‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de BroglieChapitre 2 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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professeurs lui présenta un jeune homme doué, disaient-ils, des facultés les plus rares cl les plus précoces. L'empereur le mit sur la sellette, le pressa de questions et fut charmé de ses réponses. Toutefois, durant le cours d'une démonstration épineuse et compliquée, un chiffre échappa au jeune adepte; l'empereur, après l'avoir laissé continuer quelques instants, le voyant dans l'embarras, lui tira doucement l'oreille, et, lui indiquant du bout du doigt l'omission, lui suggéra un expédient pour y parer. Il n'était pas toujours de si belle humeur.

Parvenu au premier rang parmi les avocats de Bologne, et devenu du même coup le chef du parti libéral dans cette ville, la plus libérale de l'Italie, le jeune Rossi ne put éviter, lors de la sotte expédition de Murât, en 1815, de seconder cette entreprise dont l'issue ne se fit pas attendre. Sans devenir, après la facile victoire des Autrichiens, l'objet d'une persécution directe, il fut obligé de s'éloigner. Après avoir erré en Italie, sans trouver sécurité nulle part, il vint, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, chercher en Suisse un asile qu'il obtint de la généreuse protection de Genève, qui non seulement le défendit contre les tracasseries étrangères mais ne tarda pas à l'adopter.

Bien en prit, à celte république, si petite en territoire et en population, et qui a tenu, pendant plusieurs siècles, une si grande place en Europe. Ce fut pour elle une illustration de plus, et les services qu'il lui a rendus, soit comme professeur, soit comme membre du Conseil représentatif, soit comme député à la Diète fédérale, ne seront point oubliés, tant qu'il restera dans Genève des cœurs honnêtes, des esprits éclairés, et le regret de ses meilleurs jours.

Au moment où nous revînmes à Coppet, M. Rossi était déjà, je crois, citoyen de Genève, et professait avec éclat le droit romain, dans l'établissement consacré à l'enseignement supérieur qui, sous le nom d'il itrftioiVe, correspond à ce que nous nommons en France, les facultés. En enseignant, il étudiait. Frappé de la singulière analogie qui se rencontre entre la procédure civile et criminelle de l'Angleterre et celle de Rome, au temps de la république; il dirigea de ce côté ses recherches avec l'activité et la sagacité qui le distinguaient, sous l'apparence d'une indolence italienne. Je me liai intimement avec lui ; il m'apprit beaucoup de choses que j'ignorais, et je ne lui fus pas tout à fait inutile.

Au nombre des personnages de distinction que je rencontrai cette année, pendant mon séjour en Suisse, je dois placer le roi actuel de Wurtemberg, prince éclairé, libéral, d'un abord facile, d'une conversation un peu brusque,, mais spirituelle et animée. 11 ne m'était pas inconnu; je l'avais vu à Coppet en 1 816, du vivant de madame de Staël, peu de mois avant son avènement, et comme prince royal. Je le retrouvai, en 1818, à Rolle, chez le vieux duc de Noailles, retiré en Suisse, sous l'aile et dans la maison du docteur Butini, son médecin.

Le duc de Noailles était un vieillard doux et aimable, un reste de grand seigneur philosophe que la Révolution, en l'exilant et le dépouillant, n'avait pas entièrement détaché de ses inclinations libérales. A quatre-vingts ans et plus, c'était un royaliste sans préjugés de cour ni de caste, un libre penseur en toute chose, mais dont la bonne humeur apparente était, néanmoins, un peu troublée, en secret, par l'approche de la grande épreuve ; il lui échappait, à ce sujet, des pensées et des questions qui trahissaient un peu l'état de son âme.

Chose singulière; je fis, à la même époque, la même remarque à l'égard de deux autres octogénaires, d'origine bien différente, mais placés par

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les circonstances de leur caractère et de leur vie dans une situation d'esprit analogue.

M. de Bonstetten, bien connu dans le monde littéraire, Tarai de Ilaller, pour qui l'cpithète de grand a eu peut-être quelque chose d'excessif, l'ami de l'illustre historien Jean de MûUer, habitait, comme le duc de Noailles, la maison du docteur Butini, auquel il confiait comme lui le soin de ses dernières années.

Aristocrate bernois, tout à fait exempt des préjugés étroits et hautains de sa famille, de sa caste, de son pays, libéral après comme avant la Révolution, après comme avant la restauration francohelvétique, philosophe du xviii* siècle, éclairé et tempéré par l'élude assidue de Leibniz, métaphysicien dont les écrits, trop tôt et trop oubliés, renferment beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux, M. de Bonstetten, retiré à Genève pour éviter la réaction bernoise, dans laquelle sa famille s'était jetée tête baissée, était considéré par les siens comme un vieil enfant et un radoteur d'impiété > et de révolution. Cela était, à coup sûr, très inique et très odieux; mais il y avait quelque chose de vrai à le considérer comme un enfant. Sous le poids des infirmités de la vieillesse, il avait la gaieté spon-

tanée, continue, ingénue de l'enfance, la gaieté sans cause et sans but; à travers les préoccupations du présent et les souvenirs du passé, il avait la frivolité et l'étourderie du jeune âge; il jouait, en quel- . que sorte, avec la vie, comme un écolier échappé » des bancs du collège, et pourtant, sur ce front chargé de rides, dans ces yeux presque éteints, à travers le délabrement de ces traits flétris, on voyait traverser, par éclairs, les idées élevées du philosophe, les pressentiments sérieux du protestant, — un peu latitudinaire à la vérité, — sans que rien parût le satisfaire assez pour s'y arrêter.

Tout autre était l'ami de Diderot, le contemporain et le concitoyen de Lavater, M. Meister, habitué des salons de Paris au temps de M. Necker, disciple assidu des philosophes qui les fréquentaient. Retiré à Zurich, son pays natal, depuis le jour où la Révolution les avait fermés, il y cultivait les lettres avec l'ardeur et la persévérance d'un homme au début de sa carrière. Lorsque je l'ai visité, et ce ne fut qu'une seule fois, il venait de relire, d'un bout à l'autre, avant de dire adieu au monde, ses classiques grecs et latins. Ses principes philosophiques tenaient bon, mais son neveu et son héritier, M. Hess, l'un de mes bons amis, gagnait du

terrain contre eux, petit à petit. Il y avait loin, cependant, de Diderot à Zwingle,dont M. Hess écrivait alors pieusement la vie. Je ne sais jusqu'à quel point, en définitive, le rapprochement s'est opéré.

Je me rappelle ces trois vieillards avec un intérêt doux et mélancolique, en remerciant Dieu, après quarante ans, d'avoir ménagé à ma vieillesse de meilleures consolations.

Tandis que je passais ainsi mon temps au bord du Léman, voyant mes amis, cultivant de nouvelles connaissances, travaillant àloisir, mais avec ardeur, de nouveaux événements se préparaient en France el ne devaient pas tarder à m'y rappeler.

L'occupation étrangère ne devait pas dépasser cinq ans; elle pouvait être abrégée d'un commun consentement. Le 25 septembre, les souverains alliés, réunis à Aix-la-Chapelle, fure.it appelés à en délibérer.

M. de Richelieu ayant répondu de la France, s'étanl,en quelque sorte, porté garant de l'état des esprits et des affaires, ayant souscrit, au nom de la France, l'engagement d'acquitter, à diverses séries d'époques fixes, ce qui restait dû des diverses contributions de guerre imposées au vaincu, il fut décidé qu'à dater du 30 novembre au plus tard,

l'évacuation serait opérée, résolution qui fui consignée dans différentes notes, et consacrée par une déclaration solennelle.

Mais, presque au même instant, les élections nouvelles semblaient donner un démenti à la confiance qu'inspirait la parole de M. de Richelieu; elles furent plus vives encore que celles de l'année précédente. M. de la Fayette fut élu dans la Sarthe; Manuel dans la Vendée; M. Ternaux ne l'emporta que d'un petit nombre de voix sur Benjamin Constant à Paris. L'alarme prit aux souverains alliés, avant que l'encre de leur signature aux nouveaux arrangements fût séchée; elle gagna M. de Richelieu lui-même, qui revint à Paris, ayant pris, sinon tout à fait avec les souverains alliés, du moins avec lui-même, l'engagement de changer la loi des élections.

Il arriva le 28 novembre.

Son intention était connue à Paris, et son ministère, à ce sujet, était partagé : d'un côté M. Laine, M. Mole et M. Pasquier; de l'autre M. Decazes et le maréchal Saint-Gyr; entre deux, M. Corvetto, qui n'aspirait qu'à se retirer, et profita de la première apparence de division pour céder la place à M. Roy.

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Le public était dans l'anxiété.

La Chambre des pairs inclinait vers le sentiment de M. de Richelieu, la Chambre des députés y résistait, et ses premiers choix, à l'ouverture de la session, qui eut lieu le 10 décembre, ne laissaient aucun doute à cet égard.

J'étais moi-même de retour à Pans depuis quelque temps, et je partageais vivement l'inquiétude générale. La loi des élections était l'œuvre, à coup sûr, et passait alors pour le chef-d'œuvre du parti doctrinaire. J'y étais pour quelque chose; nous pensions d'ailleurs, et cela sans doute était vrai dans une certaine mesure, qu'abandonner la loi des élections, c'était abandonner la politique du 5 septembre, et se jeter dans les bras du parti rétrograde.

La crise ministérielle commença dès le 9 novembre, et se prolongea jusqu'au 28 décembre à travers des vicissitudes, ordinaires en pareil cas, mais auxquelles je ne pris personnellement aucune part. A la fin, la Chambre des députés l'emporta el, le 29 décembre, le Moniteur enregisira, dans sa première colonne, un nouveau ministère, qu'on a depuis nommé, eC non sans raison, le ministère doctrinaire, bien qu'il ne comptât dans ses rangs

qu'un seul des chefs de ce parti : le parti lui-même en était le nerf et la pensée ; c'était lui qui triomphait.

M. le général Dessole succéda à M. de Richelieu, M. Decazes à M. Laine, M. Portai à M. Mole, M. de Serre à M. Pasquier, et M. Louis à M. Roy.

L'avènement de ce ministère ayant fait époque dans l'histoire politique de la Restauration et dans ma propre vie politique, j'en parlerai avec quelques détails dans le chapitre suivant.

Aussi bien, il entrait en fonctions ic jour du nouvel an.

Je l'avouerai sans détour et sans ménagement : SI cet écrit devait tomber jamais sous les yeux de mes amis politiques, peut-être m'en sauraient-ils mauvais gré; s'il devait tomber sous les yeux de nos communs adversaires, ils s'en montreraient peut-être tatisfaits; mais, avant tout, la vérité. Je regarde notre conduite (et, par nous, j'entends ici le parti libéral dans ce qu'il a eu de plus honnête et de plus sensé), je regarde, dis-je, notre conduite en ce qui touche le mainti^ de la loi des élections, et, par suite, le renversement du ministère Richelieu, comme une faute capitale.

Tous, en effet, nous acceptions la Restauration, ou par principe, ou par penchant, ou par raison.

Il fallait dès lors traiter avec elle, sans humeur, sans dédain, sans impatience, tenir compte de ses côtés faibles, louvoyer, pour ainsi parler, entre ses écueils.

Il ne fallait ni s'étonner ni se plaindre de rencontrer dans la maison régnante très peu d'inclination pour le régime constitutionnel; mais c'était une vraie bonne fortune que le roi se crût, pour tout de bon, l'auteur de la Charte, et qu'il y mît un amour-propre d'auteur.

Il ne fallait ni s'étonner ni se plaindre de trouver l'émigration — l'émigration du dedans comme celle du dehors, et Dieu sait que cette dernière n'était pas la pire! — de la trouver, dis-je, pétrie de préjugés et de sottises, forcenée de rancunes, ardente à la curée de toutes les bonnes choses de ce monde, demandant tout, réglant tout, brouillant tout, également incapable de rien faire et de renoncer à rien; mais c'était une vraie bonne forlune d'avoir à la tête du gouvernement un émigré — un émigré de la vieille roche, sorti en ilSQ, rentré en 1814, un émigré homme de bien, de cœur et de raison — un émigré, patriote à l'étranger, indépendant à la cour, méprisant la popularité de caste, comme celle de faction; d'un désin-

téressement à toute épreuve, d'une fidélité à l'abri de tout soupçon; bon administrateur autant qu'on le peut devenir en pays barbare, modeste sur ce qu'il ignorait, mais tenant bon, en toute chose, pour le bon droit et le bon sens. Pour une Restauration, peuple et roi, gouvernant et gouvernés, c'était la perle de grand prix.

Il ne fallait enfin ni s'étonner ni se plaindre que, après dix ans de régime révolutionnaire, et quatorze ans de gouvernement absolu, il ne se rencontrât, en France, que bien peu d'hommes ayant au cœur l'amour de la liberté, et, dans l'esprit, l'intelligence de ses condilionsessentielles; mais c'était une vraie bonne fortune d'avoir au ministère des hommes appartenant à la France nouvelle, et, menacés dans leur existence politique par les ressuscites de l'ancienne France, des hommes rompus aux affaires, exercés à tous les détails de l'administration civile et militaire, sous l'œil et la main d'un despote habile et vigilant; des hommes obligés, bon gré mal gi-é, de prendre leur point d'appui et leurs moyens d'action dans le régime parlementaire, dans les institutions libérales. Tels étaient M. Pasquier, M. Mole, M. Gorvetto, et même, à certains égards, le maréchal Saint-Cyr.

Un tel roi, un tel premier ministre, un tel ministère, il les fallait conserver comme la prunelle de l'œil; il fallait non seulement les maintenir, mais les maintenir dans leurs bonnes dispositions ou naturelles ou de circonstance, et, pour cela, il ne fallait ni les presser outre mesure, ni les effrayer mal à propos. Il fallait même leur passer beaucoup de fautes ; on n'est parti qu'à ce prix; on ne garde qu'à ce prix le terrain gagné. Un jour, en 1831, au plus fort des luttes de cette époque, M. Casimir Perier nous disait : Je n'ai que faire de votre appui quand f ai raison; c'est quand f ai tort qu'il faut me soutenir. Il était dans le vrai, et celte boutade vaut un axiome. Nous n'en savions pas tant en 1819, mais nous en savions assez déjà pour être inexcusables de sacrifier le ministère Richelieu au maintien de la loi des élections.

Au vrai, M. de Richelieu n'avait tort qu'à demi, et ne s'effrayait pas sans motif. La loi des élections, bonne en principe, était, sur certains points, imprudente, et portait évidemment des fruits révolutionnaires. Il n'était guère possible de la maintenir telle quelle; et la preuve, c'est que, dès l'année suivante, un ministère formé précisément dans ce but, fut forcé d'y renoncer. Le bon sens recom-

mandait un compromis. En substituant à réleclion par département, l'élection par arrondissement; en abolissant aussi le scrutin de liste ; en limitant le nombre des électeurs admis au simple titre de la patente, comme nous avons limité, en 1850, le nombre des électeurs admis au titre du suffrage universel, je veux dire, par la condition sensée et morale de trois ou cinq années de domicile, on aurait désarmé la loi du 5 février de tous ses inconvénients, et satisfait le roi, ses ministres, les gens sensés, sans briser le ministère : tout au contraire, cet exemple de modération et de sincérité les aurait engagés, de plus en plus, dans la bonne voie, et, selon toute apparence, conduits plus loin, pas à pas, qu'aucun de nous à celte époque n'aurait osé l'espérer.

Au lieu de cela, notre résistance (je dis notre, quoique je n'y fusse que pour mes vœux, et mon langage dans les conversations privées), notre résistance, dis-je, entraîna la retraite de M. de Richelieu, et la rupture du minislèra, sans nous donner pouvoir d'en former un nouveau, qui fût à nous, et qui fût de force à mener à bien la lutte qui lui tombait en partage.

Le successeur de M. de Richelieu, M. Dessole,

était un vieux général de l'armée du Rhin, d'un esprit fm et modéré, mais étranger aux difficultés du gouvernement parlementaire, dont la conduite, en 1814 et durant les Gent-Jours, avait été honnête et sensée, les services médiocres, et la réputation à peu près tombée dans l'oubli; c'était, en réalité, un pis aller, ou, si l'on veut, un homme de paille destiné à garder la place d'un premier ministre, pour M. Decazes, qui ne paraissait pas encore d'étoffe à l'occuper. M. Louis était un excellent ministre des finances, sans être homme de tribune ; M. Portai, un homme éclairé, bon travailleur, et de bon conseil : M. de Serre seul représentait le parti.

L'attaque contre le nouveau ministère s'engagea dès le début de la session. Ce fut à grand'peine que l'indispensable loi qui prorogeait, pour six mois, la perception de l'imposition foncière, vivement combattue par le côté droit, dans la Chambre des députés, passa dans la Chambre des pairs; ce fut à grand'peine que la proposition de décerner à M. de Richelieu une récompense nationale, assurément bien méritée, traversa les deux Chambres sans amendement. Même résistance de la part du côté droit au orojet de loi destiné à régulariser la

date de l'année financière, mais ce n'était là que le prélude de la grande attaque.

Le 20 février, jour où la Chambre des pairs était convoquée pour examiner le projet de loi sur l'année financière, on vit le vieux Barthélémy, l'ancien directeur fructidorisé, demander la parole et proposer de remettre sur le tapis la loi des élections.

On s'y attendait.

Le côté droit de la Chambre avait fait alliance avec le ministère récemment renversé ; nous étions sur ce terrain en grande et manifeste minorité. Aussi, malgré les efforts du ministère nouveau, il n'y eut point d'incertitude et presque point de discussion.

J'étais inscrit, et des premiers, contre la proposition. Je ne pus obtenir la parole, et je fus réduit à faire imprimer mon discours, qui, je crois, n'était pas mauvais, et contenait quelques éclaircissements de bon aloi sur la nature et le jeu des institutions parlementaires.

Même chose arriva et m'arriva au sujet de la

loi dont on venait d'interrompre la discussion.

Le 26 février, la proposition Barthélémy était

adoptée à 94 voix contre 60; le 4 mars, la loi H. 3

sur l'année financière était rejetée à 93 voix contre 64. La majorité dévouée à l'ancien ministère poursuivait" triomphalement son hostilité contre le nouveau. Je regrettai de n'avoir pu me faire entendre. J'avais préparé un ordre d'argumentation qui, je pense, aurait fort embarrassé nos adversaires.

La guerre étant ainsi déclarée dans le sein de la Chambre des pairs, et, par contre coup, entre les deux Chambres, force était bien d'y pourvoir.

Le 5 mars, c'est-à-dire le lendemain du jour où fut rejetée la loi sur l'année financière, une importation, vulgairement dite une fournée de soixante et un pairs fut infligée à notre Chambre. On y voyait figurer la plupart des débris du régime impérial, à l'exception du maréchal Soult, sur qui pesaient encore les souvenirs de 1814 et de Waterloo ; on y voyait figurer la plupart des généraux de l'armée de la Loire, les persécutés de 1815, Becker, Belliard et d'autres encore. Au second mois de notre ministère libéral, nous en étions aux coups d'Étal ; je dis aux coups d'État, bien que ce fût plutôt une infraction à l'esprit qu'à la lettre de la Charte. Raffermi de ce côté, le ministère fit rejeter, de haute lutte, la proposition Barthélémy

par la Chambre des députés qui ne demandait pas mieux. La discussion fut foudroyante' pour le côté droit; M. de Serre, hardi, éloquent, passionné; M. de Sainte-Aulaire y dénonça le massaere des protestants dans le département du Gard, avec un autre succès que M. d'Argenson n'avait fait en 1815.

Le haut du pavé étant ainsi regagné, il fallait signaler son passage aux affaires, et consacrer sa victoire par quelques succès d'éclat. Le plus pressé, c'était la législation de la presse; plus d'étrangers sur le territoire, plus de prétexte pour tergiverser et remettre au lendemain; nous avions démoli, en 1818, tous les projets du ministère défunt, le temps était venu de réaliser nos principes , et d'acquitter nos promesses.

M. de Serre était officiellement garde des sceaux, et, de fait, le représentant au ministère du parti doctrinaire. C'était à lui, en cette double qualité, de payer de sa personne ; il nous prit, M. Guizot et moi, pour associés, ou, si l'on veut, pour metteurs en œuvre, et définitivement, après quelques pourparlers, le travail que j'avais préparé prévalut dans ses données essentielles ; comme il fait encore aujourd'hui, après maintes vicissitudes, le fond de notre législation actuelle, j'en suis responsable en

tout ce qui m'appartient, et ce qui m'appartient, le voici :

J'avais divisé l'ensemble de la législation sur la presse en trois parties distinctes :

i" La définition des crimes et des délits ;

S» La procédure;

3° Les garanties à exiger de la presse périodique.

Cette division adoptée par le gouvernement ne pouvait rencontrer alors, et n'a rencontré depuis, dans les Chambres, aucune difficulté.

De là, trois projets de loi, trois projets simultanément présentés mais distincts; j'insistai sur ce point, et je l'obtins, ayant toujours été très ennemi de tout principe de codification. Mes raisons, je les ai consignées dans une note très étendue qu'on trouvera dans mes papiers.

Les trois projets reposaient sur une base commune, à savoir qu'il n'y avait lieu d'admettre aucune distinction entre les divers instruments de publicité, imprimerie, lithographie, dessin, gravure, voire même la parole publiquement proférée, mais que le fait de publication devait être réel, volontaire et régulièrement constaté.

J'avais divisé le premier projet de loi en quatre sections ;

La provocation aux crimes ou délits;

L'outrage à la morale publique;

L'offense envers les autorités constituées

La diffamation et l'injure contre les personnes privées.

J'eus d'abord maille à partir avec mes collaborateurs, qui prétendaient réduire ces quatre chefs à la provocation, en attribuant à ce motif un sens étendu et élastique; mais je n'eus pas de peine à leur démontrer qu'il était aussi contraire à la réalité des faits qu'à la rigueur du langage de confondre les actes qui préparent simplement au mal, avec ceux qui l'exécutent directement et le consomment.

Ce premier point gagné, j'avais réduit à la simple complicité la provocation suivie d'effet, ce qui me dispensait de toute définition, en faisant rentrer celle de la provocation, prise au sens général, dans la définition de la complicité telle qu'elle est admise au code pénal : chaque espèce de provocation particulière trouvait alors sa définition propre dans celle même de chaque espèce de crime ou délit ; puis enfin, lorsque la provocation n'avait pas été suivie d'effet, il suffisait, tout es choses restant au même état, de réduire proportionnellement la peine.

Le procédé logique était inattaquable; il était si simple, si droit, si bref, que, en théorie, il a jusqu'ici tenu bon ; mais son défaut, si c'en était un, étant d'exclure tout arbitraire, il n'y eut d'autre moyen de lui échapper que de le surcharger d'exceptions. C'est à quoi ne manqua pas le conseil des ministres, M. Decazes en lête, ouvrant ainsi la route à ses successeurs qui depuis, d'époque en époque, l'ont largement frayée. Je dois néanmoins cette justice à M. de Serre, qu'il me soutint jusqu'au bout.

Sous le nom d'outrages à la morale publique, je comprenais, dans ma pensée, non seulement l'outrage à la morale universelle, non seulement l'outrage à la religion naturelle, base et sanction de la morale, mais l'outrage à chaque culte particulier, à chaque croyance naturelle ou positive, en la considérant comme objet de respect légitime et légal, comme conséquence d'un droit sacré, celui de chercher la vérité, et d'honorer Dieu selon ses lumières et sa conscience.

Laissant parfaitement libre toute controverse philosophique, toute controverse religieuse, sous l'unique condition de n'être pas outrageante, c'està-dire d'être exprimée dans un langage grave et

modéré, j'entendais déclarer contraire à la morale et interdit par l'honnêteté publique, tout ce qui dépassait cette mesure, le législateur se tenant pour incompétent à protéger autre chose que le droit de toutes les convictions sincères aux égards et aux ménagements réciproques.

L'intention était juste et sage ; la liberté de discussion, en toute matière, n'est compatible avec le bon ordre et la paix publique qu'à ce prix; mais cette idée était difficile à rendre clairement dans la précision aphoristique du langage légal.

Ma rédaction telle quelle, adoptée par le ministère, faute de mieux, fut attaquée presque également par les libres penseurs et par les croyants de toutes les persuasions ; mais elle fut défendue avec habileté par M. Gnvier; avec autorité par M. Royer- Gollard; et par M. de Serre avec une incomparable éloquence; elle triompha, mais plutôt de haute lutte, dans leâ deux Chambres, et ne tarda pas, comme ma théorie de la provocation, à se perdre dans les exceptions et les ambages.

J'avais choisi le mot offense pour désigner le délit commis par voie de publication contre le roi, les Chambres, les princes de la maison royale et les chefs des gouvernements étrangers.

Ce mot répond, en effet, à une nuance d'idée juste et délicate. Les personnes individuelles ou collectives que leur dignité place au-dessus de toute atteinte peuvent être offensées, elles ne peuvent être ni diffamées ni calomniées.

Le mot fut trouvé bon, et il est resté.

La diffamation, la calomnie n'ont de prise que d'égal à égal, c'est-à-dire entre personnes que le pacte constitutionnel ne place point hors de pair, lors même qu'il admettrait entre elles certaines distinctions.

La diffamation, c'est l'imputation d'un fait .déshonorant; la calomnie, c'est l'imputation mensongère de ce même fait.

Tenant compte de la différence dans la sphère où les deux termes pouvaient être appliqués, je laissais, dans mon projet, à la partie lésée, le choix de poursuivre en diffamation ou en calomnie. C'était lui conserver, dans le dernier cas, le droit de mettre son adversaire au pied du mur, en le sommant de prouver le fait avancé par lui; mais c'était, j'en conviens, dans l'autre cas, laisser planer sur la partie lésée quelque soupçon de la vérité du fait imputé. Mon système était, je crois, juste et viril; il ne sacrifiait point l'innocent au coupable, mais

grâce à la mollesse de nos mœurs, ce fut le système opposé qui prévalut.

On n'admit que la poursuite en diflamation. ■ Je passai quoique à regret condamnation quant aux personnes privées, mais je tins bon en ce qui touche les fonctionnaires publics. Je maintins, et je fis prévaloir à grand'peine, que tout fonctionnaire public attaqué, pour un fait relatif à ses fonctions, serait tenu, en portant plainte, de provoquer ou de supporter la preuve du fait imputé, et n'aurait, si le fait était reconnu vrai, droit à aucune réparation.

Cette disposition excita les plus vifs débats dans notre petit conseil préparatoire; j'y fus soutenu par M. de Serre, M. Royer-Gollard et M. Guizot; je n'exagère point quand je dis que M. Cuvier en pleura de dépit et d'inquiétude. Il céda néanmoins; la discussion ne fut ni moins vive, ni moins réitérée dans les Chambres; elle eut momentanément le même succès; je dis momentanément, car ce fut une des premières dispositions sacrifiées dans la réaction qui s'ensuivit dès l'année d'après; à mon sens, elle faisait partie, implicite sans doute, mais intégrante de la constitution ellemême.

Point de difficulté quant à la définition de l'injure.

Point de difficulté dans le projet sur la procédure quant au renvoi des provocations, outrages, offenses et diffamations à la juridiction de la cour d'assises, c'est-à-dire du jury ; mais grande difficulté, au contraire, quant au principe de la saisie appliquée aux écrits poursuivis. J'étais contre toute saisie, avant, pendant, et même après la poursuite, suivie de condamnation. J'avais soutenu cette théorie avec une extrême vivacité et une profonde conviction l'année précédente; je la reproduisis sans succès; malgré mes efforts, je n'obtins autre chose qu'une régularisation du système de la saisie, qui ne rendît pas le fait de la publication illusoire et mensongère.

Quant au régime de la presse périodique, j'en laissai le soin à mes collaborateurs. M. Guizot, principal auteur de ce troisième projet, le défendit avec beaucoup de vigueur et de succès. Ce fut dans celte occasion qu'il prononça une phrase mémorable et qui n'a pas obtenue la célébrité qu'elle mérite :

« En politique, les principes absolus ne sont absolus qu'en ce sens qu'ils sont despotiques et

qu'ils neveulent pas permettre qu'on examine s'ils ont raison. »

Je De m'étendrai pas davantage sur le reste de projet de loi, renvoyant pour l'ensemble, les principes généraux et les questions de détail au grand rapport dont je fus chargé, et à la défense que j'en présentai depuis, dans deux occasions solennelles; on trouvera, d'ailleurs, dans mes papiers, le texte même de la loi principale, telle que je la concevais, dans sa simplicité pure et rigoureuse.

Tout ceci n'a plus guère aujourd'hui d'importance, dans l'état de servitude volontaire dont jouit et se réjouit la France. Qui pense à la liberté de la presse, sinon pour lui donner le coup de pied de l'âne? Mais, si jamais cet état des esprits vient à changer, si les jours de 1789 et de 1830 viennent à reluire quelque peu, peut-être que les travaux dont il s'agit ici mériteront de n'être pas tout à fait oubliés.

Cette discussion sur la presse fut le beau moment du ministère doctrinaire. Le reste de la cession n'eut pas le même éclat; toutefois les diverses propositions du ministre des finances obtinrent, et, ce qui vaut mieux, méritèrent l'aporo-

bâti on générale. Parmi les projets de loi qu'il présenta, le plus attaqué fut celui dont le but était de répandre, en quelque sorte d'éparpiller la dette publique, au lieu de la tenir concentrée à Paris. Il autorisait les receveurs généraux à payer dans chaque département les intérêts de la dette, et les contribuables à compenser ces intérêts avec l'impôt foncier. Je défendis vivement ce projet; j'en montrai les avantages présents et à venir; ces derniers surtout. M. Louis n'en avait pas été assez frappé et convint qu'il n'avait pas su si bien faire. J'ai repris depuis ces idées en sous-œuvre dans un travail sur les emprunts et les impôts qu'on trouvera dans mes papiers.

La session fut close le 17 juillet.

Elle avait été brillante, agitée et tumultueuse. M. de Serre avait eu tout l'honneur, bien qu'il s'y fût compromis deux fois en sens opposé par la hardiesse de son langage; l'une, en avançant que la majorité de la Convention avait toujours été saine; l'autre en déclarant que les régicides bannis ne rentreraient jamais en France.

Je m'étais intimement lié avec lui durant le cours de cette session. C'était moi qu'il consultait sur la préparation de ses travaux, sur l'état réel,

pratique de toute chose en Angleterre, et qui, au besoin, le défrayais d'arguments.

Nous faillîmes néanmoins nous brouiller sur l'affaire des régicides, non que je fusse, sur ce crime, d'une autre opinion que lui, mais c'était aggraver l'injustice dont les régicides étaient victimes, et nul ne savait mieux que M. de Serre que leur exil était injuste; nul n'avait lutté plus que lui pour le prévenir. C'était, en outre, rompre sans motif et sans ménagement avec le parti libéral qui soutenait alors le ministère, et montrer peu d'égards pour moi qui étais, en quelque sorte, le lien de celte alliance.

On eut quelque peine à nous remettre bien ensemble; je promis, non sans rancune, en partant pour la Suisse, de revenir pour siéger dans la commission chargée de préparer la réforme du jury.

Je ne passai celte année que deux mois, en tout, à Goppet, et je n'y perdis point mon temps : j'y préparai mon grand travail sur la réforme du jury, travail qui me conduisit plus loin que je ne comptais. En mettant la main à l'œuvre, je me trouvai progressivement engagé à y faire entrer la réforme de notre code d'instruction criminelle, en ce qui touche ;

A l'administration des preuves, ce que les Anglais nomment V évidence ;

A l'interrogation des témoins, ce que les Anglais' nomment Cross examination ;

A l'interrogatoire des accusés ;

Au rôle du président dans le débat;

Au système des plaidoiries avant et après le débat.

On trouvera dans mes papiers la minute de ce grand travail, dont je discutai d'avance les points essentiels, pendant les vacances de la cour royale de Paris, avec l'un de ses membres, M. Girod (de l'Ain), dont l'habitation était voisine de Coppet; j'étais d'ailleurs éclairé et soutenu dans cette discussion par M. Rossi, M. Dumont et M. Bellot.

Je rencontrai cette année, en Suisse, mais par. accident et en qualité de simples voyageurs, deux hommes que j'avais connus dans des positions fort différentes, M. de Bubna et M. de Bassano.

M. de Bubna était alors gouverneur de la Lorabardie. Il venait de Milan; j'ignore si son voyage à Genève cachait quelque arrière-pensée politique. Ce que je puis dire, c'est que je le trouvai très différent de ce qu'il paraissait en 1809, — lors des pourparlers qui précédèrent la paix de Vienne.

SOUVENIRS. a

A cette bonhommie soldatesque, à cette franchise indiscrète dont il faisait étalage, avait succédé une attitude froide et réservée; il parlait peu et ne s'expliquait qu'en termes évasifs sur l'état de l'Allemagne, et sur les dispositions des puissances du Nord à l'égard de la France. Je n'insistai point, et tout se borna, enlre nous, à un dîner que je lui offris et à une visite qu'il me fit avant son départ.

XJe retrouvai, au contraire, M. de Bassano tel que je l'avais connu. Il n'avait rien perdu de son admiration naïve et pédante pour son empereur. Napoléon n'avait jamais fait la guerre que par nécessité; il n'avait jamais été l'agresseur; c'était le plus doux des hommes ; il n'avait succombé que sous la trahison du dehors et du dedans. Nous revînmes plus d'une fois sur le passé ; mais je l'interrogeai vainement sur les causes qui avaient déterminé l'envoi de M. de Narbonne àTorgau : il éluda la réponse; c'était pourtant là surtout ce que je désirais tirer de lui.

Avant de retourner à Paris, je fis en Suisse un ; voyage, ou plutôt une simple excursion qui fut i pour moi pleine d'intérêt. Mes compagnons étaient mon beau-frère et notre ami, M. Dumont. Notre

but était de visiter les trois établissements d'éducation qui fixaient à celte époque l'attention du public éclairé; celui du Père Gérard à Fribourg, celui de M. de Fellenberg à Berne, et celui du vieux Pestalozzi à Yverdun.

Chacun de ces établissements était fondé sur un principe différent, principe qui régissait toutes les parties du cours des études, et décidait de leur importance relative ; c'était par conséquent un objet de comparaison curieux et instructif.

Nous commençâmes par Fribourg et le Père Gérard.

Fribourg était alors comme aujourd'hui plutôt un couvent qu'une ville. L'herbe croissait dans les rues; les cloches sonnaient à plein carillon de dix minutes en dix minutes ; sur vingt passants qu'on y rencontrait, douze ou quinze étaient des moines marchant les mains jointes, les yeux baissés, disant leur chapelet, ou récitant des prières. Du haut de cette rive escarpée, au pied de laquelle court en bouillonnant la Sarine, on voyait se succéder et presque se toucher, des files de monastères ou d'hommes ou de femmes ; au sommet de la colline qui domine l'intérieur de la ville, régnait, comme une citadelle, la grande école secondaire

des jésuites. J'en rendrai compte en racontant un second voyage; nous ne la visitâmes point cette fois; nous ne vîmes à Fribourg que le Père Gérard, son propre couvent, et, dans son couvent, son école. Le Père Gérard était moine (franciscain, si j'ai bonne mémoire); engagé dès sa première jeunesse dans l'ordre auquel il appartenait, il n'avait jamais quitté, que je sache, ni la ville telle que je viens de la décrire, ni sa cellule, qui n'était guère, en vérité, que sa ville au petit pied. A l'époque dont je parle, il était déjà très âgé, mais tout plein de feu, de vie, et, en même temps, de finesse et de mesure. Je ne sache point que, dans les vicissitudes de son existence cloîtrée, aucun reproche voire même aucun soupçon se soit jamais élevé, ou sur la régularité de ses mœurs, ou sur la sincérité de sa foi, ou sur la fidélité de son orthodoxie. Sa bonté envers sa famille, sa tendresse pour les enfants confiés à ses soins, sa charité envers les pauvres ont également toujours été au-dessus de toute atteinte; et, pourtant, en l'écoutant, en le suivant de l'œil, en le pressant de questions, il n'était guère possible de ne voir en lui qu'un simple religieux : Thomme de ce monde, sinon

l'homme du monde, s'y trahissait sous le froc II. 4

et le capuchon. Le bon sens pratique, la sagacité prudente, la prompte décision, une certaine liberté d'esprit, un certain dégagé de pensée et de langage, dirai-je un certain tour français y contrastait avec son accent national et sa profession, expliquant, sans la justifier en rien, la défiance qu'il inspirait à ses supérieurs, pour ne rien dire des ordres rivaux, et au gouvernement encroûté de son pays. Aussi son école, tour à tour ouverte, fermée, rouverte, tour à tour approuvée et dénoncée, n'a-t-elle pu porter tous ses fruits et ses meilleurs fruits sur le sol natal, et ses travaux ontils été plus utiles en France qu'en Suisse.

Son école, on le sait, était une simple école primaire, mais une école primaire de haute volée, une école préparatoire, mais une école préparatoire qui portait presque au delà de l'enseignement supérieur. Le principe dirigeant de sa méthode, on le sait également, c'était l'exposition raisonnée des règles de la grammaire générale, exposition qui pouvait s'étendre à volonté, et qui s'étendait effectivement entre ses mains, de l'abécédaire aux éléments de la psychologie par l'entremise souple, élastique, variée de la philosophie du langage. Je n'entrerai dans aucun détail, ici, sur

les diverses applications de cette méthode; on peut consulter, pour s'en instruire, les travaux de MM. Naville père et fils, de M. Rappet, aujourd'hui inspecteur général des écoles primaires en France, et plusieurs autres non moins dignes d'intérêt. J'ai rapporté moi-même, de notre entrevue, cinq petits cahiers dont ma femme s'est servi avec fruit pour l'éducation de mes enfants.

De Fribourg à Berne, il n'y a guère plus de six lieues. Du Père Gérard à M. de Fellenberg, il y avait le diamètre du globe. M, de Fellenberg était un patricien bernois et un philanthrope allemand. Mal vu de ses confrères en aristocratie, parce qu'il était éclairé, libéral et très peu réactionnaire, il îeur rendait volontiers dédain pour aversion. Antifrançais de tour d'esprit et de doctrine, mais sans inimitié pour la France, il voyait, avec regret, dans tous les pays de langue allemande, le pouvoir absolu hériter du généreux mouvement de 1813; mais modéré, patient, un peu rêveur comme un philosophe de l'antiquité, il n'y voyait qu'un remède. Gomme Platon, il se proposait de former les hommes à la liberté, au moyen d'un bon système d'éducation, où le progrès des lumières et le maintien des hiérarchies sociales trouvassent éga-

lement leur compte. Il y consacrait de tout cœur son temps, sa peine et sa fortune; il avait fait de son château un vaste collège, et de son domaine une ferme modèle.

Son plan, c'était de donner à chaque classe de la société le plus haut degré d'instruction que comporte son état, en l'y maintenant, en lui conservant le désir d'y rester.

Son principe dirigeant, sa méthode, c'était le développement simultané, parallèle (harmonisch) des facultés de l'âme et de l'intelligence à chaque degré d'éducation.

On peut voir, dans le rapport sur les établissements d'Hofwyl, adressé à l'empereur Alexandre, par son ministre M. Capo d'Istria, l'exposition raisonnée de ces deux idées.

L'école primaire, la première en ordre de raison, était florissante au temps dont je parle. L'enseignement religieux, l'enseignement élémentaire, l'enseignement agricole s'y donnaient fraternellement la main, et s'y prêtaient mutuellement assistance.

Rien n'était charmant comme de voir tout un essaim de jeunes gens, d'âge et de taille différents, commençant leur journée, au lever du soleil, par

ïa prière en commun et l'explication de la Bible ; se livrant ensuite, avec une activité intelligente et joyeuse, aux travauxdes champs, selonles méthodes les plus nouvelles; rentrant à midi et à six heures pour les repas et les leçons, marchant au pas, chantant des psaumes en partie, et terminant la journée comme ils l'avaient commencé; rien n'était touchant comme de voir la sérénité, le contentement, l'affection réciproque qui régnaient sur tous les visages. Le maître d'école, qui était en même temps le maître valet de la ferme, Wehrli, en avait été le premier élève. C'était un jeune homme rare, peut-être unique, d'un esprit grave et sagace, tendre et ferme, affectueux et vigilant, d'un zèle incomparable et d'un dévouement à toute épreuve. Avec lui, tout allait au mieux ; chaque élève, au sortir de l'école, sans devenir précisément un Wehrli, devenait un excellent^ntrepreneur de travaux agricoles. Mais là aussi était le côté faible de l'institution. Évidemment ce n'était pas une école primaire, c'està-dire une école pour le peuple en général ; le moyen d'en installer une pareille, de commune en commune, dans tout un pays ? c'était une école normale, une fabrique de maîtres valets, éclairés et pieux, chose très bonne assurément, très utile

dans les campagnes, très inutile dans les villes; en tout cas, très dispendieuse parce que toute ferme modèle travaille à perte; à plus forte raison quand elle est une ferme école, c'est-à-dire quand elle n'emploie que des enfants ou de très jeunes gens, et qui ne peut guère s'établir que là où se rencontrent soit de grands propriétaires philanthropes, soit des gouvernements de bonne volonté, qui aient de l'argent de reste, deux classes d'êtres infiniment rares en ce bas monde. C'était une institution généreuse, mais sans principe d'expansion, et partant sans avenir : dans la meilleure supposition, elle ne pouvait guère exercer sur la condition des classes inférieures, en général, une influence appréciable; elle est tombée, je crois, avant son auteur. Je dois ajouter, néanmoins, que plusieurs essais de ce genre ayant été commencés, par voie de souscription, sur divers points de la Suisse, presque tous ont bien réussi au début, mais le tout était de vivre; aucun n'a vécu. La grande école était établie sur des données, s'il se peut, plus chimériques encore. Elle embrassait dans son vaste cadre l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur; mais, au lieu de les diviser, comme il est d'usage, par classes et par

années, au lieu d'admettre successivement, mais pêle-mêle, tous les élèves de classe en classe et d'année en année, M. de Fellenberg les divisait par groupes, en nombre indéfini, tenant compte, dans chaque groupe, de la diversité des positions sociales et de la diversité des facultés individuelles, sans distinction d'âge ni d'années d'études.

De là, la nécessité d'un très grand nombre de professeurs.

De là, des professeurs médiocres et médiocrement rétribués.

Le personnel du professorat se recrutait en général parmi les jeunes gens sortant des universités allemandes; la plupart ne faisaient guère que traverser l'établissement d'Hofwyl, pris à l'essai en quelque sorte, et cherchant eux-mêmes une position meilleure.

De là enfin, des études très faibles, et ce qui les rendait plus faibles encore, c'était le régime intérieur de l'école. M. de Fellenberg en excluait systé' matiquement, d'une part, l'emploi de l'émulation, de l'autre, celui des peines et dies récompenses. Il était intraitable sur ces deux points, du moins en théorie, et, bien qu'il fermât les yeux, dans la pratique, sur certaines dérogations indirectes, plus ou

moins déguisées sous des distinctions un peu sophistiques, ces deux principes négatifs prédomiminaient assez dans l'application, pour énerver l'activité d'esprit chez les élèves et chez les maîtres la vigueur de la discipline.

Nous ne découvrîmes tout ceci que peu à peu. Dans les longs entretiens que nous eûmes, pendant deux jours, avec M. de Fellenberg, si l'on peut ainsi nommer un entretien sans dialogue, un entretien où l'un des interlocuteurs parle tout seul, nous voyageâmes toujours dans les nuages. M. de Fellenberg parlait bien, aimait à parler et à s'écouter parler; ses idées étaient élevées, nobles, ingénieuses; il portait aux enfants et à l'humanité, dans la personne des enfants, un intérêt sincère, profond, un peu romanesque (ce que les Allemands désignent sous le nom de Schwàrmerei) ; mais il était presque impossible de discuter avec lai, et de le contraindre à s'expliquer sur les points compliqués, à résoudre nettement les questions qu'on lui posait. Il renvoyait, pour le détail, à son maître des cérémonies péidagogique : un certain marquis de Villevieillo, établi à Ilofwyl, je ne sais trop comment ni pourquoi. C'était, je crois, un ancien émigré, que le hasard de l'exil avait conduit en Suisse,

et que son dévouement enthousiaste pour M. de Fellenberg y avait, en quelque sorte, naturalisé. C'était, au surplus, un homme actif, serviable, toujours prêt à démontrer rexcellence des moindres minuties de l'établissement, et à rattacher aux plus hautes pensées les incidents les plus puérils. Sa complaisance était infatigable, mais son admiration sans limites rendait ses explications sans valeur ; il avait réponse à tout, parce qu'il ne trorvait difficulté à rien.

Heureusement il existait, en dehors du château, trop petit, tout grand qu'il fût, pour contenir les élèves qui s'y pressaient au temps dont je parle, une succursale placée sous la tutelle d'un Hollandais, nouveau dans l'établissement, et qui n'y devait pas rester longtemps. M. Van Muyden, conduit en Suisse par un concours de circonstances que j'ai oubliées, si je les ai connues, avait le bon sens droit et ferme de sa nation. Élevé dans l'une des grandes universités de Hollande, je ne saurais dire si c'était celle de Leyde ou celle d'Utrecht, connaissant, à fond, ces belles écoles primaires dont M. Cuvier nous a tracé l'admirable tableau, M. Van Muyden [ était un collaborateur de premier ordre. Nous obtînmes de lui tous les renseignements que nous

pouvions désirer. Il s'exprimait avec la réserve et la convenance qu'exigeait sa position, mais nous vîmes facilement qu'il ne se faisait aucune illusion sur les chances de succès, et nous prévîmes ce qui ne pouvait manquer d'arriver. Je me suis depuis souvent entretenu avec lui sur l'établissement d'Hofwyl qu'il avait quitté, de bonne heure, pour venir s'établir, près de Goppet, dans un domaine où sa famille réside encore. J'aurai plus tard occasion de revenir sur ce sujet.

De Berne nous gagnâmes, en deux heures, le lac de Bienne, et nous payâmes à l'île que le séjour de Rousseau a rendue célèbre le tribut obligé d'une visite. Nous inscrivîmes nos noms, sans phrase^ dans le registre ouvert à l'attendrissement obligé des touristes. Si l'on veut voir jusqu'où la vanité humaine peut pousser la sottise humaine, on n'a qu'à feuilleter les registres de cette espèce, partout où il en existe; à Saardam, par exemple, dans l'atelier de Pierre le Grand ; à Chamouny, dans la cabane du Montanvers; à Ferney, à Montmorency, et ailleurs. Mais, sans nous livrer à des extases de convention, à des épanchemenls de commande, nous relûmes au bord du lac, à l'ombre de vastes noyers qui le bordent, plusieurs pages des rêveries

et des lettres à M. de Malesherbes, monuments incomparables de la domination exercée par le génie de l'écrivain sur le génie de la langue, témoignages vivants du pouvoir d'exprimer en termes clairs jusqu'à la transparence, et concis jusqu'au laconisme, ce qu'il y a de plus fugitif dans la pensée, et de plus ineffable dans l'âme. Que sont, auprès de ces quelques pages, les élucubralions de la sensiblerie germanique?

En traversant le lac de Biennedans sa longueur, on atteint promptement Yverdun. Nous y trouvâmes encore Peslalozzi et son école; mais, hélas! ce n'était plus que l'ombre de l'un et de l'autre. Cet homme excellent qui, dès sa jeunesse, avait consacré son intelligence, son temps, sa fortune, son existence tout entière à l'éducation de l'enfance, et principalement des enfants pauvres et délaissés, dont la Suisse était fière en quelque sorte, dont la réputation, grâce au roman de Léonard et Gertrude, était européenne, ce pauvre excellent homme, tombé lui-même presque en enfance, était désormais exploité, c'est le mot propre, par un couple subalterne, tout à fait indigne de lui. Son école, — cette école longtemps et successivement florissante à Neuhof en Argovie, à

Stanz dans l'Unterwald, à Berthoud dans le voisinage de Berne, et enfin à Yverdun même, son école se dépeuplait, de jour en jour, bien qu'elle présentât encore, de loin en loin, quelques rares exemples des succès merveilleux qui l'avaient signalée dans des temps meilleurs. Sous le dénuement trop réel, et le désordre qui y régnaient, il n'était guère possible de retrouver quelques traces des principes qui l'avaient fondée. Je n'entrerai ici dans aucun détail sur le système de Pestalozzi ; on peut l'étudier, et ce ne sera pas sans fruit, même après sa triste déchéance, dans le travail de M. Julien, dans celui de M. Gochin, dans le grand rapport de M. Alexis Chavannes au conseil d'État du canton de Vaud, et dans la collection en 13 volumes des écrits de Pestalozzi lui-même. Gomme M. de Fellenberg qui fut son ami, son protecteur auprès du gouvernement bernois, et qui l'aida très généreusement dans ses difficultés pécuniaires, Pestalozzi tenait essentiellement à l'idée de faire marcher de front, et dans un développement parallèle, toutes les facultés de l'intelligence. Mais celte idée était, chez lui, d'une application plus facile et plus sûre que chez M. de Fellenberg ; il ne s'occupait que des enfants en bas âge, et sa méthode, c'est le nom

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qu'il donnait par excellence à son système d'enseignement, ne dépassait pas l'instruction primaire. Or, il est vrai qu'à cette époque de la vie l'instruction naturellement s'acquiert plus en superficie qu'en profondeur, et que l'esprit est plus apte à recevoir de toutes mains qu'à se concentrer sur quelque point déterminé; tandis qu'en appliquant à l'adolescence le système simultané, on court grand risque d'énerver en la gaspillant, et de gaspiller en l'éparpillant la faculté d'attention, et l'énergie de l'intelligence. Il y paraissait dans l'institut supérieur de M. de Fellenberg, sans parler de l'inconvénient, inhérent à ce système, de multiplier indéfiniment les classes et les professeurs.

Quant à l'autre idée de Pestalozzi, l'autre idée essentielle, celle qui consistait à ne placer sous les yeux, à la portée des enfants, que des objets proportionnés à leur intelligence, et à diriger exclusivement leur attention sur les rapports de nombre, de forme, de dimension, allant, pas à pas, du connu à l'inconnu, du compris à l'incompris, — quant à ce qu'il nomme la partie intuitive de sa méthode, quelque ingénieux que soit le procédé, quelque étonnants qu'aient été parfois, sou-

vent même les résultats obtenus, il est permis d'y voir un peu de ce régime artificiel qui prédomine dans VÉmile de Rousseau, et dans les livres d'éducation de madame de Genlis : il est permis de craindre que, en écartant autant que faire se peui de l'enfance, et de son enseignement, tout incident, tout cas fortuit, tout pèle mêle, en la développant, pas à pas, dans un milieu factice, on n'étouffe chez elle la faculté qui devine l'inconnu, qui sait sans apprendre, et devance l'explication, cette faculté qui confond, dès qu'on l'observe, la mère, le pédagogue, le philosophe. « Tous les parents, a dit une personne de beaucoup d'esprit, trouvent que leurs enfants sont des prodiges. Ils ont raison, l'enfance est une merveille. »

En revenant d'Yverdun à Coppet, nous traversâmes la petite ville de Rolle. Là vivait retiré, comme Coriolan chez les Volsques, l'ancien premier syndic Desarts, le chef très respectable du très innocent parti réactionnaire de Genève. C'était de grand matin; Coriolan ouvrait sa fenêtre pour respirer le bon air, bien enveloppé qu'il était d'une robe de chambre de flanelle, et richement coiffé d'un bonnet de coton. Son premier regard tomba sur la figure large et épanouie

de notre ami Dumont, son adversaire habituel, celui-là même dontles attaques incessantes l'avaient réduit à secouer la poussière de ses pieds contre son ingrate patrie. Il recula avec une si étrange grimace, que nous eûmes tous trois le grand tort de ne pouvoir retenir un grand éclat de rire. La fenêtre se referma sur nous avec violence, et nous continuâmes à cheminer. Je ne sais pourquoi ce fol incident me revient en mémoire.

De retour à Coppet, je fis mes paquets ; on me redemandait à Paris; la commission appelée à préparer la réforme du jury venait de se former; elle allait commencer son travail. J'avais, d'ailleurs, un autre motif non moins pressant. Je me sentais atteint d'un mal qui pouvait devenir grave, et qui menaçait d'arrêter, à son début, ma carrière publique ; c'était une affection du larynx : les premiers symptômes s'étaient manifestés pendant mon séjour à Hofwyl, mais ils avaient fait, en peu de jours, des progrès rapides. Il était urgen^ d'y mettre ordre.

Je partis avec mon beau-frère; ma femme et mes filles ne nous rejoignirent qu'au bout de quelques jours ; nous y étions rétablis au commencement de septembre.

Je trouvai, en arrivant, nos affaires fort brouillées et en très mauvais état. Il n'y avait rien là que de naturel. Durant les trois premières années qui suivirent la seconde Restauration, le ministère de M. de Richelieu avait lutté contre le parti réactionnaire, en s'appuyant sur le roi, sur la partie sensée, ou du moins obéissante de la cour et de la haute société, sur la bourgeoisie tout entière, et enfin sur les quatre grandes cours d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et de Prusse, dont les ambassadeurs formaient à Paris une sorte de congrès en permanence. Rien de pareil n'existait plus ou plutôt l'ordre était renversé.

A l'exception du roi qui soutenait toujours, ostensiblement et de cœur, M. Decazes, tous les amis du ministère Richelieu attaquaient le ministère qui l'avait remplacé. Les ambassadeurs faisaient chorus. La portion tranquille et sensée de la bourgeoisie s'effrayait du progrès des idées révolutionnaires. Le parti libéral, triomphant, arrogant, le vent en poupe, ne secondait notre pauvre parti ministériel effaré, éperdu, qu'en s'en moquant et en se promettant tout haut de lui passer bientôt sur le corps.

Ce qui compliquait la situation, c'était l'état des

affaires en Allemagne, et l'attitude menaçante de la Sainte-Alliance. Je ne puis entrer ici dans aucun détail sur les agitations qui suivirent, dans toute cette grande fraction de l'Europe, la paix de 1815, sur les récriminations mutuelles des peuples et des gouvernements, sur l'effervescence des universités, le tumulte des associations, ces boutefeux du grand mouvement patriotique de 1813; mais toujours est-il que le succès plus apparent que réel de l'esprit révolutionnaire, en France, réagissait au delà du Rhin, et l'assassinat de Kotzebue, au nom de la liberté , au cri de Vivat Teutonia! ayant jeté la terreur dans tous les hauts lieux, la France, son ministère actuel en tête, se trouvait au ban de toutes les cours et de tous les souverains. Au moment où j'arrivai à Paris, tous les plénipotentiaires de tous les Etats allemands, grands et petits, se réunissaient à Garlsbad, afin, disait-on, de pourvoir à la sûreté commune. M. de Metternich et M. de Hardenberg s'étaient mis d'accord, quelques jours auparavant, à Tœplitz. On ne savait rien encore de leurs projets, mais l'inquiétude était grande dans notre camp ; elle était au moins égale à celle que nous inspirions et qui ne tarda pas à s'accroître encore.

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