partie ; car les occasions de revenir à la charge ne manquaient pas
Les agitations intérieures de l'Allemagne un instant suspendues se réveillaient à qui mieux mieux. — L'électeur de Hesse, après avoir subi la nouvelle constitution qui lui était imposée, subissait lin co-gérant et s'éloignait pour ne pas habiter avec lui sa capitale. — Le duc de Brunswick était définitivement détrôné au profit de son frère puîné. — Une insurrection victorieuse en Hanovre, dans l'université deGôttingue, mais pour un instant seulement, menaçait de renaître. — Les troubles de la Suisse se réveillant, à leur tour, entraînaient la division du canton de Bâle et menaçaient la suzeraineté de la Prusse dans le canton de Neuchatel. En Pologne, la déchéance de l'empereur de Russie était proclamée, et l'armée russe s'apprêtait à franchir la frontière. — En Belgique, entre trois princes concurrents à la couronne, bon gré mal gré, sans qu'aucun des trois eût laissé transpirer la moindre prétention ou donné même à espérer le moindre assentiment, à savoir : le duc de Nemours, le prince d'Orange et le prince de Leuchtenberg, le duc de Nemours était choisi, à 89 voix sur 192 votants.
En Italie enfin, le cardinal Gapellari était élu pape, sous le nom de Grégoire VI, et, le lendemain, éclatait la conjuration qui devait soulever tout l'État romain.
Il était bien difficile que tant de coups frappés ainsi coup sur coup, et frappés de tant de côtés, à l'exemple de la France quoique sans l'être à son appel, n'y provoquassent pas quelque contre-coup. Aussi, tandis que notre Chambre des députés, livrée à elle-même et privée de ses chefs naturels, se traînait péniblement à la queue d'un ministère décrié avant que de naître, dans le dédale de l'organisation municipale, un accident plutôt inattendu qu'imprévu vint mettre, de nouveau, le feu aux poudres.
Je dis inattendu plutôt qu'imprévu : car l'autorité, quels qu'en fussent les dépositaires, devait nécessairement avoir l'œil ouvert sur les menées du parti qu'on appelait tantôt carliste, tantôt légitimiste, selon les éléments dont il était composé et la direction qui leur était imprimée.
Charles X, malgré son abdication et celle de son
fils, régnait en Ecosse, au nom de son petit-fils,
dans le vieux château de Marie-Stuart; il n'était
entouré que d'une petite cour, digne de respect IV. 13
dans son volontaire exil, et ne communiquait qu'à petit bruit avec le petit nombre de serviteurs graves et sensés qu'il avait laissés à Paris, veillant à ses intérêts, sans attendre pour le moment autre chose que des nouvelles et de bons conseils; mais madame la duchesse de Berry n'avait ni cette patience ni cette résignation :
« Ardente et passionnée, avec une certaine dose d'énergie virile et un penchant aux avenKires, elle se croyait destinée à être l'héroïne d'une troisième restauration... Pour elle, les abdications étaient un fait dont le bénéfice était acquis, sans restriction, au royal enfant. A elle dont il appartenait désormais, comme mère, tutrice et régente, de veiller aux intérêts de la dynastie. Elle avait établi sa résidence à Londres, loin de la surveillance et des conseils de Charles X, et, là, entourée d'hommes jeunes et non moins impatients qu'elle, elle combinait les projets dont elle attendait la réalisation de tous ses vœux.
» C'était d'elle et de ce groupe impatient que partaient les instructions adressées en France à la faction qui se parait du nom de légitimiste. Là s'était réfugiée toute la vie réelle du parti. On s'y abandonnait aux plus folles illusions. On ne croyait
pas seulement au succès probable, on le tenait pour certain et prochain ; on ne répudiait aucun moyen, ni les sourdes menées, ni les pièges tendus au pays, ni les mensonges, ni la calomnie, ni la conspiration, ni la guerre civile... Que l'on ne craigne pas de se servir des idées républicaines pour miner le gouvernement intrus; le bien naîtra de l'abus de ces idées... Les agitateurs même travaillent pour nous.
» Dociles à ces instructions, les légitimistes se montraient enflammés d'un ardent amour pour toutes les libertés, surtout pour celles qui pouvaient menacer l'existence du gouvernement. Leurs journaux, pleins de caresses pour les républicains, étaient devenus les plus obséquieux courtisans de la démagogie. De ces avances à l'opinion démocratique naissait entre les journaux un échange de bons procédés, et bientôt les légitimistes s'aveuglèrent au point de se persuader qu'en sacrifiant aux. colères de l'opinion Charles X et ses ministres, ils avaient reconquis à leur principe le peuple des barricades.
» De cette conviction à quelque folle tentative, la distance devait être courte.. . Un premier essai avait été fait le 21 janvier, anniversaire de la mort de
Louis XVI. Les églises avaient retenti de prières expiatoires, et rien n'avait troublé un deuil que tous respectaient... Le 1-4 février était une autre date funèbre,.... celle où le duc de Berry était tombé sous le poignard de Louvel. Ce jour n'étaitil pas naturellement indiqué pour réunir autour du catafalque du père assassiné les amis du royal orphelin? Rien ne fut épargné pour donner à la cérémonie un caractère tout politique. Les journaux du parti annoncèrent qu'un service serait célébré dans l'église Saint-Roch, et, à leur langage, aux bruits sourdement répandus, on dut comprendre que la prière était le prétexte et non le but delà réunion.
» Le gouvernement était donc averti. Il savait aussi que les jeunes gens des écoles et des sociétés populaires se disposaient à protester au nom de la Révolution. Sur l'invitation de son collègue de l'intérieur, le ministre des cultes fit des représentations à l'archevêque de Paris et au curé de Saint-Roch ; il en obtint la promesse que le service n'aurait pas lieu dans celte église. En même temps, M. de Montalivet signalait au préfet de police les projets qui menaçaient la tranquillité publique, lui donnant l'ordre de prendre toutes les mesures
propres à la préserver. Comment se fit-il qu'aucune précaution ne fut prise, et que la cérémonie interdite à Saint-Roch fut simplement transportée à la paroisse voisine? Le préfet de police n'ignorait pas ce que tout Paris savait, et ses agents en surveillance aux abords de Saint-Roch y coudoyaient deux hommes apostés sur le perron qui informaient les arrivants que le service avait lieu à Saint-Germain l'Auxerrois; mais le préfet de police avait, pour s'abstenir, des raisons que l'on connaîtra bientôt. » Le l^ février, à onze heures du matin, deux files d'équipages armoiries, qui se développaient de chaque côté de l'église, disaient assez le nombre et le rang de ceux qui s'y étaient donné rendez-vous. L'église était tendue de noir; au centre de la nef, éclairée par des feux funéraires, s'élevait le catafalque aux armes royales de Bourbon ; un prêtre à cheveux blancs disait l'office : quarante années auparavant, il avait porté à Marie-Antoinette les consolations de la religion. Rien ne troubla la lugubre prière ; mais, de minute en minute, une foule accourue des sociétés populaires et des faubourgs s'accumulait devant le temple et y exerçait une ombrageuse surveillance. La cérémonie touchait à sa fin, lorsqu'une image représentant le duc de
Bordeaux couvert du manteau royal, circula parmi les fidèles. Puis un jeune homme portant l'uniforme de la garde nationale suspendit ce portrait au catafalque. Au-dessus était placée une couronne d'immortelles, que mille mains effeuillèrent pour s* en partager les débris. Un bourdonnement significatif parcourut alors l'assistance. Les légitimistes se hâtèrent de regagner alors leurs voitures; l'église fut évacuée et on ferma les grilles.
» Les auteurs de la provocation n'étaient plus là pour en porter la peine ; mais, quand la colère du peuple est excitée, manque-t-elle jamais d'un objet sur lequel elle s'assouvisse? A quelques pas, adossée à l'un des côtés de l'église, se trouvait la demeure du prêtre qui avait récité les prières. La foule se rua contre le presbytère, qui fut entièrement saccagé. Rien ne fut respecté; rien, si ce n'est l'appartement occupé par celui des vicaires qui avait béni, dans le jardin du Louvre, la tombe des morts de Juillet.
» Mise en verve par cet exploit, la foule voulut d'autres victimes et d'autres trophées. Elle força les portes de l'église et s'y précipita. Alors ce fut l'une de ces scènes où le burlesque le dispute à l'odieux et qui défie toute description. Les autels
sont renversés, les statues décapitées, les tableaux lacérés, les riches vitraux brisés, la chaire, les confessionnaux volent en éclats ; les sculptures si délicatement fouillées dans la pierre ne sont plus que décombres. Le sacrilège s'ajoute au vandalisme, et des hommes couverts, par-dessus leurs guenilles, des ornements sacerdotaux, parodient, aux applaudissements des filles de joie, les plus augustes cérémonies du culte. Le préfet de police et le préfet de la Seine se montrèrent enfin ; mais ils n'essayèrent d'opposer à la rage des démolisseurs que d'impuissantes exhortations, et la dévastation s'acheva sous leurs yeux. Il y a plus, l'autorité s'associa à la destruction. La croix de fer qui surmontait l'édifice était ornée de trois fleurs de lis. Le peuple se mettait en devoir de la renverser, lorsque le maire du VP arrondissement donna l'ordre de l'abattre. La lourde masse vint avec un horrible fracas tomber sur l'orgue qui fut en partie détruit. Quand la nuit mit fin à cette honteuse orgie, il ne restait plus du monument, l'un des chefs-d'œuvre de la Renaissance, que des murs dénudés et des monceaux de débris jonchant le sol. L'émeute s'était vengée sur les fleurs de lis, sur les images des saints et
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sur les vases sacrés du défi qui lui avait été jeté.
» Elle ne devait pas s'en tenir là.
» Au moment où elle se retirait, des chefs mystérieux firent courir dans leurs groupes un mot d'ordre qui la convoquait le lendemain à Tarchevêché. Il est certain qu'alors les républicains avaient conçu la pensée de profiter de l'émotion populaire pour tenter un coup de main contre le parti modéré. Ils avaient, eux, à prendre leur revanche des journées de Décembre, et n'étaient pas sans espoir de voir l'émeute commencée contre les carlistes s'achever par la déroute du juste milieu, ou même par le renversement de la monarchie. Sous leur impulsion, l'émeute changea de caractère et s'essaya à devenir une insurrection. Des bandes parcoururent les rues brisant les réverbères, insultant ou désarmant la garde nationale, poussant des cris séditieux. Pendant que rien ne troublait la tranquillité autour des hôtels du faubourg Saint Germain, plusieurs centaines d'individus se portaient rue Coq-Héron contre la demeure de M. Dupin, criant: « A bas le jésuite ! » et manifestant l'intention de le pendre au plus prochain réverbère. M. Dupin ne dut son salut qu'à quelques voisins et à un courageux garde national qui parvinrent à
arrêter ces forcenés sur le seuil de la porte jusqu'à l'arrivée de la force armée.
» Le lendemain de lionne heure, une affluence considérable se pressait sur la place Notre-Dame; la plupart de ceux qui composaient ces rassemblements n'y apportaient pas de mauvaises intentions: ils venaient comme spectateurs, en attendant que l'occasion les rendît acteurs. L'autorité n'était pas sortie de son inaction. On avait mis en état d'arrestation quelques-uns des légitimistes les plus notables, MM. de Vitrolles et de Conny par exemple; on avait lancé un mandat d'amener contre l'archevêque de Paris : tout s'était borné là. Quant à l'émeute, le préfet de police et le préfet de la Seine semblaient décidément n'avoir d'autre mission que de la regarder faire et de converser avec elle. Ces magistrats avaient publié des proclamations où ils excusaient plutôt qu'ils ne blâmaient les fureurs des démolisseurs, réservant toute leur sévérité pour la manifestation légitimiste; le langage du prélet de police était surtout remarquable : « C'est à l'abri de la liberté que nos lois garan- » tissent à tous les partis que le parti de la contre- » révolution cherche à renverser les institutions que » nous avons conquises. lia pris notre longanimité
» pour de Thésitation, notre confiance en nous- » mêmes pour de la faiblesse. Hier, il s'est démas- » que à Saint-Germain l'Auxerrois par une provo- » cation insensée à la guerre civile, concertée, de » son aveu même, avec Holy-Rood. Nos lâches » ennemis n'ont qu'un moyen de compter encore » dans notre pays, c'est de nous diviser, c'est de ré- » pandre parmi nous les méfiances et les discordes. » Souvenons-nous que, depuis un siècle, le mol d'or- » dre du jésuitisme est : « Haine à la famille d'Or- » léans! » On veutpousser le peuple au désordre pour » éloigner de lui le travail et la sécurité. La raison ï du peuple rejettera ces perfides insinuations ; il » cessera des dévaster les Propriétés publiques, »
» Le ministère lui-même ne déployait ni plus de vigilance ni plus de fermeté, et le Moniteur ne parlait qu'avec déférence de la juste indignation du peuple. On en a conclu que le gouvernement n'avait pas été fâché de laisser voir aux légitimistes, fût-ce au prix de quelques ruines, ce qui les attendait, le jour où ils se trouveraient en face du peuple livré à lui-même. Telle n'était pas la pensée du ministère, qui s'affligeait sincèrement de ces affreux désordres. S'il laissait faire, c'est qu'il ne savait ni n'osait empêcher. Certes, nul n'ignorait
les projets de l'émeute ; car elle s'était donné publiquement rendez-vous à l'archevêché, et pourtant, bien que l'autorité eût disposé d'une nuit tout entière pour se préparer à la recevoir, on avait borné les précautions à mettre sur pied, dans les divers quartiers de Paris, quelques compagnies de la garde nationale, et à préposer à la protection du palais épiscopal un piquet d'une centaine d'hommes. Au premier mouvement de la foule ce détachement que commandait, en qualité de chef de bataillon, M. François Arago, n'essaya même pas de résister. Une lourde grille de fer fermait la cour du palais, mille bras robustes s'y attachèrent; la grille un moment balancée s'ébranle, se rompt et tombe avec fracas. La foule alors commence son œuvre. Elle pénètre dans le palais qu'elle emplit de la cave jusqu'aux combles. Meubles, livres, papiers, tableaux, tout fut mis en pièces avec un acharnement qui tenait du délire. Et, tandis que les uns furetaient dans les recoins les plus cachés, portant partout la hache et le marteau, d'autres transportaient les débris sur le petit pont, d'où ils étaient précipités dans la Seine. Le fleuve entraînait ce qu'il n'engloutissait pas, et plus loin quelques mariniers armés de crochets recueillaient au passage leslam^
beaux surnageant de tant de richesses anéanties en une heure. On était au mardi gras, journée des folles joies et des mascarades, et l'on eut, pour ajouter un supplément au programme de la fête, le spectacle de quadrilles en plein air, donnés par la populace en habits pontificaux. Après avoir détruit le mobilier, l'émeute s'attaqua aux bâtiments. Les cloisons furent abattues, les escaliers démolis, les plafonds effondrés. Déjà la foule n'ayant plus rien à saccager entre ces murailles béantes semblait menacer la cathédrale du même sort que Saint-Germain l'Auxerrois, lorsqu'une démonstration aggressive de la garde nationale la fit enfin refluer. Elle s'écoula sans résistance ; mais pour achever dignement cette journée, elle se porta à Conflans, où les gardiens de la sécurité publique la laissèrent tout à loisir mettre au pillage la maison de campagne de l'archevêque. Pendant ce temps, la garde nationale elle-même ajoutait un dernier acte à la tragicomédie de l'archevêché. Quelques livres étaient restés oubliés par la dévastation; ils servirent de projectiles à ces défenseurs de l'ordre, pour exécuter, au milieu de ces tristes ruines, une parodie du combat du Lutrin.
» Dans d'autres quartiers de Paris, les agents des
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sociétés populaires avaient cherché à propager la sédition. Des bandes armées s'étaient répandues dans les rues de la rive gauche. Elles criaient : « Vive la liberté! à bas les baïonnettes! à bas la Chambre des députés ! vive la République ! » Le poste de la Légion d'honneur, celui de la rue du cimetière Saint-André des Arts furent désarmés. Des coups de fusil et des coups de pistolet furent tirés. Le colonel de la 10^ légion, qui s'était porté à la rencontre des factieux vit son épée arrachée de ses mains. La place du Carrousel était le théâtre de faits non moins coupables. La masse du peuple s'y était portée, et, sous prétexte d'arracher de l'arc de triomphe les bas-reliefs représentant les épisodes de la campagne d'Espagne, commençait à démolir le monument. Les gardes nationaux accourus pour prévenir cette destruction n'y parvinrent qu'à grand'peine. Un officier fut gravement maltraité. Le chef d'état-major, le général Jacqueminot, crut imposer à la foule : son caractère fut méconnu ; il fut renversé de son cheval, entraîné au milieu du groupe, et courut de sérieux dangers.
» Une autre bande d'environ quatre cents individus, précédée de drapeaux sur lesquels on lisait : « A bas la calotte ! à bas les jésuites ! vive la liberté ! »
s'était présentée à l'église Bonne-Nouvelle. Les portes en étaient fermées; elles furent enfoncées; l'église fut pillée; les troncs des pauvres furent vidés; quelques gardes nationaux qui tentèrent de s'opposer aux desseins des malfaiteurs furent l'objet d'indignes violences.
» Pour couronner ces turpitudes et ces scènes de barbarie, l'autorité vint en aide à la sédition. Les maires des divers arrondissements firent arracher du sommet des églises toutes les croix ornées de fleurs de lis. Le gouvernement lui-même donna ordre de faire disparaître cet emblème historique de tous les monuments publics où il en existait encore. Il fit enlever les bas-reliefs de l'arc de triomphe du Carrousel. Enfin, ajoutant à toutes cesV concessions une concession plus déplorable, le ministère obtint la signature du roi au bas d'une ordonnance qui supprimait les fleurs de lis de l'écusson royal et du sceau de l'État ! Ce fut là pour le roi un douloureux sacrifice. Ce fut aussi une faute, et il se reprocha lui-même plus d'une fois de n'avoir pas su se défendre contre les supplications de M. Laffitte. »
Je transcris encore une fois ici, je transcris, mot pour mot, le récit des événements, en choisis-
sant, entre plusieurs, celui qui correspond le mieux à mes souvenirs, celui qui me paraît le plus exact et le plus complet. En me confiant exclusivement à ma mémoire dans une série de faits où je n'ai pas tout vu, tant s'en faut, de mes propres yeux, je craindrais d'omettre, ou d'exagérer. Or, en ceci, comme on va le remarquer, tout est important : ce fut la vraie crise de la révolution de Juillet. Je ne m'étais pas trompé, comme on peut le voir, en prédisant au roi que son ministère Laffitte et compagnie n'en avait pas pour trois mois à gouverner, comme il l'entendait, par des concessions et des compliments, par des promesses et des procraslinations pour tout remettre à vau-l'eau, et réinstaller la révolution triomphante au seuil du Palais-Royal et du Palais-Bourbon; mais je m'étais trompé en promettant au roi que le remède serait prompt et sûr ; qu'il lui suffirait de faire appel à la Chambre des députés, telle que les événements nous l'avaient faite, à cette Chambre des 221, aguerrie à la lutte contre les factions, recrutée par l'élection d'éléments nouveaux et de bon aloi, qui n'avait point appelé de ses vœux le ministère Laffitte, qui ne le supportait qu'à grand'peine et par prudence, en espérant, en attendant mieux; hélas!
je n'avais pas fait entrer en ligne de compte une aussi énorme sottise que la dissolution d'une telle Chambre par plaisir et de gaieté de cœur.
L'événement ne tarda pas à me détromper. Qui le pouvait prévoir ? qui pouvait surtout deviner que ce serait la Chambre elle-même qui s'offrirait en holocauste par étourderie, par bravade, par folle générosité, par sotte confiance en elle-même? mais à quoi ne peut-on pas entraîner une réunion de Français en les piquant d'honneur, en les mettant à pis faire?
Le 17 février, c'est-à-dire le lendemain du jour où l'orgie fumait encore, un homme grave, sensé, très justement considéré en France et au dehors, un vrai sénateur, dans le vrai sens de ce mot, sous l'habit noir du député, M. Benjamin Delessert prit en main la cause de l'ordre, et, s'adressant au ministère, lui demanda compte directement, sévèrement, à bout portant, du sinistre qui ravageait la capitale. Officiellement, c'était au ministre de l'intérieur de répondre; mais M. de Montalivet, tout jeune alors, entré au conseil malgré lui, par dévouement pour le roi, étant de cœur avec nous, il convenait de ne le pas trop presser. Il aurait pu rejeter la faute sur son chef ostensible, sur l'esprit
même du conseil, et nous dévoiler les misères dont il gémissait tout le premier. Il était, pour cela, trop homme d'honneur; ce ne fut pas lui, ce furent les subordonnés que lui imposait le conseil qui, mettant le doigt dans la plaie, pour l'élargir, et s'en faisant gloire, nous apprirent où nous en étions déjà et où nous allions. Le grand coupable apparemment, c'était le préfet de police, qui, chargé directement de la surveillance, muni d'instructions très positives, ayant la force en main, avait tout su, tout vu, et tout laissé faire, dans le but, il en convenait lui-même, de prendre les légitimistes la main dans le sac. Gomment se justifia-t-il ? en excusant, en glorifiant presque l'émeute qu'il était chargé de réprimer; en accusant le pouvoir qu'il servait; en appelant d'autres hommes et d'autres institutions à la tête des affaires; en traçant le plan d'un autre gouvernement; en sommant les deux Chambres de se dissoudre et de faire maison nette.
Vint le tour du préfet de la Seine.
On ne l'avait point vu durant le sac de l'archevêché. Gela pourtant le regardait. Il était le premier magistrat de la cité ; il remplissait les fonctions de maire de Paris. « Je ne doute pas, lui dit iro-