CHAPITRE XXXVIl
le chef de bataillon Bourelly, se disposait à raccueillir par la mitraille et un feu nourri, la bande s'est dispersée à 5 kilomètres environ d'ici. L'avocat Vivens a envoyé au-devant de cette bande, pour la prévenir, une Anglaise du nom d'Armstrong, qui demeurait chez lui. Cette malheureuse femme a été comprise parmi les personnes à expulser de France.
De nombreuses arrestations ont eu lieu, mais l'autorité gouvernementale, empêchée peut-être par la difficulté de déporter la masse des individus arrêtés sur toute l'étendue du territoire français, a remis en liberté beaucoup trop d'hommes dangereux et facilité la fuite de plusieurs individus coupables. En ce qui concerne le Lot-et-Garonne, M. Delpèche, qui semble avoir été le pivot de tout le mouvement, a été conduit sur la frontière d'Espagne où l'a rejoint son complice Vivens.
Nos autorités agenaises se sont bien comportées lors de ces événements. Elles ont montré du sang-froid, de l'énergie et de l'habileté dans les mesures qu'elles ont prises.
On a reconnu que notre département de Lot-et-Garonne renfermait plus de 30 000 individus, enrôlés dans les sociétés secrètes, qui se promettaient de mettre la France à sac en cette année de grâce 1852. Parmi les papiers découverts à la suite des visites domiciliaires, on a trouvé des listes indiquant celles des maisons qu'il fallait saccager tout d'abord : celle que j'habite, l'une des plus belles de la ville, était en première ligne, avec la désignation : « Habitée par un ancien consul général, suppôt des tyrans de la royauté. » Les maisons de M. de Montpezat, du receveur général, M. Guizot, de M. de Preissac, sous-préfet, de M. Menne, maire, du comte de Raymond, ancien maire, étaient aussi inscrites en première place, suivies de désignations violentes. Ces braves patriotes devaient, paraît-il, se partager les femmes. Mme de Preissac, l'une des plus jolies femmes de la société d'Agen qui en compte tant de jolies, était dévolue à un rustre du plus bas étage!!! Un peu partout de semblables partages étaient, dit-on. dressés d'avance!
374 SOUVENli;S DU CHEVALIER DE CUSSY
Certes, et personne ne pourrait le nier, pendant le règne dictatorial de près de quatre mois du prince Louis-Napoléon, de grandes et utiles mesures ont été arrêtées; mais le décret qui prive la famille d'Orléans de la plus grande partie de ses biens, sous prétexte de dévolution et au nom d'un droit public usé (1), a fait tache à l'administration vigoureuse et habile du prince, et l'a dépopularisé dans l'esprit de beaucoup. On s'est dit : « C'est, pour le neveu, la tache qu'a imprimée à la mémoire de l'oncle l'assassinat du duc d'Enghien. » Pour mon compte, je déplore, je l'avoue, ce premier vol de Vaigle (2), ainsi qu'on l'a dit plaisamment, cette adoption d'une mesure que rien ne justifiait et qui est contraire aux lois qui ont aboli la confiscation ainsi qu'aux mœurs de notre pays. Ce n'est pas un crime, comme l'assassinat du duc d'Enghien, mais c'est une malhonnêteté.
Le gouvernement est constitué, la dictature est finie, la Constitution, la meilleure peut-être de toutes celles qui ont été promulguées depuis 1789, est entrée en action, et le prince Louis-Napoléon, Président pour dix ans — dix ans! c'est tout un avenir pour cette France si mobile! — a obtenu du Sénat une liste civile de 12 millions par an et la jouissance de tous les châteaux et forêts qui ont fait partie de la dotation de la Couronne. Traité comme le souverain de la France, Louis- Napoléon a, toutefois, déclaré dans le discours d'installation du gouvernement nouveau, qu'il ne ferait jamais appel à la nation pour établir l'Empire, que si les menées hostiles des divers partis l'y forçaient. Cependant, tout le monde, à peu près, est convaincu que l'Empire ne tardera pas à être proclamé. « Le prince, dit-on, aurait tort. Il est plus grand, plus fort, plus solide dans la possession et la durée du pouvoir, en restant ce qu'il est, qu'en calquant en tout la conduite et la marche de l'empereur Napoléon. » Quoi qu'il en soit de cette opinion, le prince Louis-Napoléon sera, je le crois, empereur.
(1) 22 janvier 1852.
(2) Le 1" janvier 1852, l'aigle avait remplacé sur les drapeaux !e coq gaulois.
CHAIMTRE XXX VII 373
M. de Mont joyeux, père de Mme de Preissac, est fort lié avec le comte de Morny. Il est venu se mettre aimablement à ma disposition, essayant de me tenter par des offres de postes avantageux. J'ai décliné ces offres de service, tout en le remerciant vivement. A pied depuis quatre ans, je préfère aujourd'hui ne plus aliéner mon indépendance.
Les nombreuses condamnations à la déportation ont rendu fort difficile la mise à exécution de ces peines. Cayenne et Lambessa n'auraient pas assez de place s'il fallait y envoyer tous ceux qui, parmi ces Jacques de 1851, mériteraient d'être vomis par la France, et les graciés continueront, on peut le craindre, de troubler longtemps encore le pays. Toutefois, le chiffre des individus qui devront aller habiter Lambessa reste fort considérable. Aussi, dans notre pays de France, aux têtes et aux imaginations si mobiles, où, quand le danger n'est plus frappant à la porte, on est disposé à rire de tout et à tout ridiculiser, a-t-on fait circuler, aussitôt après l'inauguration du nouveau gouvernement, le quatrain suivant :
Que de transports dans la province!
Que de transports dans les cités!
Jamais avènement de prince Ne fut marqué par tant de transportés.
Agen, 8 avril 1852.
Vraisemblablement, je n'aurai plus que bien peu de lignes à ajouter à ce mémorial. Placé, actuellement, en dehors des affaires publiques, comme acteur du moins, et ne désirant plus y reparaître, ma vie ne saurait, désormais, présenter que des faits trop insignifiants pour mériter des notices. Si plus tard, cependant, je me trouve encore mis en contact avec des hommes qui, en raison de leur position sociale et de leur valeur intellectuelle, me mettent à même de recueillir quelque anecdote, quelque fait curieux, alors seulement je reprendrai la plume et je souderai ^ocore quelques lignes
nouvelles à celles qui précèdent. Sans celte circonstance, mon mémorial est fort exposé à s'arrêter ici, et, dès lors, je pourrai le terminer en disant avec le héros de Le Sage : Inveni poriiim.
Pour l'instant, voici encore certains traits, certaines anecdotes que j'ai omis ou que je n'ai pas eu l'occasion de consigner au cours de mon journal.
Orpheline de bonne heure, et placée sous l'empire d'un tuteur, Mme de Martignac, née Phélipeaux, avait épousé en premières noces, contre son gré, M. de Thémines. Après que le mariage civil eut été prononcé, et avant qu'on eût encore procédé à la bénédiction nuptiale, la nouvelle mariée protesta contre son mariage et se retira dans un couvent d'Agen. M. de Thémines sut se ménager des intelligences dans le couvent et parvint à enlever sa jeune femme qui se trouvait dans le jardin de la communauté. Un mouchoir fut placé sur sa bouche et elle fut portée dans une voiture qui prit la route de Moissac. Un membre de la Cour d'appel d'Agen, M. Tropamer, dont la femme était parente de Mlle Phélipeaux, fut informé de l'événement. Il obtint, sur l'heure, un ordre mettant la gendarmerie à sa disposition : celle-ci, en prenant par des chemins de traverse, arriva à Moissac au moment où la voiture du rapt y pénétrait. On ramena Mme de Thémines au couvent, mais comme elle n'était, du reste, Mme de Thémines que de nom, le mariage fut cassé par les tribunaux.
Quelques années plus tard, Mlle Phélipeaux, charmée du talent oratoire d'un jeune avocat de Bordeaux, qu'elle venait d'entendre plaider, voulut épouser ce brillant orateur auquel elle offrit, de motii proprio, sa main. Elle procura ainsi une fortune inespérée, et, notamment, la terre de Miramont, à M. de Martignac, ce qui permit à ce dernier de rechercher la députation. Le talent du nouveau député, devenu vicomte de par la grâce du roi Louis XVIII, le fit choisir par M. de Villèle pour accompagner on Espagne Mgr le duc d'Angoulême. Après la campagne, iNl. do ÎNlartignac devint directeur général
CHAIMTRI-: XXX YII 377
vie r Enregistrement. C'est alors que je l'ai connu intimement, et son amitié ne m'a jamais fait défaut, ce que je consigne avec plaisir et reconnaissance, car, lorsqu'on est parvenu à l'âge de cinquante-sept ans et qu'on regarde en arrière, on voit combien sont rares les amitiés fidèles. Ce que je dis ici à propos de M. de Martignac, je dois le dire aussi du vénéré et regretté M. de Chateaubriand.
Devenu ministre de l'intérieur, M. de Martignac inspira une grande confiance au pays, et peut-être la monarchie traditionnelle n'eût-elle pas sombré, si le roi Charles X n'eût pas, brusquement et sans motif, remplacé le ministère Martignac par le ministère Polignac, dont l'incurie, en faisant signer au Roi et sans prendre dans Paris les mesures nécessaires, les <ii-donnances qui ont donné naissance aux trois journées de Juillet, a perdu la dynastie de la branche aînée, alors que des précautions militaires adoptées en temps utile auraient rendu le gouvernement maître de l'émeute. Que fallait-il, pour cela?... 60 000 hommes réunis à Paris, et le maréchal duc de Bellune à leur tête; tandis qu'il n'y avait que 15 000 soldats commandés par le duc de Raguse, déconsidéré dans l'armée par sa conduite en 1814.
Revenant à l'aventure de la nominale et virginale Mme de Thémines, je dirai que longtemps la ville d'Agen fut partagée en Phélipéistes et en Théministes.
Par l'influence de son mari, Mme de Martignac a, par la suite, fait M. Tropamer premier président de Cour.
Je retourne à la faute commise par le roi Charles X, en se séparant de M de Martignac.
M. Bouet (1), président de chambre à laCour d'appel d'Agen, m'a raconté, que dînant, alors qu'il était député, chez un ministre, lequel avait en quelque sorte fait partie du ministère Martignac, comme haut fonctionnaire de l'administration, l'amphytrion rappela que c'était à celte même table, et pendant le dîner, que M. de Martignac reçut l'avis du renversement du
(1) M. Bouel est mon cousin, ayant épousé ma cousine Anuis d'Agasson. (.Vote de V auteur.)
ministère dont il était la personnification. Un exprès, arrivant du château, lui apporta une dépêche : il l'ouvrit, la lut, sans que la moindre émotion se manifestât sur sa figure, et il dit à ses collègues : « C'est un ordre de chasse, que le Roi m'envoie et que je vous lirai au salon, en prenant le café. » Le dîner se passa gaiment, sans préoccupation aucune de la part de qui que ce fût, et, après le repas, M. de Martignac fît connaître à ses collègues qu'ils n'étaient plus ministres et que le Roi avait déjà disposé de leurs portefeuilles.
Je crois avoir parlé ailleurs, mais différemment, de la manière singulière dont M. de Martignac, si bien avec le Roi la veille, se trouva, dès le lendemain, congédié des affaires (1). Si ma mémoire ne me trompe pas, Emile Barateau, secrétaire intime de M. de Martignac, m'a donné une tout autre version, moins piquante que celle de M. Bouet, laquelle, si elle est vraie, fait honneur au sang-froid de M. de Martignac.
C'est aussi ce charmant conteur, M. Bouet, qui m'a dit la réponse rude et les difficultés que fit M. Dufaure, ministre de l'intérieur, à l'occasion de la demande formée par M. de Verninac de Saint-Maur, capitaine de vaisseau qui a conduit en France l'obélisque de Louqsor, de voir son nom inscrit sur le piédestal du monument : « C'est une affaire de roulier, s'était écrié le rude et rustre ministre, et qui ne mérite pas la mention que réclame M. de Verninac. » Celui-ci insista, et son nom ligure sur le piédestal du monument.
Par une coïncidence assez remarquable, j'étais occupé, en novembre 1849, à lire les inscriptions du piédestal de l'obélisque, dont une partie avait été recouverte de plâtre par ces niais républicains de 1848, parce que les mots : « Louis-Philippe, roi des Français » s'y trouvaient, lorsque je me sentis loucher l'épaule. C'était M. de Verninac, devenu alors contreamiral, du fait du général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, et dont M. de Verninac avait été le ministre de la maiine.
(1) Voir chap. xxiii.
CilAI'ITRE XXXVII 37i*
Il se rendait au Palais-Bourbon, où il siégeait, en qualité de représentant du peuple, parmi les gens du tiers-parti.
Ce pai'ti, je n'hésite pas à le dire, est un parti toujours malfaisant pour la France. C'est un parti eunuque « qui ne fait rien et nuit à qui veut faire », mais, en même temps, une phalange d'opposition déplorable, parce qu'elle porte son appoint de force aux hommes qui visent, en toutes circonstances, au renversement de l'autorité de l'époque; un parti qui, malheureusement, a toujours compté des hommes considérables : les uns, ambitieux, boudeurs et inquiets; les autres, portant sur les yeux le bandeau épais de la théorie, et ne voyant pas le mal qu'ils font au principe d'autorité, en le minant sans cesse. Ainsi, ce parti a compté Dufaure, Odilon Barrot, Cousin, Duvergier de Hauranne (surnommé Du Verjus de haut rang), Rémusat, Thiers parfois, etc..
Cet excellent M, de Verninac, que j'avais vu si malheureux à Livourne de la catastrophe du 24 février 1848; si désolé de la proclamation « de la stupide République » — pour employer ses propres expressions, — avait pris quelque temps après une couleur si prononcée en se plaçant dans le tiers-parti, en votant avec la Montagne et s'alliant ainsi avec les Miot, les Nadaud, les Valentin et autres énergumènes, qu'on le comptait, à Paris, lorsque j'y étais, comme rouge.
Je me rappelle parfaitement que la conversation, ayant pris terrain sur les hommes et les choses du jour, Verninac me dit :
— « Je passe pour un rouge, pour un républicain pur-sang, parce que je reste dans le tiers-parti. Je laisse dire, car en restant uni aux Dufaure et Odilon Barrot, je pense marcher avec des hommes capables et bien intentionnés. Mais je ne suis pas plus républicain en ce moment que je ne l'étais à Livourne... Si, pour nous tirer de cette voie, Louis-Napoléon voulait tenter quelque coup de main, certes, je n'y porterais pas obstacle. Toutefois, je n'appartiendrai jamais à une liste d'hommes sur lesquels il puisse compter : non seulement il ne m'inspire pas une assez grande confiance comme chef ou comme souverain
de la France, mais, s'il échouait, il abandonnerait ses complices à la persécution et il se tirerait d'afîaire, lui, d'une façon ou d'une autre... »
Oh! bon Verninac! Il était sincère en me disant cela. Mais il paraît que le succès du coup d'Etat du 2 décembre lui a donné confiance : il s'est rapproché du prince et vient d'être nommé gouverneur des possessions françaises dans les Indes orientales.
Le parti rouge, dont je viens de parler, et qui, si la Providence n'était pas intervenue en la personne du prince Louis- Napoléon, ménageait à la France, pour l'année 1852, de si épouvantables désastres, à en juger par les échantillons qu'il en a donnés à Béziers, à Clamecy, dans les Basses-Alpes, etc., a compté des noms qu'on n'aurait jamais dû s'attendre à trouver sur ses listes. A ce sujet, je me rappelle quelques vers, attribués à un M. de Liadières, qui coururent Paris à l'époque de l'élection des trois individus qui y sont mentionnés :
Je couvre d'un mépris égal De Flotte, Carnet et Vidal; Je trouve un trio sans-culotte Dans Carnet, Vidal et de Flotte; Je vois un cuistre, un drôle, un sot Dans Vidal, de Flotte et Carnot.
Je vais finir ce mémorial — c'est, du moins, mon intention de le terminer ici — par quelques historiettes à la manière de TaUemant des Réaux, conteur que l'on peut, en plus d'une circonstance, accuser d'exagération et de méchanceté, car Tallemant des Réaux n'a ménagé que deux seules femmes : Mme de Rambouillet et Mme de Sévigné.
Après le 24 février 1848, le maréchal Sébastiani, un peu trop prudent, avait fait mettre au grenier un grand portrait du roi Louis-Philippe, que ce monarque lui avait donné. Deux mois plus tard, ayant connaissance des plaintes que sa bellesœur, lady Tancarvillo (1), élevait contre les ingrats que les
(1) Après avoir épousé Mlle de Coigny, le maréchal Sébastian! s'était marié à Mlle de Grammoat, dont la sœur était devenue, depuis longtemps, la femme de lord Tancarville.