L.-H. DE BOURBON
» p. -S. Je vous écris, Monsieur, comme au lieutenant général du royaume. Demain, je serai de cœur avec vous, et vous trouverez toujours en moi un sujet aussi fidèle que dévoué. »
C'était le grand jour.
Dès sept heures du matin, la foule se pressait à la porte du Palais-Bourbon. La garde nationale seule était appelée à faire le service. A deux heures, toutes les tribunes étaient remplies, à l'exception de celle du corps diplomatique, où se trouvaient quelques dames.
Le trône était disposé comme dans les séances d'ouverture ordinaire, mais on avait fait disparaître les fleurs de lys des rideaux, et quatre drapeaux tricolores flottaient des deux côtés du trône. Les regards des spectateurs se portaient sur les pairs et les députés à mesure qu'ils prenaient les places qui leur étaient assignées; aux pairs, les bancs des deux divisions de la droite; aux députés, ceux du centre et du côté gauche. Le nombre des premiers n'excédait pas quatre-vingt-dix; on n'y voyait aucun des exclus, ni de ceux qui n'avaient point adopté la déclaration. Les députés de la gauche, du centre gauche, et la plupart des députés du centre droit étaient présents; toute l'extrême droite était absente.
Madame la duchesse d'Orléans occupait l'une des tribunes, avec ses enfants et madame Adélaïde.
A deux heures et demie, le lieutenant général en-
tra dans la salle, précédé des grandes députalions des deux Chambres et accompagné de ses deux fils, M. le duc de Chartres et M. le duc de Nemours.
Le prince se plaça sur le pliant du milieu, ses deux fils à ses côtés.
Derrière le trône vide se rangèrent les maréchaux Mortier, Macdonald, Oadinot et Molitor, portant sur des coussins les insignes delà royauté, la couronne, le sceptre, le glaive et la main de justice.
Le prince, s'étant assis, invita les membres des deux Chambres à s'asseoir. L'invitation fut égale et collective.
S'adressant alors au président de la Chambre des députés, M. Pasquier donna lecture de l'acte d'adhésion, et le déposa également dans les mains du prince, qui, se levant alors, prononça les paroles suivantes :
( Messieurs les pairs et messieurs les députés ;
D J'ai lu avec une grand ealtention la déclaration de la Chambre des députés, et l'acte d'adhésion de la Chambre des pairs. J'en ai pesé, et médité les expressions.
» J'accepte, sans restriction ni réserve, les clauses et engagements que renferme cette déclaration, et
le titre de roi des Français qu'elle me confère ; je suis prêt à en jurer l'observation. »
A ces dernières paroles des cris de « Vive le roi ! » éclatent de toute part. Le prince se lève et se découvre; la salle et les tribunes sont debout d'un mouvement unanime. Il prononça alors, d'une voix ferme le serment suivant :
« En présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la Charte constitutionnelle, avec les modifications exprimées dans la déclaration, de ne gouverner que par les lois et selon les lois, de rendre -bonne et exacte justice à chacun selon son droit, et d'agir en toute chose dans la vue du bonheur, de l'intérêt et de la gloire du peuple français. »
Les maréchaux s'approchent du prince et lui présentent les insignes royaux, puis le prince signe les actes dont il a été donné lecture. Pendant ce temps l'assemblée s'abandonnait aux transports d'un inexprimable enthousiasme. Les cris de « Vive le roi ! vive la reine ! vive la famille royale ! » se succédaient sans interruption. Dans les tribunes, les hommes agitaient leur chapeau et les femmes leur mouchoir.
La signature donnée, le pliant du milieu fut enr levé. Le roi des Français s'assied sur le trône, dont'
la vacance vient de cesser, et adresse aux deux Chambres ces paroles :
« Messieurs les pairs et meèsieurs les députés,
» Je viens de consommer un grand acte. Je sens profondément toute l'étendue des devoirs qu'il m'impose; j'ai la conscience que je les remplirai. C'est avec pleine conviction que j'ai accepté le pacte d'alliance qui m'était proposé.
» J'aurais vivement désiré ne jamais occuper le
trône auquel le vœu national vient de m'appeler;
mais la France attaquée dans ses libertés voyait
l'ordre public en péril; la violation de la Charte
avait tout ébranlé. Il fallait rétablir l'action des
lois, et c'était aux Chambres qu'il appartenait d'y
pourvoir. Vous l'avez fait, messieurs; les sages
modifications que nous venons de faire à la Charte
garantissent la sécurité de l'avenir, et la France,
je l'espère, sera heureuse au dedans, respectée au
dehors, et la paix de l'Europe de plus en plus
affermie. »
Au moment où le roi va quitter la salle, les pairs et les députés se précipitent en foule sur son passage, et le roi est reconduit jusqu'à la porte du palais, où il remonte à cheval.
La journée du 9 s'était terminée par un dîner
splendide et par une réception à grand carillon, sur une échelle qui ne comportait guère de premier degré. Je m'étais retiré de bonne heure, pensant qu'après avoir, dans une matinée, concouru à faire un roi et à fonder une dynastie, c'était assez de besogne et de divertissement pour un jour.
Le lendemain, vers onze heures, en montant l'escalier du Palais-Royal, pour offrir mes hommages à notre majesté de la veille, j'étais un peu soucieux du compliment que je me proposais de lui adresser, en lui demandant mon congé, maintenant qu'il n'avait plus besoin de mes services, et ne manquerait pas, à coup sûr, de serviteurs. Il fallait que ce compliment fût tourné de telle sorte, qu'il ne blessât en rien, ni le prince dont je n'avais qu'à me louer, ni mes confrères au conseil intime, qui me semblaient s'y trouver fort bien et s'y établir pour tout de bon. Comment leur faire entendre, en tout bien tout honneur, que la direction des affaires derrière le rideau du trône, sans caractère public, sans responsabilité personnelle, en d'autres termes, et pour trancher le mot, que l'existence d'une caraarilla, ne me paraissait pas trop compatible avec ce gouvernement parlementaire, que nous poursuivions
au hasard d'une révolution, et qu'en tout cas, je ne m'y trouvais point à ma place.
Le nouveau roi vint à mon aide et me tira de peine, sans le savoir et même, comme on va le voir, à mon propre insu.
Il me prit à l'écart, et me parla de sa position, de ses embarras; sans me rien dire de son conseil intime, il parla de son conseil provisoire, et de l'obligation d'en venir à un état définitif.
— Le roi, lui répondis-je, en employant, pour la première fois et sur-le-champ la locution à la troisième personne, le roi a trop l'expérience des hommes et des affaires pour se flatter d'installer, au lendemain d'une révolution, un ministère sérieux, durable. Tout ce qu'on peut espérer du meilleur possible, c'est qu'il tienne, pour le moment, qu'il résiste avec sang-froid et fermeté aux coups de bélier de la réaction victorieuse, qu'il ne laisse trop entamer ni les données essentielles de la monarchie, ni les conditions vitales du pouvoir, et qu'il ménage au bon sens pubhc le temps de reprendre le haut du pavé. La révolution va survivre à la victoire ; l'état révolutionnaire durera plus que sa cause et son prétexte, et j'entends, par là, cet état où tous les esprits sont aux champs, où tout le monde croit
toute chose possible et tout de suite, où chacun a sa lubie, sa marotte, sa fantaisie à se passer, son inimitié à satisfaire. Tout ministère, quel qu'il soit; s'use vite dans cette mêlée, et se compromet bien, tôt à l'ingrat métier de dire non. Je ne vois donc pas pourquoi le roi se presserait de jouer, en règle, au gouvernement parlementaire, de faire maison nette de ses serviteurs actuels, et d'ouvrir lui-même une crise ministérielle aux prétentions des prétendants. Dans mon humble opinion, ce qu'il a de mieux à faire, c'est de confirmer définitivement ses commissaires provisoires, sauf toutefois à vérifier jusqu'à quel point chacun d'eux est de force à tenir le poste, et à répondre aux exigences du moment. »
Mon avis fut trouvé bon, et, dé fait, il n'était pas trop doctrinaire.
Le roi se prit alors à passer, en quelque sorte, la revue de ses commissaires provisoires.
Il fut reconnu qu'à la tête de deux des principaux départements, l'intérieur et les finances, se trouvaient placés deux hommes d'élite, M. Guizot et M. Louis, bien informés en toute chose, bien armés de griffes et de dents, incapables de se laisser entraîner par le flot du jour, effrayer par des menaces ou étourdir par des criailleries.
En pouvait-on dire autant du général Gérard préposé au département de la guerre? Le général Gérard avait, dans l'armée, une grande et juste réputation. C'était un patriote sincère, mais il était homme d'ordre et de discipline, on ne devait pas craindre que, sous sa main, le dangereux exemple de régiments passant à l'émeute devînt contagieux. Pouvait-on, toutefois, répondre que, sous d'autres rapports,, il résistât toujours aux attraits de la popularité?
Je n'aurais osé l'affirmer.
M. Tupinier, commissaire au département de la marine, n'était qu'un premier commis ; il le fallait nécessairement remplacer, mais heureusement le général Sébasliani s'offrait. Il désirait entrer au conseil; il avait, je ne sais trop pourquoi, jeté son dévolu sur ce ministère. C'était, en tout cas, une excellente acquisition : le général Sébastiani avait l'esprit droit, ferme et fin; sa modération était à toute épreuve, et sa clairvoyance remarquable. Nul n'excellait plus que lui à démêler le résultat définitif d'une affaire compliquée.
« N'écoutez pas beaucoup ses raisonnements, me disait un jour un fort bon juge, qui le connaissait bien, peut-être qu'ils ne valent pas grand'chose.
mais tenez ferme à la conclusion, d'ordinaire elle est d'or. »
Venait maintenant le département des affaires étrangères. Le maréchal Jourdan ne pouvait nine voulait y rester. Il demandait le gouvernement des Invalides, qui convenait à son âge, à ses services, à sa haute et juste réputation.
M. Mole mourait d'envie de le remplacer. Il s'en était ouvert à moi et ne l'avait pas laissé ignorer à celui dont la chose dépendait. J'y aidai de grand cœur. M. Mole était très propre au poste qu'il souhaitait. Son rang dans le monde, ses antécédents, safortune, sa position dans le parti libéral l'y désignaient comme à l'envi. Il y avait, d'ailleurs, un titre tout récent et considérable. Lié avec les principaux chefs des légations étrangères, il n'avait pas cessé de les fréquenter, durant nos derniers jours critiques, et n'avait pas peu contribué à les maintenir dans une prudente expectative, à réprimer les velléités d'esclandre des envoyés de second ordre, et à les engager, eux et leurs maîtres, en bonne voie.
Restaient deux ministères : l'un grand et principal, celui de la justice; l'autre, qui passait pour tout petit, ayant été plusieurs fois éparpillé entre d'autres mi-
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nistères, celui des cultes et de l'instruction publique. M. Dupont (de l'Eure) était commissaire au département de la justice.
"^C'était un personnage de conséquence, auquel on ne pouvait ni se confier sans réserve, ni touche, sans précaution. Il était depuis plus d'un quart de siècle, pour le parti libéral, une sorte d'idole ou de fétiche. Sa probité, son désintéressement, sa persistance dans les mêmes principes, à travers toutes les vicissitudes de la politique, depuis le conseil des Cinq-Cents sous le Directoire jusqu'au ministère Polignac sous la Restauration, en faisaient un homme hors de pair et hors de page. Mais, outre que son esprit avait toujours été court, étroit et un peu vulgaire, il avait vieilli; il vivait au milieu d'un nuage d'encens que toutes les oppositions successives lui avaient, à leur tour, brûlé sous le nez, et tout à la disposition de la gent tapageuse et criarde des avocats et des légistes; dont chaque clique mettait, à son tour, la main sur lui. Rien ne pouvait donc être plus fâcheux, surtout en temps de révolution, que de voir le ministère qui devait être la pierre de résistance, la maîtresse ancre du navire, tomber dans des mains séniles et débiles et livré à tout venant.
— Si M. Dupont demeure quelques mois où il est, dis-je à mon interlocuteur, attendez vous à voir ce personnel de la magistrature, qu'on n'a sauvé qu'à grand'peine dans la revision de la Charte, empoisonné de. choix détestables, vu le nombre et la diversité des vacances: plus de vigoureuses traditions, plus de temps d'arrêt dans les tribunaux ; attendez-vous, en outre, à voir le conseil des ministres percé à jour, et tout ce qui s'y dira ou fera courir les rues et les estaminets de la bazoche.
— Que faire dotfc?
— S'en défaire, répondis-je, et le pluB tôt possible ; mais pour cela, il faut guetter le moment. Notre homme a cela de bon, qu'il met son point d'honneur à faire fi du pouvoir et des avantages qui en dépendent, à se poser en Cincinnatus et en Curius; il vous offrira Sa démission trois ou quatre fois par semaine; le tout est de bien choisir l'occasion, et de lui trouver un bon successeur.
— J'y penserai.
Nous bazardâmes quelques noms, mais sans nous arrêter à tel ou tél. Rien ne pressait d'ailleurs; le roi avait du temps devant lui pour s'enquérir et voir venir. Cela même était indispensable en tout
cas. Je me bornai à recommander de choisir plutôt dans la Chambre des pairs qu'ailleurs; c'était là que se trouvaient les hommes considérables et les magistrats éprouvés dans nos luttes de quinze années.
Mais là n'était point la difficulté la plus sérieuse et la plus pressante.
Le département des cultes et de l'instruction publique était tombé, par contre-coup, aux mains de M. Bignon, en échange de celui des affaires étrangères qu'il s'était adjugé, tout d'abord, en sa qualité d'agent diplomatique sous le premier empire, et d'historien de la politique impériale. Tout le monde ayant compris, que, à ce double titre, il serait la bête noire des cours et des légations étrangères, M. Dupont (de l'Eure) lui-même s'était prêté à négocier cet échange; mais, à vrai dire, le personnageV était bien plus dangereux encore, et bien plus immédiatement dangereux dans son nouveau poste.
Il ne fallait pas, en effet, se faire illusion. --> Le clergé, le clergé catholique tout entier, et comme un seul homme, allait devenir l'adversaire, 'adversaire ardent, rancunier, intraitable du nou- Tcau gouvernement. Son influence sous la Restauration avait été pour plus de moitié dans la chute
de Charles X. Il se regardait comme détrôné avec ce pauvre prince. Il fallait s'attendre à tout de sa part, il s'entend à tout ce que peut se permettre un clergé en fait d'opposition patente ou latente, et, en même temps, il fallait le protéger contre la réaction prête à se jeter sur lui avec furie. Déjà commençait la chasse aux robes noires et aux chapeaux clabots, aux jésuites, aux capucins, aux frères de la doctrine chrétienne et jusqu'aux pauvres sœurs de charité; les processions étaient poursuivies à coups de pierres, les croix de mission culbutées et traînées dans la boue; il ne faisait pas trop bon à un évêque de sortir de sa cathédrale et à un curé de son presbytère.
Un tel état des choses et des esprits devra nécessairement placer tout ministre des cultes dans une position délicate et doublement périlleuse ; il lui faudra tenir ferme entre deux feux, porter respect au clergé et le tenir en respect, ne lui donner, ne lui laisser donner aucun sujet de plainte légitime, et se garder surtout d'engager avec lui aucun débat qui touche de près ou de loin à la controverse, sous peine, dans un temps comme le nôtre, de s'enferrer dans quelques-unes de ces querelles théologiques où l'on ne tarde pas à avoir contre
soi toutes les bonnes âmes, pour soi tous les vauriens, et qui ne finissent jamais que mal et de guerre lasse.
— Vous avez bien raison, me dit vivement le roi en m'interrompant; il ne faut jamais mettre le\ doigt dans les affaires de l'Église ; car on ne l'en retire pas, il y reste.
Je note l'expression qui me parut aussi originale que la pensée était juste.
— Confier une telle tâche à M. Bignon, repris-je, 08 serait folie. Je le connais de longue date, ayant servi sous ses ordres. Il n'en comprendrait même pas la nature et l'importance. Au lieu d'arrêter ou de prévenir la réaction, il y donnerait en plein. Mais par qui le remplacer ? Si M, Guizot n'était pas protestant, on pourrait réunir le culte à l'intérieur, cela s'est fait; mais le clergé y verrait une déclaration de guerre; il serait impossible de lui faire entendre raison. Si M. Dupont était remplacé et bien remplacé, on pourrait réunir les cultes à la justice; cela s'est fait aussi plus d'une fois, et par de bonnes raisons. Mais quand le sera-t-il? C'est aujourd'hui même qu'il faut arrêter le désordre et en prévenir les conséquences. Et le pire, c*est que le ministère de l'instruction publique se
trouve enchevêtré dans celui des cultes. M. Corbière a livré l'Université pieds et poings liés au clergé. M. de Vatimesnil n'a eu ni le temps ni le pouvoir d'y porter remède. 11 faudra remettre au plus tôt l'Université sur un pied d'indépendance, et se garder en même temps contre l'extrémité con-* traire, contre la tendance ultra-libérale de sacrifier les lettres aux sciences, et de laisser tomber dans le décri les études classiques ; là aussi, il y aura un double combat à rendre.
Notre entretien finit là pour le moment; mais le roi, interrompu par les affaires courantes, revint bientôt à la charge. Je vis qu'il était fort embarrassé de trouver un successeur à M. Bignon, et je lus sur son visage qu'il avait bien envie de meV^ mettre le double fardeau sur les épaules, mais qu'il craignait que l'offre d'une position si chétive en apparence, et si peu attrayante en réalité, ne me parût trop au-dessous des prétentions qu'à tort ou à raison je pouvais former.
Je pouvais, en effet, prétendre à mieux, les circonstances données; mais il avait tort, car ce fut précisément le motif qui agit sur mon esprit.
J'étais parfaitement décidé à ne pas rester ministre sans portefeuille, c'est-à-dire sans caractère
public et sans responsabilité personnelle. Je n'avais aucune vocation pour la carrière d'ambition ; je me croyais peu propre au maniement des hommes, et, en cela, je ne me trompais pas; mais j'éprouvais quelque regret à me séparer du roi des le lendemain de son avènement, et de mes confrères en révolution dès le premier jour. Je craignais que cette démarche ne fût mal interprétée. Il me parut, au contraire, qu'en acceptant un poste qui n'avait été que le pis aller de M. Bignon, personne ne se méprendrait sur mes motifs; qu'on n'y verrait que ce qui était effectivement : l'envie de rendre service dans un moment difficile, et, comme le nouveau ministère ne pouvait guère durer que quelques semaines tout au plus, j'acquérais, après avoir payé de ma personne, le droit de recouvrer désormais ma pleine liberté.
Le roi lisait sur mon visage comme je lisais sur le sien; nous fûmes donc promptement d'accord; ^j'y mis néanmoins une condition, c'est qu'au double ministère des cultes et de l'instruction publique serait annexée la présidence du conseil d'État. Je déclarai nettement que je ne pouvais m'en passer dans les difficultés que je prévoyais; je savais, d'ailleurs, que M. Dupont se proposait
de le supprimer et de renvoyer aux tribunaux le contentieux de l'administration, proposition funeste dans laquelle il aurait pour lui les gens de loi et le roi lui-même, qui gardait rancune au conseil d'État pour quelques procès qu'il y avait perdus. Ne fût-ce que pour lui épargner cette énorme faute, je faisais bien d'insister.
Tout fut réglé dans la soirée.
Le lendemain, le ministère fut annoncé au Moniteur, en sept ordonnances distinctes.
Une huitième nommait ministres sans portefeuille :
M. Laffilte, M. Casimir Perier, M. Dupin, M.Bignon, en leur accordant entrée au conseil des ministres.
Point de président. Je m'étais expliqué sur ce point.
M. de la Fayette fut confirmé dans le poste de commandant général de la garde nationale, impru-V denceàpeu près inévitable, mais qui fut payée cher.
Le même jour, on apprit que le roi Charles X, arrivé la veille à Argentan, s'était enfin décidé à prendre la direction de Cherbourg. Il ne restait plus près de lui que les officiers de son service personnel, militaire et civil.
Le port, lorsqu'il y arriva, était plein do bâtiments pavoises aux trois couleurs, entre lesquels on distinguait deux bâtiments américains, le Great Britain et le Charles Carrol, prêtés pour transporter la famille royale en Angleterre. Ces bâtiments} appartenaient à M. Patterson, beau-père de Jérôme Bonaparte.
Quant à nous, nous pouvions regarder la première phase de notre installation comme accomplie. Notre frêle embarcation était à flot; mais il s'en fallait qu'elle eût doublé le cap des tempêtes.