CHAPITRE XXXVII
d'Orléans avaient comblés, le maréchal fit rependre le portrait à la place d'honnem' de son salon. En montrant le portrait à lady Tancarville, le maréchal lui dit :
— « Vous voyez, ma sœur, que je ne suis pas de ces ingrats dont vous parliez l'autre jour. Je passe des heures entières, les yeux fixés sur cette peinture, me retraçant les traits de mon Roi, de mon bienfaiteur, de mon ami!... »
. Pendant ce temps, un des jeunes Praslin, petit-fils du maréchal, un des enfants de celle malheureuse duchesse assassinée par son mari (1), était passé derrière lady Tancarville, et lui disait à l'oreille :
— « Ma tante, il y a trois jours que 1(3 portrait était au grenier... »
Au cours d'un petit séjour à Paris, l'an dernier, je me présentai à la porte de la maison d'un de mes amis, le comte de C***, et je fus surpris des airs gênés du valet :
— « Monsieur, Mme la comtesse est soutirante et ne reçoit pas...
— Ah! madame est-elle donc très malade?... Son jour est-il changé?...
— Non, monsieur; mais Mme la comtesse est toute drôle depuis quelques jours... Monsieur ne sait donc pas?... »
Voici ce qui s'était passé. Mme de G*** avait eu du monde à déjeuner. Son maître d'hôtel n'avait pas paru : il avait vaqué à ses propres atîaires. Quand il fut rentré, Mme de C*** se mit à lui chanter une gamme avec dièzes. Le valet, d'abord interdit, s'écrie tout à coup :
— « Ah çà! est-ce en 1851 que l'on traite ainsi les gens qui veulent bien vous aider dans les soins intérieurs de votre maison?... »
Puis, voilà l'homme qui s'échauffe, et se monte au point qu'il saisit sa maîtresse, lui trousse sa cotte et lui donne le fouet!... La dame perd la tramontane, tombe les quatre fers en l'air. Quand elle revint à elle, le susceptible serviteur avait
(1) En 1847.
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fui. La famille n'a exercé aucune poursuite, dans la crainte de l'esclandre et du ridicule. On est convenu de tenir l'affaire secrète, ce qui fait que tout Paris en est informé.
Je ne sais si, en parlant de mes relations d'Agen, j'ai cité le nom de M. de Briche, inspecteur des finances. De manières agréables, aimant le monde avec passion, M. de Briche est un galantin endurci, qui n'est plus jeune et paraît beaucoup plus vieux que son âge véritable. Devant les dames, il dit volontiers, et en termes assez crus, ses aventures amoureuses, réelles ou non.
Un jour, comme on parlait de la curiosité féminine, M. de Briche dit à la jolie Mme de Preissac :
— « Pour moi, je crois que les hommes sont aussi curieux que les femmes. On a beaucoup parlé de ta curiosité incongrue de Mme de Sévigné se cachant dans une voiture pour s'assurer de visu de l'impuissance dont Mme de Langey avait accusé son époux (1). Cela, c'est de l'histoire ancienne. En voici une plus récente. Il y a sept ou huit ans, dans tel hôtel des Eaux-Bonnes, ayant entendu des baisers répétés dans la chambre contiguë à la mienne et que je savais être occupée par des nouveaux mariés, je m'empressai de mettre l'œil au trou de la serrure et je pus contempler à l'aise le jeune couple. C'était vous, madame, et M. de Preissac... »
Les libres propos de M. de Briche le font redouter auprès des femmes de la société et ont fait dire de lui qu'il est une incarnation do M. de Boufïlers.
Aussi, la femme du receveur généi-al, celte bonne Mme Guizot, dont j'ai eu l'occasion de rapporter des pataquès, dit-elle une fois :
— « Je ne sais pourquoi on parle tant de la carnation de AL de Briche. Il est ridé et a l'air d'être au moins octogone!!... »
Au dîner qui eut lieu chez M. le premier président Lébé, le 4 décembre 1851, jour qui a failli devenir néfaste pour la
(1) Historiettes de Tallemant des Réaii.r. Tome X. Edition Monmerqué.
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ville d'Agen, mon voisin, M. Sylvain Dumon, qui faisait partie du dernier ministère du roi Louis-Philippe, raconta une anecdote qu'il tenait de la bouche de M. Rouher, ministre de la justice du prince Louis-Napoléon.
Il s'agissait d'une jeune et belle Anglaise qui avait pour amant un des prisonniers politiques, arrêtés à Dieu sait quelle afTaire du pavé de Paris, depuis la proclamation de la misérable République par nos onze Solons : Lamartine, Louis Blanr , Vanstère Marrast, le juif Crémieux, le culotteur de pipes Ferdinand Flocon, etc. La jeune Anglaise s'était présentée vainement à la pi'ison pour y voir son amant : il fallait une permission du minisire. Elle se rend chez M. Rouher, qui lui répond que, vu la position spéciale du détenu, il n'y avait qu'une mère, qu'une épouse ou qu'une sœur à qui pût être accordée la permission de le voir. La quémandeuse avoue, en rougissant et on baissant les yeux, qu'elle n'est ni la femme, ni la sœur, mais Vamie. Sur l'observation de M, Rouher, que des liens que la loi ne reconnaît pas ne sont pas de ceux devant lesquels les verrous peuvent être tirés :
— « Ah! monsieur, s'écrie la jeune Anglaise, Dieu a reçu nos serments, et II les a sanctifiés en nous donnant un enfant! »
.l'ai dil phis hiiiit ce qui s'est passé à Agen et dans le départem-.nt du Lot-et-Garonne, lorsque la nouvelle du coup d'Etat du 2 décembre y fut connue. A Paris, on n'a pas voulu croire à la gravité du mal, à l'étendue de la gangrène sociale. Le colonel Espinasse, aide de camp du prince Louis- Napoléon, envoyé en mission extraordinaire dans le Midi, pour gracier tous ceux des individus condamnés à la déportation, n'a pu, après avoir examiné les dossiers, étendre les effets de la miséricorde présidentielle qu'à un nombre fort restreint de ces socialistes. Tandis que M. Quentin-Bauchard, envoyé dans les Basses- Alpes., n'a trouvé que des grâces à faire! C'est pitié. Il fallait, là aussi, non pas un conseiller d'Etat, mais un militaire pour apprécier les opérations des commissions mixtes et des conseils de guerre.
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Ce que le général Canrobert a écrit, de son côté, de la Nièvre, prouvera au gouvernement combien les racines du mal sont encore étendues et profondes.
Le ministère de la police générale aura-t-il pour effet do bien connaître, partout, les meneurs, et de maintenir la tranquillité au moyen de sévérités nécessaires?... Si le prince Louis- Napoléon se fait déclarer empereur, aura-t-il plus de force?... Tout cela est douteux. Que Dieu protège la France et sauve la société, en ramenant, dans les esprits, des principes conservateurs, le besoin et l'amour des doctrines religieuses, le sentiment du respect pour le principe d'autorité et la discipline sociale! Qu'il ramène le sentiment d'obéissance chez les inférieurs! Qu'il fasse tomber, dans les classes supérieures, le scepticisme qui est entré dans les jeunes têtes!... Alors, malgré le culte des souvenirs et de la reconnaissance pour nos anciens souverains, les Français, en grande majorité, seront disposés à crier : Vwe V Empereur!...
On s'attend, généralement, à la proclamation de l'Empire. Peut-être, le 10 mai prochain, jour de la remise solennelle des aigles à l'armée, ou bien le 15 août, quand les gardes nationales seront réunies à Paris?.,. Au reste, le discours du primo Louis-Napoléon à la magisi rature semble annoncer que le président n'a pas renoncé à la couronne impériale, et un article audacieux et assez impudent de la Patrie expose ce que les partisans du prince attendent de soumission de tous les Français, même de la magistrature.
Je n'ai plus cette fois rien à dire. Du passé, j'ai parlé longuement; du présent, du temps de cette république bâtarde dont la naissance a causé tant de maux, j'ai dit ce que je savais.
Je terminerai donc ces lignes, en souhaitant bonheur et prospérité à mon fds; en lui recommandant d'être toujours honnête homme, de ne dévier, pour aucune considération, do la ligne droite; d'être sévère pour lui-même, indulgent pour autrui, car les jugements que l'on en porte, fondés sur des apparences souvent trompeuses, sont rarement justes, quand