IV
niquement M. Persil, qu'il ne se soit trouvé sur les lieux, qu'il n'ait parlé à cette multitude égarée, et que ce ne soit qu'après avoir passé sur son corps qu'on ait enlevé les premiers meubles et arraché la première pierre de ce vieil édifice. '»
A cette sanglante apostrophe, point d'autre réponse que le silence du dédain; point d'autre que le défi porté par l'inférieur à son supérieur hiérarchique.
Les choses ne pouvaient pas en demeurer là.
Le lendemain 19, M. Dupin reprit l'attaque, et vengea vigoureusement la Chambre des députés des inculpations injurieuses dont elle avait été l'objet; mais, entraîné par l'indignation qui le possédait, il laissa bien malheureusement échapper ces funestes paroles :
« La Chambre a donné, et donnera, en tout temps, je l'espère, l'exemple du dévouement au pays. On peut la dissoudre quand on voudra. Je suis de ceux qui se glorifient d'en avoir fait partie.. . On l'a accusée de vouloir se perpétuer dans son pouvoir. Quelle est donc l'usurpation dont on l'accuse. A-t-elle résisté à une ordonnance de dissolution? S'est-elle maintenue, bon gré mal gré, dans son pouvoir? Celte Chambre, renforcée de cent
SOUVENIRS. 2il
cinquante députés, et je suis de ce nombre, qui ont été élus depuis quelques mois, cette Chambre qui a continué ses fonctions de l'aveu du gouvernement avec lequel elle marchait, des ministres dont l'opinion, sous le rapport du dévouement à la révolution de Juillet n'a pu être contestée, a-t-elle cherché à se perpétuer? N'a-t-elle pas dit constamment, quand il a été question de sa dissolution : « C'est à vous de nous dissoudre, et nous ne pou- » von s le répéter trop haut en présence de la mal- » veillance. » Eh bien, je le dis le premier: prononcezla dissolution de la Chambre; non seulement elle n'y résiste pas, mais elle le désire (Vivement au centre : Oui, oui /) ; chacun de ses membres le désire individuellement (Oui, oui!). Je le désire profondément ».
Le mot fatal était lâché.
M. Guizot, qui le sentit et qui mesura, d'un coup d'œil, toute l'étendue du péril, s'efforça de parer le trait en déplaçant l'attention, en reportant le débat sur le fond des choses, sur l'état général des esprits et des affaires, sur les conditions du gouvernement dans un pays libre, au lendemain d'une révolution, sur l'impossibilité de le maintenir à son rang, voire même de le soutenir quoi qu'on
fasse, lorsqu'il met son drapeau dans sa poche; lorsqu'il se place, par choix, à la queue de la société au lieu de rester à la tète; lorsqu'il prend, à chaque instant, conseil du vent qui souffle, et se livre au dernier venu.
M. Guizot dit là-dessus de fort belles choses en fort beau langage. Il eut un plein succès, mais un succès inutile; le mal était fait, et M.Laffitte, en lui répondant, après maintes et maintes récriminations, put terminer en ces termes :
« Le gouvernement a cherché dans cette Chambre l'appui qu'il en devait attendre et qu'il en a toujours reçu. Cependant, s'il a vu toujours accord et unanimité de sa part, quand il s'agissait d'obtenir des moyens de force ou de finance , il n'a pu s'empêcher de remarquer dans son sein, sur les importantes questions qui nous divisent, une grande diversité de sentiments. Il a retrouvé ici un peu de cette agitation qui se voit au dehors... Dans cette situation, nous n'avons pu voir bien distinctement une majorité. Hier, messieurs, vous avez semblé croire qu'il en fallait demander une au pays. Si vous persistez dans ce sentiment qui est le nôtre (Voix unanimes au centre : Oui, oui !), je prendrai les ordres du roi. Nous réclamerons
de vous les moyens de finances nécessaires, des douzièmes provisoires et le crédit extraordinaire de 200 millions; nous demanderons au pays son vœu définitif, et nous jurons qu'il sera obéi. »
Ainsi aleajactaerat; la Chambre des députés, la Chambre qui avait fait la révolution et fondé la nouvelle monarchie, abdiquait, de son plein gré, entre les mains de ses adversaires, livrant l'une et l'autre au hasard des élections, en déchaînant, pour les préparer, l'ardeur des passions à peine amorties.
Le 21 février, M. Laffitte demanda l'autorisation de percevoir quatre douzièmes provisoires, demande que la Chambre, rentrée enfin en ellemême, accueillit d'assez mauvaise grâce.
M. de Bondy fut nommé préfet de la Seine à la place de M. Odilon Barrot, et M. Vivien, préfet de poHce. Cela valut au ministère Laffitte tout juste trois semaines de répit, ou si l'on veut de déclin précipité par les événements extérieurs.
Je ne ferai qu'indiquer rapidement les causes et les incidents de sa chute. Le plus réel peut-être, sinon le plus ostensible, ce fut la position person-y nelle de son chef. M. Laffitte était banquier. Sa maison participait naturellement à l'embarras
général des affaires, et se trouvait, en outre, compromise par un certain nombre d'opérations où la politique avait eu plus de part que la prudence. Bref, réduit aux expédients, obligé de réaliser, coup sur coup, ses immeubles, il avait eu recours au roi ; il lui avait vendu la forêt de Breteuil pour un prix supérieur à sa valeur du moment; il en avait obtenu garantie pour un emprunt à la Banque ; enfin, toujours pressé d'argent, il avait pris sur lui, en sa qualité de ministre des finances, d'imposer à l'État le remboursement, à son profit, d'une somme que l'Etat ne devait pas et que ses prédécesseurs, MM. Roy et de Chabrol, avaient refusé d'acquitter. Gela se savait à peu près, et le bilL d'indemnité dont il avait besoin (lequel ne lui fut accordé qu'après sa chute et avec censure) restait, en attendant, suspendu sur sa tète. On peut juger quelle autorité il pouvait exercer soit dans le sein du conseil, divisé comme la Chambre des députés, mais en sens inverse, soit dans le pays, soit à l'étranger; grandes étaient néanmoins les affaires qu'il avait sur les bras, et plus grandes encore celles dont chaque courrier lui apportait la nouvelle, dont chaque séance redoublait, pour lui, l'urgence et le poids, sans
qu'il fût possible de les éluder ou même de les ajourner.
Quelques mots sur tout ceci.
La Belgique nous donnait de grands embarras. Rien n'était plus difficile, malgré la bonne volonté réciproque, que de faire marcher du même pied le congrès de Bruxelles, la conférence de Londres, et le cabinet de Paris, si tant est qu'il y eut à Paris telle chose qu'un cabinet.
Quant à l'indépendance définitive de l'État belge, le congrès avait pris les devants; la conférence ne disait pas non, ni nous non plus, bien entendu, mais le congrès y posait des conditions que la conférence ne pouvait admettre, ni même nous, appuyer à aucun degré.
Protestations des deux parts.
La conférence avait réglé, d'autorité, la question des limites entre la Belgique et la Hollande et la répartition de la dette. Son protocole numéro 12, rejeté à Bruxelles, signé à Londres par M. de Talleyrand notre plénipotentiaire, avait été écarté à Paris par voie de prétérition.
Puis venait la grosse question : qui serait roi des Belges (car personne ne voulait de la république). Il avait plu au congrès de décider à coups de majo-
rites, que la conférence ne serait pas consultée sur le choix de la personne royale, et que le roi des Français le serait; c'était d'un de nos princes que la Belgique était friande; mais on savait, de reste, que, sur ce point, la conférence serait intraitable, et que notre roi ne consentirait pas à prendre la révolution belge à notre compte. C'était pour lui forcer la main, et par lui à la conférence, qu'on le menaçait d'inlroniser, sur son refus, un Beauharnais, c'est-à-dire un Bonaparte adopté par la Russie. Acculés à cette impasse, que faire ? Après six jours de débats, force fut bien d'en venir au vote :
Majorité absolue 96
Le duc de Nemours 89
Le ducdeLeuchtenberg 67
Voix perdues 35
Point de majorité.
Nonobstant ce beau résultat, M. Surlet de Ghokier n'en avait pas moins eu pour mission de venir à Paris offrir à M. le duc de Nemours une couronne médiocrement digne d'envie, et recevoir, en plein visage, un refus assaisonné de condoléances. Que M. Laffitte en fût ou non d'avis, il n'avait plus auprès du roi assez de crédit, ni sur ses collègues
assez d'ascendant pour s'y opposer; mais que dire à ses amis du dehors? que répondre aux bordées d'injures dont ils l'accablaient, pour avoir, disaientils, sacrifié à la peur de la guerre l'honneur et l'avenir de la révolution? Ce fut encore nous, c'està-dire notre majorité qui le tira d'affaire, en inventant de remercier le roi de sa sage décision par une adresse ad hoc, pauvre expédient que je fis écarter à la Chambre des pairs, où nous n'avions pas besoin de fermer la bouche à M. de la Fayette, à M. Mauguin et au général Lamarque.
Puis enfin, pour surcroît et comble d'imbroglio, voilà que le roi de Hollande, fort de Tassentiment de la conférence, entendait maintenir ses droits sur leLuxembourg,qui dépendaitdu corps germanique, et lui donner un gouvernement en dépit du congrès de Bruxelles, qui menaçait, en ce cas, de rompre l'armistice, et d'en venir aux mains pour tout de bon.
C'était à travers ce brouhaha que notre soidisant cabinet sQ{.vo\ïSd\iQ.OYi\.v<àn\.in extremis, plus encore, j'en conviens, par notre sottise que parla sienne, à bâcler, avant les élections, un certain nombre de lois déjà sur le tapis, lois d'inégale importance, mais dont la moindre aurait exigé
pourtant quelque liberté d'esprit, quelque maturité et du temps devant soi.
A la Chambre des députés :
Le budget;
Une loi sur l'admission des étrangers au service de France ;
Une loi sur la liquidation de l'ancienne liste civile ;
Une loi sur le recrutement de l'armée;
Une loi sur la procédure en matière correctionnelle ;
Une loi sur les pensions militaires .
A la Chambre des pairs :
Une loi tendante à mettre à la charge de l'État le traitement des ministres du culte Israélite (c'était le résultat d'un travail par moi proposé et légué à mon sucesseur M. Mérilhou, à valoir ce que de raison) ;
Deux lois, l'une sur le service et la discipline de la garde nationale mobile, l'autre sur le service et la discipline de la garde nationale sédentaire ;
Puis enfin la loi nécessaire, celle qui allait disposer de noire sort dans un très prochain avenir; la loi électorale, la loi des lois, même en temps ordi-
naire ; a fortiori dans la crise où nous nous étions jetés tête baissée.
Présentée, si j'ai bonne mémoire, le 15 février, devenue, le 22, l'objet d'un rapport dont avait été chargé M. Bérenger, elle fut discutée, presque sans interruption, jusqu'au 9 mars. Dieu sait les vicissitudes de cette discussion. Le plan primitif y fut refondu dans ses parties principales. Le principe des plus imposés fut écarté, et celui du cens fixe maintenu ; le cens fixe fut abaissé de 300 francs à 200 francs; le principe des adjonctions fut admis, mais avec une extrême réserve. Le cens d'éligibilité fut réduit à 500 francs. Le principe-de l'indemnité fut écarté.
La loi fut adoptée à la majorité de 290 voix contre G2. Ces chiffres indiquent avec une précision presque mathématique la force relative des deux partis entre lesquels la Chambre était divisée.
Alors commença la crise.
Il ne suffisait pas, en effet, à la majorité, pour réparer le suicide qu'elle avait commis envers ellemême, en provoquant, par bravade, sa propre dissolution, de mettre, autant qu'il dépendait d'elle, les élections prochaines et très prochaines en sûreté par une loi qui fût son ouvrage; elle
était bien décidée àn'enpas laisser la direction au ministère qu'elle accusait de sa propre faute, entre beaucoup d'autres.
D'autres raisons, d'ailleurs, non moins décisives et plus urgentes lui en faisaient un devoir.
« Depuis les journées des 14 et 15 février, Paris n'avait pas, sans doute, offert de scènes à beaucoup près aussi tumultueuses, mais l'émeute s'y était, pour ainsi dire, établie en permanence; disciplinée, cantonnée tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, elle éclatait au moindre prétexte et ne se calmait que pour reprendre du repos et des forces. Souvent les mesures de l'autorité n'avaient d^autre effet que de semer l'alarme et d'annoncer l'émeute sans réussir à l'empêcher. . . Le 2 mars, à sept heures du soir, plusieurs rassemblements s'étaient formés sur divers points de la ville. Un certain nombre d'ouvriers s'étaient rendus au Palais-Royal en criant : De V ouvrage ou du pain! leur but apparent étant de planter dans le jardin du Palais-Royal un arbre de liberté... Huit jours après, 10 mars, sur la fausse nouvelle de la défaite des Polonais et de la prise de Varsovie, d'autres rassemblements s'étaient formés et promenés dans les rues, les uns avec un drapeau tricolore, d'autres avec le drapeau noir,
la plupart ayant un crêpe au bras et, à la boutonnière une fleur d'immortelle. Quelques groupes s'étaient dirigés vers l'hôtel de l'ambassade de Russie. Deux détonations s'étaient fait entendre ; des pierres avaient été lancées; des vitres brisées; on criait : A bas les Russes!... Le 11 mars, les étudiants s'étaient rassemblés sur la place du Panthéon, précédés d'un drapeau ; au nombre d'environ deux cent cinquante ils s'était mis en marche, traversant le faubourg Saint-Marceau, pour soulever les ouvriers du faubourg Saint-Antoine ; le 12 enfin, ils s'étaient réunis de nouveau sur la même place, mais c'était pour offrir une ovation à M. Comte (l'un des rédacteurs du Censeur devenu procureur du roi) et à M. Mérilhou. M. Comte venait d'être destitué par le ministère, pour avoir résisté à son supérieur hiérarchique, et M. Mérilhou, ministre de la justice, venait de donner sa démission pour n'avoir point à répondre de cette destitution. »
Nous étions, comme on le voit, en pleine anarchie, et ce fut sous les coups redoublés de ce désordre croissant de jour en jour, et presque d'heure en heure, que M. Laffitte se vit contraint par l'urgence même de la situation qu'il avait sinon créée, du moins provoquée, de venir demander un blanc-
seing à la Chambre qu'il congédiait, car quel autre nom donner à la proposition d'émettre, sur-lechamp, 200 millions d'obligations, et de négocier la vente de 300 000 hectares de forêts ? La Chambre, tout en admettant la nécessité de ce redoutable expédient, se montra tellement résolue, — par le sévère organe de M. Duvergier de Hauranne et le plus sévère encore de M. Berryer, — se montra tellement résolue, dis-je, de ne pas placer un tel pouvoir dans de telles mains, qu'en dépit des efforts réitérés des ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères qu'elle honorait de sa confiance, M. Laffitte fut obligé, pour trouver grâce, de prendre à peu près l'engagement de se retirer.
Aussi bien son sort se réglait ailleurs et plus haut; la plupart de ses collègues insistaient vivement auprès du roi sur la nécessité de former un nouveau conseil ; des pourparlers étaient engagés avec M. Casimir Perier. J'en avais été prévenu par M. de Montalivet et le général Sébastiani, et j'étais entré, de grand cœur, dans ce complot salutaire. Je m'y employai auprès de M. Perier et de M. Louis, qui reculait, non sans raison, devant le fardeau des finances; nos efforts réussirent à grand'peine,
tandis que M. Laffitte multipliait inutilement les siens pour recruter, dans la pure gauche, de nouveaux collègues. II tenait si fort au poste qu'il occupait, malgré le déboire dont il était abreuvé, il s'y cramponnait à tel point, qu'il fallût que le roi lui\ signifiât son congé de vive voix et face à face.
Le 13 mars, M. Casimir Perier, après avoir assuré sa position auprès du roi, après en avoir obtenu la présidence effective du conseil et la pleine direction des affaires, après s'être assuré d'y trouver, dans les hommes qu'il y appelait, une adhésion complète à ses vues et le courage de le seconder, M. Casimir Perier enfonça son chapeau et prit son parti.
Il se réserva le ministère de l'intérieur, en en détachant les travaux publics et le commerce, qu'il confia à M. d'Argout.
M. Louis se chargea des finances, et c'était une lourde charge.
M. de Montalivet se résigna volontiers au ministère de l'instruction publique et des cultes.
Le maréchal Soult et le général Sébastiani conservèrent l'un le ministère de la guerre, l'autre celui de affaires étrangères.
M. Barthe devint garde des sceaux; c'était un
converti à la politique sensée et modérée, un converti bien converti.
L'amiral Rigny, célèbre par le combat de Navarin, qu'il avait engagé de son chef avec une décision toute politique, fut appelé au ministère de la marine.
En tout quatre ministres nouveaux sans être novices, et tous quatre éprouvés dans la crise que nous venions de traverser.