CHAPITRE XXIV
n'en paraît pas moins, dans le journal olTiciel, telle que Vavail proposée le lord haut-commissaire, et comme si elle avait été adoptée par les pouvoirs législatifs.
Les finances du pays suffisent pour couvrir les dépenses, mais celles-ci ne profitent pas entièrement aux habitants, en ce sens qu'un plus grand nombre parmi eux pourraient être employés officiels et recevoir des émoluments. Au lieu de cela, les meilleurs emplois sont donnés à des Anglais, lesquels reçoivent des appointements doubles de ceux attribués aux Corfiotes remplissant les emplois identiques. Aussi, l'administration anglaise parait lourde aux Corfiotes. Cependant, il est juste de dire qu'elle a fait beaucoup de choses utiles au pays, et l'on n'entend plus parler, comme au temps des Provéditeurs vénitiens, de meurtres, de vols, d'attaques nocturnes, dont les coupables étaient rarement punis, les provéditeurs fermant les yeux, quand la famille pouvait acheter sa cécité momentanée. Rien de tout cela aujourd'hui. La police est bien faite, les routes sont sûres, et l'on n'entend jamais parler de meurtre. Les Anglais sont des politiques avisés, et ils ont eu soin de flatter les Ioniens dans leur faible. Ainsi, deux fois par an, on voit le lord haut-commissaire, les autorités et les troupes anglaises, rendre hommage à Saint Spiridion, en suivant solennellement, eux protestants, la procession des reliques du grand et vénéré patron de Corfou.
Cette marque de déférence et de respect de la part des Anglais fait un peu oublier la haine que l'on nourrit contre eux. Au reste, les Corfiotes sont comme les autres peuples dont le sort a été d'être toujours soumis à un prince étranger, et qui ne sont jamais satisfaits du gouvernement actuel, regrettant le précédent, ou en désirant un nouveau. Les Corfiotes ont été mécontents du gouvernement de Venise, de ses provéditeurs et de leurs exactions; ils n'ont pu supporter ni l'administration turco-russe, ni l'administration des Français; aujourd'hui ils sont mécontents des Anglais. Quelques notables Corfiotes m'ont fait des confidences de ce genre, me manifestant leurs regrets de n'être plus soumis à la France,
puisqu'il semble que la Providence a décidé que jamais les Ioniens ne se gouverneront par eux-mêmes. Ainsi ont été les Belges et les Flamands qui ont détesté, tour à tour, les jougs espagnol, autrichien, français, et qui en ont assez, actuellement, du gouvernement hollandais.
Parmi les Corfiotes qui regrettent d'avoir les Anglais pour « protecteurs », est le baron Théotoky, ancien président du Sénat, et, aujourd'hui, simple sénateur. Ses regrets n'ont peut-être pas d'autre cause que de ne pas avoir été continué dans la présidence. Ayant perdu les honneurs qui l'avaient séduit, il se repent maintenant d'avoir prêté l'autorité de son nom et de son influence au gouvernement anglais. Les souvenirs de ce qu'il a fait pour eux, et qu'il regarde désormais, selon sa propre expression, comme « des actes de mauvais citoyen et de mauvais patriote «, vont, quelquefois, jusqu'à faire croire que sa raison l'a abandonné. Le baron Théotoky m'a dit un jour : « Ah! fous que nous avons été, et plus grand fou que j'ai été moi-même, cpiand nous avons vu avec plaisir que nous échappions à la F'^ance, et, plus tard, que nous étions placés sous la protection de l'Angleterre-... Avec les Français, on avait l'aisance, la richesse. Chaque mois l'argent venait du dehors et circulait dans le pays; jamais les Français n'ont rien pris aux Corfiotes, ils leur ont tout donné. Mais les Anglais... ce sont autant de sangsues qui se gorgent de notre sang!... Ah! ma conscience se révolte, quand je viens à me rappeler que je me suis livré à ces gens-là, que je me suis fait leur âme damnée, que j'ai employé mon influence à leur profit, pour leur asservir mon pays!... Et puis, quand ils m'ont eu bien pressé comme une éponge, quand ils m'ont eu bien exprimé comme un citron, ils m'ont mis de côté. Mais l'or que j'ai reçu d'eux, cet or me brûle quand j'y touc he.. Aussi, je n'y touche plus, et, si une dette contractée lorsque j'étais le premier magistrat du pays, dépensant avec mes forces toute ma fortune, vient à m'être réclamée, je dis à cet homme qui réclame : Tenez, voilà dans ce tiroir de l'or anglais. Payez-vous, osez y porter la main, mais crai-