‹ SouvenirsChapitre 11 sur 67 · L'EXPÉDITION DE MORÉE · texte numérisé non relu

L'EXPÉDITION DE MORÉE

ne voulut pas rester en arrière, et une commission d'artistes et de savants fut nommée pour aller en Grèce récolter aussi sa moisson.

J'eus le bonlieur de profiler de cette idée plus ou moins bien exécutée : M. Dubois, un des chefs de la commission, pensant qu'un jeune élève de M. Ingres serait heureux de faire partie de cette intéressante et savante caravane, me fit offrir par mon père, qui hésitait à accepter pour moi, une place de dessinateur dans la section d'archéologie.

Ce voyage n'était pas sans danger. Les récits que l'on faisait à Paris sur le sort de nos soldats, la pensée que ce climat peu sain était rendu plus insalubre encore par les exhalaisons de toutes sortes que répandaient la maladie, la misère, et surtout les cadavres qu'on n'avait pas eu le temps d'enterrer profondément et qui gisaient à fleur de sol : tout cela jetait mon père, ma sœur et ceux qui m'aimaient dans une profonde inquiétude. Et puis on n'allait pas, comme aujourd'hui, en quelques journées, de Paris à ces points éloignés. C'étaient de longs jours, de longues nuits, l'impossibilité de rêve-

nir à époque fixe, si la fatigue, la maladie devenaient insurmontables. Mais j'avais vingt ans, j'étais à peine sorti de mon village, j'avais déjà un peu puisé dans les leçons de mon illustre maître le goût des belles choses de l'antiquité : l'idée d'aller voir la Grèce me donna facilement réponse à toutes les objections. Je ne sais pas ce qui aurait pu m'arrêter; j'acceptai avec joie cette mission , bien que je la trouvasse audessus de mes forces et craignisse de ne pouvoir m'en montrer digne.

Je ne pouvais me dispenser d'aller annoncer

ce projet à M. Ingres et de lui demander son

avis; je ne le fis pas sans craintes. N'allait-il

pas me trouver trop peu avancé dans mes

études pour tirer profit d'un pareil voyage? Un

mot de lui dans ce sens aurait changé toutes

mes résolutions. Il n'en fut rien. — a Certai-

« nement, me dit-il, vous auriez eu un plus

« grand avantage à voir plus tard ce pays si

(( beau, si plein de souvenirs; mais vous en

« savez assez, vous avez surtout un goût assez

(( prononcé des belles choses, pour ne pas

« rester froid sur cette terre classique et pour

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