M, Royer-Collard, Discours sur la septemalité
portements, et quelquefois ses faiblesses, est encore le plus beau titre dont l'ancienne France puisse se glorifier aux yeux de la postérité. Je le vois, messieurs, vous le pensez comme moi, vous m'approuvez de le dire; et pourtant quepenseriez-vous d'un ministère qui, s'autorisant d'un pareil exemple, viendrait vous proposer de remettre encore une fois la justice à l'encan? Messieurs, on ne fera pas plus en France l'aristocratie anglaise, au moyen du droit de primogéniture, qu'on n'y referait les parlements par la vénalité des charges de judicature. Les voies de Dieu sont impénétrables. Quelquefois, du sein des folies, des misères, des crimes même de l'humanité, il lui plaît de susciter des choses merveilleuses qui n'ont qu'un temps, et qu'on ne voit qu'une fois. Mais retomber dans les mêmes fautes, mais commettre les mêmes erreurs, mais se livrer aux mêmes désordres, afin de fournir à Dieu l'occasion d'un nouveau miracle, ce serait une entreprise impie autant qu'insensée! Faibles et ignorants que nous sommes, nous n'avons qu'un guide en ce monde, la conscience : malheur à nous si nous faisions le mal, sous ce prétexte que la Providence a toujours le pouvoir et quelquefois la volonté d'en tirer le bien ! »
Ici, je m'arrêtai encore une fois ; ma voix faiblissait, de toute part on me criait : Plus haut! plus haut. Je fis un dernier effort et terminai par la péroraison suivante.
» J'ai longtemps, trop longtemps, sans doute, abusé de votre indulgence. D'autres idées encore roulent confusément dans mon esprit; mais, par malheur, ou plutôt par bonheur, elles m'échappent en ce moment. Je terminerai donc par une dernière réflexion.
» Cette loi, dont le sort est dans vos mains, elle est étrangement populaire. Jamais autre loi n'a soulevé un semblable déchaînement d'opinion.
« C'est la voix des intéressés ! » nous dit-on.
» Mais qui sont ici les intéressés, ou, disons mieux, qui ne l'est pas? Est-ce le peuple? on le déshérite des droits politiques. Est-ce la noblesse électorale? on lui inflige le droit d'aînesse. Aussi la clameur s'élève de partout. Si les dernières classes de la société s'indignent, les classes supérieures, celles pour qui le privilège est fait, le maudissent et le repoussent. Si les plus jeunes d'entre les enfants y voient une spoliation manifeste, les plus âgés l'accueillent avec dégoût; dans les villes, dans les campagnes, dans tous les rangs,
dans tous les partis, dans toutes les opinions, la réprobation est la même, unique, unanime, universelle.
» D'où peut provenir un semblable accord?
» Est-ce pure inquiétude? Non. En France, les frères ne se craignent point l'un l'autre, et chaque père de famille sait fort bien que, pour se soustraire à la loi, il ne lui en coûtera qu'une demifeuille de papier non timbré, et deux minutes de bonne volonté.
» Est-ce esprit de parti? opposition au gouvernement? Mais alors l'administration actuelle serait donc elle-même bien haïe, bien détestée, bien décriée ?
» Non encore. Quelque peu de disposition que je me sente en sa faveur, je ne pense pas qu'elle inspire un tel degré d'animadversion.
» C'est pour elle-même, c'est à son propre titre, que cette loi irrite et révolte. Le dirai-je? Elle apparaît au public, bien moins comme une mauvaise loi que comme une mauvaise pensée, comme un mauvais conseil qui s'échappe d'une bouche qu'on a coutume et volonté de vénérer. De la part du gouvernement, de la part du tuteur naturel des individus et des familles, elle apparaît comme une
provocation à abdiquer les sentiments de la nature, comme un encouragement à l'ambition et à la vanité, comme un appel fait à des passions basses et cupides qui sont désormais assoupies dans les cœurs; elle répugne comme répugnerait un magistrat qui, du haut de son tribunal, exhorterait les citoyens au vice, comme répugnerait un père qui spéculerait sur les désordres de ses propres enfants.
» Une loi ainsi jugée est morte avant que de naître.
» L'unanimité même dans les deux Chambres pourrait bien discréditer les deux Chambres, mais ne lui assurerait pas deux jours d'existence.
» Tous les sophismes imaginables y perdront leur pouvoir. La conscience du pubhc, la raison du public ne prendront point le change. En vain lui répétera-t-on cet étrange adage : que les successions sont de droit civil; que l'État est l'héritier légitime de quiconque décède; que le législateur a le droit d'étendre la main sur le bien des mourants, de dépouiller telle ou telle portion de leur famille, de distribuer leur fortune selon son bon plaisir; que l'héritage des enfants est un présent de la libéralité ou de la chanté du législateur.
Vaines sentences, tristes paradoxes, dont peuvent bien se payer dans leurs élucub rations quelques publicistes spéculatifs, ou quelques jurisconsultes subtils par profession, mais qui ne feront jamais au bon sens des masses la moindre illusion : le plus sûr est de ne pas s'y jouer.
» Messieurs, M. le ministre des finances, en terminant son discours, a cru convenable de nous adresser quelques avis dont je ne conteste point la sagesse. Si j'avais le droit, que je n'ai pas, de donner à mon tour un conseil aux conseillers de la couronne, je leur dirais : Cédez, il en est temps encore; n'insistez pas davantage, ne prodiguez pas la persévérance ; car la persévérance placée hors de propos dégénère en entêtement dangereux. Il est sans doute des circonstances où l'homme d'État se doit à lui-même de faire tête à tout un public en rumeur, d'élever sa voix solitaire contre l'opinion qui s'égare, de demeurer seul sur la brèche pour défendre les intérêts de la vérité. Mais c'est alors seulement que la vérité est d'un tel ordre, que les esprits supérieurs sont les seuls qui y aient accès. Là, au contraire, où il s'agit de la paix des familles, des rapports entre les pères et les enfants, des liens entre les frères et les sœurs.
le plus simple manœuvre, le moindre artisan en sait tout autant que le plus grand des philosophes.
» Ce sont là de ces vérités que Dieu se plaît quelquefois à dérober aux sages, pour les révéler aux simples et aux ignorants. Cesont là de ces occasions où le législateur peut s'abandonner les yeux fermés au flot de la multitude, et s'écrier avec confiance : Voxpopuli, vox Dell »
Aucun ministre ne se leva pour me répondre; aussi bien, dans l'état où se trouvait la Chambre, c'eut été peine perdue. On livra le reste de la séance aux tristes jérémiades de M. de Lally, et aux turlupinades du duc de Brancas, jadis duc de Lauraguais. Le lendemain, nous insistâmes pour faire entendre encore deux discours très incisifs, l'un de M. Daru, l'autre de M. Molhen; même silence au banc des ministres; le 7 avril, la discussion ayant été close, M. Peyronnet essaya de ferrailler sur les amendements, ce qui lui valut de nouveaux adversaires et de nouveaux horions; enfin, le 8, en cour plénière, le ban et l'arrière-ban étant convoqués de part et d'autre, on vota sur le droit/ de primogéniture, qui fut rejeté à 120 voix contre' 94. Nous laissâmes passer, sans mot dire, le droit de substitution; c'était désormais une jambe sans tête.
^e soir, tout Paris fut illuminé.
Je puis dire, sans trop me vanter, que mon petit succès fut réel, et, parmi les suffrages qu'il me valut, celui qui m'alla le plus au cœur me vint du côté où je l'attendais le moins; le bon lord Holland qui passait, cette année, l'hiver à Paris, de son fauteuil de goutteux me serra presque dans ses bras ; il disait bien haut que je l'avais converti; je n'affirme point que la conversion ait été durable, mais, pour le moment, à l'entendre, elle était complète.
Plusieurs événements de quelque importance avaient marqué le premier quart de 1826 : le plus regrettable, ce fut la mort de M. Mathieu de Montmorency. Ce n'était, à coup sûr, ni un grand esprit ni un grand caractère; en politique comme en religion, il avait passé d'un extrême à l'autre, avec une étrange facilité. Sa courte apparition au ministère nous avait valu la guerre d'Espagne, malgré le roi et M. de Villèle ; quelle que fut la douceur de son commerce habituel, il n'avait pas abusé du droit de grâce envers les conspirateurs de sa petite époque; mais c'était un grand nom, et une grande position sociale ; il avait inspiré à madame de Staël une amitié sincère, et ressenti peut-
être à son insu quelque chose de plus que de Tamitiépour madame Récamier; à ces divers titres, l'histoire contemporaine ne le passera pas entièrement sous silence. Après sa sortie du ministère, déjà depuis longtemps dans la très haute dévotion, >il avait redoublé de pratiques et de macérations ; sa santé en avait souffert; il était plus d'une fois tombé en défaillance pendant le carême. Le vendredi saint, à trois heures après midi, agenouillé devant le tombeau, à Saint-Thomas-d'Aquin sa paroisse, entre sa femme et sa fille, il pâlit tout à coup et s'évanouit. Transporté dans la sacristie, et de là chez lui, à l'hôtel de Luynes, en face de l'éghse, à peine eut-il le temps et la force d'être administré. Pour un chrétien comme lui, c'était mourir au champ d'honneur, et quel chrétien ne lui porterait envie !
Il quittait la scène du monde, au moment où les questions qui lui tenaient au cœur de plus près semblaient redoubler d'activité.
L'abbé de Lamennais publiait son fameux manifeste intitulé De la religion dans ses rapports avec Vordre politique et civil, manifeste conçu et écrit dans sa première manière, pour parler de lui comme on parle des grands coloristes; déclaration
de guerre à la déclaration de 1682, invocation à rinfaillibilité absolue du saint-siège, en toute matière, sommation à tous les rois du monde, le roi très chrétien y compris, de descendre du trône à la première sommation et â leurs sujets de leur courir sus.
M. de Montlosier publiait, en sens inverse, son célèbre Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser V autel et le trône, déclaration de guerre à ce qu'il nommait le parti prêtre ; invocation à l'ombre de nos vieux parlements et des jansénistes de l'Assemblée constituante, contre les jésuites en robe courte ou longue, exhumés sous le nom de Pères de la foi ; sommation à la magistrature actuelle d'avoir â descendre de son siège, pour peu qu'elle hésitât à déchaîner de nouveau les édits et les décrets encore en vigueur, et à exterminer pour la dernière fois cette peste maudite.
Enfin le roi des Pays-Bas, non content d'imposer aux catholiques de ses Étals son collège philosophique de Louvain, chassait de Belgique les frères des écoles chrétiennes et réservait exclusivement aux laïques la direction de l'éducation primaire.
La liberté de conscience, comme on le peut voir,
faisait pauvre figure. Chacun tirait à soi la cou- 111. 3
verture, par le bout qu'il pouvait saisir, et, par malheur, elle en avait plus d'un, le plus difficile n'étant jamais de perstcuter quand on est le plus fort, ou d* endurer la persécution quand on est le plus faible, mais d'avoir un peu de respect pour les convictions du prochain.
"NLe scandale produit par le livre de l*abbé de Lamennais devint tel, qu'à son très grand regret, le gouvernement se tint pour obligé de le poursuivre, et, d'un autre côté, le scandale n'était guère moindre pour les gens de cour et d'église, à voir un prêtre, et quel prêtre I en police correctionnelle; de le voir, comme on disait, sur le banc des filous et des filles de joie. On peut juger si la salle ôiait comble, si les places se payaient cher à la queue, si bien des spectateurs assiégèrent, dès minuit, les portes de l'audience. J'y pénétrai de bonne heure moi-même parla chambre du conseil, et je pris place derrière les juges. Nous fûmes tous assez mal récompensés de nos peines, ou plutôt de nos ennuis. Le ministère pubhc était tremblotant, et son réquisitoire avait tout l'air d'une amende honorable. Le héros de la fête ne paya pas plus de mine qu'il n'a fait depuis dans nos Assemblées républicaines. C'était dès lors un chélif presY
tolet, souffreteux, rabougri, renfrogné et ne disant raot; il s'assit dans un bon fauteuil qu'on lui avait fait préparer, et y demeura les mains jointes et les yeux baissés; deux ou trois couples de petits grimauds lui faisaient cortège, le couvant des yeux comme un sauvage son fétiche, s'empressant au moindre signe, qui lui ramassant son mouchoirs qui lui poussant son tabouret; il laissa pérorei Berryer lui-même assez embarrassé; puis, au dernier moment, il lut, en ânonner, quelques lignes insignifiantes, sur un papier mal griffonné.
Il en fut quitte pour trente francs d'amende assaisonnés d'excuses et de force compliments; c'était subir le martyre à très bon marché; mais un autre arrêt plus sérieux lui tomba bientôt de plus haut. Le 30 avril, huit jours après sa condamnation anodine, seize évêques ou archevêques, présents à Paris, et réunis à la voix de l'archevêque de Paris lui-même, ayant à leur tête le cardinal de Latil, archevêque de Reims, l'archevêque d'Aix et l'évêque d'Autun, déposaient entre les mains du roi une déclaration fulminante contre les doctrines professées dans ce livre que la justice n'avait touché qu'en tremblant et en détournant les yeux; et revendiquaient hautement les libertés galli-
canes, et le maintien des principes de 1682*.
Trouverait-on aujourd'hui en France, seize cvêques pour en faire autant?
Le mémoire à consulter de M. de Montlosier ne fit pas moins de scandale; mais le but en était tout autre, tout autres furent les scandalisés ; ce n'était au fond qu'un pamphlet; mais il se répandit avec une incroyable rapidité; cinq ou six éditions à cinq ou six mille exemplaires ne suffirent pas à l'avidité malévole du public; tellement que, cette fois encore, le gouvernement dut faire mine de se fâcher. Le vieil émigré, le don Quichotte de l'ancien régime, le spectre de la féodalité, comme nous le nommions en riant quand il nous venait voir, fut rayé de son petit poste honorifique aux affaires étrangères, et privé momentanément de sa petite pension; mais il ne tarda guère à reprendre sa revanche, et à provoquer de son côté une manifestation du zèle épiscopal. On le fustigeait pour avoir osé soutenir qu'à la barbe des lois, des tribunaux, des décrets, des arrêts, il existait en France, à petit bruit et sous un nom supposé, un certain nombre de pères et
1. \oir Y Annuaire de 1826; documents historiques, p. 7, la Déclaration y est couchée tout au long.
de frères jésuites. Ne voilà-t-il pas, qu'au beau milieu de la discussion du budget, Mgr d'Hermopolis s'avise de déclarer que, effectivement, il y avait à sa connaissance maint exemple de ce crime épouvantable, et qu'en particulier sept petits séminaires étaient ouvertement placés sous la direction de ces suppôts de Satan. Qui fut penaud? ce furent messieurs ses collègues, qu'il n'avait pas prévenus. Qui fit tapage? ce furent les brailleurs de l'opposition; il ne leur en fallait pas tant. Qui iit sous cape et se frotta les mains? ce furent ceux qui comme moi, n'ayant aucun plaisir à manger des jésuites^ ni aucune peur d'en être mangé, voyaient noire ministère s'enferrer et s'embarbouiller de plus en plus.
Mais qu'était-ce, en fait d'événements imprévus, que l'apparition d'un gros livre ou d'un mince pamphlet, au prix de cette autre apparition qui, pour le moment même, mettait tout en émoi la péninsule ibérique, sans compter le cabinet des Tuileries, et toute la gent ultra royaliste de la Sainte- Alliance. Je veux parler de cette charte\ constitutionnelle en iM articles, rien que cela, qui tombait des nues au Portugal, ou plutôt lui venait de l'autre monde, et faisait son entrée à Lisbonne
sur le poing de sir Charles Stuart, ministre d'Angleterre au Brésil. Tout le monde a ouï parler dans le temps de cette équipée. Jean VI, tout petit roi, mais roi réel de Portugal, empereur in partibus du Brésil, étant mort le 10 mars, d'apoplexie ou d'épilepsie, je ne sais lequel, ayant laissé son petit trône et son grand trône à son fils dom Pedro, et celui-ci n'ayant pas voulu du petit, et l'ayant transmis, en avancement d'hoirie, à sa fille dona Mariada Gloria — sous la condition qu'elle épousât, sitôt que faire se pourrait, son bon cousin dom Miguel, — l'avait en outre affublée de la susdite constitution, à valoir ce que déraison, expédiant le tout sous le couvert de son grand ami le roi d'Angleterre, par l'entremise du ministre et représentant d'icelui. Étrange nouvelle, à coup sûr, et qui ne pouvait manquer de faire perdre le peu de cervelle qui leur restât à toutes les cours et à toutes les camarillas du continent. L'invasion de la fièvre jaune, endémique au Brésil, leur aurait causé moins de souci. Le drôle ici, c'est que cette charte n'était taillée ni sur le patron des vieilles libertés portugaises, ni sur celui de la constitution de Cadix récemment enterrée à Madrid, à Naples et à Lisbonne; c'était tout bonnement celle que
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Benjamin Constant nous avait offerte en 1814; ses iM articles n'étaient autre chose que les paragraphes proprement découpés de cette brochure oubliée ; on y voyait briller au premier rang ce pouvoir modérateur que Benjamin Constant avait inventé, dont il se promettait des merveilles, et qu'il regardait comme une panacée souveraine à tous les bobos possibles des corps politiques; et le plus drôle enfin, c'est que son auteur, au lieu de se montrer tout fier de l'hommage qui lui était rendu par une tête couronnée, se prit à crier au plagiat, comme un auteur de vaudeville auquel on aurait volé son couplet d'annonce, ou comme un apothicaire réclamant son brevet d'invention pour quelque emplâtre ou quelque julep de sa façon; on eut quelque peine à lui faire entendre raison.
Je ne raconterai point les aventures de cette fille d'empereur (c'est la charte que je veux dire), comme feu M. Vatout a raconté celles de sa sœur aînée^ fille de notre bon roi, sans renoncer néanmoins à en toucher quelques mots si l'occasion s'en présente.
Je reviens à la session.
Après la déconfiture du ministère, elle ne fit plus
que languir et se traîner, pas à pas, dans les broutilles du budget. J'y pris part, néanmoins, dans deux circonstances dont il m'importe de rendre compte.
J'ai rappelé au début du présent chapitre, l'affaire des marchés de Bayonne, et le renvoi de cette affaire par notre Chambre, à notre comité d'instruction.
Le rapport en fut fait le 22 mai.
Le réquisitoire, présenté le 24, concluait à l'incompétence, attendu qu'il ne s'élevait aucune charge contre les généraux Guilleminot et Bordesoulle, dont la présence au procès avait arrêté le cours de la justice.
Le but de ce réquisitoire était, en écartant l'obstacle, en renvoyant de nouveau l'affaire à la cour royale, après l'avoir réduite aux proportions de la police correctionnelle, d'en soustraire à la discussion toute la partie politique, et de jeter aussi un voile officieux sur les démêlés survenus entre le dauphin et le ministère au début de la campagne d'Espagne. Le prétexte, c'était le dauphin luimême, dont le nom, disait-on en s'inclinant bien bas, et la conduite, chuchotait-on plus bas encore, ne devaient point être livrés au hasard d'un débat
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public. Le vrai motif enfin, c'était de couvrir les sottises du ministère sous un manteau semi-royal, et de laisser plutôt planer quelques soupçons sur l'héritier présomptif de la couronne que de laisser la vérité faire justice de ses instruments officiels.
J'attaquai, de front, cette servilité hypocrite et perfide. Je soutins hardiment qu'en France, il n'y avait d'inviolable que le roi ; qu'un prince du sang, lorsqu'il prenait le commandement d'une armée, devenait responsable comme tout autre général; je citai l'exemple du duc 'd'York, presque mis en accusation pour avoir laissé la corruption s'introduire dans l'armée anglaise, et je fis ressortir, à grands traits, le contraste entre cette juste sévérité envers un prince coupable, et la lâche flatterie qui sacrifiait un prince irréprochable aux malversations d'un ministère prévaricateur.
J'insistai auprès de la Chambre ; je l'adjurai, je la sommai presque de retenir l'affaire au nom de sa propre dignité, dans l'intérêt du roi et du pays, d'ordonner une nouvelle instruction qui pénétrât jusqu'au fond, quelques personnes, princes, ministres ou généraux qui s'y trouvassent engagés. Je fus soutenu vigoureusement par M. Decazes, et presque ouvertement par tous les serviteurs du
dauphin, par tous les militaires attachés à sa personne ou à son état-major. Et, pour leur donner bon courage, je fis, pièces en mains, le tableau de Tétat désastreux où le dauphin avait trouvé l'armée, en arrivant à Bayonne. Je démontrai, pièces en mains, que c'était & son bon sens, à sa fermeté, à sa prévoyance, â sa généreuse confiance, à ses marchés enfin tant attaqués, qu'était dû le succès de la campagne, et le salut de la monarchie.
Après trois jours de discussions très vives, semées d'incidents nombreux, nous gagnâmes à plein notre cause. Sur la proposition de M. Laine, la Cour rendit, le 10 juin, un arrêt par lequel elle ordonnait, avant faire droit, qu'il serait procédé à un supplément d'instruction sur tous les faits du procès pour être statué ce qu'il appartiendrait.
L'autre occasion où je crus devoir payer énergiquement de ma personne est l'un de mes meilleurs souvenirs. J'ai dit naguère un mot en passant de l'affaire des condamnés de la Martinique. C'est le moment d'y revenir. Je me féliciterai toute ma vie d'avoir concouru à la. réhabilitation de ces infortunés; je me féliciterai plus encore peut-être d'avoir, en appelant sur eux l'attention de la Chambre des pairs, marqué au front leurs persécuteurs.
Si j'exposais ici, de mémoire, après tant d'années, tous les incidents de cette horrible aventure juridique, on ne m'en croirait pas; je ne m'en croirais pas moi-même. Mais ce qui est écrit est écrit; ce ce qui a été dit a été dit ; et dit en face des ministres auteurs ou complices de ce monstre d'iniquités, sans qu'un seul ait trouvé un seul mot pour les démentir, les expliquer ou les excuser.
Voici ce que j'extrais en propres termes du discours que je prononçai le 6 mai 18^26 et dont la Chambre ordonna l'impression.
« Vers le milieu de l'année 1823, une brochure fut publiée en France sous ce titre : De la situation des gens de couleur dans les Antilles françaises,
> Cette brochure, la voici.
» Chacun peut en prendre connaissance et ensuite en penser ce qu'il lui plaira. Tout ce que j'en veux dire ici, c'est qu'elle ne fut publiée qu'après que l'éditeur eut rempli toutes les formalités exigées par la loi; c'est qu^elle fut distribuée aux Chambres, adressée au gouvernement; c'est qu'elle n'éveilla, sous aucun point de vue, la sollicitude du ministère public.
» Transportée dans nos colonies, son sort fut très divers.
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» A la Guadeloupe, même silence de l'autorité, même liberté de la circulation. A la Martinique, grande rumeur. Trois hommes de couleur, les nommés Bissette, Fabien fils et Volny (ce sont les pétitionnaires), reçurent cette brochure, la lurent et la communiquèrent à plusieurs personnes.
» Pour ce simple fait, d'avoir lu et communiqué une brochure qui n'était pas poursuivie en France, qui n'était pas prohibée encore dans la colonie, ils furent arrêtés et mis en jugement.
» Je dis, messieurs, pour ce simple fait, d'avoir lu et communiqué une brochure qui n'était pas prohibée dans la colonie ; car la date de leur arrestation est du 15 décembre 1823, et la proclamation du gouverneur qui prohibe l'introduction de la brochure est du 20 du même mois.
> D'abord, on ne les accusait de rien de moins que de participation à un complot, que de complicité dans une conspiration , et l'on produisait , en preuve de cette complicité prétendue, le fait même qui leur était reproché. Il y allait de la tête.
» En outre, perquisition faite à leur domicile, on y avait trouvé divers mémoires composés ou transcrits par eux, mémoires qui n'avaient reçu de
leur part aucune sorte de publicité, mémoires qu'ils destinaient simplement à être remis au gouverneur et transmis par celui-ci à Sa Majesté, mémoires enfin dont le but était d'exposer les griefs des gens de couleur, et de solliciter quelque amélioration dans leur sort.
5) Par-devant les tribunaux, l'accusation de participation à un complot, réel ou originaire, le fait de complicité dans une conspiration véritable ou supposée, fut abandonné faute de preuve. Les trois pétitionnaires furent donc condamnés sur ces deux faits :
> 1° D'avoir lu et communiqué une brochure non prohibée;
ï 2" D'avoir composé ou transcrit, sans les publier, des mémoires destinés ultérieurement à être placés sous les yeux du roi.
» Pour ces deux faits, ils furent condamnés en première instance, le 5 février 1824, au bannissement, et sur un appel a minima interjeté par le ministère public, ils furent condamnés par la cour royale, le 12 janvier, aux galères perpétuelles, à la marque et à l'exposition ; le tout aux termes d'un édit du 16 avril 1757, rendu, si je ne me trompe, contre les encyclopédistes.
» Si quelqu'un doutait des motifs et des termes de la condamnation, je tiens à la main l'arrêt du i2 janvier et je suis prêt à le lire.
i II est bon maintenant que la Chambre sache qu'il est de règle aux colonies que tout jugement portant peine afflictive ou infamante est susceptible de pourvoi en cassation.
» Ainsi le veut le règlement de 1738, titre 4, article 6.
î A la vérité, avant la Révolution, ce mode de procéder était rarement mis en œuvre, la forme de la revision semblant plus facile et plus favorable ; il en existe néanmoins de nombreux exemples. Durant le cours des vingt-cinq années qui ont précédé la Restauration, nos colonies ayant passé de bonne heure dans les mains de l'étranger, tout recours au tribunal suprême de France dut nécessairement cesser; mais, aussitôt la Restauration, la justice reprit son cours régulier, et les exemples de pourvoi en cassation se retrouvent. Je puis citer en ce moment cinq exemples d'arrêts de la cour de cassation qui admettent de tels pourvois, ou statuent en conséquence:
» 1° 27 octobre 1814, affaire Bascher de Boisgel y (Guadeloupe);
SOUVENIRS. il
T> 2° 44 septembre 1818, même affaire ;
> 3° 15 juillet 1824, affaire Darrac (Pondichéry) ; » 4" 11 juillet 1824, affaire Rollande (Martinique) ;
» 5" 5 juillet 1825, affaire Rougeon (Guadeloupe).
» Ceci étant bien compris, les pétitionnaires déclarèrent se pourvoir en cassation contre l'arrêt qui les condamnait aux galères perpétuelles. Mais le greffier de la cour royale, ne jugeant pas leur pourvoi admissible, refusa de le recevoir. Il fit plus, il refusa de leur donner acte de son refus, de telle sorte qu'il ne leur est pas possible de justifier aujourd'hui, par-devant la cour de cassation, qu'ils aient signé leur pourvoi en temps utile.
> Le ministère public, partageant l'erreur du greffier, se hâta de faire exécuter la portion de l'arrêt qui était susceptible d'exécution dans la colonie. Les trois pétitionnaires, nonobstant leur pourvoi, nonjobstant qu'aucun jugement criminel ne soit exécutoire, tant qu'il subsiste un recours, furent flétris et exposés publiquement.
» Ils furent ensuite expédiés en France, pour y subir au bagne le surplus de leur condamnation.
» Arrivés à Brest le 18 avril 1824, leur premier soin fut d'instruire le sous-préfet de leur position.
Un mois après, le 21 mai, ils déposaient une protestation en forme au greffe du tribunal de première instance.
» Dans l'intervalle entre ces deux actes, ils s'étaient adressés à deux avocats près la cour de cassation, et leur avaient envoyé des pouvoirs, à l'effet de faire valoir leurs droits.
» L'un des deux avocats, M' Isambert, adressa en conséquence, le 10 mai 1824, une copie imprimée du jugement, accompagnée d'une requête en cassation, à M. le garde des sceaux, en le suppliant de transmettre le tout dans les vingt-quat^'e heures à la cour de cassation, ainsi qu'il en est tenu dans les cas ordinaires^ aux termes de l'article 434 du code d'instruction criminelle
T> M. le garde des sceaux n'ayant jugé convenable ni de transmettre les pièces à la cour de cassation, ni même d'en accuser réception, l'avocat renouvela sa supplique le surlendemain 12 mai.
D J'ai ici les deux suppliques; elles sont enregistrées l'une et l'autre au ministère de la justice sous le numéro 4481 .
» Même inaction, même silence de la part de M. le garde des sceaux.
< C'était la faute de l'avocat lui-même, > nous dit M. le rapporteur. € Il devait savoir que c'est le j) ministre de la marine qui remplit, eu égard aux » jugements rendus dans les colonies, le rôle que » M. le garde des sceaux remplit, eu égard aux juge- » ments rendus en France. »
» Supposons qu'il en soit ainsi, ce qui d'ailleurs n'est pas écrit dans nos codes, en aurait-il coûté beaucoup à M. le garde des sceaux d'en avertir l'avocat qui s'adressait à lui mal à propos ?
» Quoi qu'il en soit, deux mois s'écoulent. Au mois de juillet 1824, l'autre avocat, M* Ghauveau- Lagarde, se présente au greffe de la cour de cassation, pour y déposer lui-même une requête et la copie du jugement, ainsi que le code d'instruction criminelle y autorise les condamnés dans les cas ordinaires (art. 424).
» Le greffier de la cour de cassation refuse le dépôt, prétextant qu'il ne peut être saisi régulièrement que par l'intermédiaire du ministère de la marine, lorsque le jugement a été prononcé ' dans les colonies.
» L'avocat tombe malade, et l'affaire reste en suspens.
» A peine relevé de sa maladie, il adresse une
requête au ministre de la marine, le 22 mars 1825. Dans une audience que ce ministre lui accorde, il est prévenu que l'opinion du bureau des colonies étant que le pourvoi des condamnés n'est pas recevable, il ne sera fait aucune démarche par le ministère pour saisir la cour de cassation.
» Je fais observer ici qu'en supposant cette opinion bien fondée (et il n'en était rien), ce n'étaient pas les bureaux de la marine, c'était la cour de cassation qui était juge de la légitimité du pourvoi.
» L'affaire en étant à ce point, M. de Marchangy, avocat général près la cour de cassation, rédige un travail tendant à prouver que le pourvoi est admissible, et fondé tant sur les lois existantes que sur la jurisprudence établie. Ce travail, remis au ministère de la marine, reste neuf mois sans réponse.
» Enfin, au mois de décembre 1825, l'avocat obtient de M. le ministre de la marine une nouvelle audience.
» Ici commence une nouvelle série de faits.
» Il paraît, en effet, que, dans celte audience, l'avocat, désespérant d'obtenir qu'il fût donné cours à l'action de la justice, et outrepassant les pouvoirs qu'il avait reçus de ses clients, parla de
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lettres de grâce, donnant ainsi à entendre qu'il serait disposé, sous cette condition, à se désister du pourvoi, puisque, aux termes de nos lois, nulle grâce ne saurait être accordée tant que la condamnation n'est pas irrévocablement acquise à la vindicte publique.
» Néanmoins il n'y eut ni proposition formelle d'une part, ni engagement pris de l'autre.
» M. le ministre de la marine déclara seulement qu'il prendrait les ordres du roi. L'avocat promit qu'il en référerait à ses clients.
» J'ignore ce que fit le premier ; mais ce que je sais, c'est que les pétitionnaires, à la première proposition qui leur fut faite de solliciter pour eux des lettres de grâce, signifièrent péremptoirement à leur avocat qu'il eût à poursuivre sans délai l'admission de leur pourvoi,
« Nous ne pouvons pas rester, » s'écrièrentils avec une généreuse fierté, « sous le poids de la » flétrissure, de l'exposition, de l'infamie, de la » mort civile. Qu'on nous donne des juges ; qu'on » laisse agir la justice ; là se bornent tous nos » vœux. »
» J'ai ici leurs lettres du 21 au 26 décembre ; j'ai aussi la réponse de l'avocat, qui leur fait savoir que,
d'après leur ordre il va reprendre ses démarches (27 décembre).
» Nouvelle audience du ministre de la marine, le 29 du même mois. Ce magistrat, éclairé enfin par le mémoire de M. l'avocat général de la cour Àd cassation, déclare qu'il consentira à faire venir de la Martinique les pièces de la procédure.
» Cependant, pour hâter l'effet de sa promesse, les deux avocats des pétitionnaires s'adressent directement au président de la section criminelle de la cour de cassation ; ils lui exposent de vive voix l'état de l'affaire, l'inutilité de leurs efforts, les obstacles qu'ils rencontrent. Ils demandent qu'un rapporteur soit nommé, et qu'il soit chargé de prendre connaissance des droits et de la situation des condamnés.
» M. le président de la section criminelle fait droit à leur requête. M. Avoyne-Chantereine est nommé rapporteur.
» Aussitôt tout change de face.
» Le 17 janvier, sans aucune provocation nouvelle, M. le garde des sceaux s'avise enfin qu*il serait à propos d'accuser réception de deux suppliques et de la requête en cassation qui lui ont été adressées vingt-deux mois auparavant; il déclare
en même temps que le tout a été renvoyé par lui à M. le ministre de la marine, le 14 mai 1824.
» Le 27 janvier, rapport fait à la section criminelle de la cour de cassation, par M. le conseiller Avoyne-Ghantereine ; et, sur ce rapport, arrêt qui ordonne que toutes les pièces de la procédure seront demandées au ministère de la marine.
s Le 14 février, sur la signification qui lui est faite de cet arrêt, M. le ministre de la marine déclare qu'il vient d'écrire à la Martinique, pour demander l'envoi des pièces de la procédure.
» Enfin, le 26 mars, ce ministre se déciàe à transmettre à la cour de cassation, une expédition manuscrite, authentique et officielle, du jugement rendu le 12 janvier 1824, contrôles pétitionnaires, expédition dont le ministère de la marine était en possession dès le 10 mai 1824, ainsi qu'il est constaté par le visa même du secrétaire général. »
Tels étaient les faits vraiment inouïs que je dénonçais à la Chambre des pairs; el ce n'était pas sans raison. On aurait pu croire, en effet, que parvenue à ce point, l'affaire touchait à sa solution définitive :
œ Ne vous y fiez pas, disais-je; rien n'est difficile comme d'obtenir, en pareille matière, obéissance
des autorités coloniales; voici, par exemple, un fait qui vous donnera lieu de juger si l'anxiété des pétitionnaires est exagérée.
» Un sieur Bascher de Boisgely est condamné, en 1813, par la cour royale de la Guadeloupe. Il se pourvoit contre le jugement.
» Arrêt de la cour de cassation, le 27 octobre 1814, ordonnant l'apport des pièces de la procédure.
» Quatre ans s'écoulent sans réponse. En 1818, les autorités coloniales se décident enfin à envoyer une partie des pièces.
» Second arrêt de la cour de cassation, ordonnant l'apport du surplus, le 14 septembre 1818.
T> Deux ans s'écoulent.
» Le 18 mai 1820, le président de la section criminelle écrit officiellement au ministère de la marine pour réclamer l'exécution de l'arrêt du 14 septembre 1818.
» Aujourd'hui, 6 mai 1826, les pièces ne sont pas encore arrivées.
i> Voyez, messieurs, si les pétitionnaires sont en droit d'être inquiets ; voyez s'il ne convient pas que la Chambre des pairs intervienne de tout le poids de son influence pour prévenir un semblable
scandale, pour détourner par avance un semblable malheur? Apparemment les autorités de la Martinique ne sont pas en rébellion ouverte contre le ministère de la marine; celui-ci, s'il le veut, sera obéi; et, si vous le lui demandez sérieusement, sans doute il le voudra.
» Ce qui est sûr, c'est qu'au 4"" mars 1826, les autorités de la Martinique déclaraient encore qu'il n'était arrivé aucun ordre relatif à l'envoi des pièces. J'ai ici une lettre de la femme de l'un des condamnés à qui cette réponse a été faite.
» La seconde demande des pétitionnaires n'est pas moins digne de considération.
» Ils ont été condamnés, je l'ai dit, aux termes d'un édit du 16 avril 1757, édit rendu, je l'ai dit aussi, contre les publications des encyclopédistes. Cet édit a-t-ii été enregistré et publié à la Martinique? Était-il loi de la colonie? Ils affirment le contraire ; ils produisent, en preuve de leur assertion, le code de la Martinique, le recueil des constitutions coloniales de M. Moreau de Saint-Méry, tous les recueils officiels : l'édit y manque. S'il a été ou non enregistré, c'est un fait qui ne peut être vérifié qu'aux archives de la marine à Paris, ou dans les archives même de la colonie. Les péti-
tionnaires sont détenus à Brest; l'accès des archives de la colonie est interdit à leur famille; celui des archives de la marine l'est à leurs conseils. Ils supplient que la Chambre s'intéresse en leur faveur; ils supplient que M. le ministre de la marine veuille bien ordonner les recherches nécessaires pour constater un point de législation d'où dépend peut-être le sort de leur pourvoi, et leur faire délivrer une attestation du résultat de ces recherches.
» Leur troisième demande enfin est de la même nature, de la même justice que la seconde.
T> Ils ont été jugés sans défenseur, à huis clos, selon toutes les formes inquisiloriales de l'ordonnance de 1670 : or, il existe un décret rendu par l'Assemblée constituante, le 9 octobre 1789, et promulgué le 3 novembre de la même année, par lettres patentes du feu roi Louis XVI, qui porte réforme de la procédure sur tous ces points. Ce décret a été enregistré à la Guadeloupe, le 47 août 1790. Il l'a été à Bourbon et à l'île de France, ainsi qu'il appert par les arrêtés du 8 vendémiaire et 23 brumaire an xii, et par l'ordonnance du 12 mai 1818. L'a-t-il été à la Martinique? les pétitionnaires l'assurent; les magistrats les plus éclairés semblent
n'en faire aucun doute. SU en est ainsi, la condamnation tombe de plein droit. Mais comment le prouver, si ce n'est encore par des recherches dans les archives de la marine ? Le sieur Rollande, dont j'ai parlé tout à l'heure, n'ayant pu faire cette preuve, son pourvoi a échoué.
» Si vous désirez, messieurs, que le fait soit vérifié, il le sera; pourri ez-vous ne pas le vouloir?
» Yous le voyez, d'ailleurs, aucune de ces demandes ne préjuge aucune des questions de droit dont la cour de cassation peut être saisie; toutes sont relatives à des actes purement administratifs qu'il dépend du ministère de la marine d'accomplir, qu'il dépend de vous d'obtenir de lui. Un ordre sévère de sa part, dix minutes de recherches au dépôt de la marine peuvent mettre un terme à de longues souffrances, etréparer de grandesinjustices.
>) Serait-il possible que le ministre de la marine demeurât sourd à de si légitimes réclamations, et que vous restassiez muets ?
» Messieurs, qu'il me soit permis d'y insister en finissant. Les pétitionnaires sont bien malheureux. Jamais hommes ne se sont présentés devant vous avec plus de droits à l'intérêt, à la pitié des âmes honnêtes.
» Ils ont été condamnés ! Pourquoi ? pour avoir lu et communiqué une brochure qui n'était pas prohibée; pour avoir composé, dans le silence du cabinet, des suppliques adressées au roi et au roi seul. Ils ont été condamnés! Comment? sans défenseurs, à huis clos, sur la sellette. Ils ont été condamnés ! A quoi? aux galères perpétuelles, à l'exposition, à la flétrissure !
ï C'est peu ! Ils ont déclaré se pourvoir en cassation. On a refusé de leur donner acte de leur déclaration. Ils ont déclaré se pourvoir en cassation, et, malgré cette déclaration solennelle, ils ont été flétris et exposés provisoirement. Pour obtenir enfin justice, ils se sont adressés à M. le garde des sceaux. M. le garde des sceaux n'a pas daigné leur répondre. Ils ont invoqué l'assistance de M. le ministre de la marine. M. le ministre de la marine a, pendant un an, fermé l'oreille à leurs prières. Ce n'est rien encore. Malgré leurs instances, malgré leurs démarches, malgré leurs efforts, on leur dit aujourd'hui que leur pourvoi vient trop tard. On leur impute à tort les refus qu'ils ont subis, les dénis de justice qu'ils ont éprouvés, les délais dont on les a successivement accablés. C'est par un bonheur inespéré qu'une autre irrégularité dans
la procédure, le défaut de signification du jugement qui les condamne, les relève momentanément de la déchéance qu'ils ont encourue, par la faute, par la seule faute des officiers de justice, des magistrats et des ministres. En ce moment, épuisés par le chagrin, dévorés par l'inquiétude, accablés de maladies, au fond d'un cachot infect, ils sollicitent la faveur d'être admis dans les hôpitaux de la marine. L'administration de la marine n'est point autorisée à les recevoir; ils sont à la disposition de l'autorité civile. Rien ne se peut pour les soulager.
» Cependant, depuis deux ans de misère, c'est la première fois que vous entendez une plainte sortir de leur bouche. En 1824 et 1825, lorsque la fameuse affaire de la conspiration de la Martinique, première cause de leur infortune, s'est agitée dans les Chambres, ils ont gardé le silence. Vous avez entendu M. le ministre de la marine luimême rendre justice à la patience, à la discrétion, à la circonspection de leurs défenseurs. Cette année encore, ils ne s'adressent point à la Chambre des députés, de peur que la publicité des débats ne retentisse au delà des mers. Ils ne s'adressent qu'à vous; ils n'ont fait imprimer leur pétition qu'à un
petit nombre d'exemplaires; ils ne l'ont distribuée qu'à huit ou dix d'entre nous, tout au plus.
» Messieurs, ce qu'ils demandent, ce qu'ils attendent de nous, du gouvernement, ce n'est que justice, justice stricte, justice étroite et rigoureuse. Ils demandent que la cour suprême soit mise en état de statuer sur leur sort. Cette justice, qui est une dette du roi envers le dernier des criminels, cette justice qu'obtiennent en France surle-champ et sans difficulté l'incendiaire, l'assassin, le parricide, cette justice qu'ils seraient en droit d'exiger, ils l'implorent, les infortunés ! J'ose assurer du moins qu'ils ne l'auront pas implorée en vain.
» Je demande le renvoi de la pétition à M. le ministre de la marine, i
Le renvoi fut prononcé à l'unanimité.
Le ministre de la marine, forcé, par là, dans ses derniers retranchements, fit justice enfin de la routine obstinée et de la détestable rancune de ses bureaux. Le greffe de la Martinique rendit gorge; en dépit de l'outrecuidance des préjugés coloniaux, toutes les pièces de la procédure passèrent la mer, et furent soumises à la cour de cassation, qui, le 28 septembre, en audience solen-
nelle, par l'organe de son premier président, M. Portalis, cassa l'arrêt rendu contre mes pauvres clients, et les renvoya, pro forma devant la cour royale de la Guadeloupe, où le ministère public se garda de les poursuivre.
Rendus à l'honneur et à la liberté, deux d'entre eux ne survécurent que peu de mois aux traitements indignes qu'ils avaient subi; le troisième, plus jeune et plus robuste, a tenu bon, et non seulement il a vu luire, pour lui-même et pour ses frères les gens de couleur, le jour de la justice et de l'égalité, mais il a vu luire le jour de l'émancipation des esclaves, et je lui dois cette autre justice que, dans la crise de 1848, il a, comme il me l'avait promis vingt ans auparavant, employé ses soins et son influence à protéger la vie et la propriété de ces mêmes colons, aux griffes desquels je l'avais arraché.
Close le 6 juillet, la session de 1826 ne fut séparée de celle de 1827 que par un intervalle de cinq mois, durant lesquels disparurent de la scène du monde, plusieurs personnages diversement célèbres.
En Amérique, la mort enleva, du même coup et le même jour, l'ancien président John Quincy
Adams, dernier débris du parti fédéraliste qu'il avait plus d'une fois compromis par ses imprudences, et l'ancien président, Thomas Jefferson, chef du parti démocratique, auquel il avait livré son pays.
En France, elle enleva du même coup et presque le même jour, Boissy d'Anglas, ancien président de la Convention, illustré par la journée de prairial, et Talma, le plus grand acteur qui ait paru sur la scène française.
Je n'ai rien à dire sur les deux premiers, n'ayant eu aucun rapport avec eux. On trouvera dans la collection des autographes de Broglie une lettre de Jefferson à madame de Staël, lettre de félicitation sur le mariage de sa fille ; c'est pour moi un titre d'honneur qui se rattache au plus cher de mes souvenirs.
J'ai beaucoup connu Boissy d'Anglas durant mes premières campagnes à la Chambre des pairs; il n'y avait rien en lui qui sentît le héros. Voici ce que m'a conté sur la journée de prairial un témoin oculaire, M. Hochet.
Très jeune alors, il faisait partie d'un groupe de journalistes volontaires qui soutenaient de leur plume la réaction thermidorienne, comme la jeu-
nesse dorée la soutenait de leurs fusils de chasse, de leurs bâtons et de leurs poings. A ce titre, il assistait ce jour-là à la Convention, et il y prit poste dès la pointe du jour. Ce n'était point Boissy d'Anglas qui présidait, c'était un vieillard nommé Vernier, qui quitta le fauteuil à la première heure de l'émeute, hors d'état de lui tenir tête. Sieyès était vice-président, il était absent; force fut de recourir à Boissy d'Anglas, le dernier des anciens présidents. Il occupa le fauteuil pendant la pre-jt mière moitié de la journée, c'est-à-dire au plus chaud de l'invasion de la salle et de la mêlée. Son altitude fut ferme, grave et convenable; mais il n'essaya même pas ou de dominer le tumulte, ce qui peut-être était impossible, ou de rallier les honnêtes gens et de les diriger dans leur résistance. Lorsque les mégères, qui avaient coupé la tête de Féraud, renversé d'un coup de pistolet sur les marches de la tribune, lui mirent sous le nez ce hideux trophée, il l'écarta par un geste plein d'horreur et de dégoût; mais, sitôt que l'émeute étant devenue maîtresse du terrain, les montagnards commencèrent à mettre aux voix leurs propositions incendiaires, il quitta le fauteuil, sans lever laV séance, en le laissant au pauvre Vernier, et ne
revint qu'à la tête de la force armée, enfin réunie et balayant devant elle la Montagne, l'émeute et tutti quanti. « La journée, somme toute, ayant bien fini, continuait M. Hochet, nous nous réunîmes dans la nuit pour en rédiger le récit. Nous étions contents; mais il nous fallait, pour en tirer bon parti, la personnifier dans un grand homme, et dans quelque action magnanime, sans quoi la fin n'aurait pas assez différé du commencement. C'esty alors que nous imaginâmes le petit drame qui est devenu de l'histoire. Nous n'avions pas le choix du héros, puisque Boissy-d'Anglas avait été à peu près seul en scène. Mais nous lui prêtâmes une attitude sublime, et nous supposâmes qu'à l'aspect de la lête qu'on lui présentait, il s'était levé, avait déposé majestueusement sa toque de président, et salué les restes mutilés de son infortuné collègue, comme César passe pour avoir salué la tête de Pompée, ce qui peut-être n'est pas plus vrai. Notre petite supercherie réussit fort bien dans le moment ; Boissy d'Anglas lui-même, chacun s'y prêtant, en prit son parti, et, depuis, elle est devenue article d'évangile pour les badauds, comme Fils de saint Louis, montez au ciel! ou La garde meurt... elle ne se rend pas. Il y a toujours dans les circon-
istances critiques, quelque chose de beau à dire ou à faire, que personne ne dit, ne fait, mais que le cœur du genre humain invente après coup, et place sur le premier venu, sans consentir jamais à €n avoir le démenti. »
Au demeurant, je raconte ce qui m'a été raconte par un témoin honnête et désintéressé. J'ajoute que, pour ma part, je ne sache rien qui puisse infirmer l'anecdote. Nous comptions, à la Chambre des pairs, Boissy d'Anglas dans notre opposition, mais nous comptions médiocrement sur lui; bien qu'il eût sans cesse à la bouche le nom de M. de Malesherbes, et qu'il se vantât d'avoir été élevé sur les genoux de ce grand homme de bien, il ne se faisait pas faute de nous faire faux bond, dans l'occasion; nous lui en voulûmes beaucoup, en particulier, de s'être abstenu à l'instant décisif dans l'affaire du sacrilège, sous prétexte qu'il était protestant, comme s'il était nécessaire de croire à la présence réelle pour ne pas trouver bon qu'on coupe le poing et la tête aux gens qui n'y croient pas.
"Aj'ai beaucoup connu Talma avant et depuis la Restauration; madame de Staël l'attirait souvent
<ihez elle, et, depuis, il n'a jamais cessé de frein. 5
quenter notre maison. Ce n'était pas simplement/ un grand acteur, c'était un poète et un grana poète. Quand on causait avec lui de son art, on lui trouvait de l'esprit, de l'observation, de la finesse; mais ses idées étaient confuses dans sa tête et embrouillées dans son langage. A la scène, esprit et corps, il avait dix pieds de haut, il ne l'animait pas, c'est trop peu dire, il la remplissait; il était maître de ses interlocuteurs comme de son public; il pouvait tout se permettre impunément; je l'ai vu déplacer du pied un meuble qui le gênait, ôter son manteau qui n'allait pas à son gré, et le rejeter négligemment sur son épaule. Il inventait ses rôles, anciens ou nouveaux, sur place ; il y découvrait, il y manifestait à l'improviste des caractères auxquels jamais l'auteur lui-même n'avait pensé. Corneille aurait été bien étonné de voir et d'entendre l'Auguste que nous avons vu et entendu. Racine bien étonné de voir et d'entendre le Néron que nous avons vu et entendu. J'ai assisté à la reprise du Manlius de La Fosse. Ce terrible Qu'en dis-tu? ([ui] fit d'abord tressaillir et frissonner, puis éclater en transports d'admiration toute la salle, il a surpris Talma tout autant que le public, et, chose digne de remarque, chose qui vient grandement à l'appui
de la théorie de Diderot sur l'art du comédien, ce geste, cet accent qu'il avait rencontrés d'inspiration, il n'a cessé de les retrouver à chaque représentation, et durant de longues années. J'ai assisté à Saint-Cloud à la reprise de la Mort de César sui !e théâtre de la cour; depuis la chute de la République, cette pièce dormait au répertoire. L'empereur, au faîte de sa puissance, s'en voulut passer la fantaisie; aux répétitions, tout alla sans encombre; Talma, qui se piquait d'être resté républicain, n'avait nul goût à cette parade, et ne répéta que pour la forme; mais, le jour de la représentation, tout à coup, il cessa d'être maître de lui-même, ce ne fut pas le Brutus de Voltaire qu'il joua, ce fut le Brutus de Shakspeare. Ce fut un tel mélange d'austérité et d'abandon, de grandeur d'âme et d'attendrissement, d'indignation et de doulemv qu'arrivé aux mots si simples : Je ne puis lui parler, "^11 éclata lui-même en sanglots. L'empereur se le tint pour dit; il défendit que la pièce fût représentée à Paris; mais, par une autre espièglerie du tout-puissant parvenu, il la fit représenter à Erfurth, devant un parterre de rois, de princes et de chambellans, riant malignement dans sa barbe de l'effet qu'un tel spectacle produisait sur un tel auditoire.
Si j'eusse été à Paris au moment de la mort de Talma, j'aurais certainement fait nombre parmi les milliers d'affligés qui se pressaient à ses obsèques, et j'aurais cru suivre le cercueil de la Tragédie française et même étrangère. Dire qu'il fut unique en son genre, comme l'empereur Napoléon dans le sien, ce n'est pas trop dire; reste la différence des genres.
Dans l'intervalle entre les deux sessions, intervalle qui, je l'ai dit, devait être très court, notre famille commença par se disperser. J'accompagnai à Coppet ma femme et mes enfants. Alphonse Rocca nous y suivit, mon beau-frère partit pour l'Angleterre.
Il n'était pas destiné à y faire un long séjour. A peine, en effet, étions-nous arrivés, à peine commencions-nous à nous établir, qu'un matin, entre midi et une heure, je vis entrer dans mon cabinet, tout effarée, tout éplorée, la femme de chambre de ma femme, criant à tue-têie que le feu venait de prendre à la ferme de Coppet située en face du château, presque sous la main du propriétaire, et où se trouvaient réunis tous les établissements agricoles de mon beau-frère, et son haras, composé d'étalons rares, et de juments de choix.
Il me suffît de mettre la tête à la fenêtre, pour m'assurer que l'événement était non seulement réel, mais considérable, et que le mal était déjà très avancé. Comment le feu avait-il pris? comment ses progrès avaient-ils été ignorés en plein midi, à dix pas de la cour, à vingt pas de Goppet, en présence et comme sous les yeux de vingt palefreniers ou ouvriers constamment à l'œuvre? C'est ce que je ne me suis jamais expliqué. On ne saurait rien imputer à la malveillance, et difficilement quelque chose à la négligence. Quoi qu'il en soit, l'alarme une fois donnée, le secours ne se fit pas attendre. En moins d'un quart d'heure, le tocsin sonna dans toutes les com.munes voisines du lac. Grâce à l'admirable organisation des municipalités du canton de Vaud et du canton de Genève, en moins d'une heure, plus de vingt pompes arrivées au grand galop et plus de cent pompiers étaient à l'œuvre. On parvint à sauver tous les animaux du haras de la ferme, tous les instruments d'agriculture et une partie des approvisionnements en foin, avoine, paille, etc. Mais à peu près tous les bâtiments furent consumés par l'incendie qui, grâce à Dieu, ne s'étendit pas jusqu'au château.
Mon beau-frère, alors au fond de l'Ecosse, fut
prévenu sur-le-champ; il revint en toute hâte pour contempler le désastre et donner ses instructions.
Ce fut un triste spectacle, et c'avait été une nuit cruelle.
Son retour, au reste, ne fut hâté que de peu de jours; un autre événement, qui n'avait rien que d'agréable, rendait sa présence nécessaire à Coppet. M. le duc d'Orléans, accompagné de sa famille et d'une partie de sa maison, ayant résolu de revoir la Suisse, séjour de sa première adversité, avait bien voulu nous promettre de nous prendre pour hôtellerie. Nous l'attendions de jour en jour et suivions de l'œil son itinéraire. Mais, presque au moment où nous faisions nos préparatifs pour l'aller recevoir à Ferney, nouveau guignon! Mon cuisinier se laissa tomber la tête la première, du haut de l'escalier du second étage, et fut transporté dans son lit, tout brisé et tout étourdi. Que faire, et à qui confier la direction des broches et des casseroles? Bien heureux encore que les provisions fussent faites. Coppet, bien qu'il ne souffre pas qu'on lui conteste le nom de ville, ne comptant guère que trois ou quatre cents âmes, n'abondait pas en cuisiniers de rechange. Nous dépêchâmes exprès sur exprès à Genève; mais le diable, comme
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on dit, n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme, ou dans un langage plus relevé :
Sœpe, premente Deo, fert Deus alter opem.
Il nous tomba, tout à coup, de passage et par la diligence, un cuisinier arrivant de Constantinople, et se disant, à tort ou à raison, cuisinier du Grand Turc. Nous en fimes notre profit, et, tout compte fait, il ne s'en tira pas mal.
M. le duc d'Orléans passa plusieurs jours à Coppet;il y fut, comme toujours, bon et aimable; bonne et aimable y fut, comme toujours, toute sa famille ; tout ce qu'il y avait de personnes distinguées à Genève, à Lausanne et dans les environs, s'empressa de lui faire fête.
Le soir, à minuit, la veille de son départ, je lui demandai et j'en obtins la permission de le quitter. J'étais rappelé subitement à Paris, pour la conclusion de l'affaire des marchés de Bayonne, qui se termina tout à souhait. Je passai dix jours à Paris, avec M. Rossi, que j'y conduisis, et qui vit pour la première fois cette capitale, où il devait occuper, un jour, le rang que son rare mérite et la Providence lui réservaient.
De retour à Goppet, j'y passai l'automne sans
nouvelle excursion. Cet automne fut signalé pour nous par deux événements, l'un bien triste, l'autre bien heureux. Ma pauvre femme, parvenue au septième mois de sa grossesse, accoucha sans accident d'une fille, qui ne vécut que pour recevoir le nom de Béatrix, et dont les restes furent déposés dans notre monument de famille, au pied du tombeau de M. et madame Necker. Mon beau-frère se maria.
C'avait été depuis longtemps le plus cher de tous nos vœux. Après avoir presque désespéré da vaincre sa répugnance, nous y étions enfin parvenus. Mais il était difficile et il avait droit de l'être. L'éducation qu*on donne aux jeunes personnes dans le beau monde de Paris lui était antipathique. Je lui avais souvent dit et prédit que ce serait dans la patrie de son aïeul et de sa mère qu'il trouverait une compagne digne de lui. Ma prédiction, après son retour, ne tarda pas à se réaliser. C'est le meilleur et le plus sincère éloge que je puisse faire de celle qui devint l'objet de son choix.
Je ne dirai rien ici des circonstances qui ont précédé et suivi cette union, hélas ! de trop courte durée. Ce sont des détails trop intimes pour trouver
place dans un aussi frivole récit. Je ne dirai rien \
de la personne elle-même; les douloureux événe- \
ments qui n'ont cessé depuis de décimer notre ^
pauvre intérieur ne me donneront que trop et trop i souvent l'occasion de rappeler quelle place elle y a prise et gardée pour notre consolation mutuelle.
Une indisposition de mon beau-frère retarda le ■
mariage jusqu'au commencement de Tliiver. ]
J'avais été rappelé à Paris pour l'ouverture de l
la nouvelle session, qui eut lieu le 5 décembre. i