‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 54 sur 223 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Mes visites officielles commencèrent, naturellement, par le lord haut-commissaire, sir Frédéric Adam. C'est un homme aimable, instruit^ de manières charmantes, homme du monde tout à fait, mais despote dans ses fonctions, et même, dit-on, quelque peu violent dans le service. Lieutenant-général, fort protégé du duc d'York, ami de son père, lequel occupe une grande charge en Ecosse, sir Frédéric Adam est marié à une Corfiote. qui a dû être fort belle, mais qui, ayant divorcé pour l'épouser, s'est vu fermer plus d'un salon à Londres, et, notamment celui de la fashion, le salon d'Allmagh. Tant à la ville qu'à sa maison de campagne, les réceptions de sir Frédéric Adam — soirées dansantes ou diners — sont fort brillantes.

Je continuai par le commandant en chef des troupes, le général sir Alexandre Woodfort, homme de fort bonne compagnie, d'un caractère facile et obligeant, dont la femme, <jui doit se classer d'emblée parmi les très belles femmes, est aussi très aimable; puis je vis le Président de la République des îles Ioniennes, homme nul, qui passe inaperçu et ne reçoit jamais, ayant le sentiment de l'insignifiance de sa personne et de ses fonctions, qui sont celles d'un soliveau.

Je fis aussi visite au secrétaire du lord haut-commissaire, au président du Sénat, à l'ancien Président de la République septinsulaire, le baron Théotoky, sur le compte duquel je reviendrai. J'allai encore me présenter au très petit nombre de Corfiotes qui font partie de la société : le comte Bulgari, dont la femme est Française; un autre comte Bulgari, marié également; le comte Georges Capo d'Istria, frère puîné du président de la Grèce; le chevalier Dandolo, grand bavard, dont la femme, en considérant un tableau représentant le serment des Horaces, me dit qu'il n'y avait plus de Grecs comme ceux-là.

Enfin, je terminai par mes collègues, les consuls étrangers. Le consulat général d'Autriche est géré par le chevalier de Mayerbach; celui du Saint-Siège a pour titulaire le comte d'Egli Oddi. Le consul général de Sardaigne, le marquis de Cravosana. est un sot et un fanfaron, rempli de prétentions

et gonflé de vanité. Un jour — et certes, c'était fort innocemment — je passai avant lui, mon ancien ici, à un lever chez le lord haut-commissaire. Le chevalier de Mayerbach vint, de sa part, dès le lendemain, me demander si, en qualité de consul de France, je croyais avoir le droit de prendre le pas sur lui. Je répondis à M. de Mayerbach :

— Mon cher chevalier, dites bien textuellement à M. de Cravesana, que je n'entreprends jamais de lutte de cette nature, que là où il sera, et quel que soit le rang qu'il prenne, ou se croie en droit de prendre, je suis convaincu que je serai recherché de préférence à lui, que personne ne peut souffrir. Toutes les fois que l'aide de camp de service m'appellera, ainsi qu'il est arrivé hier, pour passer, je ne m'occuperai pas si M. de Cravesana a eu, oui ou non, son tour.

Depuis cette explication avec l'aimable et excellent chevalier de Mayerbach, je n'ai plus eu affaire au marquis de Cravesana, qui a eu, un peu partout, des aventures sottes et ridicules, et, du plus loin qu'il m'aperçoit, il quitte la rue, afin de n'avoir pas à échanger un salut avec moi.

Les Etats unis des îles Ioniennes — ou Etat septinsulaire — forment une République indépendante, ou plutôt soi-disant telle, dirigée par un Corps législatif de quarante-cinq membres, au-dessus duquel se trouve encore un Sénat de cinq membres, dont le président porte le titre de « Président de la République septinsulaire ». Mais, s'il en porte le titre, il n'en a point l'autorité.

Le traité de Paris, du 5 novembre 1815, a, en effet, placé ce petit Etat sous la protection du Roi de la Grande-Bretagne, représenté par un lord haut-commissaire, chargé de « maintenir la Constitution ». C'est assez dire que l'indépendance de l'Etat septinsulaire est fictive. Le lord haut-commissaire, sir Frédéric Adam, qui a succédé à sir Thomas Maitland, ivrogne et méchant, dit-on, est, comme je l'ai déjà dit, toutpuissant. Ce qu'il veut, il faut que le Sénat et le corps législatif le veuillent. Lui seul a l'initiative des projets de loi, et, si la loi est amendée par le Sénat ou le Corps législatif, elle

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