CHAPITRE IV
Nouvelles de Paris. — Nous mettons à la voile. — Premier dîner à bord. — Passage du détroit de 3Iessine. — Coup de vent. — Arrivée en Grèce.
Quelques charmantes parties aux environs de Toulon, la société pleine d'entrain de mes camarades de voyage, ce beau ciel que je ne connaissais pas encore, donnaient le change à mon impatience, mais ne suffisaient pas pour diminuer le désir de partir, qui commençait à me gagner, et le besoin de voir enfin un pays que je cherchais à me figurer. Heureusement, les lettres de ma sœur me faisaient toujours passer de bons moments, car c'était bien pour m'empêcher de me laisser aller à la tristesse qu'elle appuyait sur les côtés amusants de son existence à Paris. On en jugera par le fragment que je donne ici.
(( Nos mardis se soutiennent, et ta prédiclion « s'est réalisée; on a dansé! Le dernier a été « sublime. Ponchard est venu : nous avons « chanté le duo du Comte Onj ; puis il a chanté (( seul trois fois, et nous a tous ravis. Jamais nous (( n'avions eu autant de monde : les Nodier, (( les Larrey, les Jal, Decomberousse, etc., etc. (( Mais ce qui fait maintenant la joie du mardi, (c c'est mon prétendu! Il avait l'autre jour un « col de chemise et des manchettes brodés, « deux gilets de cachemire, retenus par des (( bagues au milieu! Il fait maintenant le mé- (c nage chez moi, veille à tout, quand je cliante; (( ses Bravo! et ses Hélas! sont si forts que tout (( le monde s'aperçoit de ses projets et en rit. « Je ne le regarde même pas, tant il m'exas- (( père. Enfin, c'est à qui s'en moquera.
(( Tu manques bien à nos mardis; tu t'amuse- (( rais, car maintenant cela prend une tournure, (( surtout depuis que les Nodier y viennent ré- (( gulièrement. Marie Nodier a toujours un succe ces fou ; Brizeux et Ziégler en perdent la tête. « A propos, M. Mennessier m'a été présenté (( par Gaume; il me paraît fort épris de Marie.
(( J'ai maintenant à te rendre compte d'une (( grande soirée qu'a donnée madame D... pour (( notre oncle Alexandre, qui nous a lu sa pièce (( iïOurika, et pour nous faire entendre le pre- (( 7nier violon de l'Europe. Les frais de réception « étaient immenses. Tout le long du passage, des (( lampions; des fleurs dans l'escalier, des bou- (( gies en quantité. Tu connais les sentiments « d'économie de madame D... Je n'en revenais (( pas! Peu à peu le monde est arrivé. Il faisait (( un tel froid que la Seine était prise; toutes (( les flgures étaient décomposées; le chauffage (( avait été négligé. Aussi la maîtresse de la maice son, dans un moment où tout le monde était (.( assis, prêt à écouter, entra-t-elle, portant dans (( un voile de gaze bleu de ciel, tenu comme (( une guirlande à l'Opéra,... une chaufferette!
« Mon oncle nous a lu sa pièce, qui est pleine (( d'intérêt : ce qui n'a pas empêché M. Yiennet (( de dormir tout le temps et de se réveiller... (( pour prendre une glace. Il y avait des glaces (( à profusion chez madame D...! Elle en était (( folle! Moi, qui la connais, je laisse passer le « plateau sans en prendre, ne voulant pas lui
(( faire trop de mal au cœur; et voilà que « M. Yiennet, qui voit que je n'en ai pas, court « m'en cliercher une au moment où je causais a avec elle!... Juge!
(( Vint ensuite l'éternel premier violon de (( l'Europe.... C'est là que je te regrettais. « Madame D..., assise au milieu du salon, (( battait la mesure avec son corps, et, dans un « moment de transport, joignant les mains en ce l'air et se tournant vers la société, poussa un « Ah! si ravissant que tu en serais mort. Ses (( filles faisaient des soupirs à fendre tout en (( deux, surtout Adèle; Eugénie, posant ses «deux poings sur ses joues et les tournant (( comme pour une vielle, montrait par ce geste (( que cela lui tirait les larmes des yeux. Elles (( étaient toutes folles. Papa en a pour toute sa (( vie, du violon, qui, une fois en train, ne pou- « vait plus s'arrêter. Mais tout a une fin, heu- « reusement.
a Dimanche, il y avait bal masqué chez les (( Nodier. C'était charmant. Jal était en soldat « grec, si bien, si beau, que je ne l'ai pas re- (( connu, même quand il m'a adressé la parole.
(' C'est comme ça que lu nous reviendras sûrece ment. Marie était en paysanne Louis XIII, (( Mélanie' en fiancée. Ce qui m'a le plus (( amusé, c'est un jeune homme en domestique « à livrée et un simple soldat. J'avoue que je (( ne les avais pas crus déguisés.
ce Maintenant, que je te dise que le père c( Larrey a été à la mort. Au moment où on lui c( posait des ventouses (tu te souviens qu'il m'a (( donné des leçons pour cette opération, et qu'il « me trouve très-habile), sais-tu ce qu'il a (( dit? (( — Qu'on aille chercher madame Chas- (( sériau ! il n'y a qu'elle qui sache poser des « ventouses. » Voilà le médecin et la famille (( croyant qu'il devenait fou. Me vois-tu opérer (( M. Larrey? Il va bien à présent.
(( J'ai maintenant pour domestiques Joseph c( et sa femme. Il fait notre bonheur : l'autre (( jour, il me disait qu'il se trouvait si bien ici (( que, près de moi, il se croyait avec son père, (( Comme je lui fais faire un peu de tout, je (( prétendais devant lui que je le mettais à toutB
^ Depuis, madame Bixio.
« sauce : a — Ah! madame peut bien me mettre f.( à toutes les sauces qu'elle voudra ; elle me fera « toujours plaisir. » Je lui ai donné Ion habit (( bleu, ton vieux claque, pour qu'il s'en fasse « un chapeau; mais il aime mieux le garder (( comme il est, et juge de ma surprise quand, (( hier soir, il est venu me chercher chez Adèle (( avec ton claque sur la tête. J'ai cru que je (( mourrais de rire, tant il était drôle. C'est un (c excellent domestique, après tout.
(( Je finis par une grande nouvelle. Hetiri III « a été représenté avec un succès fou. Mon « oncle Alexandre était furieux parce que, le (c jour de la première représentation, se pro- « menant dans les couloirs avec Lemercier, des « jeunes gens qui passaient près d'eux dirent (( en les montrant : a — Melpomène et Thalie (( enfoncées! »
(( J'espère que tu ne te plaindras pas de moi, (( et qu'avec tous ces détails tu pourras te (( croire au milieu de nous. En revanche, je te (( prie de m'en écrire autant. Soigne-toi bien, « égaye-toi, et reviens vite nous faire des récits (C de ton expédition.
(( Tu verras en Morée la jolie Amélie Lenor- (( mant. J'ai passé la soirée chez madame Réca- (( mier; Amélie se fait un plaisir de te retrouver (( là. Adieu, je t'embrasse en amie sincère, en (( sœur tendre qui t'aime bien.
(( Emma. »
Cette lettre fut la dernière que je reçus en France, car le commandant de la Cybele, M. Robillard, nous fit savoir enfin que sa frégate était parée, et nous invita en même temps à la visiter. Ce fut une joie dans la commission, et nous nous empressâmes de nous rendre à bord, oii le commandant nous reçut avec la politesse et la courtoisie habituelles des officiers de m.arine. C'était un homme d'une distinction parfaite, un homme de l'ancien régime enfin : c'est un éloge bien sincère que je fais ici, — à l'époque où nous vivons on pourrait s'y tromper.
11 nous fit voir les chambres que nous devions habiter. On avait établi dans la batterie des séparations en toile qui nous laissaient un espace assez grand, et, au milieu, une pièce de
canon de 24 nous servait de table et de portemanteau. Partout cette propreté qu'on ne trouve nulle part aussi complète qu'à bord.
Le 10 février, enfin, le vent parut favorable. On nous annonça que la Cybcle mettrait à la voile le soir, et que nous pouvions nous embarquer dans la journée.
Notre installation se fit très-facilement, et je fus, moi particulièrement, charmé de trouver à bord, comme aspirant de première classe, mon camarade de collège Laffon de Ladébat, qui sortait de l'École polytechnique.
Nous venions de prendre possession de nos chambres, quand un mouvement régulier, suivi d'une secousse assez forte, nous fit supposer qu'on levait l'ancre, et nous montâmes tous sur le pont pour assister au spectacle. Rien de plus saisissant que de voir ces centaines d'hommes travailler sur les plus hauts mâts, soutenus par des fils imperceptibles, et que leur corps penché sur la vergue paraît seul maintenir en équilibre; rien de plus imposant que de voir tout à coup, sur l'ordre du commandant, tomber ces immenses toiles, que le vent gonfle au même
instant, puis cette masse énorme se mouvoir et fendre la mer, qui monte en écume blanche à la hauteur du bastingage. Je restai là, cloué par l'étonnement et l'admiration, jusqu'au moment où la politesse me força d'être exact au premier dîner que la cloche venait de sonner.
J'allai rejoindre mes compagnons dans une pièce immense, de toute la largeur de la frégate. C'était la salle des officiers, avec lesquels on nous avait prévenus que nous prendrions nos repas. Nos trois chefs dînaient avec le commandant.
Le commencement du dîner, fort bien servi, se passa joyeusement. Nous avions fait depuis quelque temps la connaissance de nos officiers; mais peut-être leur gaieté, à eux, venait-elle de la scène qu'ils s'attendaient à voir. Le vent, à ce qu'il paraît, s'était élevé au sortir de la rade, et le vaisseau roulait assez fort. Le moment de la soupe se passa régulièrement; mais, tout à coup, silence profond. Le regard fixé sur un point dont rien au monde n'aurait pu les détacher, mes camarades pâlissaient à vue d'œil; on apercevait la sueur perlant sur leurs
fronts. Un d'eux n'y tint plus, se leva précipitamment, et, dans sa fuite, se heurta aux poutres du plafond, fort peu élevé; mais rien ne l'arrêta. Un second le suivit; bientôt la déroute devint générale. Les officiers, qui dissimulaient mal leur envie de rire, avaient tous les yeux tournés de mon côté et attendaient..., mais en vain! Seul, je ne bougeai pas, dévorant ce que j'avais sur mon assiette, et la figure aussi calme, aussi joyeuse que si j'avais été à terre, assis à une bonne table. Tous les officiers, alors, remplissant leurs verres, se mirent à pousser trois îlurrah! et burent à la santé du jeune savant. Après le dîner, je montai sur le pont, et je vis Taffreux spectacle de tous mes compagnons inanimés. Je leur donnai les soins les plus complets, sans qu'ils me témoignassent le moindre sentiment de reconnaissance. Tout se calma à la fin; chacun se retira ou fut porté dans son cadre... Le lendemain matin, nous nous réveillâmes encore en vue des îles d'Hyères. Une avarie, pendant le coup de vent, ayant exigé de longues réparations, le navire avait passé la nuit sur place.
Le commandant de la Cybèle nous avait gracieusement demandé, avant de partir, quelle route nous voulions suivre. Celle qui côtoyait l'Italie était la plus longue; mais elle fut choisie d'acclamation. Il est vrai que c'était à terre que cette proposition nous avait été faite; je crois que la majorité de la commission n'aurait pas hésité à choisir la plus courte après l'expérience d'une première nuit. — Le vent, en effet, cessa, et le calme le plus plat régna si longtemps, que notre traversée jusqu'à Navarin fut de vingt et un jours. Nous eûmes, par compensation, le loisir de voir et revoir les johes îles qui bordent la côte de l'Italie. Le commandant me fit même apercevoir avec sa lunette le dôme de Saint-Pierre. C'étaient pour moi des impressions que ne paraissaient pas éprouver mes pauvres compagnons, presque toujours malades, souvent alités.
Edgar Quinet, surtout, eut le plus à souffrir de cet horrible mal; la position horizontale pouvait seule le soulager, et, comme il avait besoin de distraction, j'allai avec un vrai plaisir lui tenir compagnie. Je n'étais pas tou-
jours à même de comprendre sa conversation, un peu trop métaphysique pour moi. Les termes de philosophie qu'il employait ne m'étaient pas familiers ; mais, à entendre sa parole si brillante, je ressentais le charme qu'on éprouve à écouter pour la première fois une belle symphonie sans en apprécier cependant toutes les beautés. Ce qu'il y avait de singulier, c'était le plaisir qu'il témoignait aussi à me faire causer. Les petits cancans de Paris, particulièrement les histoires d'amour, le ravissaient et lui faisaient presque oublier son mal.
Ce n'est pas la seule fois que j'aie remarqué que certains hommes austères et d'un talent sérieux ne se tenaient pas d'aise à ces petits récits, surtout lorsqu'ils étaient un peu scabreux. Très-éloignés eux-mêmes de toutes ces fadaises, ou par effet de tempérament, ou par suite d'une préoccupation constante de choses plus immatérielles, j'en ai connu plusieurs, et Edgar Quinet était de ce nombre, qui ne se lassaient pas d'entendre raconter toutes les petites intrigues du monde parisien. J'étais bien jeune encore; mais déjà, et je ne sais comment,
mon initiation était assez avancée pour que je pusse lui procurer quelques heures de vraie gaieté, dont il me fut tout à fait reconnaissant. Cette longue traversée, cette vie d'une monotonie sans exemple avaient abattu tous mes compagnons. Je résistai plus longtemps qu'eux à l'ennui qui les avait gagnés. Etendu sur le pont, je regardais le beau ciel bleu, pensant à tant de choses qu'il m'arrivait de ne plus penser à rien. Le soir, c'étaient les étoiles qui fixaient mon attention; j'attrapais quelques bribes de la science astronomique par mes questions aux officiers ou aux vrais savants de l'expédition. Pourtant, un jour, l'impatience me prit comme les autres. Nous étions, non sans peine, parvenus à dépasser l'île de Monte-Cristo; mais, à notre désespoir général, le lendemain matin, Monte-Cristo se trouvait encore en face de nous mous avions reculé pendant la nuit, les courants étant plus forts que le vent. Pendant le jour, nous pûmes, comme la veille, dépasser l'île; mais, le matin, j'eus un vrai dépit en entendant les gabiers qui réveillaient les matelots, et qui ont toujours, dans ce cas, des
formules Irès-originales, crier dans l'entre-pont : « Allons, garçons, soulagez les z'hamacs... « Viens-t'en voir Monte-Cristo. » Je crus à une plaisanterie; ce n'était que trop vrai : Monte- Cristo était encore devant nous.
Ce supplice devait finir. Le vent se leva; le soir, nous dépassâmes l'île de Stromboli, et nous eûmes le temps d'admirer le curieux spectacle des éruptions intermittentes de son volcan . Les côtes de la Sicile nous apparurent bientôt. Nous entrions enfin dans le détroit de Messine.
Il est diflîcile d'imaginer, je crois, un plus magnifique spectacle : Messine à notre droite, dominée par l'Etna, que couronnait un immense nuage de fumée doré par le soleil couchant; et de l'autre côté, les montagnes de la Calabre, parsemées de petites villes, Reggio entre autres, qui nous semblaient autant de points lumineux sur le fond sombre de la côte. Ce fut comme un éblouissement pendant une heure que dura le passage du détroit. Le vent, qui avait paru se calmer pour nous laisser jouir de celte admirable vue, prit bien vite sa
revanche; nous en avions désiré pendant quinze jours, nous en eûmes.
De gros nuages sombres, ou plutôt noirs, touchaient la rner à l'horizon, dont le cercle semblait se rétrécir de plus en plus autour de nous; d'énormes vagues venaient se briser contre la frégate et retombaient en écume sur le pont; penchée sur le côté, ses voiles basses dehors seulement, elle fendait la mer avec une effrayante rapidité. Je n'avais jamais vu chose pareille, et je ne pus m'empêcher de penser à Joseph Yernet, non que j'eusse la pensée de faire un croquis, mais parce que, dans l'impossibilité où j'étais de me tenir debout, l'idée me vint de me faire attacher au bastingage pour ne rien perdre de ce spectacle.
Ce coup de vent, qui ne cessa que le lendemain, nous transporta rapidement au but de notre voyage, et nous aperçûmes enfin les côtes de la Grèce; mais le commandant ne jugea pas prudent de s'aventurer la nuit dans la passe de Sphactérie, et il fit jeter l'ancre en face de la rade de Navarin.