L'EXPÉDITION DE MORÉE
(( en garder un souvenir qui vous sera utile. » Il laissa même percer un regret de ne plus être tout à fait libre , et je vis qu'il enviait mon sort. Je le quittai tout heureux de cet encouragement.
Quelle que soit la joie que cause une pareille bonne fortune, il est bien difficile, lorsque le jour approche oii l'on va rompre avec toutes ses habitudes et aborder l'inconnu, de ne pas éprouver un moment d'émotion douloureuse et de ne pas redouter cette dernière poignée de main, ces derniers embrassements où l'on s'efforce, de part et d'autre, pour conserver un peu de calme, de ne pas donner tout son cœur.
J'étais certes bien heureux, et je ne pouvais pas, à mon âge, désirer plus belle aventure; mais, quand mes malles furent faites, il me fallut une certaine force pour attendre la fin de cette journée qui devait me séparer de tous ceux que j'aimais, et, le moment venu, lorsque je vis dans la cour des Messageries la voiture qui allait m'emporter, je m'y précipitai fiévreusement, avant même que mon nom fut appelé.
Les diligences attelées, prêtes à partir dans toutes les directions; la foule qui les entourait, envoyant des baisers, des vœux de bon voyage; les hennissements de vigoureux chevaux qui n'attendaient que le signal pour s'élancer; enfin l'horloge sonnant quatre heures, et toutes les lourdes et massives voitures se mettant en branle au coup de fouet et au cri énergique des postillons, c'était un spectacle bien autrement vivant et animé que celui du départ d'un chemin de fer moderne, où tout se passe avec le silence et la gravité d'une exécution.
Nous occupions le coupé, M. Dubois, chef de la section , mon collaborateur Trézel , et moi.
Les chevaux de la voiture, en faisant feu des quatre pieds, entraînaient déjà la lourde machine, que nous étions encore penchés à travers les portières, envoyant de la main nos adieux à nos amis, à tous ceux que nous laissions, et nous ne reprîmes nos places que lorsque la diligence, en tournant dans la rue Montmartre, nous mit hors de vue. Alors,
par un mouvement spontané, nous nous serrâmes tous trois la main , engagement tacite de nous aimer, cle nous soutenir, de nous protéger.
C'était le 11 janvier 1829. L'année était des plus froides, la nuit arrivait fort vite dans cette saison. Quand nous restâmes livrés à nos pensées, je profitai d'un reste de jour pour tirer de ma poche un papier que m'avait remis mon père au moment de me quitter, et je lus ce qui suit :
« Samedi 10 janvier, onze heures du soir.
(( Mon cher fils, tu quitteras dans quelques « heures la maison paternelle. Cette idée m'ôte (( le sommeil. Je ne puis rien faire de mieux (( que de m'entretenir par écrit avec toi. Je (( sens bien que je vais répéter ici ce que je « t'ai dit plus d'une fois; pardonne, je suis (( dans l'âge où l'on radote; mais non, tu ne <( traiteras pas de radotage les expressions de « ma tendre sollicitude pour ton bien-être. (( Écoute avec bienveillance, Amaury, les re- (( commandations de ton vieux père.
(( Je ne te demanderai pas de rester toujours (( fidèle à la probité, à l'honneur; ton éduca- (c tion, ton caractère me sont garants que tu ne « t'écarteras jamais des devoirs de l'honnête (( homme. Je sais même, et je le dis avec c( orgueil, parce que tu m'en as donné des a preuves, jusqu'où tu portes la loyauté. Oh! « conserve ces heureuses qualités.
(( Mais tu vas te trouver au milieu d'hommes « jeunes comme toi et pleins de chaleur; évite (( les querelles, surtout si elles s'élèvent sur (( des questions insignifiantes; que t'importe- (( rait alors d'avoir raison? Laisse-les triom- « pher sans leur répondre. Si Tobjet de la dis- « pute était important, prends pour juges tes « chefs; c'est leur devoir de maintenir la paix (( entre vous.
(( Parlons maintenant des moyens de conser- « ver ta santé. On te dira que, dans les pays (( chauds, il faut user des liqueurs fermen- (( tées, même d'eau-de-vie; n'en crois rien. (( Mange des fruits, des légumes, peu de viande, (( bois de l'eau un peu acidulée, et je suis sûr « que les fièvres ne t'atteindront pas. C'est le
(( régime que j'iû suivi pendant dix ans dans un (( pays non moins chaud que la Grèce, et je n'ai « jamais été malade,
(( Tu m'as promis d'écrire chaque jour tes (( observations, et même celles de tes camarades, ({ lorsque tu les trouveras intéressantes; tu y « joindras des croquis, des sites, des monu- « ments; et quel plaisir tu éprouveras en (( voyant plus tard ce dépôt de croquis, quelque (( informes qu'ils soient, en relisant ces pensées (( qui sont nées des circonstances, et qui ne (( paraîtront que plus vives et plus frappantes! (( Si tu veux m'envover un extrait de ton itiné- « raire, je le conserverai avec soin. Écris sans (( prétention, comme tu me parlerais, si j'étais « là. Numérote chacune de tes lettres, afin que « je sache si toutes me parviennent.
(( Profite de ton passage sur le vaisseau qui u vous conduira en Grèce pour prendre une « idée de la manœuvre d'un bâtiment; rien (( n'est plus utile, ne fût-ce que pour mieux « comprendre les relations des voyages mari- « times. Mais surtout occupe-toi, pendant ce (( trajet, de l'étude du grec moderne. M. Schi-
(( Tias te sera, en cette occasion, d'un grand Ci secours; mais je crains bien que le mal de (( mer ne te permette ni observations ni études : « il faudra ajourner tout cela au moment où (( vous serez arrivés à destination. Alors, quand « vous ne dessinerez pas, le soir, dans vos « tentes, étudie, outre le grec, quelque ouvrage (( d'antiquité ou de géographie, Pausanias par (( exemple, Strabon, etc.
« A ton retour, si tu as pu économiser sur « ton traitement, tâche de traverser Tltalie. On « a paru blâmer ce projet, parce que, dit-on, « on ne voit pas l'Italie en courant. Je le sais ; « mais on prend une idée de ses merveilles, « elles laissent des traces dans l'esprit, et, quoi a qu'on en dise, un simple coup d'œil sur de (( grandes beautés suffit à de certaines gens « pour se sentir inspirés.
a Je n'ai plus qu'un mot à te dire, mon cher « fils : en Grèce, si ta santé n'est pas bonne, si a tu ne peux t'habituer ni au climat, ni à la vie (( qu'il te faudra mener, abandonne, sans hésic( ter, tous les avantages qui résulteraient pour (c toi d'un plus long séjour, reviens en toute
(( confiance vers Ion père, qui te recevra tou- « jours à bras ouverts.
Je n'étais pas encore assez lié avec mes compagnons de voyage pour me laisser aller, devant eux, à l'émotion que m'avait causée la lecture de cet adieu de mon père, et je profitai de la nuit qui arrivait pour leur cacher mes larmes et les essuyer sans qu'ils me vissent.
Nous étions sortis de la barrière; la plaine qui environne Paris nous apparut blanche d'une nappe de neige, et son éclat répandait autour de nous une certaine clarté, que les glaces de la voiture couvertes de buée ne pouvaient pas même atténuer. J'aurais préféré une obscurité complète, qui m'eût laissé tout entier à mes impressions pendant les quelques moments qui précèdent le sommeil; le mien fut fort agité. Enfin, les premières lueurs du jour nous permirent de voir où nous étions.
On sait la monotonie de la route qui traverse la Bourgogne; partout des collines arrondies,
d'une forme médiocre, et des échalas. On sait aussi ce que produit ce pays, — il ne peut pas tout avoir. Ce ne fut qu'après l'avoir dépassé que les montagnes commencèrent à se dessiner, les accidents de terrain à s'accentuer, que la route devint intéressante.
Mais, dans les voyages d'alors, que de petits événements de tous genres en faisaient oublier la longueur! Que d'inattendu et de gaieté! Quel plaisir de se dégourdir les jambes en montant les côtes! Ce moment mettait bien vite en relation fous les voyageurs de la voiture, et la connaissance était faite quand arrivait l'heure des repas, si animés, si bruyants, où le commis voyageur, maître du lieu, initiait la table entière aux intrigues de la localité, tout cela mêlé de plaisanteries un peu usées, mais on n'est pas difficile, et débité sans perdre une bouchée des morceaux de choix que la servante lui donnait; le conducteur, au bout de la table, toujours servi le premier; les voyageurs affamés, furieux de la rapidité du service, quelques-uns menaçant d'emporter le poulet que l'hôte s'obstinait à ne pas découper; enfin, l'explosion de colère
quand le conducteur, bien repu, venait annoncer qu'il fallait partir'
Mais les scènes de ce genre ont été si merveilleusement reproduites par Henri Pionnier, que je ne peux que renvoyer le lecteur à ses scènes populaires. A l'entendre surtout raconter le relais au petit jour dans une ville de province, on sentait le froid du matin, on assistait à ce réveil forcé des voyageurs au milieu du bruit, des hennissements des chevaux, des jurons des postillons, qui interrompaient seuls le calme de cette heure matinale. Que ces peintures étaient vraies! Et elles le seront toujours, même pour ceux qui n'ont pas été, comme les hommes de ma génération, très-souvent acteurs dans la réaUté.
Cependant nous avancions, quoique bien lentement, sur des routes que la neige fondue rendait souvent impraticables. Le froid ne cessa pas de se faire durement sentir, même après
' J"ai longtemps cherché, sans jamais le trouver, pour quel motif on abrège à ce point, en France, les repas des voyageurs. Il est vrai qu'il y a tant d'autres choses que je ne comprends pas !
que nous eûmes passé la ville de Lyon; mais, un jour, tout à coup, presque sans transition, comme si un rideau se fût levé devant nous, le ciel nous apparut pur et brillant, le soleil, pour la première fois depuis notre départ, nous réjouit la vue , et je sentis un bien-être et même une gaieté que je n'avais pas encore éprouvés jusque-là. Nous étions près de la charmante ville de Valence. Ce changement subit de température, dans cette partie de la France, est encore plus frappant à l'heure qu'il est, grâce à la rapidité des chemins de fer, et je n'ai pas été le seul à le remarquer.
Toulon était le but que nous désirions vivement atteindre. C'était là qu'une frégate mise à notre disposition, la Cybele, devait nous attendre; là aussi était fixé le rendez- vous de tous les membres de la commission. Nous passâmes cependant une nuit à Marseille, la fatigue nous y forçant; mais, le lendemain matin, nous nous remettions en route.
J'ai vu peu de passages de montagnes d'un aspect plus effrayant, plus sinistre que les gorges d'Ollioules; on imaginerait difficilement
un tliéalre mieux approprié à certains actes de brigandage dont il était question encore, et que ce lieu rendait tout à fait vraisemblables. Mais un spectacle tout différent m'attendait à la sortie du défilé. Nous nous trouvions subitement au milieu de vallées verdoyantes, que peuplaient des orangers couverts de fleurs et de fruits; et toujours le ciel du IMidi pour donner de la joie au plus triste. Aussi je me laissai aller à des transports qui firent sourire mes deux compagnons, moins inaccoutumés sans doute à de pareils spectacles.
Enfin, après huit jours déroute, et deux nuits seulement de repos à Lyon et à Marseille, nous aperçûmes avec joie la montagne à laquelle est adossé Toulon, et l'admirable rade qui s'étend à ses pieds.