous avancions dans le Sud, les arbres devenaient verts, les fleurs commençaient à se montrer et la chaleur augmentait. De temps en temps, nous traversions des petits villages composés d’une cinquantaine de misérables huttes habitées par des nègres, On a bien fait, dit-on, d’abolir l'esclavage et de soustraire ces pauvres nègres à la brutalité de certains maîtres : combien de nègres regrettent maintenant le temps oùils étaient vendus, comme des animaux, c'est vrai, mais où ils étaient logés et avaient au moins un morceau de pain à se mettre sous la dent! La presque totalité de ces malheuréux sontdevenus libressans avoir un sou dans leur poche; ils se sont retirés dans les forêts, ont bâtides cabanes de trois à quatre mètres carrés et où ils
tiennent jusqu'à vingt et plus. [ls défrichent un petit
morceau de terre, vivent de tout ce qu'ils peuvent
trouver, absolument comme des sauvages. Quand le chemin de fer passe, on les voit accourir, hommes, femmes, enfants, sales et à moitié nus, et regarder d'un air hébété le train qui file, Heureux encore sont les voyageurs, quand il ne se trouve pas parmi ces nègres des individus assez barbares pour enlever les rails et faire renverser les trains, afin de les piller! |
Un peu plus loin, nous traversians des champs de coton ; nous nous arrêtions à une station quelques instants après pour prendre de l’eau, ete. Puis vint un orage épouvantable, la pluie tomba par torrents, et la voie était tellement inondée, qu'il nous fallut atténdre deux heures avant de pouvoir sans danger continuer notre route.
Sur ces entrefaites, je fis connaissance dans le wagon avec un Canadien de Montréal, parlant bien français et dont la religion était le spiritisme. N'ayant rien de mieux à faire, je le fis bavarder sur ses principes, et je puis dire que ses causeries étaient
des plus burlesques et des plus amusantes.
Suivant lui, il y avait autrefois une planète appe-
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ni
lée Atlantis, dont les habitants étaient bien supérieurs à nous par l'intelligence et la constitution. Un jour la terre tomba, on ne sait d'où, sur Atlantis avec une telle force que celle-ci en fut culbutée, désagrégée, écrasée, etc., et il n'y eut que quelques sommets des plus hautes montagnes qui subsistèrent et formèrent ce que nous appelons aujourd'hui les Iles Açores, Madère, ete, Il me parla aussi du monde, des esprits, de leur puissance, me montra sa photographie derrière laquelle on voyait des ombres qui avaient l'air de voltiger, ete. etc. La nuit élant arrivée, j'abandonnai mon spirite et me couchai.
Le lendemain matin, à cinq heures, en me réveillant, j'éprouvai une telle chaleur, que j'allai prendre l'air sur la plate-forme; mais il y faisait encore plus chaud; nous étions arrivés à l'extrémité sud de l’ mérique du Nord. Quelques instants après, nous traversions la ville de Mobile et nous apercevions le golfe du Mexique.
La chaleur était tropicale et un soleil de plomb
nous faisait rôtir. A mon départ de New-York, dix
jours avant, il gelait à 20 degrés au-dessous de zéro, et à Mobile le thermomètre marquait 38 degrés audessus de zéro. Du reste, il ne gèle jamais dans ce pays et l'hiver se passe en pluies. L'été commence au mois de mars et ne finit qu'en novembre.
De Mobile à la Nouvelle-Orléans, le pays présente un aspect magnifique; les forêts étaient vertes et les arbres remplis de feuilles comme en France au mois de juin, Je vis des lauriers monstres, des palmiers gigantesques, des arbres mousse, etc., de nombreux crocodiles dans les marécages; le passage du train ne les effrayait pas et ne pouvait les empècher de guetter leur proie.
Enfin, j'arrivai à la Nouvelle-Orléans, le jeudi 22 mars, après trois jours de chemin de fer. Je descendis à l'hôtel Saint-Charles, où je devais rencontrer quelques amis, et le lendemain tous les journaux de la ville parlaient de mon arrivée comme d'un grand événement, tant les voyageurs français sont rares dans ces pays lointains!
La ville de la Nouvelle-Orléans, qui fut fondée par
les Français, possède à peu près 200,000 habitants,
dent environ 60.000 français. Elle est située sur le Mississipi, à quelques lieues du golfe du Mexique et est la capitale de l'État de la Louisiane. Elle ne diffère pas beaucoup des autres villes américaines; ses rues sont larges, les maisons assez bien bâties, et il y a quelques beaux monuments.
La ville de la Nouvelle-Grléans est le premier port du sud des États Unis. Elle fait un immense commerce de coton, sucre, mélasse, farine, huiles, oranges, ete. Malheureusement, les affaires sont paralysées par la politique. Lors de inon passage, il y avait deux gouverneurs se disputant le pouvoir. Un des deux était nécessairement le légal et désiré du peuple; l'autre étant l'homme du nouveau président (qui lui-même a été élu frauduleusement), se renfermait dans le palais gouvernemental et faisait des lois : en veux-tu ? en voilà !
C'est par le président que sera résolue ia question. M. Hayes, qui peut être un honnête homme, mais qui n'est pas le président légal des États-Unis, hésitera-t-il et sacrificra-t-il les intérêts d'un État à un
intérèt de parti? Il est probable que oui; et voilà
comment tout végète en Louisiane, à cause de la vénalité et de la corruption des hommes qui sont au pouvoir,
La République française n’a donc rien à envier à la République américaine, dont les mots : Hypocrisie, Mauvaise foi, Fovrberie devraient être la devise. Je reviendrai, du reste, sur ce sujet un peu plus loin.
Durant mon séjour à la Nouvelle-Orléans, je visitai une fabrique de cigares, la douane et quelques autres monuments publics.
Un jour, en me rendant sur le port pour visiter un de ces immenses bateaux qui font le service du Mississipi, je m'arrètai quelques instant à considérer une scène fort dégoûtante. Les inspecteurs de la douane faisaient ouvrir des tonneaux remplis de mélasses pour les cuber : à cet effet, ils introduisaient une tige par la bonde et la retiraient, Naturellement, il restait toujours un peu de mélasse sur les tonneaux; alors cent ou deux cents nègres,
hommes et femmes, sales et déguenillés, se précipi- , Lex | ?
taient sur ces tonneaux et raclaient avec leurs mains
noires, tout autour de la bonde, là mélasse qu'ils recuillaient dans des petits pots, ou bien se vautraient par terre, se disputant, se battant, et cherchant à attraper les quelques gouttes qui tombaient. Et dire qu’on a donné le droit de voter à de pareils êtres!
Je fis de longues promenades en voiture, autour de la ville, accompagné d’un Français de mes amis.
Je vis d'admirables propriétés renfermées par des haies d’orangers, des palmiers magnifiques, des rosiers monstres, des dattiers, ete. J’entrai dans une de ces propriétés, dont le maître fut charmant pour moi, et m'offrit des fruits délicieux au mois de mars.
Les dattes, les cerises, les fraises, les ananas, etc. sont mûrs à cette époque. J'allai aussi, à la haie d'orangers, où Je cueillis quelques oranges, comme en France on cueille des prunelles le long d’un chemin. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de propriétés bien entretenues, La guerre civile à fait
un mal terrible à ce pays, les habitations ont été
confisquées ; de plus, la propriété n'étant nullement
protégée, ce sont les nègres, toujours les nègres, qui se chargent de voler les récoltes,
Je visitai plusieurs presses à coton, des casernes américaines, une fabrique de glace, car comme je le disais: plus haut, il ne gèle jamais à la Nouvelle- Orléans.
Je fus étonné de voir quelle huile excellente on pouvait faire avec la graine de coton. Le patron de la fabrique, heureux de voir un étranger, un Français surtout, s'intéresser aux produits qu'il fabriquait, m'initia à tous les rouages de son industrie.
De l'huile, je passai au sucre; j'allai voir plusieurs
champs de sucre où des centaines de nègres étaient :
occupés, Le propriétaire de ces champs était un riche planteur de la Louisiane qui possédait, en outre, une véritable forêt d'orangers. « Malheureusement, me disait-il aussi, je suis obligé, au moment de la maturité, d'avoir une nuée de gardiens pour protéger mes orangers de la rapacité des voleurs, » La jeune fille de ce planteur était une fort belle
personne, à l'air tout à fait décidé, et, du reste, j'en
fus convaincu, quand elle me raconta qu’une nuit , I ,
GRR TE A bee mn Rares
ayant entendu du bruit et étant descendue pour voir ce que c'était, elle avait aperçu deux nègres en train de dévaliser un oranger. « Alors, dit-elle, je pris le fusil de mon frère, et m'étant glissée près de l'arbre, sans être entendue des maraudeurs, je déchargeai l'arme et leur cassai à l’un une cuisse, à l’autre une épaule. »
J'étais étonné de tant de courage, et je me demandais combien de jeunes filles françaises agiraient ainsi ?
Le 27 mars, je partais pour Galveston (Texas), où j'avais quelques amis. Pour cela, il me fallait traverser la Louisiane et naviguer pendant cent lieues sur le golfe du Mexique. Je pris donc le chemin de fer, et maigré la rapidité avec laquelle nous marchions, je pus admirer la fertilité de cette Louisiane, qui fut un paradis terrestre avant que cette désastreuse guerre civile ne vint la ruiner pour ainsi dire à Jamais. Dans jes forèts que je traversai, je vis d'énormes serpents enroulés autour des arbres et
sifflant des airs peu agréables pour les voyageurs
égarés. Parfois, on voit des milliers de ces affreuses
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bêtes entortillées les unes dans les autres et endormies en si grande quantité sur la voie qu'ils la rendent toute noire. Une fois le train passé, la voie change de couleur et devient rouge du sang de tous ces serpents dont la locomotive a fait une multiple hécatombe.
Les crocodiles ne manquaient pas non plus; mais, Ce qui m'amusa beaucoup, ce fut de voir une multitude de tortues qui levaient la tête audessus de l’eau et avaient l'air de regarder le train passer.
Arrivé sur le bord de la mer, je m'embarquai, et J'arrivai à Galveston trente-six heures après, ayant fait une traversée magnifique.
La ville de Galveston, vue de la mer, présente un aspect splendide. Elle est bâtie sur un banc de sable, c'est-à-dire qu'elle ne possède aucun ombrage, excepté quelques lauriers et orangers qui traînent péniblement leur vie dans cette aridité. Il y fait horriblement chaud, et je ne me souviens pas avoir souffert davantage de la chaleur en France
au cœur de l'été. Aussi, je me rendis au bord
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de la mer, et je pris un excellent bain, le 28 mars
En revenant, je fus témoin d’un immense incendie, qui dévora une grande fabrique, et le soir je passai la soirée chez M° Maas, sœur d'Offenbach, cet illustre musicien dont les œuvres sont connues du monde entier.
Mne Maas est une personne de cinquante ans environ ; elle ressemble beaucoup à son frère et possède deux charmantes jeunes filles, dont les qualités vocales et instrumentales sont exquises.
Le lendemain 29, je repartais pour la Nouvelle- Orléans, où je devais prendre le bateau et remonter le Mississipi jusqu'à Saint-Louis.
Le retour ne fut pas aussi calme que laller; à peine étions-nous en mer qu’un orage formidable éclata et une horrible tempête se déchaina. Je n'ai jamais rien vu de si affreux. Pendant cinq heures consécutives, le vent a été si impétueux qu'à chaque instant le bateau penchait d’une façon effrayante. Des vagues énormes déferlaient contre le navire,
sautaient par-dessus le pont. et venaient inonder
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Jusqu'à ma cabine, où je m'étais réfugié avec un
mal de mer des mieux caractérisés. Nous mimes
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pellerai toujours l'agitation et la furie.
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