Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie
De 1827 à 1830, tous leurs efforts ont eu pour but de tempérer et de régler la réaction en sens inverse. On sait combien et pourquoi ils ont été vains.
Je me bornerai, selon mon usage, à rappeler la part qu'il m'a été donné de prendre à ces alternatives, dont l'issue fatale ou favorable (je ne décide point) portera dans l'histoire, le nom de révolution de Juillet.
La session de 1818 s'ouvrit par un petit succès pour le parti doctrinaire, suivi bientôt d'un petit échec. Sur les cinq candidats à la présidence, présentés au roi par la Chambre des députés, quatre appartenaient à ce parti presque imperceptible, M. de Serre, M. Royer-Gollard, M. Camille Jordan, et M. Beugnot.
M. de Serre fut choisi.
Il entreprit 4'inaugurer sa présidence par la réforme, ou plutôt par la refonte du règlement de la Chambre, en prenant pour thème le règlement de la Chambre des communes. C'était imiter ce qu'avait fait avec succès M. Dumont à Genève ; je l'avais expHqué à mes nouveaux amis. M. de Serre fut moins heureux que M. Dumont. Il trouva dans
l'esprit de routine, à nous légué par nos premières assemblées, un obstacle insurmontable. Sa propo- . sition, attaquée de toutes parts, fut écartée le ' 20 février'. Je l'ai bien souvent regretté depuis, et je demeure convaincu que les principales disposition de ce règlement, s'il eût été adopté, auraient exercé sur la marche des discussions, et, par cela même, sur la direction générale des affaires, une grande et salutaire influence. Chose singulière que M. de Serre, ancien émigré, officier de l'armée de Condé, avocat de province, magistrat uniquement versé dans les habitudes de palais, eût mieux compris, d'instinct et comme par divination, les conditions essentielles du gouvernement parlementaire que les plus éclairés de ses collègues.
Les trois grands projets de loi qui défrayèrent, si l'on peut ainsi parler, la session, lui furent présentés dès son début :
Le projet de loi sur la presse, le 17 novembre;
Le projet de loi sur le nouveau Concordat, le 22 du même mois;
Le projet de loi sur le recrutement, le 29,
Ce fut dans la discussion sur la presse que le parti doctrinaire planta son drapeau. Presque tout cetélat-major sans soldats figurait au conseil d'Etat.
Lors de la délibération préparatoire, au sein de ce conseil, tous avaient proposé de déférer au jury la connaissance des délits de presse. Vaincus sur ce premier terrain, ils en appelèrent à la Chambre des députés, et reproduisirent leur proposition sous forme d'amendement. C'était faire acte, sinon d'opposition, au moins d'indépendance. J'étais du complot.
La discussion fut brillante et hardie. M. Royer- Collard alla jusqu'à soutenir que le jury était la seule juridiction légitime, en matière de presse, attendu, disait-il, que les délits de cette nature ne sont appréciables qu'en équité.
C'était compromettre la cause en dépassant la mesure. J'eus, à ce sujet, plus d'une prise avec lui.
M. Pasquier, alors garde des sceaux, s'élant aventuré témérairement sur un terrain qu'il ne connaissait pas trop, je veux parler de la célèbre discussion qui eut lieu, en 1791, dans la Chambre des communes, sur la nature et les limites de la juridiction du jury en matière de presse, et ses méprises ayant été nombreuses, notre canapé tint conseil. En ma qualité d'écolier tout frais émoulu de ses classes, je préparai pour Camille Jordan les éléments d'une réplique qui fut fort applaudie.
Ce fut un véritable succès dont j'eus ma petite part. /
Ce projet de loi sur la presse, très mal fagoté' de tous points, et fort maltraité dans la discussion, sortit blessé à mort de la Chambre des députés, bien que l'amendement sur le jury eût été rejeté. ^ La Chambre des pairs l'acheva; mais, avant de mourir, il avait fait un petit. Son dernier article prorogeait d'un an la censure sur les journaux et les écrits périodiques. Durant le fort du combat, il en fut détaché et devint fort irrégulièrement un projet de loi à part. Admis, sous cetle forme, par mes nouveaux amis, il fut combattu par les anciens, et moi-même je l'attaquai à la Chambre des pairs avec beaucoup de vivacité. J'avais tort assurément. La liberté des journaux était impossible en présence de cinq cent mille étrangers; mais, si l'attaque ne réussit pas, elle me réussit, et mon incartade fut écoutée avec faveur.
Le projet de loi sur le Concordat ne vint point , à discussion. Après de vifs et longs démêlés, le [ ministre et la commission ne pai^inrent point à ! s'enlendre, et bientôt après le Concordat lui-même fut abandonné. C'était l'enfant chéri de M. de Blacas, alors exilé à l'ambassade de Rome; c'était une
œuvre de pure contre-révolution ; le parti y tenait plus que le roi, et le roi plus que ses ministres. J'aurai, plus tard, occasion de revenir sur ce sujet à propos d'une négociation dont je fus chargé, en 1833, par délibération expresse de la Chambre des députés et dont j'aurai à raconter le singulier dénouement.
Ce qu'avait été pour la session de 1817, la loi des élections, la loi du recrutement le fut pour la session de 1818, je veux dire un champ de bataille entre le ministère et l'opposition royaliste. Elle fut aussi, comme la loi sur la presse, un champ d'escarmouche entre le ministère et le parti doctrinaire.
L'idée fondamentale de cette loi, telle que l'avait conçue le maréchal Saint-Cyr, était empruntée aux travaux de mon grand-père, déposés au ministère de la guerre et dont je possède la copie. Le maréchal Saint-Cyr lui-même s'est empressé de le déclarer, à plusieurs reprises, dans le cours de la " discussion et de se prévaloir de l'autorité d'un nom justement honoré. Cette idée, c'était de par- • tager l'armée française en autant de corps d'armée qu'il existait en France de circonscriptions distinctes, chaque circonscription demeurant chargée
d'entretenir au complet le corps d'armée qui portait son nom, et chaque corps étant lui-même une armée au petit pied composée de régiments de toutes armes avec artillerie, génie, train, etc.
Ce système fut très vivement attaqué et très solidement défendu. Il ne m'appartient point de l'apprécier en militaire ; politiquement, je lui trouve de grands avantages que je me suis efforcé d'expliquer ailleurs.
Mais là n'était point, toutefois, le terrain du combat. Il était dans le titre des vétérans, lequel avait pour but de remettre sur pied l'armée de la Loire, récemment licenciée; il était dans l'avancement par ancienneté, lequel, bon ou mauvais en soi, avait pour but de soustraire l'armée à l'influence de la cour, et à l'invasion rétrospective de l'émigration.
Sur ces deux points, la lutte fut violente, injurieuse, interminable. L'opposition royaliste épuisa tout son arsenal d'invectives et de récriminations. Le ministère, soutenu par le parti doctrinaire, répondit avec vigueur et autorité. La loi ellemême avait été préparée sous les yeux du maréchal, par une commission que présidait M. de Baranle. L'exposé des motifs avait été rédigé par
M. Guizot, et le discours par lequel le maréchal termina la discussion était tout entier de la même main.
Le succès en fut immense.
Mais, tout en soutenant le ministère dans toutes les parties essentielles de la loi, le parti doctrinaire l'attaqua vivement, sur un point particulier. Il insistait pour que le contingent levé, chaque année, devint chaque année l'objet d'une loi. Le ministère s'y refusait, je ne sais trop, en vérité, pourquoi. En définitive, le conflit aboutit à un compromis. Il fut réglé que la loi permanente déterminerait en principe le contingent annuel, et qu'une loi particulière fixerait, chaque année, le nombre d'hommes qui serait prélevé sur ce contingent, et la répartition par département.
Rien n'était plus raisonnable.
La discussion, dans la Chambre des pairs, fut aussi longue, sans être aussi violente que celle de la Chambre des députés. J'étais inscrit en faveur de la loi; mais mon tour n'arriva pas.
Les travaux des Chambres étaient mon point de contact habituel avec le parti doctrinaire, et mon unique point de contact avec le gouvernement proprement dit. Je n'étais pas considéré par lui
comme un adversaire, sans être compté, toutefois, comme l'un des siens. A la cour, et dans la haute , société, je passais pour un jacobin, sans que ma' mauvaise réputation rejaillît entièrement sur ma femme et sur ma maison. Au contraire, rexcellente réputation de ma femme rejaillissait sur moi, et l'amabilité de son frère servait d'excuse à ma sauvagerie. Ils fréquentaient ensemble le grand monde, et l'attiraient, en partie, chez moi. L'extrême beauté de ma femme, la supériorité de son esprit, la vivacité et l'agrément de sa conversation, exerçaient sur tout ce qui l'approchait un charme irrésistible.
La société que je recevais dans ma maison, et dont M. Guizot a indiqué les traits principaux, la physionomie générale, dans le second volume de ses Mémoires^ était formée d'éléments très divers.
Au premier rang figuraient les principaux débris delà société de madame de Staël, lesquels se divisaient déjà en deux camps opposés, d'une part, MM. de la Fayette, Benjamin Constant, etc. de l'autre, MM. Mathieu de Montmorency, de Montlosier, de Custine et autres.
Venaient ensuite les principaux membres de l'opinion libérale dans les deux Chambres, qui se
réunissaient périodiquement chez M. Laffitte, et les principaux membres de cette opinion intermédiaire que l'on commençait à nommer le centre gauche, et qui se réunissait périodiquemmenl chez M. Ternaux.
Venaient enfin, en dehors de la politique, les jeunes gens dont mon beau-frère était l'ami, et les jeunes femmes avec lesquelles ma femme était liée. Madame de Castellane, madame Anisson, madame de Sainte-Aulaire. J'avais connu madame de Sainte- Aulaire, avant son mariage, et rencontré, dans le monde M. de Sainte-Aulaire, des ma première jeuensse. Depuis la Restauration, ma liaison avec l'un et l'autre était devenue de plus en plus intime. C'était dans leur maison comme dans la mienne que le parti doctrinaire tenait le dé.
Il se divisait déjà lui-même, tout petit qu'il était, en chefs et adeptes, et tout récent qu'il fut, en jeunes et vieux doptrinaires.
Les sages du parti étaient, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, M. Royer-CoUard, M. de Serre, M. Camille Jordan, et M. Beugnot, auprès duquel M. Guizot prenait déjà place quoique beaucoup plus jeune. M, Royer-Collard avait pour lui l'autorité; M. de Serre l'éloquence; M. Guizot l'activilé
d'esprit sur toutes choses, la hauteur des vues, et la diversité des connaissances; Camille Jordan était le plus aimable et le plus attachant. Son âme était candide et élevée, sa disposition affectueuse et modeste, sa mémoire riche en souvenirs, si l'on peut ainsi parler sans tautologie; il avait une tendresse d'àme pénétrante et qui s'alliait avec une verve de sarcasme, tout à la fois ingénue et piquante; on l'appelait le mouton enragé.
Les jeunes doctrinaires qui se sont depuis fait tous un certain nom dans les lettres ou la politique, se groupaient alors derrière M. Charles de Rémusal, le princeps juventutis de l'époque, l'es-lf prit le plus richement doué par la nature que j'aie jamais connu, et derrière M. Germain, le beaufrère de M. de Barante, homme de cœur et de raison, qui promettait beaucoup, et qui nous a été trop tôt enlevé.
Les plaisanteries, ainsi que je l'ai dit plus haut, les quolibets pleuvaient sur le parti doctrinaire; royalistes et libéraux, petits journaux et gros pamphlets s'en donnaient à cœur joie. Pour y couper court, M. de Rémusat imagina de s'emparer de ces plaisanteries, et de les pousser à outrance, afin de mettre les rieurs de notre côté, en nous exécutant
de bonne grâce. Il composa, et chanta, de salon en salon, une chanson parfaitement drôle, que tout le monde se prit à répéter en riant, et qui, je J'espère, ne sera point perdue, bien qu'elle n'ait été imprimée nulle part.
Je n'en ai retenu que ce peu de vers qui peuvent en donner quelque idée.
Aujourd'hui tout le monde pense.
En y pensant, je me suis dit :
D'un parti chacun est en France;
Il m'en faut un granl ou petit;
Or, il en est un fort paisible,
Qci daigne m'ouvrir sa maison:
C'est un parti très peu visible,
Et presque un être de raison. ;
Avant-hier, quelqu'un m'y présente. Le parti s'était attroupé; Toute la faction pensante, Se tenait sur un canapé.
« Nos Majestés sont décidées, Dit le doyen, je vous admets; Sous la garde de nos idées.
Venez placer vos intérêts; Mais, en suivant notre bannière, Souvenez-vous de parler haut; Répandez partout la lumière.
Sans être plus clair qu'il ne faut.
» Faites de la métaphysique; Tous les matins exactement;
Abstenez-vous de la pratique Toute l'année étroitement:
Doutez fort de la théorie, Afin de vivre longuement; De notre abstraite confrérie, C'est le triple commandement.
» Notre parti, qui croît à l'ombre, A besoin d'un public discret; Vous jouerez le rôle du nombre; Placez-vous sur ce tabouret.
i> — Monsieur, quand donc espérez-vous.
Que notre règne nous arrive? ' -
— Monsieur, l'avenir est à nous.
— Mais il n'y paraît pas encore.
— N'importe, le temps n'est pas mûr; Mais il viendra. — Quand? — Je l'ignore, Et voilà pourquoi j'en suis sûr.
Cet agréable badinage réconcilia le public avec les prétentions qu'on nous attribuait fort gratuitement, et nous permit de continuer, à petit bruit, . les conciliabules hebdomadaires où nous discutions les questions à l'ordre du jour.
De tous les membres du ministère les deux seuls qui vinssent chez moi étaient M. Mole, que je connaissais de longue date, et M. Decazes, qui avait épousé la fille aînée de M. de Sainte-Aulaire, issue d'un premier mariage.
M. Mole, je l'ai déjà dit, était fort aimable, et
malgré la vivacité de nos opinions, malgré la réserve que lui imposaient son caractère et sa position, il paraissait se plaire dans notre société.
Les visites de M. Decazes étaient plus rares. Nous ne le voyions même guère que chez sa bellemère. Il se plaisait moins que M. Mole à la conversation littéraire qui partageait vivement nos préoccupations du moment. C'est à cette époque, si je ne me trompe, et ce fut dans le salon même de madame de Sainte-Aulaire, que M. de Lamartine fit sa première apparition à Paris. Il me semble encore entendre la lecture de ses premières Méditations; il me semble être encore témoin des premiers éblouissements qu'elles produisirent. C'est également à cette époque que parut, non sans exciter d'un côté une grande indignation, et de l'autre une admiration non moins grande, le premier volume de VEssai sur l'indifférence en matière de religion. Il va sans dire que j'étais au nombre des indignés. D'autres écrits dignes de fixer l'attention publique signalèrent en môme temps le réveil de l'esprit littéraire sous les auspices de la vie politique : les leçons de philosophie de M. de Laromiguière, cet aimable métaphysicien dont j'ai parlé plus d'une fois; les recherches philosophiques de
M. de Donald, l'essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, par M. Lemontey; les Mémoires de madame d'Épinay. Dieu sait à quels interminables discussions ces ouvrages donnaient lieu dans notre salon, et quelle vivacité de réparties ces discussions excitaient entre tant de personnes de tant d'esprit.
Nous y payâmes notre tribut, mon beau-frère et moi, en publiant les Considérations sur la Révolution française, dernier ouvrage de madame de Staël, auquel elle travailla jusqu'au jour où sa main défaillante laissa échapper sa plume, ouvrage terminé sans être achevé, et qu'elle nous avait expressément chargés de revoir.
Cela était indispensable.
"^ Madame de Staël composait un livre pour ainsi dire au courant de la plume. Son écritoire fort modeste et que je conserve pieusement était placé sur ses genoux; elle écrivait presque sans ratures, sur des cahiers sans marges, et, quand le livre était fini, elle faisait copier toute la série des cahiers, en les chargeant d'additions etde variantes; à cette première copie succédait une seconde; puis souvent une troisième qui subissait le même système de correction et ce n'était d'ordinaire que sur
celle Iroisîème copie que commençait Timpression, sauf à retravailler encore le texte sur les épreuves.
Le manuscrit des Considérations sur la Révolution française n'en était qu'à la seconde copie, que je conserve dans la bibliothèque de Broglie. Il avait d'autant plus besoin d'être sévèrement revu que son auteur y attachait plus de prix. C'était, au vrai, dans sa pensée, la vie politique de M. Necker, faisant contre-partie à sa vie privée; c'était un dernier monument de piété filiale, dont les dernières parties ne devaient être, dans l'origine, que le commentaire vivant et le développement historique des principes posés et des événements exposés dans la première.
Gomme il est aisé d'en juger, l'ouvrage en avançant avait grandement dépassé la pensée primitive; il avait acquis, peu à peu, infiniment plus d'étendue et de portée; il fit grand bruit; le parti royaliste s'en montra fort irrité ; le côté extrême du parti libéral médiocrement content; tout le reste du public le regarda comme la vérité même et en fit son bréviaire.
Nous fîmes, en commun, mon beau-frère et ff-M, le travail de révision ; mais, plus libre de son terjps, la principale partie du fardeau tomba sur lui.
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Au milieu de ces occupations et préoccupations diverses, l'hiver s'écoula rapidement. La session ayant fini de bonne heure, de bonne heure aussi nous partîmes pour la Suisse, et nous nous fixâmes à Coppet pour y passer la belle saison. Ce fut au mois de mai qu'y naquit ma seconde fille. Nous y retrouvâmes la société dont j'ai présenté le tableau, mais enrichie d'un personnage qui figurait à peine dans ce premier tableau, et qui commençait à attirer sur lui les regards.
M. Rossi (Pelegrino), né à Massa-Carrara, dans les États du duc de Modène, élevé à Bologne, entré très jeune au barreau de celte ville, où siégeait une cour impériale très éclairée, sous la domination, bénigne à tout prendre, du vice-roi d'Italie, M. Rossi, dis-je, avait donné, dès ses premières études, les preuves multipliées d'une très haute et très rare intelligence. Il m'a conté à cet égard une petite anecdote, qui se rapportait, j'ai lieu de le croire, à lui-même, bien que, par modestie, il l'attribuât à un anonyme.
L'empereur Napoléon, passant à Bologne et visitant l'Université, s'amusait à interroger les écoliers sur divers sujets et, en particulier, sur les sciences mathématiques et physiques. Le corps des