SOUVENIRS. S
déclarer que le procès de Louis XVI est un procès comme un autre ; l'une de ces causes, soi-disant célèbres, qui amusent, huit jours durant, la curiosité des oisifs, et qui s'envelissent ensuite dans les in-folios des jurisconsultes !
» Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang français dans le cœur se soulève à cette pensée. Plus j'y réfléchis, d'ailleurs, plus je demeure convaincu que ce sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni à l'honneur national, ni au repos public, ni à l'intérêt de notre gouvernement; nous le ferons à une influence extra-parlementaire qui s'efforce mais qui s'efforcera inulilement, je l'espère, de s'imposer aux pouvoirs publics. Nous le ferons à un ordre d'idées et de principes contraire à l'honneur national, contraire au repos public, contraire à l'intérêt du gouvernement; nous le ferons à un parti, à une faction étrangère à la révolution de Juillet, ennemie de la révolution de Juillet.
» Je dis étrangère à la révolution de Juillet. Car cette révolution, il ne la veut pas telle que la France l'a faite : il travaille à la dénaturer, à la pousser hors de ses voies ; il s'indigne de la trouver légale autant que légitime : il la veut toute de subversion
et de bouleversement; il s'indigne de la trouver honnête, désintéressée : il veut la rendre cynique, spoliatrice; il s'indigne de la trouver humaine, généreuse : il veut la rendre persécutrice et violente ; il s'indigne de la trouver pure : il s'ingénie pour la ternir et la souiller.
» Je dis ennemi de la révolution de Juillet. Car qu'est-ce qui a fait la force de cette révolution? qu'est-ce qui a fait sa force au dehors et sa puissance au dedans? C'est l'unanimité d'admiration qu'elle a inspirée de toutes parts, quelle que pût être la diversité des situations, des sentiments, des principes, des affections, des espérances ou des regrets ; c'est son caractère moral ; c'est qu'en excitant l'enthousiasme de ses amis, elle a imposé à ses adversaires la résignation; c'est qu'elle leur est apparue non comme un coup du sort, mais comme un arrêt de la Providence ; non comme le triomphe d'un parti, mais comme un arrêt de la justice éternelle. Ceux-là donc sont ses véritables ennemis qui s'efforcent de lui enlever ce caractère, qui veulent la rendre exclusive, qui travaillent inutilement, je l'espère, à en détacher les âmes honnêtes, à diviser, à décimer, à éparpiller ses défenseurs.
> J'ai le droit d'en parler ainsi.
» J'en ai le droit; non que je prétende, par une fatuité ridicule, avoir rien fait dans la révolution de Juillet. C'est sa gloire de n'avoir été l'œuvre d'aucun complot, c'est sa gloire de n'avoir été que l'explosiond'unehonnête et juste indignation; ceuxlà seuls peuvent se vanter de l'avoir faite qui ont pris un fusil et combattu dans la rue.
» Mais si je n'ai rien fait pour la révolution de Juillet, j'y ai pris parti aussitôt et aussi nettement que qui que soit; j'ai assisté le 27 et le 28, seul de cette Chambre alors dispersée, aux premières réunions des représentants du pays ; le 29, j'ai été nommé ministre par la commission qui siégeait à l'hôtel de ville; le 30, j'ai été appelé, moi sixième, par le roi, alors duc d'Orléans, au moment de son arrivée à Paris. Depuis ce moment jusqu'au 9 août, j'ai pris part à toutes les délibérations qui ont eu lieu, tandis que Charles X était encore à Saint- Cloud, à Versailles et à Rambouillet; j'ai concouru à l'acte de déchéance, et j'ai fait partie du premier ministère qui s'est formé autour de la royauté nouvelle.
> Je ne rappelle point ces faits pour en tirer vanité ni profit sous le régime actuel pas plus que sous le régime précédent; je ne veux rien, je ne demande
au roi des Français, que je respecte comme je le dois, qui m'a de tout temps honoré de ses bontés, et dont j'espère vivre et mourir le sujet fidèle, je ne demandeàsongouvernement, ni ministère, ni place, ni pension, ni traitement, ni quoique ce soit en ce monde; je ne lui demande que ce qu'il veut comme moi, l'honneur et le bonheur de mon pays; je ne demande au parti vainqueur ni éloges, ni popularité, ni même justice; je ne suis pas assez fou pour cela. Il m'est profondément indifférent d'être appelé fauteur de la quasi-légitimité, ou de la légitimité tout entière, ou même carliste si l'on veut, parles mêmes motifs qui me faisaient désigner sous le nom de jacobin en 1815, et souvent par les mêmes personnes; je sais ce que valent les partis et leurs injures ; mais je rappelle ces faits pour établir aux yeux des hommes doués de quelque bon sens et de quelque bonne foi, que la cause de la révolution de Juillet, c'est ma cause, que j'ai le droit de le dire aussi haut que personne. Et c'est précisément parce que cette cause est la mienne, que j'ai le droit de la défendre; c'est parce que ma vie est engagée à son succès que j'ai le droit de combattre la seule chose qui puisse désormais mettre cette cause en péril, l'entreprise de dénaturer notre révo-
lution de Juillet, de la rendre solidaire d'un passé avec lequel elle n'a ni liens ni rapports, de faire, en un mot, qu'elle cesse d'être la révolution des lois et des gens de bien, et qu'elle devienne une révolution révolutionnaire.
» Encore un mot et je finis.
» On a parlé de l'article dOde la Charte, de cet article qui prohibe la recherche des opinions et du vote, de cet article qui commande l'oubli aux tribunaux et aux citoyens, on a dit que toute loi qui prononçait seulement le mot de « 21 janvier » était une violation implicite de cet article.
» Messieurs, celaétait vrai en 1814 et 1815, cela n'est plus vrai aujourd'hui.
» En 1814 et en 1815, les juges de Louis XVI étaient insultés dans leur personne, menacés dans leur existence; ils ont fini par être proscrits. Je les ai défendus alors, et le premier discours de moi dont cette Chambre ait gardé le souvenir dans ses procès-verbaux était un discours où je plaidais leur cause, la Charte à la main. Alors, il est certaia que toute loi où le nom du 21 janvier était prononcé était une loi dirigée contre eux, et destinée à les désigner à la vengeance des vainqueurs.
» Aujourd'hui les'personnes dont je parle sont à
l'abri de toute inquiétude. Rien ne les menace, nul ne leur veut du mal, et celles qui ne demandent que l'oubli sont assurées de l'obtenir.
» Mais il faut s'entendre toutefois sur le mot oubli.
» Autre chose est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions, l'oubli des erreurs ; autre, l'oubli des grands événements de l'histoire et des grandes leçons qui s'y rattachent.
» L'Évangile qui est la loi des lois et la charte du genre humain nous prescrit indulgence, tendresse même pour les êtres faibles et pécheurs; mais il nous prescrit, en même temps, l'horreur du mal en lui-même. C'est un précepte qui s'apphque à la politique comme à toute chose. Pour les hommes qui ont pris part au malheureux événement qui nous occupe, paix, charité, respect même, il y en eut de très sincères ; d'ailleurs, les temps étaient horribles et les esprits dans un étrange état. Qui de nous, hormis ceux qui firent alors glorieusement leurs preuves, qui de nous pourrait répondre qu'il fût sorti de l'épreuve à son honneur? Mais, quant au 21 janvier lui-même, point de concession, point de complaisance, point de sophisme, point d'oubli surtout ; au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan
des révolutions plane sur la tête des peuples et des rois, il importe aux peuples, il importe aux rois de n'en pas perdre la mémoire. »
Ce discours, qu'il me soit permis de le rappeler dans les propres termes d'un recueil accrédité, fit, sur l'assemblée, une impression profonde, et ce fut sur cette impression qu'elle s'empressa de voter. Le scrutin secret ayant été réclamé, l'article 1" proposé par notre commission fut adopté par 82 voix contre 59; un second scrutin sur l'ensemble de la proposition fut plus décisif encore, 89 voix sur 155. M. Perier en pleurait de joie. « Quel bonheur, disait-il en sortant à M. Guizot! d'être en position de parler ainsi ! »
Reporté à l'autre Chambre, renvoyé par elle à sa commission primitive, notre amendement y rencontra les objections dont nous n'avions pas tenu compte, mais dont le vrai motif était, sans doute, la crainte de soulever, sur un terrain mal sûr, une discussion orageuse. Bref, la commission, tout en protestant de ses bonnes intentions, reproduisit intégralement la proposition originaire.
C'était nous mettre au défi. Nous relevâmes le gant sans hésiter, et, pour couper court au différend, nous fîmes rejeter intégralement, de notre IV. 23
côté, la proposition telle quelle, la loi du 19 janvier 1816 demeurant ainsi debout, accessoires et principal, jour férié, deuil annuel, monument funéraire en pei'spective et le reste.
C'est tout ce que gagna le parti jacobin à vouloir nous forcer la main; grande fut sa déconvenue. Mais ce fut peu; une autre l'attendait sur un terrain un peu différent, — une autre de mon fait encore, et qui le touchait plus au vif parce que le sujet en était plus actuel et plus personnel.
En racontant les tristes scènes du 13 février et la proposition qui s'ensuivit, presque coup sur coup, d'interdire désormais aux princes de la branche aînée tout accès en France et toute propriété territoriale sur le sol français, j'ai pris soin d'indiquer ce qu'il en était advenu ; comme quoi, passant d'une main ennemie en des mains amies, elle y avait à peu près perdu son caractère original, et comment enfin elle était morte de mort naturelle, grâce à la clôture prématurée de la session. Mais ce n'avait été que partie remise. A l'ouverture de la session nouvelle, M. de Briqucville, ayant repris ladite proposition sur nouveaux frais, à grand renfort de violences et de menaces, le vent de la discussion, d'ailleurs, ayant moins soufflé du
bon côté dans la Chambre nouvelle, ce fui à nous, Chambre des pairs, d'en faire justice, et à moi, en particulier, de lui donner le coup de grâce, ce que je fis volontiers, voire même avec empressement, en qualité de rapporteur; mais ce qui me valut, d'un côté, la grande colère de nos légitimistes, indignés de mes efforts pour rendre admissible une mesure qu'ils trouvaient odieuse, et de l'autre, le mécontentement aigre doux de notre ministère qui craignait de se voir trop compromis par mes témérités.
Personne ne se leva pour me répondre; ainsi justifiée, toute la série des amendements dont je me portais l'éditeur responsable, et très responsable, j'en conviens, ne rencontra plus de contradiction, et, chose étrange, chose à quoi je ne m'attendais guère, il en fut de même dans l'autre Chambre, où la proposition Baude ressuscitée avait excité des tempêtes avant de nous revenir; celte fois, soit de guerre lasse, soit crainte de pire, l'extrême gauche se résigna, adhérant par son silence même au plus scabreux de nos amendements, même au commentaire qui l'expliquait en mettant bel et bien les points sur les i.
« Dans son état actuel, y était-il dit en propres
termes, la proposition qui nous est soumise désigne par i'épithète dédaigneuse d'ex-Roi le prince que la nation française a déclaré déchu du trône. Il a paru à votre commission que ce genre de locution n'était pas bon à conserver. Elle n'a pas trouvé de motifs suffisants pour déroger aux convenances reçues dans le droit public européen, lequel maintient invariablement aux princes qui ont porté la couronne, quel que soit l'événement qui les en ait privés, les litres qu'ils portaient avant cet événement. »
» Nous vivons sous un gouvernement monarchique. II nous importe de n'abaisser en rien l'ombre même, le simple souvenir de la majesté royale; nous parlons au nom d'une nation généreuse, qui s'est honorée à ses propres yeux en respectant, jusque dans l'ivresse de la victoire, la vieillesse et le malheur, quelque mérité que le malheur pût être; nous devons tenir un langage digne d'elle; enfin, ne l'oublions pas, il nous faut obtenir la sanction d'un prince à qui les liens du sang, les affections de famille, les souvenirs d'une longue intimité doivent rendre souvent les devoirs de la royauté douloureux et déhcats; il nous convien de ne les point aggraver, et d'aller
même au devant des plus minutieux scrupules. » Gela était clair apparemment, et la leçon portait coup; elle s'adressait aux amis comme à l'ennemi. Chacun en prit sa part et n'y revint pas. Notre pavillon fut désormais assuré contre la contagion du mauvais exemple, contre toute tentation de nous mettre à mal par complaisance ou par faiblesse. Reprenons maintenant le cours des événements.
En prenant ainsi position dans le jeu des partis et la direction des affaires, je m'engageais ultra petita. Sans être légitimiste d'affection ni de principes, je n'avais point appelé de ma voix un nouveau gouvernement; je ne m'étais associé <à celui qui se formait sous mes yeux qu'à regret, à la dernière extrémité, réduit que j'étais comme tout autre à choisir, si toutefois c'était un choix, entre un despotisme qui périssait et une anarchie où nous périssions. Je n'avais prêté à cet expédient mon nom et mon concours qu'afin d'en hâter le succès et de couper court à une crise où nos jours, voire même nos heures semblaient comptés. Là se bornait ma modeste ambition. Parvenu à ce point, le nouvel ordre de choses se trouvait désormais sur pied et en bon train; le cours des événements.
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en outre, m'ayant dégagé de toute solidarité officielle, la raison me conseillait, dans mon propre et légitime intérêt, une grande réserve; la prudence m'interdisait toute ingérence volontaire et personnelle, sous peine d'en courir les chances et de me voir peut-être rappelé, faute de mieux, aux embarras du pouvoir que je connaissais trop pour le regretter.
Je ne m'étais pas montré jusqu'ici, comme on l'a vu, trop docile à ces sages admonitions ; mais, rentrant enfin en moi-même, je me promis bien d'être plus sage à l'avenir, et je me rassurai, tout compte fait, en pensant que compromis, comme je l'él-ais, dans le parti delà résistance, et remplacé, comme je l'étais, dans ce même parti, je ne courais guère risque d'aucun côté qu'on vînt réclamer mes bons offices, et qu'en tout cas, j'avais du temps devant moi.
L'événement, par un nouveau tour de roue, ne tarda point à prouver que je me trompais, et qu'au lendemain d'une révolution, on ne se met pas en avant impunément; mais je profitai, "en attendant, du répit qui me fut laissé pour faire un premier acte de résipiscence en m'abstenant de prendre parti autrement que par ma boule 'noire contre le
rétablissemenl du divorce, proposition tout au moins intempestive, née dans l'autre Chambre à la voix d'un parfait homme de bien, très bon mari, mais cerveau très mal réglé, et soutenue mordicus par un autre homme de bien et très bon mari, le chef de notre opposition de gauche : le tout, il faut bien le dire, par pure récrimination contre le gouvernement déchu, plutôt qu'en réponse à quelque vœu public, à quelque intérêt du moment. On en eut sur-le-champ la preuve, puisque cet élan de philanthropie libérale, ou soi-disant telle, ne put, même à la faveur des circonstances, obtenir qu'à grand'peine une toute petite majorité (194 contre 171) et vint échouer dans notre Chambre incognito.
J'ai regret d'ajouter que Lanjuinais, tout bon cathoUque qu'il était, se crut obligé de voter pour le rétablissement du divorce, et que les auteurs de la proposition n'eurent pas de honte d'alléguer à son appui cette idée saugrenue, qu'en abolissant le divorce, la Restauration préludait à la loi du sacrilège.
On peut juger par là du désordre des esprits.
Je m'abstins également de toute intervention dans la discussion d'un autre projet qui nous tom-
bail également des nues, comme si nous n'eussions autre chose à faire que de remettre sur le tapis des thèses loties veûoactœ entre les juriconsultes, ou de contenter des préoccupations individuelles ; il s'agissait de révoquer incidemment la prohibition de mariage entre les beaux-frères et les belles sœurs, telle qu'elle est établie au code civil. Sans examiner le fond même de la question qui comporte du pour et du contre, ne pouvait-elle pas attendre, et ne valait-il pas mieux l'ajourner à des temps plus tranquilles, où les esprits seraient plus rassis, et les leçons de l'expérience plus en position de se faire écouter? Quieta ne moveas ! répétait sans cesse sir Robert Walpole, et l'adage vaut surtout en révolution; j'ajoute qu'en fait de droit civil, et surtout de droit domestique, gare les remue-ménages!
Le budget de 1832, ou, pour parler plus exactement, la conversion en budget définitif des douzièmes provisoires successivement alloués en 1831 dura près de trois mois (du 31 octobre au 28 mars). La discussion fut vive, solide et sérieuse, le résultat à peu près bon ; nous l'adoptâmes sans hésiter.
Ce fut, néanmoins, durant le cours de cette discussion, qu'à la grande surprise du public et des Chambres, s'ébruita, tout à coup, cette nouvelle
qu'une expédition française portant à bord des troupes de débarquement, était partie de Toulon, rentrée presque aussitôt dans ce port, puis repartie se dirigeant vers Ancône, puis même enfin avait pris possession de cette ville sans beaucoup de résistance mais de vive force. M. Perier, sans contester le fait, se réserva d'expliquer, quand il le jugerait utile et sans inconvénient, la cause, le but, les chances et les incidents de cet événement. Il ne fut pas pressé même par l'opposition, et rien ne prouve mieux l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits ; j'y reviendrai plus tard, c'est-à-dire, hélas! bientôt, car ses jours étaient comptés, et rien, à mon avis, ne lui fait plus d'honneur comme homme d'État que le parti qu'il prit et qu'il prit seul et de son chef dans cette occasion.
Je n'eus aucune part, chemin faisant, dans les tristes discussions que fit naître la proposition d'ériger l'église Sainte-Geneviève en Panthéon, destiné à recevoir et à consacrer les cendres de ces grands hommes qui fourmillent du soir au lendemain, en temps de troubles civils, déclamation sotte et vaine qui faillit coûter cher à la mémoire de Benjamin Constant, en l'honneur de qui on l'avait mise en avant, et que fit échouer ce qui courait sur son
compte de méchants bruits, bien ou mal fondés.
Aucune discussion de quelque importance, aucune, du moins, à quoi je fusse appelé à prendre part, ne signale la fin de cette première session, qui s'arrêta, pour la Chambredes députés le 12 avril, et pour lanôtrele 21.
C'était presque ce jour-là qu'autorisée plutôt qu'encouragée par le vieux roi Charles X et par la vieille petite cour qui siégeait avec lui dans le vieux château d'Holy-Rood, madame la duchesse deBerry s'apprêtait à tenter un coup de main sur nos côtes du Midi, dans l'espérance frivole de provoquer un soulèvement dans la Bretagne et dans la Vendée. Réfugiée pendant quelque temps, faute de mieux, dans le palais du duc de Modène, le seul des princes italiens qui eût fait mine de ne pas reconnaître notrenouveau gouvernement, elle s'étaitembarquée sur la plage de Via-Reggio, dans le duché de Lucques, arborant son pavillon de future régente de France, sur un paquebot soi-disant nolisé pour une traversée de Barcelone à Gibraltar, petit esquif qui conservera peut-être son petit nom de Carlo- Alherlo, dans l'histoire de notre temps, si nousmêmes nous y conservons une toute petite place.
On sait quel accueil reçut, à sa première appa-
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rition sur nos côtes, cette voile fatidique qui portail la fortune de notre pays; comment son frêle équipage, bien assorti à cette équipée, eut à peine le temps de poser le pied sur terre (29 avril) ; comment une tentative de soulèvement, puérile jusqu'à la folie, fut dispersée sans coup férir (30 avril) ; comment enfin la princesse elle-même se trouva réduite à traverser sous mille déguisements le long intervalle qui sépare Marseille de la Vendée, où elle était attendue et annoncée par une poignée de fidèles aussi peu sensés qu'elle-même. J'en raconterai bientôt les conséquences; mais, pour le moment, je n'en ai rien su que ce qu'en a su tout le monde, et je n'en ai rien pensé que ce qu'en pensaient les meilleurs serviteurs de la défunt* légitimité.
Nous étions menacés, que dis-je! nous étions atteints des plus grands périls.
Après avoir, depuis deux ans, exercé des ravages en Paissie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne, en Angleterre, le choléra venait d'éclater en France et d'envahir, du premier coup, presque tous les quartiers de Paris. Dans la seule journée du 9 avril, il avait enlevé huit cent soixante victimes. Dès le 6, M. Perierj visitant l'Hôtel-Dieu, avec M. le duc
d'Orléans, avait ressenti le première atteinte du mal; quelques jours plus tard, son collègue M. d'Argouten était mourant; quelques jours encore après, il en était réduit lui-même à confier son portefeuille au plus jeune de ses auxiliaires, M. de Montalivet, pour tenir en réalité le poste qu'il n'occupait plus que de nom. Sa haute intelligence, sans faiblir, menaçait plutôt de s'exalter outre mesure. C'était le triste effet de ce genre de maladie, et, chose horrible à dire, il atteignait, en quelque sorte, les masses comme les individus, l'homme effrayé comme le malade ; les classes inférieures croyaient à l'empoisonnement; les partis l'imputaient à leurs adversaires; l'autorité elle-même n'était pas exempte de cet effroyable soupçon, et ne craignait pas de le laisser entrevoir. On ne peut expliquer autrement l'instruction adressée par le préfet de police, M. Gisquet, à ses agents inférieurs, et rendue publique le 2 avril. « L'effet de ces imprudences ne se fit pas attendre, dit le sage et honnête historien de cette époque. A défaut d'empoisonneurs on eut des assassins. Des hommes du peuple se mirent en observation dans les rues. Quiconque était porteur d'une fiole, d'un paquet, ou passait auprès d'une boutique de comestibles leur était
suspect. Pour un geste, parfois pour un regard, on se ruait sur lui, on le maltraitait, on le torturait, et, quand il avait succombé, son cadavre était traîné dans le ruisseau ou déchiré par une populace en délire. La liste serait longue des victimes de ces fureurs homicides. Un honnête employé fut arrêté rue Saint-Denis et assassiné. Un médecin et un inspecteur de la salubrité, qui suivaient la rue La Fayette, furent assaillis et ne durent leur salut qu'au «voisinage d'une caserne où ils se réfugièrent. Deux malheureux furent jetés dans la Seine du haut du pont d'Arcole. Un homme, poursuivi sur la place de Grève, s'étant réfugié au poste de l'hôtel de ville, fut arraché de là, éventré, et ses entrailles dévorées parles chiens. Un autre, soupçonné d'avoir jeté du poison dans le broc d'un débitant rue du Ponceau, fut transporté mourant à la mairie. D'autres meurtres non moins horribles furent exécutés dans le faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille, dans le faubourg Saint-Germain, sur le boulevard Saint-Denis et dans le quartier des Halles. C'était comme une épidémie de massacre qui, pendant quelques jours, était venue se greffer sur la peste.
» Sous l'impression de tant de malheurs, Paris
iîGfi SOUVENIRS.
était devenu silencieux et lugubre. Le peuple, qui poétise ses grandes douleurs comme ses grandes joies, avait placé un drapeau noir entre les mains de la statue de Henri IV sur le pont Neuf. On ne voyait dans les rues que figures désolées et vêtements de deuil. Ici, un brancard portait un moribond à l'ambulance; à côté, une voiture peinte en noir tramait lentement un amas de cercueils mal dissimulés derrière des rideaux llottants. Le matériel des pompes funèbres s'étant trouvé insuffisant il avait fallu y suppléer par des tapissières. Les bières manquaient aussi, et bon nombre de cadavres furent rendus à la terre, sans autre enveloppe qu'une pièce d'étoffe... La panique avait gagné tous les cœurs; ceux qui n'étaient pas retenus par des nécessités de position se hâtaient de se soustraire par la fuite aux influences de l'épidémie. »
Une famille cependant, la famille royale, ne quitta point Paris au milieu de cette désertion générale.
Ce fut au moment même où finissait la session que le fléau atteignit l'apogée de sa violence. Ceux mêmes qui n'en étaient point attaqués souffraient beaucoup de la constitution médicale sous laquelle la ville était placée. Les hôpitaux regorgeaient de
malades. Il y eut quelques jours où le nombre des victimes fut vraiment effrayant. Riche ou pauvre; jeune ou vieux, personne n'était à l'abri de ses coups. Toutefois, à la terreur du premier moment avait succédé une résolution calme et courageuse; les dévouements de tout genre redoublèrent d'activité; toutes les vertus publiques s'exercèrent à l'envi au milieu de périls mille fois plus redoutables que ceux des champs de bataille, et cet aspect d'une immense population que la mort décimait mérite d'être remarqué avec admiration.