‹ SouvenirsChapitre 22 sur 67 · S6 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S6 SOUVENIRS

ce Elles sont très-amusantes, et puis j'y ai vu « que tu étais gai, bien portant et plein d'es- « pérance.

« Ta première lettre à notre père, où tu lui <( traces ton itinéraire et où tu lui peins votre <( effroi en mettant le pied sur la terre classique, « a été lue par notre tante Lise. Jamais je ne « rirai autant. D'abord, elle n'a pu déchiffrer « aucun de tes noms étrangers; puis, quand tu « as parlé des figures peu humaines des Grecs : (( — Oh ! le pauvre garçon! s'est-elle écriée, où (( est-il allé se fourrer? Ce sont des sauvages! il « va être mangé par des bêtes féroces! » Rien (c n'est changé; elle a dit tout cela sérieusece ment. Pour Modon, elle a lu Meudon : ce qui (( a fait sa joie de savoir que la Grèce possède (( aussi Meudon. Je l'ai laissée dans cette douce « persuasion.

(( Quant à ta seconde lettre, datée de Modon, « elle a couru tout Paris, elle a été lue dans « tous les salons, et ce qu'il y a de mieux, c'est « que M. Jal en a fait une d'après la tienne, c( qui a été insérée dans le Figaro, puis dans le (( Voleur : l'homme incombustible, le théâtre

« d'Ibrahim et les moutons ont fait fortune. «A propos, que sont devenus ces tendres (( agneaux? Nouvel Apollon, les mènes-tu paî- (( tre? Quelle bonne histoire! Tu sauras qu'à (( présent ce n'est plus trois moutons que vous <( avez reçus, mais un troupeau entier.

(( Sturler m'a écrit sans me donner aucun dé- (( tail sur ce qui lui est arrivé. Il est à Florence^ (( poste restante.

« L'excellente madame D... va bientôt re- (( tourner à Tours; en la perdant, je vais perdre « beaucoup. Est-ce qu'elle ne veut pas me faire a épouser un prince! Me vois-tu princesse? Ma «foi! cela m'amuserait. Delphine Gay aussi c( veut me marier à M. É. de G... Elle me le « vante, elle m'en parle et reparle : si bien (( qu'il vient chez moi, que je reçois son jour- « nal, et tous les livres qui paraissent.

« A propos de livres, ton Victor Hugo a fait (( un Dernier Jour d\in condamné qui est bien la (( plus effrayante chose qu'on puisse lire. C'est, (( pendant tout un volume, la peinture des (( sensations d'un condamné à mort, jusqu'au « moment où il monte sur l'échafaud. Tu con-

(( cois que cela manque de gaieté. La littérature « est dans l'atroce jusqu'au cou. On donne (( à la Porte Saint-Martin Sept Heures ou Chara lotte Corday. J'ai vu cela. Effroyable! Encore (( la place de Grève! Antoine aux Nouveautés; « c'est aussi de la guillotine, mitigée. La Tour (( d'Auvergne à Franconi , autre genre de terce reur. Pour le bouquet, on vous fait assister « à un véritable enterrement ; rien ne vous est (c épargné : le corbillard, les chevaux couverts (( de drap noir parsemé de larmes, la bière (( qu'on enlève et qu'on met dans la fosse; tous ce les soldats l'arme baissée et le crêpe au bras; «enfin, mon ami, c'est si ressemblant pour « ceux qui ont perdu des êtres chéris, que j'ai (( été obligée de sortir : j'étais vraiment étouf- (( fée. Tu vois que, pour peu qu'on ait de l'âme (( et du cœur, on ne peut plus aller au spectacle. (( ...J'ai maintenant le mari et la femme « comme domestiques. Joseph fait toujours (( notre joie. Avant d'annoncer, il demande à (( mes visiteurs : ce De quelle part? » ce qui les (( étonne passablement, c (( L'amour des voyages gagne la famille.

(( Mon oncle Alexandre emmène à Bade ma (étante et Malvina'. Madame Clément* est « à Rouen, toi en Grèce; moi, je vais aller en « Angleterre : nous ne nous battrons pas. On « doit donner ces jours-ci le Complot de fa- « mille,

« Mardi 12 mai.

« Tu vois que j'ai été interrompue. Je reçois (( à l'instant une lettre de toi ; mais elle n'est (( pas assez longue. J'ai beaucoup ri des leçons « de chant que tu m'as trouvées à Modon. (( Maintenant, je te demanderai un mari, puis- « que tu me trouves tant de bonnes choses en « Grèce, mais un mari français, bien aimable, (( bien riche, bien spirituel, bien bon, bien (( fait, qui comprenne toutes mes folies, et qui Ci m'aime surtout!...

« Ah çà, messieurs de la Commission scien- « tifique, quand commencerez- vous à travailce 1er? Il me semble que vous ne faites pas « grand'chose... Moi, j'ai fait couler ton petit

^ Madame ^Mazois.

5 Fille aînée d'Alexandre Diival et grand'mère de Henri Regnault.

(( plâtre en bronze; la ressemblance est la (c même; mais tu as un peu l'air d'avoir oté (( trouvé dans une des fouilles que tu vas faire; « tu pourras môme dire que tu t'es trouvé toi- « même. Voltreck a fait aussi le buste de « M. Bentabole, en surprise à sa femme; on (( n'avait pas pu tout à fait lui en faire mystère, (( mais elle croyait à un petit buste à mettre « sur la cheminée : juge de son état quand « elle a vu à l'atelier Voltreck un buste gros (( comme celui du Roi sur la porte du Musée; « elle a manqué de se trouver mal. Elle ne sait a où le mettre, son appartement est trop petit. « Elle est désolée.

<( Ce soir, mardi, on donne la pièce de mon <( oncle. Je désire bien vivement qu'elle réus- (( sisse. Ziégler va partir pour voir l'Exposition <( de Londres. Il ne veut de réponse de toi que « quand tu seras à Olympie. Moi, j'en voudrais (( une de Paris.

« Mercredi 13.

(( Le Complot de famille a réussi. Pends-loi, « brave Grillon! Pas un murmure. Souvent

NOUVELLES DE PARIS. 9t

(( trois OU quatre salves d'applaudissements. Le « parterre (dénué de claqueurs) a écouté, jugé « et applaudi avec disccrnemenl. Il ne inan- « quait que toi. A un autre jour l'opinion de& (( journaux. Je veux que cette lettre parte. Je (.(. te quitte. Ce ne sera pas sans t'accabler de (( tendres amitiés et de compliments de tous (( ceux que tu connais. Adieu, mon bon et « cher frère.

(c Emma. »

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