Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie
Ce volume, qui termine les Souvenirs laissés par mon père, s'arrête, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, au moment précis où, par suite de la mort de l'illustre Casimir Perier, un ministère allait être formé, dans lequel le narrateur lui-même était appelé à jouer un rôle principal. La mort ne lui a pas permis de pousser plus loin son récit.
Il me semble qu'il eût prévu lui-même, et non sans quelque regret, qu'il ne lui serait pas donné de mettre la dernière main au tableau fidèle et sincère qu'il se proposait de tracer de sa vie pu-
Il AVANT-PROPOS.
blique. Je trouve en effet dans ses papiers une note, elle-même inachevée, qui porte la date de la dernière année de sa vie, et où en exposant l'état des divers travaux qui occupaient sa vieillesse, il s'arrête, avec une certaine complaisance, sur ces Souvenirs biographiques, pour expliquer les motifs qui l'ont porté à les recueillir, et le prix qu'il aurait mis à pouvoir les compléter. Voici quelques fragments de cette note dont on appréciera la gravité touchante :
Un octogénaire plantait. J'achève aujourd'hui (octobre 1868) ma quatre-vingt-deuxième année. Bien que l'âge et les infirmités m'aient épargné jusqu'ici, et que rien encore, en apparence, ne m'assigne une fin prochaine, j'y marche à pas pressés; si je ne le sens pas, je le sais. Je ne puis espérer désormais de mener à fin les travaux divers que j'ai successivement poursuivis pendant le dernier tiers de ma vie; mais, sans y renoncer tout à fait, j'estime plus sensé et plus à propos de les soumettre, dans leur état actuel à une revision sévère, afin de marquer, d'un trait ferme et définitif, ce que j'y tiens pour certain, dans la mesure où je
AVANT-PROPOS. m
l'affirme, et d'indiquer les divers points où je crois entrevoir quelque lumière nouvelle....
C'est en 1857, qu'à soixante-dix ans et plus, j'ai donné suite au dessein formé dès longtemps, mais jusque-là toujours différé, de recueillir ces memorabilia, de les mettre en ordre dans un intérêt tout personnel, plutôt à titre d'examen de conscience que d'apologie. Le peu que j'ai fait n'en a pas besoin, et nullement, d'ailleurs, comme un amusement de vieillard détrompé et désœuvré. Grâce à Dieu, je n'en suis pas là, et mon temps ne me pèse point ; je tiens la vie pour bonne, et, tant qu'elle ne me fera pas défaut, je tâcherai de lui faire honneur en demeurant homme jusqu'au bout et prenant au sérieux tout emploi des forces et de l'activité qu'elle me laisse.
A ce compte, ni les circonstances de ma carrière publique, ni même quelques incidents de mon existence domestique ne me semblent tout à fait indifférents. Ce que j'ai vu de mes yeux, ce à quoi j'ai travaillé de mes efforts, les sentiments enfin qu'ont fait naître en moi le spectacle des choses et le commerce des hommes peuvent intéresser à cer