CHAPITRE V
En rade de Navarin. — La flotte française. — Installation en Grèce. —Lettre de ma sœur.
Le jour suivant, 3 mars, sur l'ordre du commandant, la frégate se remit en marche, toutes voiles dehors, par une brise à peine sensible et par un temps d'une pureté incomparable.
Aux premiers rayons du soleil, j'étais monté sur le pont, où j'avais trouvé l'équipage paré de ses plus beaux habits et tout plein d'entrain. Nous étions silencieux, mes compagnons et moi, et sous le coup, je le croirais assez, d'une émotion plus ou moins bien dissimulée. Comme à une première représentation, où l'on attend, le cou tendu, le regard fixe, le moment où le rideau va se lever, nous avions tous les yeux dirigés sur un seul point, sur ce rideau de vapeurs bleuâtres qui se levait devant nous, et
qui, petit à petit, nous laissait apercevoir pour fond les montagnes de la Grèce.
Une ligne peu accidentée, d'où s'élevait une montagne conique que j'appris être le mont Pilaw^, fut d'abord tout ce que je vis; mais les détails commencèrent à s'accentuer davantage. Je demandai à un officier quelle était cette tache jaune sur la côte grise. « C'est Navarin », me répondit-il. — a Navarin! mais où est la « rade? — On ne peut encore la voir; l'île de (( Sphactérie, qui la ferme à l'ouest, paraît d'ici « se joindre à la terre. — Prenez ma lorgnette, (( me dit M. Bory Saint-Vincent; vous verrez « des maisons. — Je vois mieux que cela, je (( vois remuer des hommes. — C'est vrai, re- (( prit-il un moment après; ce sont des France çais, je distingue leur uniforme; comme ils (( accourent sur les remparts! »
Cependant nous approchions toujours. Je montai avec Delaunay sur une échelle de hauban, et j'aperçus enfin l'ouverture de la rade; à notre gauche, l'île de Sphactérie, avec ses grottes, dans lesquelles la mer se précipitait, pour ressortir en écume blanche ; à notre droite,