‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de BroglieChapitre 14 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

Plus de tilleul, il est tombé dès 1567.

Nous reprîmes de là notre course, et, tant à pied qu'à dos de mulet, nous remontâmes, en faisant station de temps à autre, toute la vallée de laReuss, l'une des merveilles de la nature helvétique, et nous atteignîmes vers le soir Andermatt, au pied du Saint-Gothard, après avoir traversé le pont du Diable, récemment emporté par une avalanche, récemment rétabli par des mains charitables; mais c'était là que le diable lui-même nous attendait.

Le lendemain devait être, en effet, le jour le plus laborieux et le plus scabreux de notre voyage. Il ne s'agissait de rien de moins que visiter le glacier du Rhône et gagner Meiringen, en traversant le col de Grimsel et suivant la Mayenwand. Cela même ne se pouvait guère faire en un jour; en tout cas, il n'y avait pas une heure à perdre. Nous devions partir au lever du soleil ; mais la tempête survint pendant la nuit, et, lorsque le soleil se leva et nous aussi, le ciel était tout noir de nuages, la pluie tombait à torrents ; force nous fut d'attendre en grommelant, mais bien nous en prit. Vers midi, ma femme, qui jusque-là avait tenu bon, en nous dissimulant son extrême fatigue, fut saisie

d'un frisson violent qui ne fit place qu'à un accès de fièvre plus violent encore.

Nous voilà donc, à dix lieues de tout secours humain, — dix lieues de Suisse, — dans une méchante auberge de montagnes, sans femme de chambre, sans domestique, sans personne pour nous assister, qu'une servante qui baragouinait un allemand inintelligible aux plus experts, avec une pauvre malade, étendue sur un mauvais grabat, — nous voilà, dis-je, face à face avec notre détestable imprudence.

Que faire?

Continuer I impossible.

Retourner sur nos pas ! Comment jucher sur le dos d'un mulet, pendant dix lieues, tout d'une traite, une femme en proie à une fièvre ardente?

Des voitures, il n'y fallait pas penser dans un pareil chemin. Attendre! attendre quoi? attendre qui? et que ne pouvait-il pas arriver en attendant? Et encore, quel bonheur que nous ayons été arrêtés à temps !

Force fut cependant de prendre un parti. Lascouys enfourcha l'un de nos mulets avec instruction de nous envoyer sur-le-cham.p le premier médecin qui lui tomberait sous là man ; de trai-

verser le lac de Lucerne quelque temps qu'il fît, au risque de la tempête, et de descendre, toute affaire cessante, droit à Coppet, de là de nous ramener, à tire d'aile, mademoiselle Randall, et notre docteur, dans une berline attelée de quatre chevaux, puis de nous attendre enfin à Lucerne, avec l'une et l'autre. Lascours parti, mon beau-frère grimpa le Saint-Gothard pour trouver, dans les environs de riiospice, une litière et des porteurs. Il ne trouva point de litière, mais il en fit fabriquer une, grâce à l'usage de la langue allemande qu'il parlait comme le français et mieux qu'un Suisse; grâce aussi à cette merveilleuse habileté dont il était doué et dont j'ai déjà parlé, de faire passer en exécution tous les projets qu'il formait. Il redescendit vers le soir, pour nous tranquilliser, prêt à remonter le lendemain.

Durant tout cela, j'étais assis sur un méchant escabeau, au chevet de ma pauvre femme, lui rendant tous les pauvres services qui se trouvaient à ma portée, la couvrant de toutes les couvertures et les bardes qui se trouvaient dans l'auberge et dans l'écurie; faisant blanchir et sécher, tant bien que mal, notre très chétive provision de linge, écrivant, de dix minutes en dix minutes, les incidents appa-

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rents de la maladie, regardant sans cesse à ma montre, et me perdant en calculs sur le nombre d*heures nécessaires pour qu'il fut possib'e d'espérer du secours.

La nuit fut cruelle. La fièvre persista sans décroître, une soif ardente, un peu de ràvasscrie. Moi-même, comme il arrive dans les insoii.nies, je poussais mes appréhensions au monstre. Je voyais le déplacement impossible; le transport au cerveau ; tout perdu. Je grelottais dans mon pauvre manteau ; il me semblait que la fièvre m'envahissait à son tour, et que j'allais devenir un fardeau de plus dans notre convoi tout éclopé. Enfin, au point du jour, ma malade s'élant endormie, je fermai les yeux, et ne les rouvris qu'à la clarté d'un grand soleil, qui fut vraiment, comme disent les bibles protestantes, le soleil de santé. Ma malade s'éveilla doucement; la fièvre était tombée; mon cauchemar évanoui; tout devint couleur de rose. Mon beaufrère descendit bientôt après avec un palanquin grossier mais commode, et vingt-quatre porteurs ; l'appétit revint même à la patiente, que je main- . lins, néanmoins, à la diète; et le médecin d'Altorf, M. le docteur Lasser, en arrivant, nous aurait tous trouvés sur pied, si je l'avais permis. Il ne trouva

plus de fièvre, et nous engagea à profiter du beau temps, en promettant de nous accompagner, et nous offrant, au besoin, son logis pour nous recevoir.

Nous redescendîmes triomphalement le cours de la Reuss. Notre cortège tumultueux et criard couvrait le bruit du torrent, et même, parfois, celui des cascades. Il figurait, à l'œil, ces méchantes gravures d'auberge où l'on voit la reine de Golconde portée sur les épaules de ses esclaves, et suivie de ses serviteurs, dont chacun tient en main quelque pièce de son équipage. Il n'y manquait que le singe, le chat et le perroquet. C'était un spectacle si nouveau que, du haut des montagnes, les bergers et les bûcherons accouraient, à toutes jambes, pour nous voir passer, l'air tout ébahi et tout effaré. De hameau en hameau, pendant un trajet de près de huit heures, interrompu par des haltes plus ou moins fréquentes, nous ramassions les curieux, les attablés, les polissons, et notre escorte, en» arrivant à Altorf, avait tellement l'air d'une invasion, que chaque bonne femme se mit sur sa porte ou à sa fenêtre, en demandant de quoi il s'agissait.

Peu à peu, néanmoins, tout se calma. La prin-

cipale auberge étant vide, nous trouvâmes facilement à nous installer, sans mettre à trop rude épreuve la complaisance de notre bon docteur, et, par son conseil, nous fîmes retenir, pour le lendemain, la grande barque de passage pour Lucerne.

Nous gagnâmes de très bonne heure Fluelen. Au palanquin succéda la galère, toute pavoisée des couleurs cantonales, aux vingt-quatre porteurs, vingt-quatre rameurs endimanchés. Ce n'était plus la reine de Golconde, c'était Cléopâtre à l'embouchure du Cydnus.

Nous saluâmes, en passant, sur notre gauche, la verte prairie de Grûtli, ce vrai berceau de la liberté helvétique , et, sur notre droite, la troisième ou quatrième chapelle érigée au semi-fabuleux héros de cette héroïque contrée. Le temps était magnifique, le lac resplendissant, ses rives escarpées toutes hérissées de rochers à pics, travers lesquels l'œil ne découvre que, de loin en loin, quelque anse, quelque fissure, quelque anfractuosité, reluiôaient en quelque sorte au soleil. A mi-route, nous rencontrâmes le petit embryon territorial, enseveli dans un pli de montagne, qui porte en géographie le nom encore connu de Gersau.

Nous y prîmes un peu de repos, durant une couple d'heures.

Gersau a longtemps été la plus petite des républiques ; plus petite que Saint-Marin, qui végète à l'ombre de Notre-Dame-de-Lorette, plus petite qu'Andorre, cette pupille séculaire de la France et de l'Espagne.

"\La république de Gersau, s'il en faut croire un voyageur qui la visita à la fin du dernier siècle, la république de Gersau avec sa régence, ses doubles et triples conseils, avec ses trésoriers, ses secrétaires, juges, ministres, ses forces de terre et ses forces navales, enfin généralement tous ses gouvernants et les gouvernés de tout état, de tout sexe et de tout âge, contient bien neuf cents ou mille personnes.

Cet éiat de choses apparemment se rapportait encore au temps de l'indépendance, temps d'orages et de vicissitudes qui n'a pas duré moins de quelques siècles pour les plus petits, comme pour les plus grands cantons de la confédération ; mais, de nos jours, tout s'est fort simplifié depuis que l'acte de médiation, en 1804, a fait redescendre Gersau au rang d'humble ressortissant de Schwylz, avec qui elle ne communique que par le lac.

C'est également, sans doute, à l'époque d'autonomie qu 3 se rapportait l'anecdote suivante qui me fut contée rSiir place.

Après une longue série d'années, si ce n'est peut-être de siècles où la justice criminelle de Gersau n'avait trouvé à s'exercer que sur de simples peccadilles, il arriva, tout à coup, qu'un crime fut commis, un crime pour tout de bon, un blasphème bien et dûment caractérisé. Grande rumeur; indignation universelle; le criminel arrêté, détenu, jugé, fut condamné tout d'une voix; mais, quand on vint à feuilleter le bouquin tout enfumé, dépositaire des antiques lois de la république, grande fut la stupeur, lorsqu'on reconnut que la peine encourue était, bel et bien, le feu, comme Jean Huss, Servet et consorts. La magistrature fit bonne contenance; le bûcher fut dressé; les fagots très proprement disposés; mais, avant d'aller chercher le tison, les prudents de l'endroit jugèrent à propos de consulter un peu Messieurs de Lucerne ; et Messieurs de Lucerne ayant pensé qu'à tout prendre, c'était beaucoup de bruit pour une omelette au lardy Messieurs de Gersau en ayant délibéré de nouveau, le coupable en fut quitte pour faire deux fois le tour de l'église, pieds nus, un cierge à la main, juge-

ment qui, sans nul doute, fut plus selon le cœur de Dieu que le précédent.

Salomon et Sancho Pança, ces deux grands types de l'humaine justice, n'auraient pas mieux décidé.

Débarqués à Lucerne vers la tombée de la nuit, nous y trouvâmes, sur le port, Lascours et mademoiselle Randall, qui nous attendaient, et à l'auberge une berline toute préparée pour nous recevoir pêle-mêle. Le lendemain matin, notre malade de la veille et de l'avant-veille se trouvait si bien remise, qu'elle insistait sérieusement pour reprendre et achever notre malencontreuse expédition. C'eut été vraiment tenter Dieu. Après maint et maint débat, nous convînmes de couper le différend par la moitié. Ma femme, mademoiselle Randall et mon beau-frère, qui connaissait à fond les montagnes de l'Oberland, partirent en voiture, par la route directe ; Lascours et moi, nous prîmes, à pied, le plus long.

Nous commençâmes par louer une barque qui nous conduisit à Stanz, en suivant, sur le lac, la route indiquée dans le premier chapitre du roman de Walter Scott, c'est-à-dire en côtoyant le pied du mont Pilate, et nous allâmes coucher à Sarnen.

chef-lieu du canton d'Undenvald. Sarnen est, comme on sait, la patrie d'Arnold de Melchthal, l'un des trois fondateurs de l'indépendance helvétique. Son histoire est partout. L'arsenal et la maison commune occupent aujourd'hui l'emplacement de ce château de Landenberg, premier théâtre de la plus juste des insurrections, et delà modération la plus exemplaire.

Le lendemain, nous gravîmes le Briinig, et nous arrivâmes de bonne heure à Brienz, où nous trouvâmes madame la duchesse de Dino, et madame la duchesse de Raguse établies depuis deux jours; elle nous offrirent généreusement à déjeuner, tout poudreux que nous étions, et en véritable équipage de touristes. Après déjeuner, nous fîmes de compagnie la promenade obligée du Giessbach. C'est, comme on sait, un petit torrent do très bonne compagnie, qui descendant du Schwarzhorn, fait quatorze cabrioles ou révérences, sous le nom emprunté de cascades, avant de se jeter dans le lac de Brienz. Chacune de ces cabrioles porte le nom d'un lieu célèbre, ou d'un personnage historique; chacune a lieu en face d'un banc sculpté ou d'une grotte tapissée de fleurs; rien n'est plus galant ; il n'y manque qu'un maître à danser avec sa pochette

et un groupe de demoiselles de l'Opéra exécutant un ballet.

En quittant nos duchesses, nous prîmes la route de Meiringen, où nous arrivâmes en petit char au bout de deux heures. Là, nous avions à choisir, ou de nous engager dans les défilés de la Furca et de la Mayenwand, et de retourner ainsi au pied du Saint-Golhard, ou de les laisser derrière nous, et de tourner vers Grindelwald.

Nous prîmes, à regret, ce dernier parti; l'autre nous ramenait au lac de Lucerne. Je me promis de mieux faire une autre fois ; mais l'expérience a démontré combien était sage l'admonition adressée parle général Bonaparte à M. Denon; il y a trentesix ans que je pris cette résolution avec moi-même; j'ai depuis lors été plus de trente fois peut-être en Suisse; je n'ai jamais visité ni la Furca, ni la Mayenwand, ni le glacier du Rhône.

Nous grimpâmes le lendemain la Wengernalp et la petite Scheideck, et nous allâmes coucher à Grindelwald. Là encore, nous avions à choisir entre deux directions : Laulejbrunn et Interlacken. Pressés de rejoindre nos compagnons de voyage, nous prîmes la plus courte ; arrives de bonne heure à Interlacken, nous consacrâmes le reste de la

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journée à visiter ce lieu charmant, et ses environs plus charmants encore. Nous prîmes ensuite un petit char qui nous conduisit, le long du lac de Thun, d'abord à Frutigen, puis à Kandersteg, où nous arrivâmes de bonne heure, afin de nous lever de grand matin et de commencer pédestrement l'ascension de la Gemmi.

Ce fut ma plus rude journée de montagnes, en Suisse et ailleurs. Nous mîmes près de six heures, en marchant à travers les rochers, par un chemin qui n'était souvent qu'un lit de torrent desséché, avant d'atteindre le misérable chalet de Schwarenbach, situé à 2065 mètres au-dessus du niveau.de la mer. C'est là que nous prîmes un peu de repos. C'est dans ce chalet que Werner a placé la scène du 24 février.

De là, nous mîmes encore près de trois heures pour atteindre le col de la Gemmi, d'où l'on descend à pic sur Louèche, à peu près comme on descend de la cathédrale de Strasbourg sur la place même oii cette cathédrale est située. Le point culminant est à deux mille trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et à neuf cents mètres au-dessus des bains de Louèche. La route pratiquée dans cette paroi verticale a trois mille deux cent quatre vingts mètres de

développement; il ne faut pas moins d'une heure et demie pour la descendre; elle n'a guère qu'un mètre ou deux quelquefois de large, bordant partout un précipice d'une effroyable profondeur, et le plus souvent dénuée de garde-fous. Elle n'offre néanmoins aucun danger pour quiconque est exempt de vertige, à moins qu'il ne lui arrive ce qui m'arriva, mais heureusement à l'extrémité de la descente, je veux dire que les jambes manquèrent sous moi d'extrême fatigue, et que je roulai comme un sac, sans me pouvoir retenir.

Après nous être un peu réconfortés en dînant passablement dans une des auberges de Louèche, qui ne se compose guère que d'auberges, comme tous les établissements thermaux, après avoir visité les sources et la piscine et dormi d'un bon somme, nous nous trouvâmes le lendemain frais et dispos, pour franchir, encore à pied, la dislance de près de trois heures de marche, qui sépare Louèche de Sierre. Là, rentrés dans la vallée du Rhône, et dominant déjà le bassin du Léman, nous prîmes successivement une série de petits chars qui nous conduisirent de Sierre à Martigny, de Martigny à Bex, de Cex à Vevay et de Vevay par Lausanne à Coppet, où je trouvai en bonne santé tout mon petit monde,

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tant ceux que j'y avais laissés que ceux que j'en avais emmenés.

J'exhorte quiconque lira, par hasard, cet itiné-| v ^^«--^ '^^ raire à le sauter à pieds joints, car il ne contient f''^V«^L rien qui puisse avoir le moindre intérêt pour tout ) a-^U-U<. \ ^^ autre que pour moi-même; mais, pour moi-même, \ ^i^ lUv-^^-^^-o, il en a beaucoup, car il a fait époque dans ma vie, | /^^wt ^J-^-^-^ et voici comment. { , , ^

Mon but primitif et principal avait été d'examiner à fond, pour la seconde fois, l'établissement de M. de Fellenberg, et d'arrêter, à ce sujet, définitivement mes idées.

C'était, de ma part, acte de prévoyance. Mon fils n'avait encore que trois ans; mais, comme il avait été convenu entre madame de Staël et moi, à l'époque de mon mariage, que mes fils seraient élevés y dans la religion catholique et mes filles dans la religion protestante, j'entrevoyais beaucoup de difficultés à cette double éducation, en sens divers, dans le même intérieur domestique ; et l'étal incertain de mon esprit sur le fond même des choses en pareille matière, joint à l'entraînement des préoccupations politiques, me rendaient peu propre à surmonter ces difficultés. De là m'était venue celte idée de placer, s'il était possible, mon fils, depuis

l'âge dô neuf ans jusqu'à celui de douze, c'està-dire jusqu'à l'âge de la première communion, dans l'établissement mixte de M. de Fellenberg, qui jouissait alors d'un très grand crédit, sauf à l'en retirer ensuite, pour le faire entrer en France dans l'éducation publique. Mais ce projet demeurait nécessairement subordonné au degré de confiance que nous inspirerait, à ma femme et à moi, après nouvel et mûr examen, l'établissement de M. de Fellenberg, et ce nouvel examen ne lui ayant pas été plus favorable que le premier, force me fut de profiter du temps qui me restait pour me rendre moins indigne du devoir que j'aurais bientôt à remplir. Mon premier soin devait être et fut, en effet : 1° De me bien rendre compte des points de dissidence qui séparaient alors, et séparent encore aujourd'hui la communion catholique de cette branche du protestantisme qui porte le nom de réformée; c'était alors et c'est encore aujourd'hui un calvinisme tempéré et rectifié; c'était la croyanceV de ma femme et celle qu'elle enseignait à ses filles;

2° De bien examiner jusqu'à quel point pouvait s'étendre et où devait s'arrêter, pour ne point dégénérer en confusion dans les termes, ou en indif-

férence sur le fond des choses, l'esprit de conciliation entre les deux communions.

Je n'étais encore, à cette époque, que trop en état de porter sur cette double question un jugement dégagé de préventions, et j'avais sous la main de quoi m'éclairer. La bibliothèque de Coppet était riche en ouvrages de controverse ; ils y fourmillaient à l'envi et je vivais dans un milieu de protestantisme très ardent. A cette école, si je ne puis dire que je fusse devenu, en peu de mois, un savant théologien, j'en approchais néanmoins assez pour/ me convaincre pleinement qu'entre les deux communions, tous les chefs de dissentiment réels, tout ceux qui, vus de près, ne se résolvaient pas soit en simple logomachie, soit en contestation puérile, avaient été posés par Bossuet, dans son exposition de la doctrine catholique, avec exactitude et sincé- . rite, et que les explications qu'il en donne, poussant les concessions jusqu'à la dernière limite, étaient aussi solides, en fait de bon sens, aussi rigoureuses, en fait de logique, que l'étaient peu, selon moi, les répliques de ses adversaires.

J'en avais également assez appris pour comprendre qu'étant admise, de part et d'autre, l'existence d'une religion révélée, d'une religion fondée

sur l'Écriture sainte, d'une religion dontles dogmes, les miracles, les mystères imposent, d'instant en instant, un certain degré de soumission à la raison, îe dépôt et la direction d'un tel enseignement ne pouvaient guère rester livrés aux fluctuations de l'esprit humain ; — qu'il y fallait l'intervention con-< tinue d'un corps divinement institué, divinement protégé et dont l'autorité fut reconnue par l'ensemble des fidèles — qu'en attribuant, au contraire, comme le fait le protestantisme, à l'ensemble des fidèles une liberté d'examen à peu près sans limites en matière de foi, — qu'en supposant à chaque fidèle la capacité, en lui imposant l'obligation de prononcer selon ses lumières, sur toutes les questions qui peuvent s'élever en ce qui touche l'authenticité ou l'intégrité des saints livres, l'interprétation réelle ou possible, le sens littéral ou figuré des textes controversés, — d'une part on leur demandait, on leur commandait l'impossible, et, d'une autre part, on les plaçait forcément ou sur la pente du rationalisme s'ils cédaient à la tentation bien naturelle de soumettre la foi à la raison, ou sur la pente de l'individualisme, s'ils cédaient à la tentation plus naturelle encore de choisir dans la Bible, d'admettre ou de retrancher ceci ou cela,

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selon le tour de leur esprit, ou enfin sur la pente du fanatisme, s'ils cédaient à la tentation plus rare, sans doute, mais encore bien commune, de pousser à outrance certains principes, au détriment de certains autres.

Sociniens, indépendants, anabaptistes ou leurs pareils, ce sont les extrêmes du protestantisme, extrêmes vers lesquels gravite alternativement chaque secte, absit injuria verbo, chaque fidèle, pour son propre compte, qui plus, qui moins, s'arrêtant en route un peu plus tôt un peu plus tard, selon ce qu'il conserve du catholicisme primitif; car c'est toujours là que gît le point de départ et le temps d'arrêt.

Sous l'empire de ces idées qui me frappèrent de prime abord, et que l'étude, la réflexion, l'expérience n'ont fait que confirmer en moi de plus en plus, sous l'empire de ces idées, dis-je, non seulement je persistai à faire élever mon fils dans la foi catholique (c'était un point qui ne faisait pas question), mais je conçus l'espérance d'y ramener, unV jour, ma femme, et, par elle, mes filles. C'était une entreprise difficile, et qui, d'ailleurs, n'était pas mûre. Pour convaincre, il faut soi-même être convaincu, et mon esprit était encore trop perplexe

sur le fond des choses. Étant donnée la vérité de la religion chrétienne, je n'hésitais pas à reconnaître que la doctrine catholique était la vraie ; mais la religion chrétienne elle-même était-elle vraie? Je n'osais encore me l'affirmer.

J'étais néanmoins sur la voie.

En méditant sur les conséquences, je ne pouvais guère éviter de méditer sur les principes, et, de réflexion en réflexion, j'en étais venu à reconnaître :

i° Que la théologie naturelle, jusque-là ma seule croyance, n'était point, à le bien prendre, une religion, toute religion impliquant un culte, et tout culte une série indéfectible de rapports personnels entre l'homme et Dieu, une réciprocité incessante de prières, de bienfaits et d'actions de grâce, toutes choses qui semblent exclure, au lieu de les suggérer, l'idée d'une providence générale qui gouverne le monde, sans acception de personnes, par des lois invariables ;

2° Qu'en conséquence, les données sur lesquelles repose la théologie naturelle semblaient, tout au plus, en fait de religion, des pierres d'attente, plutôt une première assise qu'un édifice achevé;

3" Qu'en les examinant de près, ces données, on

y trouvait tout autant, si ce n'est plus, de mystères que dans la religion révélée, de mystères, dis-je, c'est-à-dire de choses incompréhensibles et voire même en apparence contradictoires; de telle sorte que, si l'argument des mystères suffisait contre la religion révélée, ce même argument battrait en brèche, au même titre, et avec le même succès la théologie naturelle, et, par contre-coup, toutes les vérités rationnelles, laissant ainsi notre esprit en état de parfait scepticisme, lequel est la contradiction même, puisqu'il fait profession de nier ce qu'il affirme, et d'affirmer ce qu'il nie;

-4» Qu'entre les mystères de la théologie naturelle et ceux de la théologie révélée, il semblait se rencontrer une secrète entente, une certaine affinité; qu'ils semblaient correspondre et se rapporter l'un à l'autre, à peu près comme, dans une feuille détachée d'un registre, la ciselure se rapporte à la souche ; qu'ils semblaient, en un mot, se présupposer mutuellement;

5° Qu'enfin l'auteur, quel qu'il fût, de la révélation chrétienne avait certainement sondé l'âme humaine, dans ce qu'elle a d'étrange et de contradictoire, à un degré de profondeur dont n'a jamais approché aucun moraliste.

i54 SOUVENIRS.

Ces réflexions étaient bien simples, à coup sûr, et c'était pour moi une grande honte, quand j'y songe, d'avoir attendu près de quarante ans pour d(' couvrir ce que le moindre chrétien apprend dès son enfance de la bouche de son pasteur; mais tel était encore l'état des esprits de mon temps, et je n'étais ni le plus incrédule ni le plus dissipé de mes contemporains.

Je pris, dès ce moment, la ferme résolution de m'engager de plus en plus dans la recherche de cet ordre de vérités, quelles que fussent alors, pour moi, les préoccupations de la vie publique et privée ; je me suis tenu parole, et Dieu m'en a récompensé.

Nous quittâmes cette année Goppet de ti*ès bonne heure. Durant les derniers mois de notre séjour, M. Rocca, oncle et tuteur du dernier fils d madame de Staël, nous confia son pupille, pou être élevé dans notre famille, avec nos enfants, et nous le confiâmes nous-mêmes, pour être élevé sous nos yeux, aux soins d'un jeune Genevois, M. Sturm, qui s'est acquis depuis un nom dans les sciences mathémathiques et n'est mort qu'il y a peu d'anuées. membre de l'Institut.

Nous fûmes rappelés à Paris de très bonne heure. Le nouveau roi tenait parole. La session s'ouvrit le 23 décembre par un discours tout sucre et tout miel; les adresses, en réponse, furent votées dans les deux Chambres presque à l'unanimité, bien que le discours annonçât, en propres termes, la loi d'indemnité en signe de joyeux avènement, et, à mots couverts, celle du sacrilège comme cadeau du jour de l'an.

Ni l'un ni l'autre ne se fit attendre ; on ne tint longtemps le bec dans l'eau ni l'émigration ni la congrégation. Le 3 janvier, la loi d'indemnité fut portée à la Chambre des députés par M. de Villèle,et,le 4, la loi du sacrilège à la nôtre par M. de Peyronnet.

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Avant de prêter à ces deux coups de maître l'attention qui leur est due, je note en passant :

V La première apparition d'une bien triste affaire, celle des condamnés de la Martinique, sur kquelle je reviendrai plus tard; ^2" La résurrection de l'apanage d'Orléans, sur laquelle je me crus, à mon grand regret, obligé de présenter quelques observations que M. le duc d'Orléans ne prit point en mauvaise part;

3" La discussion défmitive d'une loi qui traînait de session en session depuis trois ans, et dont le but était de régler l'établissement des communautés religieuses de femmes, loi libérale, proportion gardée aux prétentions du clergé et aux préjugés de ses adversaires, loi très sagement amendée par M. Siméon et M. Pasquier, et sur laquelle dans l'état présent des esprits et des affaires, je n'eus pas à placer le moindre mot.

J'arrive donc à la loi du sacrilège, dont la discussion dans notre Chambre précéda celle de la loi d'indemnité dans la Chambre des députés.

Ce fut, en quelque sorte, le thermomètre sur lequel on put marquer le degré d'asservissement du ministère envers son parti. La congrégation, ceV croquemitaine dont on se moque aujourd'hui après

en avoir eu grand'peur en son temps, la congrégation, c'est-à-dire la fraction active, ardente desl/ gens d'église et des dévots de cour, tenait à M. de Villèle et consorts le pied sur la gorge. Il avait espéré, sinon la satisfaire, du moins apaiser ses appétits, pour quelque temps, en lui servant impromptu un petit régal, je veux dire un projet de loi qui triplait ou quadruplait les peines assignées aux crimes et délits commis dans les églises et autres édifices consacrés au culte. Mais ce n'était pas là le compte de ces bonnes âmes ; il leur fallait du sang; il leur fallait même un peu de torture; il leur fallait surtout et avant tout quelque chose qui plaçât la religion de l'État hors de pair, en attendant mieux ; il leur fallait un édit de Nantes, en attendant la dragonnade.

J'ai précédemment indiqué comme quoi notre pauvre ministère, après avoir fait passer, tant bien que mal, sa pauvre loi dans notre Chambre, avait reculé devant l'idée de la porter telle quelle devant la Chambre des députés. Là, le toile était trop fort. Peu s'en fallait qu'on ne criât au sacrilège contre qui répugnait au mot et à la chose. Donc, M. de Peyronnet avait d'abord fait bonne contenance tout en faisant retraite; mais l'intervalle

entre deux sessions porte conseil; comme la nuit entre la veille et le lendemain. Venu cette année à résipiscence, nous le vîmes entrer, tenant fièrement un projet de loi en tête duquel se trouvaient les articles qui suivent et que je transcris ici adperpetuam rei memoriam.

« Art. i. — La profanation des vases sacrés et des hosties consacrées constitue le crime du sacrilège.

» Art. 2. — Est déclarée profanation toute voie de fait commise volontairement et par haine ou mépris de la religion sur les vases sacrés et les hosties consacrées.

» Art. 3. —Il y a preuve légale de la consécration des hosties lorsqu'elles sont placées dans le tabernacle ou exposées dans l'ostensoir, et lorsque le prêtre donne la communion ou porte le viatique aux malades.

» 11 y a preuve légale de la consécration du ciboire, de l'ostensoir, de la patène et des calices employés aux cérémonies de la religion au moment du crime.

» Il y a également preuve légale de la consécration du ciboire et de l'ostensoir enfermés dans le tabernacle de l'église ou celui de la sacristie.

, ^ > Art. 4. — La profanation des vases sacrés sera punie de mort, si elle a été accompagnée des deux circonstances suivantes :

» 1» Si les vases sacrés renfermaient au moment du crime des hosties consacrées;

» 2° Si la profanation a été commise publiquement.

> La profanation est commise publiquement lorsqu'elle est commise dans un lieu public, et en présence de plusieurs personnes.

» Art. 5. — La profanation des vases sacrés sera punie des travaux forcés à perpétuité, si elle a été accompagnée de l'une des deuK circonstances énoncées dans l'article précédent.

^ > Art. 6. — La profanation des hosties consacrées, commise publiquement, sera punie de la peine du parricide. L'exécution sera précédée de l'amende honorable faite par le condamné devant la principale église du lieu où le crime aura été commis, ou du lieu où aura siégé la cour d'assises. >

Ce n'était pas en 1204, la veille de la croisade lancée par Innocent III contre les Albigeois, ce n'était pas en 1572, la veille de la Saint- Barthélémy que de telles paroles étaient proférées ; c'était en plein XIX' siècle, trente-cinq ans après 1789, dans

un pays libre, dans un pays où la liberté des cultes était ouvertement professée, sous le feu de la tribune et de la presse, dans une capitale où vingt ministres protestants, à ce payés par l'État, enseignaient chaque jour, publiquement à leurs fidèles, que le. dogme de la présence réelle était idolâtre; qu'adorer l'hostie consacrée, le tabernacle et le ciboire qui la renferme, c'était profanation et sacrilège ; c'était dans un tel temps, dans un tel pays, sous l'empire de telles idées et d'un tel régime qu'on replaçait une croyance théologique sous la garde du bourreau, et qu'on provoquait l'erreur au crime, en lui offrant la palme du martyre.

Une telle entreprise avait tout ensemble quelque chose de si atroce et de si grotesque, qu'il était presque impossible de n'en pas hausser les épaules avec autant de dégoût que d'indignation.

Peu à peu, cependant, l'indignation prit le dessus.

La discussion eut beaucoup d'élévation et d'éclat. M. Mole l'ouvrit par un vrai discours d'homme d'État et d'homme de bien. M. de la BourdonnaieV renchérit encore sur le mélange de la férocité et du ridicule, en insistant pour qu'on substituât,

SOUVENIRS. iQl

dans le cérémonial du parricide, avant la boucherie du poing coupé, un voile rouge au voile noir sur la tête du coupable. M. de Lally lui répondit; il avait beau jeu; mais nous avions été si souvent affadis ou assourdis par son éloquence mi-partie pleurarde et criarde que nous ne lui pûmes faire qu'un demi-succès qui encore faillit lui coûter ,cher.

■^Au moment où, par un mouvement oratoire préparé de longue main, et sous l'invocation de la maxime : Ecclesia abhorret a sanguine, il sommait le banc des évoques de tonner, avec lui, contre une loi toute dégoûtante de sang et de fiel, il fut si vertement rembarré par le cardinal de Latil, et si rudement apostrophé par le banc tout entier qu'il en perdit la parole et la tête. Sa grosse face devint l écarlate comme la calotte du cardinal; son gros ventre menaça d'éclater en agitations convulsives ; il fallut lui dénouer sa cravate, lui déboutonner son gilet, et le transporter en plein air. On craignait une attaque d'apoplexie, et cet incident termina brusquement la séance en laissant à ses interrupteurs l'appréhension d'avoir offert à Moloch une première victime. Soyons vrai cependant; il y avait là plus d'esprit de parti et peut-être d'intimi-

dation que de véritable fanatisme. En général, nosV' cardinaux et nos archevêques étaient modérés; la loi du sacrilège n'était point de leur cru; ils auraient préféré quelque chose de plus humain et de plus doux, mais ils étaient surveillés et talonnés par les zélanti prêtres ou laïques, et n'osaient pas broncher devant eux.

Le lendemain, j'ouvris la séance avec faveur, car les quatre cinquièmes de la Chambre maudissaient tout bas ce que leur imposait tout haut l'autre cinquième; avec succès parce qu'on comptait sur moi pour parler net, et que rien ne réussit mieux que de dire aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre.

Je fis honneur à la lettre de change.

Sans plus de pitié pour la loi qu'elle n'en montrait pour les coupables, d'un seul mot je la mis à nu; écartant rapidement tout ce qui sentait le préambule, les artifices de langage, les précautions oratoires, je pris la proposition même corps à corps, et je la traînai sur la claie.

c Que punissez-vous de mort, disai-je, dans ce qu'il vous plaît de nommer sacrilège? Est-ce le désordre dans un lieu public? Pour un simple désordre la peine du parricide I Est-ce l*acte maté-

riel? Il est le même dans un temple protestant que dans une église catholique, le même sur un vase sacré et sur un vase qui ne l'est pas. Est-ce l'intention perverse, profanatrice? Elle est la même dans les deux cas. Non, non; c'est uniquement, exclusivement le défaut de croyance aux dogmes de la présence réelle ; autrement dit, c'est le péché, c'est l'hérésie.

» La société n'est point menacée; il ne s'agit pas de la protéger, le crime ne se commet point, il ne s'agit point de le réprimer, il s'agit, pour la première fois, après quarante ans, d'ériger un dogme en vérité légale, et d'en livrer la vengeanco ^u bras séculier. »

"^ J'indiquais alors, mais rapidement et comme en passant, parce que ce point avait été touché par M. Mole, les conséquences non seulement funestes mais fatales d'un tel principe; après le sacrilège, le blasphème ; après le blasphème, l'inquisition.

J'insistai ensuite sur le degré de sottise et d'hypocrisie détestable qu'une telle loi imposait à ses auteurs.

« Quel est le jurisconsulte qui, jetant les yeux sur ces paroles : « ... Est déclarée profanation

> toute voie de fait commise volontairement et » par haine ou mépris de la religion sur les » vases sacrés et les hosties consacrées... » ne prendrait pas en pitié ce législateur éperdu, entraîné, jeté hors de toutes les voies régulières, qui s'essaye d'abord à définir le crime, puis tout à coup, tremblant devant son propre ouvrage, n'osant présumer la culpabilité dans l'acte qu'il vient de décrire, somme le jury de se constituer inquisiteur, de confesser, en quelque sorte, l'accusé avant de prononcer sur son sort ; de l'absoudre ou de le condamner, selon l'état de sa conscience, selon la direction de sa pensée, selon le but qu'il s'est proposé dans l'action! Et quel but peut s'être proposé celui qui aura outragé des hosties consacrées, sinon d'insulter à ce qu'il devait respecter? Si cet acte vous paraît digne du dernier supplice, osez le dire franchement et ne ménagez pas au coupable des faux-fuyants pour échapper; si, au contraire, cet acte vous parait simplement celui d'un méprisable insensé, osez le dire aussi; osez être juste, humain, raisonnable, ne cachez pas la faiblesse sous la violence, et ne déversez point sur le jury une responsabilité que le législateur doit prendre à lui seul.

X » Quel est le catholique sincère mais éclairé, qui, en réfléchissant surcette inconcevable expression : ■» Ily a preuve légale de la consécrationdes hosties. ï II y apreuve légale de la consécration du ciboire; » ne se sentirait pas révolté, en voyant une assemblée où siègent des protestants, appelée à statuer, par terme moyen, par à peu près, sur ce qui est sacré, et sur ce qui ne l'est pas ; sur le moment où commence et finit la possibilité d'outrager Dieu dans le sanctuaire; de nous voir, nous laïques, nous profanes, voter par assis et levé, sur l'époque, sur la durée, la cessation d'un mystère, établir des présomptions légales, des présomptions juridiques de quoi,grandDieu!j'oseàpeinele dire; lesprésoraptionslégales de laprésence réelle ; ô scandale ! ô profanation véritable ! Et qui ne voit que de semblables questions peuvent être posées à un concile œcuménique, à un saint-office institué par le saint-siège; mais à nous, mais à des jurés !

î Que vous dirai-je enfin du poing coupé, de la mutilation, de cette peine que, pour la pre* mière fois, depuis la publication du code pénal de 4810, nous voyons appliquée à un crime nouveau. A qui faut-il apprendre désormais que cette horrible boucherie n'a pas été introduite dans nos u. 30

lois à l'occasion du parricide, ni pour satisfaire à la morale publique qui l'a toujours repoussée avec dégoût; qu'elle a été remise en vigueur en l'honneur du complot contre la personne du prince, que c'a été une lâche flatterie envers le chef duV gouvernement d'alors, une basse complaisance pour cette vanité de parvenu qu'il n'a jamais dé< posée même sur son char de triomphe, une manière de persuader aux peuples que sa personne était sainte et sacrée, qu'il était comme on le disait à cette époque, même en chaire, l'oint du Seigneur et l'élu de la Providence. Digne tribut à offrir au créateur du ciel et de la terre, à l'être ineffable dont émane toute vertu et toute justice, que l'invention dont la servilité s'est avisée pour rassurer l'effroi et caresser l'orgueil d'un tyran ! »

Reprenant ensuite l'argument qui avait failli devenir fatal à M. de Lally, l'argument tiré d'un caractère général de l'Église, de son code purement moral et médicinal, de ses peines toutes spirituelles, la pénitence, l'exclusion des sacrements, l'excommunication, je terminai par celle dernière réflexion, qui fit tressaillir toute la Chambre.

« On nous dit que cette loi ne sera qu'un simple monument de piété, que, le crime ne se commet-

tant point, cette loi ne recevra point d'exécution. On nous trompe, messieurs, ou l'on se trompe soimême.

> Ce crime ne se commet plus, j'en conviens; mais depuis quand ne se commet-il plus? Depuis que des lois semblables ont disparu de nos codes. Tant que la religion a été, je ne dirai point protégée, je dirai compromise par des lois sanguinaires, il s'est rencontré des hommes pour braver ces lois; qu'elles renaissent aujourd'hui ces lois de sang, le crime s'en va renaître avec elles.

» Ce n'est pas là une coïncidence fortuite et passagère. C'est une conséquence nécessaire, c'est uu résultat inévitable; c'est une observation puisée dans le cœur humain, que l'histoire atteste, que l'expérience démontre.

» On ne se joue pas impunément avec ces idées de crimes bizarres et de supplices raffinés. On n'éveille pas impunément sur de tels objets le dérèglement des imaginations corrompues.

» D'où vient que, lorsqu'un crime extraordinaire, étrange dans ses détails, tragique dans ses conséquences, vient à éclater quelque part, à l'instant même, en dépit du châtiment, en dépit du supplice,.

des crimes tout pareils se répètent, se multiplient sous l'œil et sous la main de la justice étonnée. D'où vient qu'un empoisonnement fameux fait naître dix autres empoisonnements/qu'un incendie allumé peut-être par le hasard à quelques lieues de la capitale, produit une foule d'autres incendies qui désolent toutes les contrées d'alentour, comme si la fermentation des cœurs dépravés n'attendait qu'un signal; comme si les passions criminelles, incertaines dans leur choix, n'attendaient qu'un exemple pour se décider.

» Tel est le cœur humain ; tous les magistrats sont là pour le dire. C'est M. le garde des sceaux lui-même que j'en prends à témoin.

» Eh bien, ce crime qu'on nous dénonce avec tant de fracas, personne n'y pense aujourd'hui. Qui peut dire ce que va produire cette loi imprudente qu'il jette en proie à la curiosité publique et la discussion cent fois plus dangereuse que cette loi entraîne après elle?

» N'en doutez pas, il y a là péril et péril d'autant plus grand, d'autant plus réel que les idées que cette loi réveille, s'adressent à la fois et à ce qu'il y a de plus impur dans le cœur de l'homme et à ce qu'il y adeplus élevé; qu'elle provoque en même

temps et rexaltation religieuse et les fureurs de l'impiété.

» Aujourd'hui, sous un régime de liberté des cultes, sous l'empire de lois douces et humaines, qu'est-ce que la profanation des saintes hosties? Une turpitude abjecte, une lâcheté, une ignominie. Il n'est pas d'être si dégradé à ses propres yeux, qui ne rougisse de s'abaisser jusquelà.

» Mais cet acte, quand vous l'aurez érigé en profession de foi contre un dogme de la religion catholique, il se trouvera des enthousiastes pour le commettre; quand vous l'aurez ennobli par le martyre, il se trouvera des fanatiques pour le briguer. L'incrédulité elle-même aura les siens au besoin ; car, chose remarquable, elle n'en a jamais manqué partout où la persécution s'est déclarée.

» A défaut de l'un ou de l'autre, la dépravation, la débauche, l'imagination blasée trouvera dans les périls mêmes, ces émotions dont elle est avide.

> Je le dis avec une profonde conviction, si la loi périt ici, si elle disparaît avant d'avoir encore l'éclat des débats de l'autre Chambre, le passé nous

répond encore de l'avenir. Il n'y a pas eu de profanation commise dans le seul but de profaner, depuis plus d'un quart de siècle, il n'y en aura pas davantage.

» Mais si, pour notre malheur, cette loi triomphe dans l'épreuve des discussions, si les idées qui s'y rattachent sont lancées du haut de la tribune publique, sur tous^ les points du royaume, transplantées de lieu en lieu, propagées dans les derniers rangs de la société, peut-être avant qu'un an soit écoulé, peut-être avant que nous nous réunissions de nouveau dans cette enceinte, la loi aura reçu son exécution, et plaise au Ciel que ce ne soit pas en plusieurs lieux différents! On ne peut pas trouver, en ce moment, un exemple pour nous prouver qu'elle soit utile; on n'en manquera pas pour nous prouver qu'elle n'est pas même suffisante. Le sang aura coulé. Un spectacle hideux, un spectacle abominable, indigne d'un peuple chrétien et policé, aura été offert à la populace pour l'endurcir et la corrompre. Ce sera un grand malheur sans doute, ce ne sera pas le plus grand de tous. ' La loi, la loi elle-même aura suscité le crime avant de le punir. La loi aura fait le coupable avant de le frapper. C'en" est assez, je pense, pour justifier et

Thorreur qu'elle m'inspire et l'impatience que je montre à la repousser. »

Hélas ! j'étais prophète, ou du moins peu s'en fallut.

XA dix mois de distance, le 16 décembre 1825, un forçat libéré, Pierre Baillit, déjà condamné à dix ans de fers, était condamné à mort par la cour d'assises du Cantal pour vol d'un ciboire contenant des hosties consacrées, ou légalement présumées telles, le ciboire étant renfermé dans le tabernacle. A la vérité, la question intentionnelle ayant porté tout ensemble sur le vol et sur le sacrilège, et l'homme étant en récidive, on put douter si c'était une application pure et simple de la loi nouvelle.

Avant de venir à sa fin, cette loi avait elle-même couru de grands risques. La discussion s'étant prolongée jusqu'au 16 février et presque tous les orateurs éminents de la Chambre, presque tous les jurisconsultes accrédités, voyant la brèche ouverte, Lanjuinais, Bastard, Pontécoulant, M. de Chateaubriand lui-même s'étant prononcés, avec plus ou moins de vivacité pour la raison et l'humanité, les dispositions qui emportaient peine de mort, et qui formaient en réalité tout le nerf et tout le sel de la

. chose, ne furent adoptées qu'à la majorité de quatre voix sur deux cent seize votants, lesquelles auraient été contrebalancées et même au delà, si cinq'des nôtres s'étaient trouvés présents à l'appel au moment où le scrutin fut fermé. Lanjuinais, l'un des cinq en était au désespoir et le triomphe fut médiocre, pour le parti contraire, bien qu'il eut mis toutes voiles dehors, et poussé les imprécations jusqu'à la dernière extrémité.

M. de Bonald passe, non sans juste raison, pour avoir été son chef dans cette triste circonstance. Ce fut lui, en effet, qui fit entendre ces paroles à jamais mémorables.

'^«On se récrie contre la peine de mort; osons proclamer ici des vérités fortes; si les bons doivent leur vie à la société comme service, les méchants la lui doivent comme exemple... le sacrilège, dit-on, n'est pas un crime ; c'est un péché que la religion doit seule punir. Mais le Décalogue, dont on retrouve l'empreinte dans la législation criminelle de tous les peuples, n'a-t-il pas été donné pour règle aux sociétés comme aux in-' dividus? L'homicide, l'adultère, le vol, qui sont autant de péchés, cessent-ils pour cela d'être des

crimes? Un orateur a observé que la religion or-

donnait à l'homme de pardonner; oui, mais en prescrivant au pouvoir de punir, car, dit l'apôtre, ce n'est pas sans cause qu'il porte le glaive. Le Sauveur a demandé grâce pour ses bourreaux, mais son père ne Ta pas exaucé. Il a même étendu le châtiment sur tout un peuple, qui, sans chef, sans territoire, sans autel, traîne partout l'anathème qui l'a frappé. Quant au criminel sacrilège, d'ailleurs, que faites-vous par une sentence de mort que de l'envoyer devant son juge naturel? » Cette effroyable argumentation qui provoqua la sanglante réplique de M. Pasquier : « Ainsi parlait Simon de Montfort lorsqu'il exhortait ses soldats à massacrer pêle-mêle les Albigeois: «Tuez toujours, > leur criait-il , Dieu reconnaîtra bien les siens I » cette effroyable argumentation, dis-je, excita dans toute la Chambre une telle indignation, que M. de Bonald, tout M. de Donald qu'il était, se crut obligé de la faire à peu près disparaître de son discours imprimé. Il fit même plus, car on doit rendre justice en la faisant, ce fut lui qui proposa de substituer à la peine du parricide une simple amende honorable. C'était toujours autant de gagné, mais nous avions espéré et presque obtenu mieux.

Ce fut en cet état, et ainsi privée de son plus bel ornement que la loi fut portée, le 17 mars, à la Chambre des députés. M. Peyronnet ne manqua pas de leur faire remarquer que cette loi était en quelque sorte leur ouvrage, et qu'elle était impatiemment attendue, comme une expiation nécessaire après tant d'années d'indifférence et d'impiété.

Elle était, à coup sûr, fort en sûreté entre de telles mains.

Néanmoins, quelque minime que fût la minorité elle y rencontra une opposition formidable par le talent, et par la puissance même de la cause. M. Royer-Gollard en fut l'éclatant organe. Il nous fit l'honneur de qualifier d'admirable la discussion de la Chambre des pairs. C'est un éloge qu'il mérita mieux qu'aucun de nous.

Je ne me rappelle pas encore après tant d'années, sans une véritable émotion, celle que j'éprouvai en entendant tomber publiquement du haut de la tribune ces simples et graves paroles :

fl II s'agit de crime de sacrilège.

> Qu'est-ce que le sacrilège ? C'est selon le projet de loi, la profanation des vases sacrés et des hosties consacrées?Qu'est-cequela profanation ?C'est toute

voie de fait commise volontairement et par haine ou mépris de la religion. Là s'arrêtent les définitions de la loi; elle n'a pas voulu, elle n'a pas osé les pousser plus loin, mais elle devait poursuivre. Qu'est-ce que les hosties consacrées ? Nous croyons,\ nous catholiques, nous savons par la foi que les hosties consacrées ne sont plus les hosties que nous voyons, mais Jésus-Christ, le Saint des saints, Dieu et l'homme tout ensemble, invisible et présent dans le plus auguste de nos mystères. Ainsi la voie de fait se commet sur Jésus-Christ lui-même. L'irrévérence de ce langage est choquante, caria religion a aussi sa pudeur, mais c'est l'irrévérence de la loi. Le sacrilège consiste donc, j'en prends la loi à témoin, dans une voie de fait commise sur Jésus- Christ.

\» En substituant Jésus-Christ, fils de Dieu, vrai DietJ, aux hosties consacrées, qu'ai-je voulu, messieurs, si ce n'est établirpar le témoignage irrécusable de la loi, d'une part, que le crime qu'elle punit, sous le nom de sacrilège, est l'outrage direct à la majesté divine, le crime de lèse-majesté divine; et, d'une autre part, que ce crime sort tout entier du dogme catholique de la présence réelle, tellement que si votre esprit sépare dos hosties la présence

réelle de Jésus-Christ et sa divinité, le sacrilège disparaît avec la peine qui lui est infligée; c'est le dogme qui fait le crime; c'est le dogme qui le qualifie. »

J'étais, tout à la fois, singulièrement frappé de la hardiesse, de la vigueur de ce langage, et un peu ■ rassuré, dans ma conscience, en entendant un homme d'une telle autorité, professer collective' ment une croyance qui, jusque là du moins, je le savais, n'était pas personnellement la règle de sa vie. J'étais dans la même position. Moi aussi, j'avais dit comme lui : Nous croyons, nous catholiques, que rhostie consacrée, c'est Dieu même. Son exemple me tranquillisa. Avions-nous tort l'un et l'autre? Je suis porté à le croire.

Le discours tout entier de M. Royer-Collard répondait à ce début. La péroraison n'était pas moins hardie.

« Il y a des temps où les lois pénales, en fait de religion, rendent les âmes atroces ; Montesquieu le dit et l'histoire des derniers siècles en fait foi; nous pouvons juger qu'il y a d'autres temps où ces mêmes lois ne sont qu'une avilissante corruption. Souvenez-vous, messieurs, de la vieillesse du grand roi, et des jours qui l'ont suivie, de cet

jours qui touchent de si près à la Révolution. Consultez sur celte triste époque les plus pieux, les plus sages contemporains. Fénelon écrivait ces propres paroles le 15 mars 1712, trois ans avant la mort de Louis XIV : Les mœurs présentes de la nation jettent chacun dans la plus violente tentation de s'attacher au plus fort par toute sorte de bassesses, de lâchetés et de trahisons. >

C'était littéralement cracher au visage de ses adversaires.

L'évêque d'Hermopolis, pour lors ministre des cultes, essaya de répondre. Son discours, très préparé, fut faihle comme sa cause, médiocre comme son esprit, modéré comme son caractère. Presque en même temps, ses confrères dans l'épiscopat, constamment harcelés par l'adage : Ecclesia ahhorret a sanguine qu'on lui jetait sans cesse à la tête, publièrent une sorte de déclaration tant soit peu sophistique où ils s'efforcèrent d'établir une distinction entre intervenir dans un jugement à mort, et intervenir dans la préparation d'une loi portant peine de mort. Valeat quantum.

La discussion s'étant prolongée du 12 au 16 avril, la loi ne fut adoptée qu'à la majorité de 115 voix sur 305 votants.

La minorité s'éleva par conséquent à 95 voix, dans une Chambre où l'opposition ne comptait, à son début, que dix-sept fidèles. On voit quel progrès était déjà le nôtre. De ce jour data le déclin de nos adversaires.

Durant cet intervalle, nous discutâmes une loi sur la piraterie.

C'était un sujet sur lequel j'avais déjà beaucoup réfléchi, mais sans être encore entré en pleine possession de mes idées. J'en hasardai quelques mots dans le cours des débats sans beaucoup de succès, et Benjamin Constant, qui reprit ma thèse à la Chambre des députés, ne fut pas plus heureux que moi; mais nous y trouvâmes l'occasion de parler, à cœur ouvert, de la traite des noirs, quaUfiée piraterie par la loi anglaise, et des entreprises maritimes des Grecs, qu'on voulait flétrir de ce nom.

J'ai depuis fait insérer dans le premier numéro de la Revue française un petit traité ex professa sur celte matière, traité que je crois conforme, pour la première fois, aux vrais principes, et tout à fait original; je ne me rappelle pas, du moins, en avoir rencontré les traits essentiels dans aucun des livres juridiques qui me sont tombés sous la main.

Vint alors et enfin la loi sur l'indemnité.

Présentée, je l'ai dit plus haut, le 3 janvier, elle avait été, le 11 février, l'objet d'un rapport confié à l'un des premiers jurisconsultes de la Chambre et de la France. La discussion commença le 17, elle occupa la Chambre et préoccupa le public jusqu'au 15 mars, c'est-à-dire pendant près d'un mois. Rien ne peut guère donner l'idée du tumulte qui régna dans ces séances consécutives. La proposition primitive, après avoir été saignée à blanc, et avoir fait peau neuve des pieds à la tête, nous arriva le 16 mars.

Le ministère avait présenté la loi au nom de l'intérêt : mettre un terme au souvenir des discordes civiles, et faire cesser le discrédit qui frappait encore, sous le nom de biens nationaux, toutes les terres qui avaient été confisquées par suite des lois révolutionnaires. La Chambre des députés avait changé ce caractère et tenu à inscrire dans la loi des principes qui me semblaient de nature au contraire à raviver tous les ressentiments et à séparer de nouveau la société en deux classes de citoyens ennemis et irréconciliables.

Je combattis la loi à ce point de vue dans un discours qui fit effet.

480 SOCVENIRS.

On rendit justice à la modération du langage et à la rigueur de la déduction logique; de notre côté, M. Cornudet, M. de Choiseul, M. de Baranle ne firent guère autre chose que d'en reproduire les principaux arguments. Qui le croirait? M. Moléy seul dépassa la mesure; il se livra, contre l'émigration, à la vivacité d'une attaque qui n'était guère dans son caractère, et qui M valut de la part de M. de Martignac, commissaire du gouvernement, une réplique quelque peu sévère. Du reste, la discussion, qui dura quatre jours (du 11 au 15 avril), n'eut rien de bien nouveau. M. de Chateaubriand fit de son mieux pour n'être avec personne, et pour distribuer force coups de langue à droite et à gauche. M. de Yillèle ne se laissa point entamer et se défendit avec assez d'adresse.

La loi passa le 20.

Quelques amendements sans portée réelle ne servirent qu'à prouver l'impuissance ou la timidité de notre mécontentement.

Restaient les voies et moyens

C'était un milliard à répartir entre les parties prenantes — à répartir en cinq ans ; au fur et A mesure des liquidations successives. En d'autres termes, c'était deux cents millions à trouver,

chaque année, pendant cinq années consécutives.

Rien n'était, à mon avis, plus simple et plus facile.

Noire fonds d'amortissement disposait, par an, de 77 millions, notre budget se soldait par unV excédent de 30 ou de 32 millions, c'était déjà cent millions tout trouvés. Quoi de plus naturel que de consacrer ces deux sommes au remboursement de la nouvelle dette que nous venions de créer, et de combler la différence en empruntant, pendant cinq ans, cent millions chaque année ?

Au bout de cinq ans, l'État se serait trouvé libéré envers ses nouveaux créanciers, et le fonds d'amortissement, rentrant en action, aurait opéré sur une dette simplement accrue de cinq cents millions, chose fâcheuse sans doute, mais inévitable. On ne s'était pas figuré apparemment que le milliard tomberait du ciel, et qu'il entrerait dans la bourse des émigrés sans sortir de celle des contribuables. L'essentiel était que les nouveaux créanciers reçussent intégralement ce qui leur avait été alloué, au moindre préjudice pour l'État, c'est-à-dire en lui épargnant tous les faux frais qu'entraînent les opérations compliquées, tout écu laissant quelque chose

de lui-même dans chaque main par laquelle il passe. u. 31

Mais un plan si net et si sincère ne pouvait convenir à l'esprit je ne dirai pas tortu, ce serait injuste» je dirai tortueux et artificieux de M. de Villèle. C'était l'homme aux expédients; il s'en promettait des merveilles; il était volontiers dupe de ses propres combinaisons, et disposé à courir plusieurs lièvres à la fois.

Voici donc ce qu'il avait imaginé, dans le but, ce furent ses propres termes, « d'accroître la dette publique sans affecter le crédit, de pourvoir aU payement des intérêts sans recourir à l'impôt et sans réduire les dépenses » ; c'est-à-dire de réaliser en finances le miracle de la multiplication des pains et des poissons.

Il lui fallait un milliard.

^ ^ Pour l'obtenir, il créait trente millions de rentes 3 p. 100, lesquelles ne représentaient un milliard qu'en les supposant au pair. C'était avec cette monnaie, émise successivement, par séries annuelles de six millions, qu'il remboursait les émigrés, leur faisant ainsi banqueroute de la différence entre le cours probable et le pair, différence qui, au taux du jour, équivalait aux deux cinquièmes, puisque le 5 p. 100 était à peine au pair.

11 concentrait alors annuellement, sur chaque série de nouvelles rentes, l'action de l'amorlissernent, c'est-à-dire que le coupon de rente qu'il émettait de la main droite, il le rachetait de la main gauche, moyennant commission.

Évaluant enfin à trois millions de rentes le rachat opéré par les 77 millions du fonds d'amortissement, durant le cours de chaque année, il comptait, pour racheter les trois autres millions de rentes, sur l'excédent du budget, lequel, de son propre aveu, ne dépassait pas 32 millions, ce qui paraissait difficile à concilier avec l'axiome généralement reçu qu'il faut deux et deux pour faire quatre.

Gomment un tel système a pu traverser sans encombre l'épreuve de la discussion, c'est ce qui ne s'explique que par la maladresse et par la sotte vanité de nos financiers de l'opposition, qu'on vit, au lieu de se borner à battre en brèche la proposition officielle, en inventer, en suggérer coup sur coup d'autres qui ne valaient guère mieux, et que M. de Villèle, plus avisé qu'eux, détruisit l'une par l'autre, de telle sorte que la sienne, restée la dernière sur le champ de bataille, eut le dernier mot.

-484 SOUYENIRS.

Comment les émigrés ne jetèrent pas feu et flamme et se laissèrent tondre comme des agneaux, c'est ce qui ne s'explique que par l'état d'infatuation où les avait embarbouillés M. de Villèle quant à son 3 p. 100; il leur avait persuadé que ce nouveau fonds monterait aux nues comme un ballon, et qu'ils gagneraient en le revendant bien plus qu'ils ne perdaient en le recevant.

Joignez à cela le projet anodin d'une conversion du 5 p. 100 purement facultative, mais qui faisait espérer un remaniement complet de la dette publique, si le public y mordait, souriait aux spéculateurs en leur promettant de bons coups de bourse : tel est à peu près le mot de l'énigme.

Bref, la première loi passée, l'autre suivit, et tant pis pour qui ne fut pas content; mais qu'en advintil, en définitive? C'est ce qui vaut la peine qu'on s'en rende compte, car c'est un item de plus à inscrire au chapitre de l'imprévu, dans le grand-livre des vicissitudes humaines.

Nous étions, certes, bien convaincus, et, quand ie dis nous, je ne parle pas uniquement de moi et de mes amis, ou même de la minorité des deux Chambres, je parle de la France entière, moins la minorité ultra-royaliste; nous étions, dis-je, bien

convaincus que l'indemnité n'était autre chose qu'une mesure de contre-révolution, et qu'el.e tournerait contre son but apparent ; que, les émigrés n'étant qu'à demi satisfaits, l'indemnité ne ferait que leur ouvrir l'appétit; qu'ils redoubleraient d'obsessions et d'exigences envers les détenteurs de biens nationaux jusqu'à ce qu'ils leur eussent fait rendre gorge, et que, cela étant, ces biens se déprécieraient de plus en plus. Je ne doute point, pour ma part, que telles eussent été les conséquences de la loi nouvelle, si le pouvoir était resté, comme nous avions lieu de l'appréhender, pendant un certain nombre d'années, dans les mains de ses auteurs; mais, par un premier coup de fortune tout à fait imprévu, le pouvoir leur ayant échappé au bout de dix-huit mois, par un second coup de fortune, qui ne fut, celui-là, ni prévu ni désiré par nous, le parti ultra royaliste ayant été, en 1830, définitivement désarçonné; par un troisième coup de fortune, et celui-là le meilleur des trois, le pouvoir ayant passé aux mains d'un gouvernement honnête, sensé, modéré, étranger à tout esprit de réaction, et qui résista mordicus à toute tentation de revenir sur le passé et de reprendre aux émigrés ce qui leur avait été remis, par une politique pru-

dente ou non, mais sous forme régulière et légale, il arriva que les émigrés, trop heureux d'en être quittes à si bon marché, mirent bas avec tout espoir, toute prétention ultérieure, et que les acquéreurs de leurs biens, se sentant désormais à l'abri de toute inquiétude, ces biens rentrèrent dans la circulation pour toute leur valeur réelle et vénale.

...Et quiconque eut du bon Par devers soi le garda sans rien dire.

Ce fut chose heureuse sans doute, et personne ne s'en réjouit plus que moi, tout amour-propre de prophète à part. Mais, en poHtique, le bonheur n'arrive guère sans son contraire ; avec le discrédit des biens confisqués et la position précaire des acquéreurs a disparu l'aversion de la confiscation et la crainte, en y participant, d'en être un jour le mauvais marchand; aussi avons-nous vu, au début du règne actuel, le nouveau gouvernement confisquer et mettre en vente les biens de la maison d'Orléans, sous un prétexte encore plus absurde et plus odieux, s'il se peut, que celui dont on s'était prévalu en 1793 pour confisquer les biens des émigrés, et les plus honnêtes gens, les voisins.

les obligés des princes, s'en disputer la dépouille, en disant, pour tranquilliser leur conscience :

— Ah bah ! s'ils reviennent, on les indemnisera.

Ainsi va le monde . Arrive maintenant la prochaine révolution, et prochaine est toujours la révolution dans notre bienheureux pays, la planche est faite; le mot est trouvé ; et, quand le mot est trouvé, la chose n'est pas loin : il n'y faut que l'occasion.

Le reste de la session fut consacré au budget. Commencée le 4 mai, la discussion fut interrompue le 19 par la cérémonie du sacre, et reprise le 7 juin. La session fut close le 13.

Je n'assistai point au sacre, et cela me fit une toute petite affaire; voici, du moins, ce que je trouve dans ma correspondance avec ma femme.

« On vous a fait une tracasserie parce que vous vous étiez fait inscrire pour n'y pas aller.

1 Je vous dirai donc qu'on vous a fort blâmé au château de vous être déclaré d'avance pour ne pas aller au sacre, disant que vous auriez pu attendre que le sort vous désignât. »

C'est un incident dont je n'ai gardé aucun souvenir.

Après la clôture de la session, je fis deux voyages, l'un à Orléans, avec mon beau-frère, — nous y

avions un procès de grande importance, que nous gagnâmes ; — l'autre, à Lagrange. Je n'avais pas revu M. de la Fayette depuis son retour d'Amérique. Je trouve également dans ma correspondance de fa- ^mille le récit de cette petite excursion. ^ « J'arrive ce matin de Lagrange. Je suis parti hier matin à quatre heures, arrivé à onze et reparti à dix heures du soir. J'ai trouvé le général gros, gras, frais, joyeux, en un mot, ne se ressentant nullement d'avoir été plusieurs mois sans dormir ou à peu près, à bavarder, à écrire, à voyager et à boire pour tout de bon dix-huit heures sur vingtquatre. Il m'a dit mille tendresses, pour vous, pour Fanny, pour les enfants, et m'a paru dans les meilleures dispositions, sentant désormais la dignité de son âge, de sa position, et décidé à ne plus faire de lui-même et de sa fortune qu'un usage que nous pouvons tous approuver. Je n'ai point couché chez\ lui, bien qu'il y eût une chambre pour n)oi, parce que je voyais clairement que cela leur était très gênant; outre la famille, il y a, à poste fixe, les Tracy, les Laubépin, M. et madame de Ségur, Philippe de Ségur, ses trois enfants, et de plus est arrivé pour dîner le vieux Bentham avec un des jeunes gens de M. Thiers pour son cornac. C'est un petit vieillard

pourvu d'une assez belle figure et qui ressemble à Franklin; mais il m'a paru qu'il radotait à TpeuV près. J'ai fait inutilement ce que j'ai pu pour en tirer quelques mots, bien qu'il m'ait accueilli à bras ouverts, comme ami de son ami Dumont et de son ami Ricardo. Je remets à mon arrivée à entrer dans de plus longs détails. »

Au retour de ce double pèlerinage dédié successivement à la fortune et à l'amitié, nous vînmes enfin nous établir à Broglie pour la première fois. L'ér tablissement était encore fort incomplet, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et ce ne fut pas sans un peu de consternation que nous apprîmes un beau matin, que lord et lady Lansdowne avaient dessein de nous honorer de leur visite. Nous fîmes, toutefois, contre fortune bon cœur; nous les reçûmes de notre mieux : ce qui put manquer fut imputé à la nouveauté de notre installation, et nous nous quittâmes, comme toujours, en très bonne amitié.

^Ce fut à peu près à celte époque que M. Doudan entra dans notre maison, dont il n'est point sorti depuis, et ne sortira jamais, s'il plaitàDieu, de son vivant. Il était fort jeune alors; nous étions chargés de l'éducation d'Alphonse Rocca, il consentit à en

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prendre sa part. Ce fut son ami, M. Trognon, précepteur de M. le prince de Joinville, qui nous le fit connaître, et nous lui en avons toujours su gré.

Notre premier séjour à Broglie ne nous a laissé que de bons souvenirs. Il se prolongea jusqu'à la fin de l'année, qui ne fut marquée, pour nous, par aucun événement important; je dis pour nous, car j'en compte, en dehors de notre famille et de nos habitudes sociales, au moins trois dont il importe défaire ici mention.

Le premier, ce fut l'invasion du gouvernement protestant des Pays-Bas dans le régime intérieur du culte catholique en Belgique, la fondation du collège philosophique de Louvain, et le commencement des persécutions dirigées contre mon pauvre oncle, l'évêque de Gand, à peine échappé des griffes de l'empereur Napoléon pour tomber dans celles du roi Guillaume, et passant du donjon de Vincennes au pilori de Bruxelles \

J'y reviendrai en temps et lieu.

1. n y a ici une erreur de date. C'est en 1821 que l'évêque de Gand fut banni de son diocèse, et il vint cette année-là même mourir à Paris.

(Note de l'Editeur.)

"^ Le second, ce fut la mort du général Foy. U nous fut enlevé le 28 novembre, à la suite d'une longue et douloureuse maladie. Il suffit de le nommer. J'en ai parlé bien souvent. Ses brillantes qualités militaires, et nul n'en réunissait plus que lui de plus variées et de plus hautes, n'étaient rien auprès de celles qu'il déploya rapidement durant sa trop courte carrière politique ; la générosité de son caractère, l'élévation et l'activité de son esprit, l'éclat de sa parole en faisaient un homme unique

^ avec les aimables défauts d'un enfant; il était honoré de ses adversaires pour sa loyauté, et chéri de ses amis pour sa fidélité à leur drapeau. Sa mort fut un deuil public ; tous les hommes distingués de tous les partis se pressaient à ses funérailles; le pays et l'armée adoptèrent, en quelque sorte, sa famille en dotant richement ses enfants. Une sous-\ criplion d'un million fut remplie en très peu de temps, et l'obole du soldat ou du paysan y figura pour bien plus que nos billets de banque.

Le troisième événement enfin ce fut la mort prématurée de l'empereur Alexandre. Il entrait dans sa quarante-neuvième année ; assiégé depuis longtemps d'agitation d'esprit et de pressentiments mystiques, sa santé n'en paraissait point altérée,

et le coup fut inopiné. Il ne laissa point en quittant ce monde un vide proportionné au rôle qu'il avait joué, pendant vingt ans en Europe. On comptait toujours avec lui parce qu'il disposait de soixante mille hommes, mais on ne comptait guère sur lui parce qu'il ne savait guère ce qu'il voulait, [ et moins encore ce qu'il voudrait. La mobilité de/ son caractère, la versatilité de ses idées, la facilité ' avec laquelle il s'était laissé tour à tour retourner du blanc au noir et du noir au blanc, à Tilsilt par l'empereur Napoléon, à Troppau par M. de Metlernich, à Paris, tantôt par M. de la Fayette, tantôt par madame de Krudener, en avaient fait tout ensemble la bête noire des libéraux et le Cassandre des diplomates. Je ne crois pas aux bruits d'empoisonnement qui coururent sur ses derniers moments. M. de Montalembert, le père de celui que tout le monde connaît, nous disait un jour, du haut de la tribune : « Si l'empereur de Russie venait à mourir d'une manière ou d'une autre... )> je ne crois pas que Tempereur Alexandre soit ; mort de Vautre manière, usitée dans son pays, et dont il savait quelque chose : mais je ne serais pas étonné que le regret d'avoir abandonné au congrès de Laybach, ces pauvres Grecs qu'il avait excités à

l'insurrection pendant vingt ans, eût aggravé la maladie qui l'emportait. Ne le connaissant pas personnellement et n'en espérant rien de bon, je ne le regrettai point; toutefois, comme Français, je dois reconnaître que, au fond, il aimait la France et lui avait rendu de vrais services, en 1814 et 1815; comme homme, je dois reconnaître que, parmi tous les souverains absolus, il est un de ceux qui se sont fait le plus souvent la question du bien et du mal.

Je n'ai connu les troubles qui ont précédé ou signalé l'avènement de Nicolas I" que par les journaux du temps et les écrits publiés depuis.

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