RÉFLEXIONS
Je viens de suivre pas à pas, de mois en mois, souvent de jour en jour, quelquefois d'heure en heure, la série des événements qui, prenant date à ce ministère du 8 août 1829, auquel M. de Polignac a tristement laissé son nom, s'arrête à ce ministère du H août 1830, qui clôt la révolution
dite de Juillet, et commence le gouvernement né de cette révolution.
J'ai raconté ce que j'ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles; j'ai dit le peu que j'ai fait, et, qu'il me soit permis d'ajouter, le peu que j'ai vu faire. J'ai comblé les lacunes de mon récit en empruntant à d'autres récits, publiés par d'autres témoins oculaires, les incidents qui m'ont échappé, en choisissant les plus avérés et les copiant presque mot pour mot.
Je pourrais m'en tenir là.
Mais c'est pour un homme, quel qu'il soit, chose trop considérable, d'avoir concouru, pour si peu que ce soit, au renversement d'un trône, à l'avènement d'une maison régnante, ne dût- elle régner que peu d'années^ à l'ouverture d'une ère nouvelle en histoire, ne dût-elle y compter qu'en passant, c'est, dis-je, chose trop considérable pour que cet homme ne se demande pas sans cesse jusqu'à son dernier jour si l'acte auquel il a concouru était légitime, et s'il a bien ou mal fait de lui prêter son concours. ,
Quelques mots donc ici tant sur le caractère général de notre avant-dernièrû révolution que sur ma position personnelle à cette époque.
Je commence par moi-même.
Je ne suis ni légitimiste ni démocrate au sens qu'on attribue de nos jours à ces deux dénominations. Je n'eslime pas qu'il y ait, en politique, des dogmes, c'est-à-dire des principes supérieurs à la raison et à l'intérêt social. Ce que j'ai dit tout haut, publiquement, à la trittune, j'ai le droit de le redire dans le silence du cabinet.
Je- ne crois pas au droit divin.
Je ne crois pas qu'une nation appartienne à une famille, qu'elle lui appartienne corps et biens, âme et conscience, comme un troupeau pour en user et en abuser, de telle sorte que, quoi que fasse cette famille, à quelque extrémité qu'elle se porte, de quelque énormité qu'elle se rende coupable, le droit de régner lui demeure.
Mais je ne crois pas davantage à la souveraineté du peuple.
Je ne crois pas qu'un peuple ait le droit de changer son gouvernement quand; il lui plaît, comme il lui plaît, uniquement parce que cela lui plaît. Je ne reconnais pas à la majorité plus un d'une nation le droit de se passer ses fantaisies en fait de gouvernement ; je ne reconnaîtrais pas ce droit à l'unanimité d'une nation, parce que je
ne le reconnais à aucun homme en particulier, parce que les hommes ont été placés sur celte terre par le Créateur, non pour se passer leurs fantaisies, mais pour obéir aux lois éternelles de la justice et de la vérité, pour se conduire en êtres moraux et raisonnables, pour tenir leurs engagements quand ils en ont pris, pour garder leurs serments quand ils en ont prêté. Les engagements des peuples envers les gouvernements ne sont pas moins sacrés pour moi que ceux des gouvernements envers les peuples, et le régime du bon plaisir ne me paraît ni moins insolent ni moins abject sur la place publique que dans le palais des rois.
Ces sentiments ont toujours été les miens, et toujours, comme on l'a pu voir, durant le cours de ma vie publique, je les ai pris pour règle de ma conduite.
J'étais trop jeune en 1792 pour déplorer, â bon escient, la chute de la monarchie et l'avènement de l'anarchie. En 1814, parvenu à l'âge de discrétion, je n'ai point appelé de mes vœux le retour de la maison de Bourbon : quelque juste aversion que m'inspirât le régime impérial, l'invasion de la France m'était encore plus odieuse; mais cette in-
vasion, je ne l'imputais point à d'autres que son auteur véritable, et je n'en rendais point responsables des princes dont l'intervention s'est trouvée, après tout, utile au pays. A ptus forte raison, n'aije point trempé dans le crime desCent-Jours, et j'ai détesté la seconde invasion plus encore, s'il se peut, que la première. La maison de Bourbon se trouvant enfin rétablie. Dieu sait sous quels auspices et à quel prix, ma conduite, envers elle, a toujours été loyale, j'en suis sûr, et sensée, je l'espère, également éloignée de l'optimisme des royalistes de profession, et du pessimisme de leurs adversaires. J'ai compté, tour à tour, et même à plusieurs reprises, soit dans les rangs de l'opposition, soit dans ceux du ministère ; en opposition, je n'ai rien demandé qui ne me semblât bon en soi, et possible au moment donné; ministériel, je n'ai rien demandé pour moi-même, ni rien reçu à titre de faveur. Jusqu'en 1828, j'étais le seul de la Chambre ^^ des pairs sur qui la croix de la Légion d'honneur ne fût pas même tombée des nues, c'est-à-dire dans une promotion générale et pêle-mêle. Je me suis toujours tenu à distance et hors de portée de la cour, n'ayant nul goût pour cette saveur d'ancien régime dont la Restauration se trouvait nécessai-
rement assaisonnée, et moins encore pour ces appétits de représailles dont toute émigration a peine à se défendre. Je ne me suis pas tenu à moindre distance, malgré mes liaisons politiques et domestiques, de tous les complots républicains ou bonapartistes, n'étant ni l'un ni l'autre de cœur ni d'opinion. Duc et pair par droit de naissance, c'était le langage de ce temps-là, ni Louis XVIII]!' ni Charles X, ni le dauphin, ni la dauphinene connaissaient mon visage, et ne m'ont jamais adressé la parole. Je n'ai jamais été présenté à madame la duchesse de Berry, je n'ai vu le duc de Bordeaux qu'exilé en 1840, et contemplant comme moi dans l'église de Saint-Pierre le monument élevé au dernier des Stuarts.
Nul n'était donc plus libre que moi de tout engagement aux approches delà révolution de Juillet, et, pour rendre ma confession complète, j'ajouterai qu'en suivant de l'œil le cours précipité des événements, je ne me livrais pas aussi volontiers que bien d'autres à la perspective qui semblait s'ouvrir. La nécessité de traverser un état de transition révolutionnaire, et l'incertitude du résultat définitif m'inspiraient plus de répugnance et d'anxiété que n'avait, pour moi, d'attrait l'espérance d'un état
meilleur. Charles P' écrivait, dit-on, à la reine Marie Henriette qu'il ne lui avait jamais été infidèle même en pensée; autant en aurais- je pu dire aux Bourbons delà branche aînée, mais sous condition, bien entendu, qu'entre nous la fidélité serait réciproque.
Jusqu'à quel point mes sentiments étaient-ils ceux de la France, et j'entends par là le gros du pays, la large et saine majorité de toutes les classes qui font nombre?
C'est une question qui pourrait recevoir sans doute des réponses très diverses selon le temps, les lieux ou les personnes ; mais ce qui est sûr, c'est qu'en 1830, durant tout le cours d'une crise très longue et très vive, la France s'est comportée en nation honnête et sensée, qu'elle n'a rien fait que d'irréprochable, qu'elle a tout fait, au contraire, pour laisser peser éventuellement tous les torts sur le roi Charles X et sur ses conseillers occultes ou patents, officiels ou officieux, pour ne pas leur offrir la moindre excuse, pas même l'ombre d'un prétexte.
On a dit du coup d'État que c'était un effet sans cause. On pouvait, on devait remonter plus haut. Le véritable effet sans cause, a été le ministère du 8 août.
M. de Villèle était tombé, sinon sous les coups, du moins sous l'abandon d'une Chambre qu'il avait, en son bon temps, pétrie de ses propres mains et toute peuplée de ses amis. Les élections de 1827 avaient été animées^ sans doute, mais paisibles et régulières. Il en était sorti une Chambre de très bon aloi, composée presque entièrement de bons royalistes, et de cette Chambre un ministère à l'avenant, ministère très bon lui-même, et qui sans doute aurait fourni une assez longue carrière, si nous avions eu un peu patience et le roi un grain de bon sens. Mais, en manquant de patience, nous n'avions aucune mauvaise intention et ne faisions tort qu'à nous-mêmes, tandis que le roi, en saisissant au vol l'occasion qu'il guettait depuis longtemps de mettre la main sur la Charte, et de refaire un ancien régime à sa guise, se donnait, les yeux ouverts, un tort très grand et très prémédité.
Personne n'ignore, en effet, que ce qu'il a fait en 1830, Charles X avait toujours voulu et espéré le faire, plus tôt ou plus tard, soit comme héritier présomptif, soit comme roi ; ses familiers s'en expliquaient librement entre eux, et les enfants terribles du parti ne se faisaient pas faute d'en parler tout haut.
Le ministère du 8 août fut le premier pas, un pas à ciel ouvert; les noms des ministres, de plusieurs d'entre eux au moins, parlaient, en effet, plus haut encore. Ce n'était pas qu'en se prêtant ainsi à la lubie de leur maître, ils en fussent infatués comme lui ; la plupart, tous peut-être, comptaient ou se retirer à temps, ou en être quittes à meilleur marché; trois même, dont l'un des plus compromis, restèrent en chemin, mais les autres devinrent, bon gré mal gré, compères de la sottise et complices du méfait^ faute d'avoir eu assez de cœur et assez de tête pour dire non.
Chose digne de remarque, personne ne s'y méprit. La France entière lut le coup d'État sur le front du ministère, en dépit de ses dénégations, de ses protestations, voire même de ses intentions réelles, et, chose plus digne de remarque encore, la France entière, et comme un seul homme, se mit en défense ; la France entière comprit instinctivement que le vrai système de défense, c'était la légalité — la légahté pure, mais rigoureuse et inexorable.
En déclarant nettement au roi qu'un certain accord, un accord loyal et suffisant entre l'esprit et la direction de son gouvernement et les vœux et les
sentiments de son peuple était le fondement et la condition de la Charte octroyée par son frère, sous le coup des événements et l'empire des circonstances, la Chambre des députés parlait haut, sans doute, mais disait vrai. Les termes dans lesquels cette déclaration était conçue avaient été médités et minutés par le plus ancien et le plus avéré des légitimistes, par l'homme qui, sous le régime impérial, avait risqué sa vie durant plusieurs années au service de la légitimité.
C'était, de part et d'autre, à prendre ou à laisser.
En adressant au pays un dernier appel, le roi usait de son droit et restait dans son droit. De même le pays en lui répondant par les élections de 1830; et je dois dire que, dans tout ce que j'en sais, ces élections ont été non seulement régulières mais loyales, sans arrière-pensée, sans intention pessimiste, autant du moins que cela était possible dans une conjoncture où il ne restait que peu d'espérances el où tout le monde s'attendait à tout.
Cela fait, plus de délai, plus de remise, plus d'expédient dilatoire, il ne restait plus au roi qu'à choisir entre avancer ou reculer; à nous qu'à le voir venir.
Notre plan de défense était simple, direct, unanimement convenu sans qu'il eût été besoin de s'en-tendre.
Refus de tout impôt qui n'aurait pas été régulièrement établi; — emploi de la force, au besoin, mais uniquement contre la force, en faisant appel à la justice; — même conduite envers tout acte notoirement illégal; point de provocation; point de conspiration; point de représailles.
Rien qui pût engager l'avenir.
Comme il avait été donné, le mot d'ordre fut suivi.
A bon entendeur, salut.
En éclatant sur Paris, le coup d'État n'y rencontra ni société secrète, ni comité directeur, ni préparatifs de guerre ostensibles ou occultes; tout au plus quelques députés et quelques pairs habituellement retenus dans la capitale pour leurs affaires, ou devançant de quelques jours l'ouverture de la session, éparpillés d'ailleurs et sans aucun rapport entre eux.
En lançant son interdit sur les journaux et les journalistes, en mettant la main sur leurs établissements, leurs bureaux, leurs presses, leurs cartons, le préfet de police ne trouva sur son chemin que
le code pénal invoqué par les propriétaires, et la justice qui leur donna raison et lui donna tort.
En dispersant, à main armée, le soir même, des groupes désarmés qui se bornaient à lire tout bas ou tout haut les fatales ordonnances affichées sur les murs, pour être lues apparemment, la gendarmerie n'eut à soutenir qu'une lutte corps à corps, où quelques coups de poing répondirent aux coups de sabre.
De même durant les trois quarts de la journée du lendemain, la foule inondant les rues, il est vrai, mais toujours inoffensive et désarmée, sans chefs, sans drapeau, sans direction apparente ni cachée.
La guerre n'a commencé que le soir, à l'arrivée des troupes; c'est en résistant alors que la foule a commencé à faire arme de tout ce qui lui tombait sous la main, à forcer les boutiques des armuriers et les postes mal gardés, mais avec si peu d'ensemble et de conduite, qu'à la nuit, le maréchal Marmont écrivait à Saint-Cloud que tout était terminé.
Je ne dirai rien des deux journées de pleine guerre civile ou plutôt civique où l'armée fut vaincue par la foule, toutes ses positions emportées
par escalade, la garde royale menée tambour battant jusque vers la Seine; je dis la foule, car il serait impossible de citer un nom propre, de désigner une tête qui se soit élevée d'un pouce au-dessus de toutes les autres. Ce fut une victoire anonyme, mais complète , le drapeau de la i^ésistance ayant remplacé sur les Tuileries celui de l'agression, le petit nombre de députés qui se trouvaient à Paris n'étant intervenus que pour solliciter inutilement du gouvernement agresseur un armistice, et pour nommer une commission municipale uniquement chargée de pourvoir à l'approvisionnement de la capitale et au maintien de l'ordre intérieur, là où faire se pouvait.
A Paris, la révolution était achevée ; elle le fut sur-le-champ par toute la France; ce fut comme une série de contre-coup électriques, et partout sous les mêmes conditions de légalité défensive, partout sans chefs, sans direction, sans préparatifs, partout à peu près sans obstacles.
La révolution, dis-je, était achevée; elle l'était, dans les termes stricts du droit. Charles X avait violé son serment, il nous avait relevé du nôtre; il avait attaqué le pays à main armée, il avait été vaincu, il n'avait plus pour lui ni le droit ni la force. Le
Il SOCTEHIRS.
pays avait pour lui Fun et Tantre et pouvait disposer de lui-même.
Vinrent alors les propositions de Charles X, propositions extorquées de lui, extorqpiées d'heure en heure par le pr<^ès croissant des événements.
En droit, le pays n*étail tenu d'en admettre aucone. En raison, il n'en devait admettre aucune, s'il n'y trouvait bonne foi, réparation, sécurité.
Mais, snr ces trois points, qui serait juge? Le moment prisait; les Chambres étaient encore dispersées. Ce ne pouvait être que le bon sens du pays vainqueur et sous les armes, éclairé par celui de quelques hommes, plus ou moins haut placés, et dont il consentirait à suivre les avis.
Ces hommes-là, ils étaient bien peu nombreux et n'avaient guère d'ascendant, n'ayant rien préparé, rien dirigé, payé en rien de leur personne. Presque tous inclinaient à la conciliation ; mais comment, et sur quelle base? Que leur proposaiton de proposer?
Le rappel de Charles X et de sa famille sous les auspices d'un ministèrelibéral!
Pour combien de temps un tel ministère? Combien de jours, de mois, de semaines avant que le
nouveau Martignac fût chassé par un nouveau Polignac?
La régence déférée pour un temps quelconque au duc d'Orléans, en face de Charles X, qui le regarderait faire les bras croisés !
C'eût été vraiment la cour du roi Pétaud à moins qu'il ne se fût trouvé un nouveau La Fayette pour gardera vue ce nouveau Louis XVI, comme au retour de Varennes; l'ancien, le bon La Fayette ne s'en serait pas chargé deux fois.
L'appel au trône d'un enfant de huit ans, apparemment sous la tutelle de son grand-père et sous la garde de sa mère, à moins qu'on n'eût pris le parti héroïque de les séquestrer je ne sais où, ef d'élever le petit roi en chartre privée !
Rien de tout cela ne rimait à rien, n'avait l'ombre de bon sens et ne pouvait comporter deux minutes de discussion. On peut, à dislance, en penser, en dire, en écrire ce qu'on voudra; mais, dans le moment et sur le terrain, il ne se rencontra pas une voix pour prendre au sérieux l'une ou Tautre de ces satisfactions dérisoires. Le bon sens public ne l'aurait pas souffert, et le bon sens public aurait eu raison; l'affaire était dans sa crise; le feu était au logis, et quiconque se fût avisé d'y jeter de
l'huile, dans l'espérance odieuse ou frivole de pousser au pire, de faire, un jour, de l'ordre avec le désordre actuel, selon l'expression d'un homme qui s'y connaissait, aurait très mal passé son temps.
Ce qu'on fit alors, ou plutôt ce qui se fit alors de soi-même, au pas de course, non sans regrets pour quelques-uns, et j'étais de ce nombre, mais sans contradiction de personne, la déposition d'un prince qui ne pouvait rentrer dans Paris, la préférence accordée à la monarchie sur la République, l'appel au trône du plus proche héritier, la réforme de la Charte dans la mesure exacte du besoin, tout cela fut œuvre de sagesse instinctive, spontanée; je n'y fus pour rien, ni personne en vérité plus que tout le monde; mais, comme je ne rencontre dans l'histoire aucun gouvernement dont l'origine soit aussi juste et aussi pure, aussi exempte de fraude et de violence, aussi préservée de réaction et d'exaction, où la raison et la modération aient aussi dignement couronné la plus légitime des résistances, je ne puis regretter, et, au nom de mon pays et de l'humanité, je me félicite, malgré les événements de 1848 et de 1852, d'en avoir été le témoin.