‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 30 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

bien, la France n'a rien à expier dans le 21 janvier; le crime a été commis, non point par elle, mais contre elle; mais que ce jour, marqué depuis dix ans, dans nos annales, d'un signe néfaste, redevienne un jour comme un autre; qu'il cesse d'être signalé à la réprobation de l'histoire et à l'exécration des gens de bien. Si nous le souffrons, nous mériterons les compliments outrageants qui nous sont adressés par le soi-disant parti du progrès, nous consentirons à laisser la révolution de Juillet s'affubler des faits et gestes de 1793, et les exemples détestables de cette époque devenir pour nous des modèles à suivre et des titres à revendiquer. Je veux bien, pour moi, détourner les yeux du 21 janvier, pourvu qu'on ne m'en parle pas, et qu'on ne me le jette pas au visage ; mais, s'il en faut parler, je ne puis l'appeler que par son nom et le qualifier que comme il le mérite.

La commission partageant, de tous points, mes sentiments, c'est en ce sens que fut présenté, en son nom, le rapport digne et grave qu'avait préparé M. de Tascher. La résolution de la Chambre des députés s'y trouvait réduite à des termes très simples, mais qui portaient coup parleur simplicité même.

« Le 21 janvier de chaque année, les cours et tribunaux continueront de vaquer.

» Sont et demeurent abrogées toutes les autres dispositions de la loi du 19 janvier 1816. »

Rien de plus net. C'était, en même temps, dégager la France de toute complicité dans l'attentat du 21 janvier 1793, en la dispensant d'en porter le deuil, et maintenir à ce funeste anniversaire le signe néfaste dont il était flétri.

Nous eûmes grand'peine à faire entrer la Chambre dans cet ordre d'idées. Nos légitimistes, nos quasilégitimistes insistaient sur le maintien pur et simple de la loi qu'il s'agissait de modifier ou d'abroger. Les timides de notre bord, et, dans ce nombre, je compte à regret des hommes tels que Barbé-Marbois et Mathieu Dumas, redoutant toute discussion sur un sujet aussi délicat, préféraient en passer purement et simplement par la résolution de la Chambre des députés, ce qui, vu l'intention de son auteur et l'ensemble de circonstances, n'était rien de moins que réhabiliter le 21 janvier et lui faire amende honorable. Mais la commission tint bon, et, comme j'étais de moitié avec elle (de moitié tout au moins), je lui vins en aide. Aussi bien je me trouvais tout porté sur le ter-

rain ; je me trouvais engagé déjà (on verra pourquoi tout à l'heure) dans une sorte de duel contre l'apologétique révolutionnaire, l'insolence de ses prétentions et la honte de son langage; je me regardais comme tenu, en point d'honneur et en délicatesse, à titre d'homme de bien et de solidaire dans une cause devenue la mienne, à ne souffrir aucun rapprochement, aucune confusion entre, notre première et notre dernière révolution, entre 1793 et 1830, entre les jacobins et les doctrinaires.

J'entrai donc dans la discussion à plein cœur et le verbe haut, sans précautions, sans ambages, sans ménagements sur rien ni envers personne, sans ménagements même envers le roi, pensant avec raison, je l'espérais du moins, et je ne me trompais pas, que c'était un témoignage de respect d'en agir ainsi, de parler librement, sous son règne, du 21 janvier et de qualifier cette époque détestable comme il ferait lui-même si de hautes et poignantes convenances ne lui fermaient pas la bouche.

« Où en sommes-nous, m'écriai-je, où allonsnous et que nous veut-on?

» Dans le temps où nous vivons, sous un régime

tel que le nôtre, toutes les questions politiques ne naissent pas dans les Chambres ; il leur en vient du dehors. Tous les incidents, non plus, ne sont pas des accidents; il en est de prémédités, il en est dont le but apparent n'est pas le but réel, et qu'on nous jette à la traverse pour dérouter les esprits, entraver le cours des événements, et donner le change à l'opinion.

» Tel est celni-ci, par exemple : on nous demande, ou plutôt on nous somme d'abroger, toute autre affaire cessante, la loi du 19 janvier 1816.

» Pourquoi?pourquel motif? à quel propos? qu'a de commun cette loi tombée en décri dès son lendemain, et depuis en oubli, avec Tétat actuel des esprits et le cours des événements qui nous pressent !

» C'a été, dit-on, en son temps, une loi de réaction : d'accord; mais pensez-vous que l'esprit de réaction n'entre pour rien aujourd'hui dans l'attaque dirigée contre elle?

» Cette loi rend en quelque sorte la France responsable du régicide commis en 1793. Mais serionsnous assez simples pour nous figurer que ceux dont l'impatience réclame, à grands cris, son abrogation, aient fort à cœur de laver la France d'un pareil

soupçon? Pouvons-nous ignorer que leur but, un but, qu'en vérité, ils prennent à peine le soin de déguiser, c'est de réhabiliter le 21 janvier, d'y compromettre la nation française, de lui faire adopter, avouer le 21 janvier?

» Il faut, dit-on encore, calmer les passions, prévenir les occasions de désordre. J'en suis d'avis autant que personne; mais pour croire que ce soit un esprit de mansuétude et de charité qui gronde à nos portes depuis deux mois, que ce soit par un pur amour pour la tranquillité, pour la concorde et la réconciliation des partis que la Chambre des pairs est, depuis deux mois, gourmandée, harcelée, calomniée, mise au défi de se prononcer sur la question qu'on lui pose, il faudrait plus de bonhomie que. je n'en ai, il faudrait vouloir, à toute force, détourner les yeux de la lumière, fermer ses oreilles aux clameurs qui nous assiègent de toutes parts, il faudrait ne rien écouter de ce qui se dit, ne rien lire de ce qui s'imprime et s'affiche, il faudrait se payer complaisamment de prétextes qui ne nous sont pas même offerts.

» Ce qu'exige de nous la raison, la justice, l'intérêt public, le maintien du gouvernement dont nous faisons partie et qui a reçu nos serments, il faut le

faire; il faut le faire sur-le-champ, sans hésiter, avec décision et fermeté.

» Mais, lorsque cet esprit de dévergondage qui est la honte de notre pays, lorsqu'un goût dépravé pour les turpitudes révolutionnaires, lorsque je ne sais quel fanatisme à froid, qui n'a pas même l'excuse de l'entraînement, se revêt d'un faux semblant de patriotisme; lorsque, sous ce déguisement d'emprunt, il vient à nous l'injure et la menace à la bouche; lorsqu'il prétend nous dicter des lois, nous remorquer à sa suite, nous imposer ses volontés et son langage, il faut savoir le regarder en face; il faut savoir l'appeler par son nom; il faut ne lui rien passer dès à présent, si l'on prétend un jour lui refuser quelque chose.

» Qu'exige ici, puisqu'on le veut de nous, à toute force et toute affaire cessante, l'honneur de notre pays, l'honneur de la révolution de Juillet, fille de la Révolution de 1789, mais non d'aucune autre? Qu'exige l'honneur des principes pour lesquels la France a combattu depuis quarante ans, pour lesquels mon père, mon propi'e père a versé son sang sur les champs de bataille de la liberté dans les deux mondes, et sur l'échafaud de la Terreur ?

» La France, dit-on, a reçu un outrage; il lui faut

réparation : on l'a placée sous le poids d'une imputation odieuse; il faut que celte imputation soit rétractée !

» Soit ; c'est un sentiment légitime, votre commission vous propose d'y avoir égard.

» Qu'exige le bien de la paix? qu'exige cet esprit de sagesse et de modération qui doit présider à tout gouvernement régulier, cet esprit de conciliation qui termine les révolutions, et qui doit être le bon génie de la nôtre ?

» Que le gouvernement actuel ne reçoive pas en héritage de celui qui l'a précédé une obligation devant laquelle ce gouvernement lui-même a reculé, l'obligation d'élever sur la place même du crime un monument expiatoire, un monument à la mémoire de ce prince auguste et infortuné, à la mémoire des royales victimes qui l'ont suivi de près sur l'échafaud.

» Soit encore ; cette obligation malencontreuse et qui n'a jamais jusqu'ici figuré qu'au Bulletiti des lois, votre commission vous propose de l'en rayer désormais.

» Qu'exige enfin l'ordre public proprement dit, l'ordre matériel, l'ordre des rues et des carrefours ?

» Qu'on ne place pas, à jour fixe, sur tous les points de la France, les partis en présence ; qu'on n'excite pas les citoyens à se montrer du doigt les uns les autres, selon qu'ils résistent ou qu'ils obéissent à se vêtir d'un habit de couleur déterminée (ce qui, du reste, n'était jamais arrivé); qu'on aille même au-devant de toute chance de désordre en prévenant, par la continuité des relations privées, l'oisiveté d'un jour férié politique !

» Tout ceci votre commission vous le propose.

» Mais après avoir ainsi fait aux motifs raisonnables, aux motifs honnêtes et légitimes qui, sans doute, ont inspiré, dans l'autre Chambre, la résolution qui nous occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorité, une part large et suffisante reste, dans la loi du 49 janvier ainsi épurée, ainsi rectifiée dans ses dispositions capitales, reste la déclaration publique, authentique, solennelle, que le 21 janvier est un jour de deuil pour la France, non de ce deuil extérieur qui dégénère promptement en simagrées puériles, mais de ce deuil moral qui réside au fond des cœurs, un de ces jours que les anciens appelaient néfastes, un jour de recueillement et de méditations fécondes en

enseignements douloureux; reste l'obligation imposée aux organes de la justice, de la justice indignement outragée, odieusement profanée, horriblement parodiée, il y a quarante ans, de voiler leur face, à pareil jour, et de fermer leur sanctuaire.

» Dispositions corrélatives, la première étant le motif de la seconde; la seconde étant le signe et le sanction de la première.

» Ces dispositions, qui demeurent dans la loi du 16 janvier, après les retranchements successifs que votre commission lui a fait subir, nous faut-il aussi les effacer ?

» Qui nous demande un tel sacrifice ?

» Et quand je dis:quinousledemande?jenedis pas quel homme ou quels hommes ; je dis quel est l'ordre d'idées, l'ordre d'intérêts ou de principes qui l'exige de nous ?

» Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le 21 janvier est un jour comme un autre, un jour que rien ne distingue de la série des jours ordinaires, que rien ne recommande au souvenir de la génération qui s'élève à celui des générations qui leur succéderont ?

» Est-ce l'honneur national qui nous demande de

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