CHAPITRE XXXVII
vénérable père s'est éteint dans mes bras, le 14 mars, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, ayant conservé jusqu'au dernier moment son entrain et sa lucidité d'esprit, et me laissant le précieux exemple d'une longue vie d'honneur et de loyauté, ce que j'apprécie plus que le titre de baron dont j'hérite (1).
Tous ces motifs m'avaient fait abandonner mon journal, que je croyais terminé sans retour. Je vais cependant essayer de souder encore quelques lignes nouvelles, selon les caprices de ma mémoire qui, je le crains, ne me sera plus aussi fidèle que, lorsqu'il y a vingt-sept années, j'ai tracé mes premières pages.
Ah! qu'il est loin ce beau temps de 1824, où dans la perle de la Suisse saxonne, j'ai commencé ce journal de ma vie!... Quand je me relis, j'éprouve le regret amer de n'être plus à cette époque, et je me dis : « Alors, la vie était plus belle qu'aujourd'hui et les sentiments plus généreux!... » Mais peut-être la raison en est-elle que tout est beau quand on est jeune?...
Tourmenté par mon père et mes amis qui désiraient me voir reprendre du service — ce que, désormais, à mon âge et sous un gouvernement républicain, je ne souhaitais, pour ma part, que médiocrement, — je leur donnai satisfaction, en me )-endant à Paris dans le mois de novembre 1849, et en allant, imc fois, à l'Elysée, où je pénétrai, beaucoup plus par curiosité, je dois le dire, que dans une pensée de succès.
Les quelques minutes que je passai dans le cabinet du prince Louis-Napoléon ne confirmèrent pas les idées d'intelligence et d'énergie que je me faisais jusque-là de ce prince. Le prince-président est de très moyenne laille; sa parole est rare et bienveillante; sa coiffure est mal tenue; son œil est glauque, morne, dépourvu d'énergie tout à fait.
Quand j'entrai dans le cabinet du prince, lord Grenvillo en sortait. Celui-ci est l'agent et l'organe, V aller ego de lord
(1) J'ai déjà dit que mon père n'avait jamais voulu prendre le nom et le titre de marquis de Bligny, que portait l'aîné de la famille, disparu pendan l'émigration. (Note de l'auteur.)
MTij souv^:^MRs du chevalier de cussy
Palmerston, cet homme d'Etat brouillon et méchant. Lord Grenville, on peut le dire, a, pendant les trois dernières années de la monarchie, été le mauvais génie de la France. Dans ma conviction, il a aidé et soutenu en cachette les menées qui ont entraîné la chute du roi Louis-Philippe.
Avant d'aller à l'Elysée, j'avais été voir le général do la Hitte, ministre des affaires étrangères. Cest un homme charmant de manières et d'affabilité. Il me dit que j'avais bien raison de l'aller voir, qu'il était résolu à rendre justice à tous les hommes qu'avait déplacés ou destitués le gouvernement provisoire, « ce gouvernement de p'antins et de marionnettes sans aucune valeur comme administrateurs et comme hommes d'Etat ». Le général me présenta son aide de camp et gendre, le colonel Soleille, affectueux et gracieux, partageant les idées de son beau-père sur la réintégration des agents diplomatiques et consulaires destitués par les révolutionnaires de 1848, ainsi que sur la nécessité de nombreuses épurations dans ce corps, c'est-à-dire du renvoi d'indignes individus, dont les antécédents étaient une honte ou un danger.
L'un et l'autre, beau-père et gendre, ont quitté le ministère, sans avoir rien fait de ce qu'ils avaient promis à eux-' mêmes et aux autres de faire!... Tous les ministres, au reste, se ressemblent beaucoup sur ce point. Dès le début, ils sont remplis de bonne volonté, veulent réformer les abus et éloigner les mauvais fonctionnaires. Entre autres, j'ai connu M. de Chateaubriand dans ces mêmes intentions : il ne déplaça pas un seul individu. C'est la loi générale. On annonce, en arrivant au pouvoir, des réformes, la justice, la volonté de rendre à chacun selon ses œuvres et selon ses droits. C'est la montagne en travail :
« Et qu'en sort -il souvent ?
Du vent... »
A la même époque, je revis aussi à Paris quelques anciens amis. Le vicomte de Flavigny, affectueux, disant d'amicales paroles, mais, au réel, ce qu'on peut appeler : « robinet d'eau