‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 4)Chapitre 13 sur 14 · CHARLES-LOUIS-ANTOINE · texte numérisé non relu

CHARLES-LOUIS-ANTOINE

À L'enfant de dix ans qu'il venait de proclamer roi reçut immédiatement les honneurs de la royauté. Ce fut le baron de Damas, son gouverneur, qui lui annonça son nouveau titre. M. de Damas l'exhorta à s'en rendre digne, lui parla du sacrifice de son grand-père avec une onction qui parut faire sur le jeune prince la plus vive impression. On remarqua qu'il devint immédiatement plus sérieux, et, lors-

qu'il revit Charles X, il écouta ses instructions d'un air recueilli et donna gracieusement l'ordreV aux officiers de service.

C'était de cette double abdication que le général Latour-Foissac était porteur. « A onze du soir, cet acte fut remis au duc d'Orléans par M. le duc de Mortemart, dont le général avait demandé l'intervention. M. le duc d'Orléans prit immédiatement l'avis de son conseil intime sur l'usage qu'il devait faire de cette communication. Il fut reconnu sans hésitation que, élevé à titre provisoire à la haute direction des affaires de l'État, il n'avait, en aucune façon, le pouvoir de lier la France sur une question de gouvernement, et par conséquent de faire proclamer Henri V; qu'aux Chambres seules il appartenait de donner aux abdications telle suite qu'elles jugeraient conforme aux droits, à la volonté et aux intérêts du pays; que le duc d'Orléans n'avait, en cette circonstance, d'autre rôle à remplir que celui d'intermédiaire entre Charles X et les Chambres législatives.

Restait le plus difficile. Charles X avait refusé de recevoir les commissaires qui lui avaient été envoyés ; il leur avait fait dire par le duc de Raguse qu'il n'avait que faire de leur protection, et en

s'était humanisé qu'envers M. de Coigny, qu'il avait reçu en particulier. Au milieu de son royaume, lui avait-il dit, entouré d'une armée fidèle, il se sentait en sûreté; il avait envoyé ses ordres à son lieutenant général, et ne quitterait Rambouillet que quand il les saurait exécutés.

Le 3 août, à six heures du matin, les commissaires étaient de retour; ils réveillèrent M. le duc d'Orléans à peine endormi après les travaux de la nuit. « Une manifestation vigoureuse du gouvernement, lui dirent-ils, pourra seule obliger Charles X à s'éloigner. »

M. le duc d'Orléans convoqua sur-le-champ ses ministres, son conseil intime et M. de la Fayette, pour examiner ce qu'il serait possible de faire; mais, avant même qu'ils fussent réunis la décision n'était plus entre ses mains.

Dans ces jours où tout Paris vivait sur la place publique, le résultat du voyage des commissaires n'avait pas tardé à être connu. Bientôt la rumeur avait grossi et mille bruits s'étaient répandus. « Charles X, disaient les uns, refuse de quitter j Rambouillet, d'où il prétend, avec ses anciens mi- I nistres, gouverner la France. Il marche sur Paris avec son armée, disaient les autres, pour nous

forcer à coups de canon, à reconnaître son petitfils. Il a envoyé soulever la Vendée, ajoutait-on encore, et il attend ses cohortes de paysans pour recommencer la guerre. » Les têtes s'échauffaient. On sentait au frémissement de la population l'approche d'un de ces moments d'exaltation qui poussent irrésistiblement les masses en avant.

Quelques heures de plus et le mouvement allait tout entraîner; le conseil décida que, pour rester maître des conséquences, le gouvernement en devait prendre la direction.

Il fut convenu que M. de la Fayette ferait immédiatement prendre les armes à 6000 gardes nationaux, et les dirigerait sur la route de Versailles à Rambouilet, afin de couvrir la capitale et de rassurer la population parisienne, en inquiétant ce qui restait d'armée royale et hâtant sa désorganisation.

Mais, en temps de révolution, rien ne se fait que par à coup, rien ne se fait avec poids et mesure; l'homme propose et les hommes disposent.

« On battit le rappel dans les douze légions; aux tambours se joignirent des hommes du peuple qui parcouraient la ville en criant : « A Rambouillet! à » Rambouillet ! » On vit un élève de l'École polytech-

nique se promener dans la rue, debout dans un cabriolet, muni d'un tambour sur lequel il battait la générale, aux applaudissements de la foule. Chacun s'armait de son mieux, et courait au lieu de la réunion, qui était fixé aux Champs-Elysées. La gaieté expansive et bruyante du peuple de Paris transformait en partie de plaisir une expédition qui pouvait aboutir à un combat meurtrier. De tous les points, et surtout de tous les quartiers occupés par les classes ouvrières, on voyait se porter vers les Champs-Elysées des foules joyeuses aux aspects les plus divers. Le rassemblement présentait un pêle-mêle indescriptible, où tous les rangs, tous les âges, tous les costumes se rencontraient et se confondaient. Quelques uniformes de gardes nationaux et un petit nombre d'habits bourgeois y étaient noyés dans un océan de blouses et de vestes ou d'épaules nues, diapré de mille costumes militaires trophées de la bataille. Celui-ci avait substitué à sa casquette le bonnet à poil d'un grenadier de la garde ou l'élégant schapska d'un lancier. Celui-là était affublé d'une cuirasse par dessus sa souquenille en lambeaux. Cet autre portait à sa ceinture ou plutôt en bandoulière un ceinturon d'où pendait un sabre démesuré. Quelques-uns

étaient hérissés d'armes disparates comme des brigands de mélodrame. D'autres n'avaient pour tout moyen d'attaque ou de défense qu'un pistolet d'arçon ou un briquet d'infanterie ou même une bayonnette au bout d'un bâton. C'était de ces cohues moitié grotesques, moitié terribles dont on retrouve l'image dans ces gravures où sont retracées les scènes de la Fronde. »

A cette armée qui ne connaissait ni l'obéissance ni la discipline, on donna pour chef le général Pajol, homme d'une grande énergie; on lui adjoignit comme chef d'état-major, le général Jacqueminot; des élèves de l'École polytechnique furent placés à la tête des compagnies formées au hasard. Comme aucun militaire ne se faisait illusion sur le sort qui attendait cette multitude, si elle se trouvait en rase campagne en présence des régiments de la garde royale, le général Pajol avait pour instructions en cas d'attaque de se jeter dans les bois et d'y disperser son monde.

Ces instructions furent rédigées en conseil ; je tenais la plume, la minute en existe tout entière de ma main dans les papiers remis au roi Louis- Philippe après la révolution de 1848. Quand je fus chargé, à cette époque, par M. Dufaure, ministre

de l'intérieur sous l'administration du général Cavaignac, de présider une commission chargée elle-même d'opérer séparation entre les papiers d'État et les papiers privés du roi, trouvés dans son cabinet, et livrés comme eux au pillage, dans le sac des Tuileries, la minute dont il s'agit tomba sous mes yeux. Je n'en pouvais méconnaître ni la rédaction ni l'existence. Je fus sur le point de la réserver pour la remettre moi-même au roi, en lui demandant la permission de la garder; mais, tout compte fait, je trouvai plus délicat de la laisser dans le paquet, sauf à prier ce bon prince de me la remettra de sa main. Je ne l'ai revu que quelques jours avant sa mort, et dans un moment où il avait à peine la libre disposition de lui-même.

Armé de ces instructions, le général Pajol donna le signal du départ. « Un immense hourrah s'éleva, auquel succédèrent des chants et des clameurs mêlés de coups de fusil, et la foule se déploya en colonne sur la route. Mais le peuple était dans ses jours de royauté; il n'entendait pas parcourir à pied les quinze lieues qui séparent Paris de Rambouillet. On mit en réquisition toutes les voitures qu'on put trouver, omnibus, fiacres, cabriolets, diligences, tapissières, voitures bourgeoises, et

tous ces véhicules aux formes variées qui desservaient les environs de Paris. Ces équipages, au nombre de sept ou huit cents, portant à l'intérieur, sur le siège, sur l'impériale, de véritables pyramides humaines, échangeant des lazzis, des quolibets, des éclats de rire, cheminaient péniblement par leurs attelages surchargés. A mesure qu'on avançait, des volontaires détachés des villages voisins venaient se joindre au corps expéditionnaire. Il s'augmenta, en outre, de deux mille hommes qui arrivaient de Rouen pour se mettre à la disposition du gouvernemenl, ainsi que du contingent d'Elbeuf et de quelques autres villes.

» Cette marche désordonnée s'accomplit cependant avec une certaine rapidité. On était parti à midi, et, à huit heures du soir, la tête de la colonne atteignait Cognières,àtrois lieues de Rambouillet. Le général Pajol y établit son quartier général. L'artillerie composée de six bouches à feu fut pla- .scée à la gauche de la route. Les volontaires, dont j on estimait le nombre à près de vingt mille, ' bivaquèrent à droite dans les champs et se répandirent dans les environs pour se procurer des vivres à prix d'argent ou autrement. Les voilures

furent disposées autour du camp de manière à en former l'enceinte. »

Ce fut à peu près à cette heure que les trois commissaires congédiés le matin un peu brutalement par Charles X, à savoir : M. le maréchal Maison, M. de Schonen, et M. Odilon Barrot se présentèrent pour la seconde fois aux avant-postes du duc de Raguse, afin de tenter l'aventure, et de voir ce qu'aurait produit sur la volonté royale l'approche d'un conflit. M. de Coigny s'était excusé par des motifs qu'il était aisé de comprendre et d'approuver.

Mais, avant de rendre compte de l'accueil qu'ils reçurent et de retracer la dernière journée de l'ancienne monarchie, il est à propos de rappeler que, le même jour, sinon à la même heure, s'ouvrait la première scène de la monarchie nouvelle.

C'était le 3 août.

Deux cent cinquante députés environ, un petit nombre de pairs, sans costume, étaient réunis au Palais Bourbon.

Le trône (le trône vacant) était élevé sur une estrade et couvert de draperies semées de fleurs de lys; mais le drapeau qui flottait au-dessus de la couronne royale était tricolore; trois pliants étaient

disposés aux côtés du trône. Madame la duchesse d'Orléans, madame Adélaïde, et les jeunes princes et princesses occupaient une tribune. A la porte du palais le lieutenant général fut reçu parles grandes députations venues à sa rencontre. Son entrée dans la salle fit éclater d'immenses exclamations; il prit place sur le pliante droite du trône; son fils aîné, M. le duc de Chartres, était absent; son second fils, M. le duc de Nemours, se tenait à sa gauche. M. le duc d'Orléans salua l'assemblée tout entière en disant :

« Messieurs, asseyez- vous. »

Nulle distinction entre les pairs et les députés.

Je ne reproduirai point ici son discours; il est partout. Chaque expression en avait été pesée et discutée contradictoirement avec les ministres officiels et officieux. Je le tiens pour irréprochable; je tiens qu'il engageait courageusement tout ce qu'il était juste et nécessaire d'engager; qu'il laissait libre, plus courageusement encore, tout ce qu'il importait de laisser libre et portait la parole au nom de la France, dans un langage digne d'elle. L'honneur de ce discours revient principalement à M. Guizot, mais j'accepte pleinement et de tous points, quant à moi, la responsabilité de l'esprit même qui l'a

dicté ; j'y reviendrai bientôt et plus d'une fois ; le discours se terminait par ces mots :

« Aussitôt que les Chambres seront constituées, je ferai porter à leur connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X; par le même acte, S. A. R. Louis-Antoine de France, Dauphin, renonce également à ses droits; cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du Moniteur. »

Il était impossible de mettre plus noblement et plus efficacement tout ensemble les pouvoirs publics en demeure de décider, à leurs risques et périls, si l'ordre établi serait intégralement maintenu en laissant tomber la couronne sur la tête d'un enfant ou s'il devait fléchir, à certain degré, sous la nécessité du temps.

Le succès du discours fut éclatant et unanime. Le lieutenant général, en se retirant, fut reconduit respectueusement par les membres des deux Chambres et salué par les applaudissements du public; il laissa chaque Chambre vaquer à sa constitution intérieure, et revint se livrer lui-même aux travaux que la situation lui imposait.

Les nouvelles des départements étaient excellentes. Le gouvernement de l'hôtel de ville était resté étranger à tout ce qui se passait hors des murs de Paris. Il n'avait rien fait pour entraîner la province. Il n'avait envoyé ni agents ni commissaires. Il n'avait révoqué ni préfets, ni fonctionnaires. Il n'avait adressé aucun appel, aucun avis aux populations départementales. Il n'y avait eu d'autre propagande que celle qui fut faite par les journaux, et par les drapeaux tricolores arborés sur les malles-postes et sur les diligences. Chaque département, chaque ville, chaque bourgade, avait fait dans son sein sa petite révolution; en moins d'une semaine, il ne restait plus, de Dunkerque à Perpignan, de Brest à Strasbourg un hameau qui ne se fût mis à l'unisson de la capitale.

Mais rien n'était fait encore, tant qu'on n'avait pas obtenu du roi de s'éloigner avec ce qui lui restait d'armée. En présence de ce péril en permanence, forcément la population demeurait sur pied et dans un état d'exaltation fébrile, et les barricades demeuraient debout à l'angle de chaque rue; nous attendions donc avec plus d'anxiété que de confiance des nouvelles de la nouvelle expédition de nos commissaires.

Arrivés le 3 au soir à Rambouillet, ils avaient fait demander un sauf-conduit au duc de Raguse. Le roi avait donné l'ordre de les admettre, et vint luimême à leur rencontre. Pour leur permettre d'apprécier la force de l'armée royale, on mit une certaine affectation à leur faire traverser tout le camp. Prés du château, ils passèrent devant les gardes du corps rangés à pied à la tète de leurs chevaux, la bride au bras, et les pistolets au poing. Les salies par lesquelles ils furent introduits étaient remplies d'officiers... La plupart des régiments qui entouraient le roi, l'avaient rejoint depuis son départ de Saint-Cloud, et n'avaient pas été mis en présence du peuple. «Qu'ai-je à faire de ces messieurs? dit le roi au duc de Raguse ; ne peut-on me laisser , ici en tranquillité? Le lieutenant général connaît mes intentions ; je n'ai rien à y ajouter. — C'est le lieutenant général qui nous envoie, répondit le maréchal Maison. Soixante mille Parisiens se sont mis en marche sur Rambouillet. Nous avons reçu l'ordre de venir nous-mêmes, comme sauvegarde, à la disposition de Votre Majesté. — Et que veulent de moi les Parisiens ?raprit vivement le roi. Qui les pousse à me poursuivre ainsi? Ne me laisseront-ils pas libre de choisir l'heure elle lieu de ma retraite?

Est-ce ma vie qu'il leur faut? Qu'ils viennent donc, et je leur prouverai queje sais mourir. — Je ne doute pas, sire, que vous ne soyez prêt à faire le sacrifir e de votre vie. Mais, au nom de ces serviteurs qui, les derniers, vous sont restés fidèles, et qui, par ce motif, doivent vous être plus chers, évitez une catastrophe dans laquelle ils périraient tous sans utilité. Vous avez renoncé à la couronne, votre fils a abdiqué... Et mon petit-fils? s'écria Charles X, j'ai réservé ses droits, je les défendrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang. — Quels que soient vos espérances pour lui, soyez bien convaincu, sire, que, dans l'intérêt même de ces espérances, vous devez éviter que son nom ne soit souillé du sang français.

— Que faut-il faire, dit le roi en s'adressant au duc de Raguse?

Le duc de Raguse ne prit le change, ni sur le nombre des volontaires, ni sur le degré de résistance qu'ils pouvaient opposer à de bonnes troupes. Mais il appréciait sainement l'esprit de l'armée royale, et le degré de fidélité qu'on en devait attendre. Il considérait, en outre, que les bois dont Rambouillet est environné, ne permettraient de se servir

de la cavalerie pour disperser les insurgés qu'autant m. 25

qu'on les aurait d'abord fait rejeter par l'infanterie en plaine découverte; qu'il faudrait en conséquence dégarnir Rambouillet et exposer la famille royale à un coup de main. Prendre l'offensive eût donc été contraire à la prudence. La défensive n'offrait pas des conditions plus favorables. Tandis que les tirailleurs ennemis s'approchaient dans toutes les directions, couverts par les bois, jusqu'à la portée de leurs fusils,rarmée royale n'auraitpasmêmel'espace nécessaire pour se déployer, et elle serait condamnée à se laisser décimer dans l'inaction. Le maréchal était d'avis d'abandonner Rambouillet et de se retirer sur l'Eure, sauf à se porter ensuite derrière la Loire et à prendre de nouvelles dispositions.

Mais le roi n'en était plus là; il était vaincu au fond de l'âme comme au fond des choses ; il ne demandait qu'un conseil qui mît sa responsabilisé morale à couvert. Il fit appeler le maréchal Maison et lui dit avec solennité: « Vous êtes homme d'honneur, je m'en rapporterai à votre parole. Êtes-vous certain que le nombre des insurgés qui marchent sur Rambouillet soit aussi grand que vous nous l'avez dit? » Le maréchal, à l'appui de son évalualion, entra dans quelques détails sur les masses que

les commissaires avaient rencontrées, échelonnées de Paris jusqu'à Saint-Gyr; il ajouta que le roi aurait occasion d'en juger par ses yeux avant la fin de la nuit. « Quoi ! dit le roi, serons-nous donc attaqués cette nuit? — Oui, sire, si vous restez à Rambouillet. » Le roi garda quelque temps le silence; puis, faisant un douloureux effort : « Eh bien, dit-il, je vais partir ». Il désigna Cherbourg pour son point d'embarquement, et donna l'ordre de tout préparer pour le départ, en faisant prévenir les commissaires qu'il irait coucher à Maintenon. Le 3 août à onze heures du soir, la lettre suivante fut remise au lieutenant général.

« Monseigneur,

> ii'est avec bonheur que nous vous annonçons le succès de notre mission. Le roi se détermine à partir avec toute sa famille. Nous vous apporterons avec la plus grande exactitude tous les détails et tous les incidents de ce voyage. Puisse-t-il se terminer heureusement ; nous suivons la route de Cherbourg; nous partons dans une demi- heure; toutes les troupes sont dirigées sur Épernon, et, demain matin, on déterminera quelles

sont celles qui suivront définitivement le roi. » Nous sommes avec dévouement, etc., etc.

» scHONEN, maréchal maison, odilon barrot. »

Nous ne suivrons pas cet itinéraire, qui ne fut marqué par aucun incident. La révolution était désormais non pas achevée sans doute, mais accomplie.

A une heure, la Chambre des pairs se réunit sous la présidence de M. Pasquier.

Elle choisit pour secrétaires:

M. le marquis du Mortemart, le maréchal Maison, M. Lanjuinais, le duc de Plaisance ;

El pour membres de la commission de l'adresse:

MM. Siméon, Mole, d'Argout, Marbois, Barante, Jaucourt, Séguier.

M. le duc de Mouchy, capitaine des gardes, et M. le duc de Maillé, gentilhomme de la Chambre, étaient présents à la séance, par ordre de Charles X. Ils arrivaient de Rambouillet.

Ces nominations prouvaient, de reste, que la Chambre des pairs, quel que fût le nombre des membres présents, entendait s'associer au mouvement public, et les instructions données à îa coni-

rcîssTon de l'adresse le prouvèrent encore mieux j quelques réclamations, quelques regrets se firent entendre timidement.

M. de Chateaubriand ne desserra pas les dents,

J'en fis autant, mais pour d'autres raisons. N'ayant aucun besoin d'intervenir dans ce débat qui méritait à peine ce nom, je n'y avais nul goût. Mon rôle de conseiller intime mais officieux, sans qualité ostensible et sans responsabilité effective, me répugnait singulièrement et je n'aspirais qu'au moment de le déposer sans retour.

Mais nous n'en étions pas encore là, à beaucoup près.

A l'autre Chambre, il y avait eu tempête, — tem pète, non pas au dedans, mais du dehors contre le dedans.

« Des orateurs de la Société des amis du peuple, des jeunes gens échappés des bancs des écoles, s'élevaient contre la missijn que des députés élus sous l'empire d'une charte brisée par l'insurrection prétendaient s'arroger. Ainsi s'exprimait l'opinion républicaine, au milieu des groupes et des applaudissements populaires, jusqu'aux portes de la Chambre élective.

» On a vu, pendant une partie de la séance,

quelques membres les plus influents, entre autres, M. de la Fayette et M. B. Gonslant sortir de la salle pour essayer de calmer l'agitation populaire ; il n'était question de rien de moins que chasser à l'instant tous les députés.

» La Chambre des députés s'en tira, pour le moment, en se déclarant en permanence, pour procéder à la vérification des pouvoirs. »

Dans ces circonstances vraiment pressantes, le plus actif, le plus résolu de la Chambre des députés, M. Bérard, conçut la pensée qui, d'ailleurs, hantait les esprits, c courait sur les bancs, de régler immédiatement la situation, en faisant subir à la Charte constitutionnelle les changements qu'exigeait l'état des choses, et en appelant au trône, devenu vacant, en fait, si ce n'était en droit, M. le duc d'Orléans ; il se mit à l'œuvre, avec plusieurs de ses amis; communiqua, vers midi, son travail au ministre provisoire Dupont (de l'Eure), puis au Conseil des ministres, l'idée fut approuvée ; mais M. le duc d'Orléans demanda la journée pour en délibérer, et faire examiner ce travail.

M. Guizot et moi, nous fumes chargés de cet examen.

Le Conseil fut convoqué pour cinq heures.

M. Bérard y devait être appelé; mais, la discussion s*élant prolongée très tard, on fut obligé d'en remettre la continuation au lendemain, et M. Béra.-d attendit en vain.

Le reste de la journée fut employé par les ministres en titre à diverses mesures d'ordre. La Bourse, fermée depuis huit jours, fut rouverte.

M. le duc de Chartres arriva à la tête de son régiment, et fut accueilli avec de vives acclamations.

J'avais pendant une partie de la nuit, attentivement examiné le libellé de la proposition de M. Bérard. Je me rendis, de bon matin, chez M. Guizot; j'y trouvai M. Bérard qui m'avait devancé; nous lui promîmes que sa proposition serait le matin même discutée en conseil, et qu'il y serait appelé.

Dans l'intervalle, la Chambre des députés, après avoir terminé la vérification des pouvoirs, avait procédé à sa constitution intérieure.

Candidats à la présidence.

M. Casimir Perier. . . 174 voix.

M. Laffitte 160 »

M. B. Delessert. . . 123 »

M. Dupin flîné, . , . 120 »

3i^ SOUVENIRS.

M. Royer-Collard. . . 116 voix.

M. B. Constant. ... 96 »

Un membre avait demandé que désormais la nomination du président fût directe; cette proposition n'avait pas été accueillie; mais on était tombé d'accord de tenir pour vice-présidents les candidats par ordre de nomination.

Secrétaires :

MM. Jacqueminot, Pavée de Vandœuvre, Cunin Gridaine, Jars.

La séance du conseil s'étant prolongée très avant dans la soirée, cette fois encore M. Bérard n'y put être appelé; mais, le lendemain au matin, je lui remis en mains propres mon travail agréé par le conseil; il le reçut, en se réservant, ce qui était juste, de l'examiner de son côté; il a jugé à propos^ de faire lithographier la copie que je lui remettais, en ajoutant que personne n'y pourrait méconnaître mon écriture; ce qui, d'ailleurs, n'était pas exact. Je n'ai jamais compris le but de cette petite malice.

Sans être en très grande contradiction sur les questions de détail, nous étions, M. Bérard et moi, en parfait désaccord sur l'ensemble et sur le point de départ.

Il entendait rompre ouvertement et catégoriquement avec le passé ; ériger une dynastie toute nouvelle; modifier nos institutions d'après des principes a priori^ et même changer, à certain degré, l'état des mœurs et de la société.

J'estimais, pour moi, tout au contraire, que la France, en 1830, devait suivre sagement l'exemple qu'elle avait reçu de l'Angleterre en 4688; n'admettre l'idée d'une révolution que sous le coup d'une nécessité réelle et pressante ou n'admettre de la révolution que le strict nécessaire et greffer, autant qu'il se peut le nouvel ordre de choses sur l'ancien. N'introduire en fait d'innovations que ce qu'exigerait impérieusement l'élat des choses et des esprits. Ainsi, je n'hésitais pas, du moins dansV mon premier travail, à proposer que le nouveau roi prît le nom de Philippe YII, et fût rangé dans la lignée des rois ses prédécesseurs; j'avais placé en tête le préambule suivant :

« La Chambre des députés prenant en considératron, dans l'intérêt public, l'impérieuse nécessité qui résulte des événements des 26, 27, 28, 29 juillet et jours suivants, et de la situation générale de la France;

> Vu l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X,

du 2 août dernier et la renonciation de S. A. R. Louis Antoine, Dauphin, du même jour ;

» Considérant, en outre, que S. M. le roi, Charles X, S. A. R. Louis Antoine, Dauphin, et tous les membres de la famille royale, sortent en ce moment du territoire français, et qu'il est indispensablement besoin d'y pourvoir, déclare que le trône est vacant. »

Venait ensuite l'énumération des articles de la Charte en vigueur jusque-là, mais qui devaient être conservés, rectifiés ou supprimés. Le conseil avait inséré, à la suite des lois nouvelles promises par la déclaration delà Chambre des députés, la disposition suivante, à laquelle je m*étais formellement mais inutilement opposé :

^ « Toutes les nominations et créations nouvelles de pairs, faites sous le règne de S. M. le roi Charles X sont déclarées nulles et non avenues, t

C'était, à mon sens, un acte arbitrairement révolutionnaire, uniquement dédié à l'esprit de réaction et qui donnait logiquement gain de cause aux révolutionnaires de la rue, lorsqu'ils demandaient l'expulsion pure et simple des Chambres de Charles X. En révolulion, sitôt qu'on s'écarte du strict nécessaire, sitôt qu'on accorde quelque chose

à la réaction, à l'animosité, à la fantaisie, on ne tient plus rien; on est hors de voie; on appartient au vent qui souffle ; je m'étais obstinément refusé à placer, du moins de ma main, la disposition dont il s'agissait sur mon manuscrit. Le titre de Philippe VII était resté en suspens.

C'était également d'après ces prinpipes que j'avais amendé les amendements de M. Bérard à la Charte de 1814- et rayé la disposition qui abolissait la noblesse ancienne et nouvelle.

M. Bérard reçut mon travail de mauvaise grâce. Il se récria contre l'idée de rappeler l'abdication de Charles X et la renonciation du Dauphin. « C'est de la légitimité, dit-il. — Soit, répondis-je, je n'ai de préjugés ni pour ni contre. Je prends les ftiits tels qu'ils sont; je les prends au profit de qui et de quoi il appartiendra. Tant mieux pour le nouveau roi s'il hérite, en quelque chose, du respect qu'engendre l'antiquité, la durée; tant mieux pour lui si la renonciation de Charles X et de-son fils, soulage un peu la conscience de ceux qui les regrettent; tant mieux si ce double fait prouve, sans réplique, la nécessité qui pèse également sur tous ; tant mieux si l'habitude verse de l'huile sur le ressort de la nouvelle machine. En politique, rien de pire que

de faire maison nette, et de fourrer ses pieds dans des souliers neufs. >

M. Bérard fut moins vétilleux sur les questions de détail. Pressé par le temps il céda sur presque tout, et reconnut plus tard, à la discussion, qu'il avait bien fait et que mou travail était tout ce que la Chambre pouvait porter.

A une heure, il donna lecture de sa proposition à la Chambre des députés.

Elle se terminait comme suit :

« Moyennant l'acceptation de ces dispositions et propositions, la Chambre des députés déclare enfin que l'intérêt du peuple français appelle au trône S. A. R. Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, et ses descendants à perpétuité, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leurs descendants.

» En conséquence S.A. R. Louis-Philippe d'Orléans, lieutenant général, sera invité à accepter et à jurer les engagements ci-dessus énoncés, l'observationde la Charte constitutionnelle, et des modifications indiquées, et, après l'avoir fait, à prendre le titre de roi des Français. »

"^C'était encore un titre que j'avais inutilement

essayé d'écarter, comme une affectation de nouveauté que rien ne semblait appeler, sinon le plaisir de rompre en visière au passé et de déclamer; je n'insistai pas toutefois; on gâte les idées saines en les poursuivant jusqu'à la pédanterie; on fait preuve d'obstination et de petitesse, de son propre côté.

La proposition fut accueillie avec faveur ; renvoyée immédiatement et pro forma dans les bureaux, elle devint l'objet d'une commission spéciale, nommée sur-le-champ, et chargée de présenter son rapport le soir même, la Chambre s'ajournant pour l'entendre à neuf heures du soir.

Dans le sein de la commission, Kératry proposa d'imposer à la magistrature une investiture nouvelle; sa proposition fut rejetée à 14- voix contre 4. Dupin rendit là un véritable service. Dieu sait quelle magistrature nous aurait infligé Dupont (de l'Eure) et ses commensaux.

On supprima le préambule de la Charte de 1814.

On maintint la religion catholique comme reli- (^ion de la majorité des Français.

Le nouvel article 14 fut complété par ces mots : « sans pouvoir suspendre l'exécution des lois, ni dispenser de leur exécution. »

Les autres amendempnts introduits, çà et là par la commission, ne présentaient ^uère, un seul excepté, de difficultés sérieuses; mais ce seul-là,en soulevait une de premier ordre; en approuvant la disposition qui déclarait nulles et non avenues toutes les créations de pairs intervenues sous le règne de Charles X, la commission ajoutait :

^ € Pour prévenir le retour des graves abus qui ont altéré le principe de la pairie, l'article 70 de la Charte, qui donne au roi la faculté illimitée de nommer des pairs, sera soumis â un nouvel examen dans la session de 1831. »

Dès que je fus informé de cette proposition, je dis à M. le duc d'Orléans :

">, c Vous avez admis un coup d'État sur la pairie; vous avez admis qu'elle fut avilie et mutilée. Ceci sera le coup de grâce; l'hérédité n'y survivra pas, ni peut-être la Chambre elle-même. »

On insista dans la Chambre pour que le rapport fût discuté sur-le-champ; mais, après une assez vive discussion, on convint qu'il serait imprimé pendant la nuit, et que la discussion s*ouvrirait le lendemain, à neuf heures du matin.

C'est ce qui eut lieu.

La plus grande partie du côté droit s'en tint â distance, ou s'abstint d'y prendre part.

Je ne suivrai point dans ses détails la discussion elle-même. On en peut trouver l'analyse très exacte dans V Annuaire historique. Je me contenterai d'indiquer le peu d'incidents qui valent la peine d'être remarqués.

M. de Conny, M. Hvde de Neuville et M. de Lézardière portèrent la parole au nom de la droite avec un courage qui leur fit honneur, et profita à notre cause, en attestant la parfaite liberté de la discussion. M. Berryer s'efforça, mais bien inutilement, de diviser la déclaration proposée, en admettant la réforme de la Charte, moins la vacance da trône.

M. de Martignac repoussa par un beau mouvement d'éloquence quelques paroles cruelles adressées à Charles X.

M. de la Fayette, en admettant volontiers l'article qui chassait de la Chambre des pairs les créatures de Charles X, c'est ainsi qu'on les désignait, démasqua sa première batterie contre l'hérédité de la pairie et M. Bernard (de Rennes) aggrava la proposition delà commission en la transformant dans cette proposition plus générale.

« L'article 27 de la Charte sera soumis â un nouvel examen dans la session de 1831. »

J'ajoute ici, mais à titre de simple mémento, que, pendant la nuit qui précéda la remise de mon travail à M. Bérard (du 5 au 6 août), nous fûmes chargés, M. Casimir Perier et moi par M. le duc d'Orléans, d'aller trouver M. de la Fayette à l'hôtel de ville, et de négocier, en quelque sorte, avec lui, ce plan de réforme de la Charte; la discussion dura une grande partie de la nuit, et nous en sortîmes fort inquiets sur les dispositions de notre interlocuteur, du moins en ce qui concernait la Chambre des pairs. La suite a prouvé que notre défiance était fondée.

Il n'éleva, néanmoins, aucune difficulté durant le cours de la discussion ; il ne combattit ni l'article qui maintenait à son rang la religion catholique, ni le principe de l'inamovibilité des juges confirmé dans la magistrature actuelle, ni rien de ce qu'on pouvaitregardercomme d'une importance véritable.

Vers la fin de la matinée, on vota sur l'ensemble de la déclaration.

Volants 252.

Pour 219.

Contre 33.

nODVENIRS. 401

Immédiatement à l'issue de la délibération la Chambre entière, moins quelques membres du côté droit, se porta en corps au Palais-Royal, précédée de ses huissiers, de ses président et vice-présidents, escortée d'une division de la garde nationale, au milieu d'une population nombreuse, qui la saluait sur son passage des plus vives acclamations.

Arrivés au Palais-Royal , les députés furent reçus vers quatre heures par le prince, entouré de toute sa famille. M. Laffitte, prenant la parole, lui lut la déclaration qui modifiait la Charte et lui déférait la couronne. J'ai omis de dire que M. Perler s'était volontairement démis de la présidence en la cédant à M. Laffitte.

Le prince reçut cet acte avec une dignité calme.

« Je reçois avec une profonde émotion, dit-il, là déclaration que vous me présentez. Je la regarde comme l'expression de la volonté nationale, et elle me paraît conforme aux principes politiques que j'ai professés toute ma vie.

» Rempli de souvenirs qui m'avaient toujours fait désirer de n'être jamais destiné à monter sur le trône, exempt d'ambition et habitué à la vie paisible que je menais dans ma famille, je ne puis vous cacher tous les sentiments qui agitent mon cœur

dans cette grande conjoncture; mais il en est un qui les domine tous, c'est l'amour de mon pays; je sens ce qu'il me prescrit, et je le ferai. »

Le prince était si profondément ému, qu'à la fin -^de son discours il ne put retenir ses larmes. L'effusion de cœur avec laquelle il serrait les mains de M. Laffitte, l'attendrissement de sa famille avaient gagné toute l'assemblée. Les cris de « -Vive le roi! vive la reine! vive toute la famille royale! », éclatèrent dans les appartements, dans les cours, et sur la place du Palais-Royal, remplie d'une foule immense, accourue pour savoir le résultat de cette journée mémorable.

Des milliers de voix demandaient le prince; il parut sur son balcon accompagné de M. de la Fayette, dans les bras duquel il se précipita comme dans ceux de la nation personnifiée. C'est au milieu de ce mouvement et des acclamations populaires qu'il excita que l'illustre vétéran de la Révolution dit en montrant au peuple son nouveau roi : « Voilà le pr nce qu'il nous fallait, c'est la meilleure des républiques ». Mots échappés dans l'effusion de l'attendrissement, de l'effusion générale, qu'on a désavoués depuis, mais qui, vrais ou supposés, n'en donnaient pas moins une idée assez juste de

SOUVENIRS. i03

la puissance du parti populaire, des concessions qu'il demandait et qu'on croyait devoir lui faire.

Pour s'en convaincre, d'ailleurs, il n'était pas nécessaire de porter bien loin son attention. Il suffisait de placer, par la pensée, en regard Tune de l'autre, la scène qui se passait au Palais-Bourbon et au Palais-Royal et celle qui se passait au Luxembourg.

Naturellement, en révolution, une Chambre de pairs, ne peut jouer le premier rôle ; ce n'est son métier ni d'y provoquer ni guère même d'y concourir; plus naturellement encore la situation intérieure où les coups d'État successifs de Charles X avaient réduit la nôtre la rendaient peu propre à quelque acte de vigueur suprême dans le sens de la résistance. Mais ce qui fut, pour elle, le coup de grâce, ce fut le coup d'Etat, en seni inverse des autres, qui venait la frapper dans &on intégrité actuelle et la mutiler de vive force. Lui demander de s'y associer, c'était bassesse, et même de le supporter, c'était faiblesse.

Rien, d'ailleurs, n'était plus inutile. Il suffisait, ce qui était de plein droit, d'imposer à tous les pairs le serment de fidélité au nouveau roi, pour que la

-^plupart des hobereaux de M. de Villèle fussent, par pudeur, si ce n'était par honneur, obligés de se retirer volontairement. Cela ne fût-il pas, qu'était-ce que leur chélive opposition? Ne savions-nous pas, par expérience, avec quelle promptitude, une nouvelle fournée se fondait et se confondait dans l'ancienne majorité ; leur opposition, d'ailleurs, au lieu de nuire, aurait servi comme témoignage de liberté, et comme avertissement dans les périls d'une réaction imminente; c'est ainsi qu'en 1688,1a résistance de la Chambre des pairs, tout en mettant quelque peu en péril l'avènement de Guillaume III, avait en définitive affermi son trône et consolidé la révolution.

Je m'étais inutilement épuisé à faire comprendre ces vérités à M. le duc d'Orléans et à son conseil; aussi, ce jour du 7 août, fîmes-nous une triste et misérable figure. Tandis que la Chambre des députés inaugurait un nouveau règne, installait une nouvelle maison royale aux acclamations populaires et que la ville se couvrait d'illuminations, la Chambre des pairs reléguée au Luxembourg attendait piteusement son tour.

Vers neuf heures du soir, on lui envoya, comme par charité, la déclaration de la Chambre des dé-

pûtes à endosser, et M. de Chateaubriand eut le droit de demander ironiquement si c'était pour tout de bon. J'essayai de parer le coup, mais fort mal, assurément; puis la discussion s'ouvrit. M. de Chateaubriand récita pompeusement son discours d'adieu que tout le monde connaît, mélange de bon sens et d'outrecuidance, de haine contre les vaincus, de modération envers les vainqueurs, voire même de compliments hyperboliques, de préoccupAlions de lui-même; en un mot, la vivante image de son orgueil en personne.

La discussion ne pouvait guère porter sur le fond même des choses; on ne chercha qu'à sauver l'honneur apparent sur le fatal article; plusieurs pairs donnèrent généreusement leur démission pour aider à la conscience de leurs collègues ; d'autres, par répugnance au changement de dynastie : on s'arrêta à la proposition du président de s'en remettre à la haute sagesse du lieutenant général, laquelle, en cette occasion, ne méritait pas cet hommage.

La déclaration fut adoptée à 89 voix contre 10, et portée audit lieutenant général par une députation qui lui fit un petit bout de discours auquel il répondit en ces termes ;

« En me présentant cette déclaration, vous nie

donnez un témoignage de confiance qui me touche profondément. Attaché de conviction aux principes constitutionnels, je ne désire rien tant que la bonne intelligence entre les Chambres. Je vous remercie de me donner le droit d'y compter. Vous m'imposez une grande tâche : je m'efforcerai de m'en rendre digne, »

Il était tard; la journée n'avait pas été sans agitation au dedans et au dehors. Chacun rentra chez soi pour prendre un peu de repos. Je me retirai profondément triste et humilié; bien convaincu que c'en était fait de cette Chambre des pairs où j'avais passé la meilleure portion de ma vie, et dont la carrière n'avait pas été sans honneur; sachant, du reste, que nous ne serions plus qu'un instrumeûtum regni, associé au gouvernement, sans entrer en partage du pouvoir ; en état de lui rendre de bons services, mais hors d'état de lui résister ni de le défendre.

Le gouvernement parlementaire était faussé sans retour, dans l'un de ses trois ressorts.

.Je ne me hâtai point, ce jour-là, de prendre poste au Palais-Royal ; j'étais certain qu'il n'y manquerait pas de bienvenue, et, dans la résolution que j'avais prise avec moi-même, il ne me convenait pas

de faire l'empressé. Je voyais, en effet, à des signes certains, ce qui se préparait '. un ministère officiel derrière lequel serait placé, sous le titre de ministres sans portefeuille, une camarilla de gens importants. J'ai déjà dit que ce rôle hybride ne me convenait en rien, et que j'entendais m'en dépêtrer au plus tôt, et moins encore, à coup sûr, de faire partie du ministère de paille chargé d'essuyer les plâtres. Mais le tout était d'éviter l'un et l'autre, sans blesser le nouveau roi et mes collègues officieux dont je n'avais point à me plaindre.

Heureusement, le lendemain du jour dont je viens de vous raconter la veille, les adresses, les félicitations, les députations affluèrent à grands flots, et les auxiliaires n'eurent pas grand' chose à faire. Ce fut ce jour-là, néanmoins, si je ne me trompe, que, sur les ardentes sollicitations des bons patriotes, on rejeta définitivement le titre de Philippe V1I;V' celui de Louis-Philippe I" prévalut.

'XCe fut ce jour-là que le nouveau roi régla la disposition de sa fortune personnelle et la transmit à ses enfants, de telle sorte que le fisc n'y eût aucun droit, en quoi il avait toute raison. J'ai dans mon livre intitulé Vues sur le gouvernement de la France, soutenu et développé cette thèse, plus en-

rore s'il est possible, dans un intérêt social et politique que dans un intérêt privé et personnel.

Le soir à neuf heures, il reçut du dernier survivant de la branche des Condé, une lettre conçue en ces termes :

,, Saiat-Leu, 8 aoûtl830.

» J'aurais fait tous mes efforts, Monsieur, pour vous accompagner demain aux Chambres si j'en avais eu la possibilité. Mais l'état de ma santé m'empêche absolument de remplir mes intentions à cet égard.

» Agréez, Monsieur, avec votre amabilité accoutumée, tous mes regrets, comme l'assurance de l'amitié bien tendre et bien sincère que je vous ai vouée pour la vie.

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