Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie
Les occupations et les préoccupations inséparables d'un nouvel établissement nous retinrent àBroglie jusqu'à la fin de 1825 et même un peu par delà. Aussi bien l'ouverture de la session avait été fixée au 31 janvier 1826,
Les préliminaires obligés n'eurent rien de bien significatif. Point d'élections à vérifier; peu ou point de débats sur les adresses.
Le 15 février, les poursuites intentées à l'occa-
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sion des marchés Ouvrard furent déférées à notre Chambre.
J'ai parlé plus haut de ces marchés souscrits au début de rexpédition d'Espagne et du grand servicel qu'ils avaient rendu à l'armée et à la monarchie elle-même.
Renvoyés en iSMk l'examen d'une commission, vivement attaqués en 1825, dans la discussion de la loi des comptes, par le côté droit de la Chambre des députés et mal à propos par le côté gauche, le ministère, dont ils dévoilaient les divisions intérieures et l'imprévoyance, avait jugé bon d'en décliner la responsabilité en provoquant une enquête juridique; mais la cour royale de Paris, trou-y vant dans cotte affaire le nom du Dauphin et celui des généraux Guilleminot et Bordesoulle, s'était déclarée incompétente; force était donc d'en venir à nous, et de laisser par là le caractère politique de la question se produire à plein et au grand jour.
J'expliquerai bientôt ce qu'il en advint.
Le 20 février, sur la proposition de l'un de ses membres, JJ. de Salaberry, la Chambre des députés fit comparaître à sa barre le rédacteur du Journal du commerce. C'était un journal d'opposition, plu-
sieurs des membres de la gauche avaient concouru à sa fondation, entre autres M. Casimir Perier. C'était la première fois que cette Chambre usait, dans l'intérêt réel ou supposé de sa dignité, du privilège que lui avait attribué la dernière loi su la presse.
La discussion fut vive. M. Royer-Collard y prit part; son discours fut très piquant et très incisif. On en peut juger par ce petit fragment :
« L'article- incriminé fait allusion à deux faits ; l'un qu'il y a beaucoup d'émigrés dans cette Chambre; l'autre qu'il y a beaucoup de fonctionnaires. Ces deux faits sont de notoriété publique, et personne ne se défend de l'application; les émigrés tiennent à honneur de l'avoir été, et les fonctionnaires, ce me semble, consentent parfaitement à l'être.
» Mais de ce qu'ily a beaucoup d'émigrés dans la Chambre, le journaliste conclut que l'indemnité des émigrés a été votée dans des intérêts personnels et que laChambre/)rof^^e les courtisans ; de ce qu'il y a beaucoup de fonctionnaires, le journaliste conclut que le crédit de la Chambre est singulièrement affaibli et qiCelle protège surtout les commis. Chacune de ces conséquences est téméraire, mal-
sonnante, irrespectueuse envers la Chambre, je dirai même si l'on veut injurieuse, pourvu qu'on convienne qu'au moins l'injure n'est pas gratuite et qu'elle tient plus de l'erreur que de la malice et d'un besoin pervers de diffamation.
» Je crois, moi, que les émigrés qui siègent dans cette Chambre, ont été mus dans le vote de l'indemnité par des considérations fort supérieures à leur intérêt personnel; mais il me plaît de le croire; ni la raison ni la morale ne m'en font un devoir. De même, je crois que les fonctionnaires apportent dans la Chambre et qu'ils y conservent une parfaite indépendance, mais je ne suis obligé ni de le croire ni de le dire, et, si je crois et dis le contraire, je suis bien moins coupable que le ministère qui a publié si solennellement, et en tant d'occasions, qu'il est propriétaire des votes des fonctionnaires, qu'ils lui sont irrévocablement engagés. Sur cette partie au moins de l'accusation, faites le procès aux ministres avant de le faire au journaliste ; car ce sont des doctrines ministérielles qui l'ont égaré, et non pas certes des doctrines oisives, mais des doctrines pratiques, où le précepte est souvent confirmé par l'exemple.
» La prudence commune, cette prudence aussi vieille que le genre humain, enseigne que la situalion particulière des hommes détermine leurs intérêts, et qu'il faut s'attendre trop souvent que leurs intérêts déterminent leurs actions. Là où le contraire arrive, il y a de la vertu; elle seule opère ce miracle. Je le dis hautement, je le dis avec l'autorité de l'expérience universelle; il a fallu de la vertu aux émigrés pour se dégager de leur intérêt personnel dans le vote de l'indemnité; il faut de la vertu aux fonctionnaires pour rester indépendants; quel est maintenant le crime du journaliste ? Uniquement d'avoir jugé la Chambre vulgairement, comme juge la prudence commune, comme juge l'histoire; d'avoir cherché et trouvé l'esprit qui l'anime dans les lois ordinaires du cœur humain plutôt que dans les lois extraordinaires delà vertu. Je comprendrais cette accusation, là où le silence serait la loi du pays, mais là où la parole est la loi commune, là où chacun a le droit de dire ce qu'il a le droit de penser, le crime ne me paraît plus qu'une erreur, un tort plus ou moins grave, qu'on peut censurer mais qu'on ne peut pas punir. Je vous le demande. Messieurs, quel serait le degré de servitude d'un peuple provoqué à parler, et qui
serait condamné à trouver toujours delà vertu dans ceux qui le gouvernent. »
L'éditeur fut condamné à 100 francs d'amende et à un mois de prison.
La première loi qui nous fut présentée n'avait rien que de simple et de sensé; il s'agissait de régulariser l'administration de la justice pénale entre Français, telle qu'elle est exercée dans les Echelles du Levant par nos consuls, aux termes des capitulations en vigueur entre la France et la Porte Ottomane.
M. Laine et M. de Chateaubriand s'évertuèrent à rendre cette loi tant soit peu politique, en l'enrichissant d'un amendement contre ce qu'ils nommaient la traite des blancs. Ils prétendirent, à tort ou à raison, que certains armateurs français avaient affrété leurs navires à Mehemet Ali, lequel s'en servait pour transporter de Grèce en Asie quelques pauvres familles grecques réduites en servitude par les rigueurs de la guerre. L'amendement imposait à nos consuls l'obligation de tenir la main à ce qu'aucun Français ne s'engageât dans aucune transaction afférente au commerce des esclaves sur le territoire ottoman. L'intention, sans doute était excellente, mais l'exécution impossible,
du moins par cette voie. C'eût été déchirer, de nos propres mains, nos capitulations que d'autoriser nos consuls à intervenir dans des transactions entre Turcs sur territoire ottoman, sous prétexte qu'un Français s'y pourrait trouver compromis. La j uridiction de nos consuls en Orient, toute d'exception et de convention, ne pouvait être unilatéralement étendue à des actes extra-nationaux.
Je ne me laissai point entraînera faire campagne sur ce terrain, quelque intérêt que je portasse aux Grecs. Je regardais comme essentiel à mon petit crédit sur la Chambre dont je faisais partie d'agir en homme sensé, en homme qui sait ce qu'il fait et necourt point la popularité à tort et à travers.
Je me tins coi; l'amendement passa, et la loi fut retirée.
Par la même raison, je ne pris aucune part aux très vives discussions qui s'engagèrent dans les deux Chambres sur un sujet plus épineux, mais où le gouvernement ayant selon moi pleine raison et n'ayant que faire de mon assistance, je n'avais que faire non plus de la lui offrir.
Il s'agissait de la reconnaissance d'Haïti, et de l'indemnité stipulée par cette transaction au profit des colons.
La loi qui devait régler la répartition de cette indemnité présentée à la Chambre des députés le 11 février de cette année, objet d'un rapport confié à l'un de nos jurisconsultes les plus accrédités, M. Pardessus, adoptée le 20 mars et portée dès le lendemain à notre Chambre soulevait plusieurs questions, en apparence assez déhcates.
Le gouvernement avait-il agi sagement en renonçant à ses droits éventuels sur notre ancienne colonie?
Le pouvait-il sans le concours de la législature?
Les colonies font-elles partie intégrante du territoire français ?
Était-il digne du roi de traiter avec des esclaves révoltés?
En tout cas, l'indemnité était-elle suffisante?
Enfin, supposant l'affirmative, ne convenait-il pas de réduire au prorata de l'indemnité les dettes des colons définitivement évincés?
Je le répète, quant à moi, je n'hésitais pas. Je tenais toute espérance de recouvrer jamais Saint- Domingue et d'y rétablir, bel et bien, l'esclavage pour une folie odieuse. J'estimais qu'en traitant avec une république, avec une république de mulâtres et de nègres, le gouvernement s'était hono-
rablement élevé au-dessus des préjugés de son parti; quele droit de céder, au besoin, telle ou telle partie de notre territoire n'excédait point les limites de la prérogative royale; qu'une indemnité de 150 millions n'était que trop forte pour les épaules des pauvres diables qui s'engageaient à les payer; que ce trésor trouvé, ce Déodat qui tombait des nues aux colons ne pouvait en rien les autoriser à se tenir pour quittes de leurs dettes; si le gouvernement leur faisait tort en substituant pour eux un bon tiens à point du tout de tu V auras, c'était à lui et non pas à leurs créanciers à les en dédommager.
Je ne me serais donc pas fait faute de défendre la loi, pour peu qu'elle eût été en péril, mais son sor me paraissant assuré, je prenais, j'en conviens, quelque malin plaisir à voir notre ministère déchiré à belles dents par les siens, sa majorité se démembrer peu à peu, et grossir à ses dépens le petit parti que nous nommions la défection, et qui, dans l'occasion, se rapprochait de nous en rechignant.
Au demeurant, le vrai champ de bataille ne tarda pas à s'ouvrir pour tout le monde.
Le 10 février, M.Peyronnet déposa sur le bureau
de notre Chambre un projet de loi ainsi conçu :
€ Article 1". — Dans toute succession déférée à la ligne directe descendante et payant 300 francs d'impôt foncier, si le défunt n'a pas disposé de la quotité disponible, cette quotité sera attribuée à titre de préciput légal au premier né des enfants mâles du propriétaire décédé.
1 Si le défunt a disposé d'une partie de la quotité disponible, le préciput légal se composera de la partie de cette quotité dont il n'aura pas disposé.
» Le préciput légal sera prélevé sur les immeubles de la succession, et en cas d'insuffisance sur les biens meubles.
» Art. 2. — Les dispositions des deux premiers paragraphes de l'article qui précède cesseront d'avoir leur effet, lorsque le défunt en aura formellement exprimé la volonté par acte entre vifs ou par testament.
» Art. 3. — Les biens dont il est permis de disposer aux termes des articles 915 et 916 du code civil pourront être donnés, en tout ou en partie, par actes entre vifs ou- testamentaires, avec la charge de les rendre à un ou plusieurs enfants du donataire nés ou à naître jusqu'au deuxième degré inclusivement.
3) Seront observés pour l'exécution de cette disposition les articles 1051 et suivants du code civil jusques et y compris l'article 1074. »
Un tel projet était un défi.
C'était en quelque sorte un cartel, présenté à la pointe de l'épée par la contre-révolution à la révolution, par l'ancien régime au nouveau. Attaquer l'esprit d'égalité, notre mignon, notre idole, dans l'intérieur même des familles, ressusciter le droit d'aînesse en l'armant, pour se perpétuer, du droit de substitution, c'était une double entreprise qui n'avait d'égale en témérité, quant au principe, que sa timidité quant aux moyens d'exécu- Uon.
^Le scandale fut énorme; le retentissement fut immense; il gagna toute la France comme une traînée de poudre, et, sous l'ascendant de ce récri général, il n'y eut bientôt fils de bonne mère, aîné ou cadet, qui ne se piquât d'honneur, et ne jetât la pierre au revenant; il n'y eut si mince grimaud qui ne lui donnât le coup pied de l'âne.
Le ministère lui-même ne s'engageait qu'en tremblant dans ce défilé, et les meilleurs d'entre les siens ne l'y suivaient qu'en grommelant. Mais que faire? Il fallait bien donner signe de vie.
Pour se maintenir auprès des gentilshommes de chambre, et des gentillâtres de campagne, il fallait bien, à chaque session, frapper quelque coup d'éclat; et peut-être y avait-il, au fond, de la part de M. deVillèle quelque honnêteté à choisir entre les exigences de sa position, celle qui faisait, après tout, plus de peur que de mal.
Quoi qu'il en fût, nous ne lui en tînmes aucun compte, et nous nous préparâmes à profiter de nos avantages, sans merci ni miséricorde. A cet effet, nous entrâmes indirectement et à petit bruit en coalition avec les débris du ministère Richelieu, devenus les chefs du centre droit dans notre Chambre. Ce n'est pas que ces hommes d'État (ne leur contestons point ce titre) fussent des adversaires aussi décidés que nous du droit d'aînesse et du droit de substitution; je crois, au contraire, qu'ils s'en seraient accommodés volontiers, si la chose leur eût semblé possible ; mais ils étaient trop sensés pour méconnaître les signes du temps et trop pressés de renverser et de remplacer leurs prédécesseurs, pour en laisser échapper une bonne occasion .
Nous nous entendîmes donc avec eux, à demi mot, et, le jour de la discussion venu, on vit monter à la brèche, presque avec une égale ardeur,
de notre côté M. Mole, M. de Barante, le duc de Choiseul, Lanjuinais, Cornudet; du côté de nos auxiliaires, M. Pasquier, M. Roy, M. Siméon; il n'y eut pas jusqu'à M. Laine qui ne tirât, quoiqu'un peu timidement, un coup de pistolet.
J'avais, selon ma coutume, pris poste en arriére de tout le monde ; laissant ainsi le champ libre aux arguments les plus apparents, les plus saillants, les plus en vogue, et me réservant dans mon for intérieur, sans les suggérer à personne, ceux qui me paraissaient les plus décisifs, les plus propres à donner un dernier coup de collier, qui fût, en même temps, le coup de grâce.
En insérant ici plusieurs fragments du discours que je prononçai dans la séance du 4 avril, je donnerai quelque idée du progrès de la discussion, de ses vicissitudes diverses, et de l'état où je la trouvai.
Après m'être humblement excusé de venir si tard, et de mettre, encore une fois à l'épreuve, une attention nécessairement épuisée par plusieurs jours de débats : « Ne croyez pas, dis-je, que je m'arrête, en ceci, à de misérables inquiétudes d'amour-propre, que je rougisse de rentrer dans des sentiers battus et de reproduire, sous une forme moins heureuse sans doute, des arguments
qui vous sont déjà familiers... mon embarras vient de plus haut : c'est la loi elle-même qui me confond; plus je l'étudié, moins je sais quel nom lui donner; plus nos débats se prolongent, plus je me sens en doute sur la nature d'objections qu*il convient de presser pour en démontrer, je ne dirai jamais la folie, à -Dieu ne plaise, mais enfin le peu de raison.
)) En effet. Messieurs, lorsque j'examine cette loi en elle-même, dans son vœu, dans son principe, abstraction faite de toutes les considérations accessoires qui décident le gouvernement à nous la présenter, abstraction faite des chances de succès qui lui sont ménagées par ses propres dispositions , je ne vais pas trop loin, si je dis que j'en suis épouvanté. La langue ne fournit guère, selon moi, de termes qui suffisent pour exprimer l'énormité d'une telle entreprise. Il ne s'agit de rien moins que d'opérer une révolution dans l'État, au moyen d'une autre révolution dans les idées dominantes,et d'une réforme complète dans les mœurs. Oui, Messieurs, j'insiste; celui qui, se promettant quelque chose de cette loi, s'en promet moins que cela, ou autre chose que cela, celui-là, dis-je, fûtce l'auteur de la loi lui-même, ou ne la comprend
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pas tout entière, ou s'en désiste et la désavoue. D'un autre côté, quand, descendant de ces hautes spéculations, je repasse dans mon esprit les motifs qui déterminent le gouvernement à se lancer ainsi, tête baissée, sur un océan sans rivage, ces motifs me paraissent si vains, si futiles, si dépourvus de l'ombre même d'un fondement quelconque, qu'il faut toute ma confiance dans la sincérité des défenseurs de la loi, pour que je les en croie sérieusement touchés. Que si, enfin, descendant encore plus bas, j'envisage dans cette loi le côté pratique, le dispositif, en un mot, ce par quoi elle sera ou ne sera pas autre chose qu'un simple morceau de papier blanc barbouillé de noir, oh I alors, ma surprise est sans mesure ; j'éprouve quelque peine à prendre la chose au sérieux; je me demande, malgré moi, si c'est pour tout de bon, tant les moyens d'exécution me paraissent misérables, tant il me semble évident que leur seul effet, s'ils en avaient un, serait d'accroître, d'accélérer, d'aggraver le mal réel ou supposé, auquel on se vante de porter remède.
)) Ce. qu'il y a de remarquable, Messieurs, ce qui vaut la peine qu'on y fasse une sérieuse attention, c'est que c'est précisément cette étrange disparate
que je signale ici, entre le principe même de la loi et son mode d'exécution, entre l'immensité de l'entreprise et le peu que l'on fait pour la meltre à fin, qui court risque de lui concilier la majorité dans cette Chambre.
» Prenez-y garde, en effet. Il se rencontre sur nos bancs beaucoup et de très graves et de très doctes personnages, qui ont à cœur le principe même de la loi, qui l'admirent, soit de réminiscence, soit par théorie. Il n'échappe point à ceux-là que la loi est mesquine, chétive, dérisoire. Lorsque de telles plaintes se font entendre, que répond-on? Peu de chose. On se borne à indiquer, comme le faisait hier M. le ministre des finances, qu'on n'a rien osé de plus, qu'il ne faut pas trop heurter de front les préjugés populaires, ou mieux encore, à insinuer doucement, comme le faisait la veille M. le ministre de la marine, que c'est toujours un pas de fait, et que les lois politiques ne peuvent que préparer le terrain pour l'avenir. Puis, tout de suite, on détourne l'attention, et l'on s'efforce de donner le change, en nous parlant de constituer les familles, de consolider les familles, en célébrant, dans des termes pleins de pompe et de magnificence, toutes les merveilles que le principe, par sa seule
apparition, va répandre à pleines mains sur la société.
» D'autre part, il se rencontre aussi dans cette Chambre d'autres personnages qui détestent ce même principe, qui le traitent d'inique, d'odieux, de pervers. A ceux-là, lorsqu'ils s'indignent de le voir reparaître, on réplique sur un ton bien différent; on leur dit : « Mon Dieu, que de bruit pour peu de chose! Qu'est-ce donc que nous faisons, après tout? Est-ce que tout ne sera pas volontaire? Comptez-vous pour rien la résistance des mœurs? s
» Ainsi on demande aux uns de fermer les yeux sur les vices du mode d'exécution, en vue de la grandeur du principe ; aux autres, de passer condamnation sur le principe, attendu le peu d'énergie du mode d'exécution.
» On vante à ceux-ci la toute-puissance du principe qui va régénérer les mœurs, et à ceux-là la toute-puissance des mœurs qui désarmera le principe.
» Vous voilà, messieurs, dans le secret de toutes
mes perplexités. Je voudrais attaquer cette loi,
mais je ne sais trop comment m'y prendre; je ne
sais comment faire pour ne pas entrer, en dépit
que j'en aie, dans l'une ou l'autre des deux m. 2
branches de ce système de défense concerté pour lui assurer une heureuse traversée dans cette Chambre.
D Si j'attaque corps à corps le principe, si je le dépeins tel qu'il est à mes yeux, injuste, funeste, pernicieux, je crains de persuader à ceux qui ne partagent pas mon sentiment, qu'après tout la loi n'est pas sans quelque efficacité, puisqu'on en appréhende tant et de tels résultats.
» Et, si je me borne à démontrer que les moyens d'exécution sont nuls et de nul effet, je crains de tranquilliser mal à propos les adversaires du principe ; je crains de les encourager à le laisser mourir de sa belle mort, plutôt que de l'étouffer au passage.
» Qu'y faire cependant? je n'y sais, quant à moi, d'autre remède que de s'en expliquer nettement, de marquer au front le sophisme, et d'avertir chacun de se bien tenir sur ses gardes.
» Ou le principe de la loi est bon, ou il est mauvais.
B S'il est bon, et qu'on soit de bonne foi, il faut rejeter cette loi; car cette loi ne fait rien, absolument rien pour lui assurer deux minutes d'existence.
» S'il est mauvais, il faut rejeter la loi en raison du principe même, ne pas être assez dupe poui avaler d'abord du poison dans l'espérance de quelque contrepoison qui viendra ensuite en neutraliser les effets. »
Cela dit, j'entrai dans la discussion, je démontrai d'abord par des arguments tirés de l'économie politique, dont les auteurs du projet semblaient ignorer les principes élémentaires, que ce projet ne remédiait à aucun des inconvénients qui servaient de prétexte à ceux qui le défendaient : que ses dispositions seraient impuissantes à éviter la division de la propriété foncière dont on craignait le morcellement, et auraient pour effet, au contraire, de rendre cette division plus funeste en éloignant de l'agriculture les capitaux formés par le commerce et par l'industrie. Je m'arrêtai, après cette première par- , tie, qui n'avait pas pris moins de deux heures.
Je descendis de la tribune pendant quelques minutes pour reprendre haleine. J'avais parlé déjà près de deux heures, sans que la Chambre eût cessé de me suivre avec une attention bienveillante, et comme frappée de la nouveauté, de l'abondance et de la variété des arguments que je développais devant elle. Nos adversaires étaient
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consternés; au banc des ministres, grande était l'agitation, on envoyait d'instant en instant chercher du renfort; on expédiait message sur message à M. de Corbière, le seul qui manquât à l'appel; tous les autres ayant déjà vidé leur sac, et épuisé leur faconde. Je ne l'attendis pas, bien entendu : c'est en pareil cas surtout qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud.
En remontant à la tribune, je discutai le principe de la primogéniture en lui-même, et j'en fis ressortir toute l'injustice.
« Ce sera là ma réponse, dis-je en terminant, à des orateurs dont j'honore les vues, mais dont je ne partage point les chimères; à d'autres orateurs qui, éblouis et comme enchantés par l'exemple d'un pays voisin, rêvent en ce moment la possibilité d'instituer en France, non pas une noblesse de cour ou de province, mais une aristocratie véritable, une aristocratie libre et fière, puissante et majestueuse, protectrice éclairée des libertés populaires.
» Les temps en sont passés. Désormais toutes les classes de la nation française sont également émancipées. Que l'on tourmente la population en tout sens, on n'en fera plus sortir ni clients ni patrons; on n'en fera plus sortir que des magis-
trats et des citoyens. Si c'est là un mal ou un bien, je laisse chacun le décider selon qu'il l'entend : quant à moi, j'en suis fier, et j'en rends grâce au ciel. Il y a des choses, d'ailleurs, qui ne se font ni à la main ni après coup.
" » Oui, je le sais, le droit de primogéniture existe en Angleterre; il y existe plus dur, plus injuste cent fois que la loi actuelle ne nous le propose : tous les biens-fonds vont à l'aîné, tous sans exception. Lesy puînés n'ont de ressources qu'une église riche jusqu'à la profusion, jusqu'au scandale ; que l'armée, où les grades s'achètent et se vendent; que des sinécures sans nombre et sans mesure; qu'une foule de postes lucratifs dans les colonies; que l'Inde, où, si longtemps, cinquante millions d'hommes ont étéV livrés en pâture à la rapacité des exacteurs. Oui, je le sais, la distinction des rangs est conservée en Angleterre avec une exactitude pointilleuse et pédantesque; le gouvernement, depuis plusieurs siècles, y appartient, à peu près exclusivement, à un petit nombre de grandes familles qui, rangées sous des étendards différents, se disputent et se transmettent le pouvoir, selon le vent de l'opinion qui domine. Tous les détails de l'administration sont dévolus à une vaste corporation de gentils-
hommes qui, sous les noms de juges de paix, de grands jurys, font tout, décident de tout, disposent de tout grainitement, j'en tombe d'accord, mais aussi affranchis de tout contrôle, exempts de toute responsabilité positive. Et pourtant, j'ai hâte de le déclarer hautement, quelque préjugé qui s'élève au premier abord contre un tel ordre de choses, l'aristocratie anglaise honore l'humanité, c'est un imposant phénomène dans le monde et dans l'histoire. Associée de tout temps aux intérêts du peuple, elle n'a jamais cessé de revendiquer les droits du moindre citoyen aussi courageusement que les siens propres ; elle a ouvert la route où la nation marche aujourd'hui; elle a couru les mêmes chances, défendu la même cause, combattu le même combat. Depuis cent cinquante ans que la victoire est gagnée, elle n'a dévié ni dégénéré, elle a sans cesse accueilli dans son sein toutes les supériorités qui se sont élevées; une heureuse émulation, digne fruit des institutions libres qu'elle a fondées, s'est maintenue dans les hauts rangs; l'aristocratie. anglaise est encore aujourd'hui l'élite de l'Angleterre, de cette Angleterre elle-même, qui tient le premier rang parmi les peuples libres.
» Mais qu'induire de tout ceci? Où serait l'homme assez présomptueux pour oser faire la part du droit de primogéniture dans un semblable résultat? Qui prendra sur lui de dire combien il en faut attribuer au temps, aux événements, aux circonstances?combien àla conquête, au xi' siècle? combien à la réformation au xvr? combien à la révolution de 1640? combien à celle de 4688?
» Et dût-on attribuer au droit de primogéniture mille fois plus qu'il ne lui est dû en tout ceci, depuis quand un heureux hasard aurait-il le privilège d'altérer les notions du juste et de l'injuste? de changer le mal en bien, et d'intervertir les fondements de la morale ? Parce que Taristocratie anglaise est noble et généreuse, en est-elle moins inique la loi qui dépouille toute une famille pour créer telle ou telle de ces fortunes colossales qui surpassent les revenus de plusieurs États souverains du continent? En est-il plus pieux cet état de choses où les dignités ecclésiastiques sont distribuées à titre de dédommagements temporels ? en est-il plus sage, cet état de choses où les sinécures encombrent toutes les branches de l'administration et de la justice, et opposent une barrière inexpugnable aux réformes les plus salutaires? Si le gouverne-
ment de l'Inde est devenu depuis quelques années plus pur, moins rude, moins oppressif, combien l'administration de lord Clive et celle de M. Hastings n'ont-elles pas coûté de larmes à l'humanité? » Messieurs, l'arbre du bien et du mal ne porte pas toujours ses véritables fruits ici-bas. Parfois les événements semblent se jouer de notre prévoyance, ou plutôt semblent disposés d'en haut, pour mettre à l'épreuve notre foi dans les éternels principes de la justice et de la raison^ Un jour, un roi de France, réduit aux derniers expédients, soit par ses propres profusions, soit par les dilapidations de ses favoris, s'est avisé de mettre en vente, quoi? l'administration de la justice! le droit de prononcer sur la fortune, sur la vie, sur l'honneur des citoyens ! Certes, s'il fut jamais une action abominable devant Dieu et devant les hommes, ce fut celle-là? Eh bien! de cette fange de la vénalité des charges, il a surgi tout à coup une magistrature admirable; l'honneur de la France, l'ornement de notre histoire, une vraie tribu deLévi vouée de cœur au culte delà justice, un corps politique indépendant et fier, qui, malgré ses écarts, malgré ses em-