LA FLOTTE FRANÇAISE
le vaisseau amiral de vingt coups de canon. Le Conquérant rendit le salut par un feu de tribord et de bâbord. Ces détonations effrayantes, que l'écho répétait dans les montagnes, cette forêt de mâts qui paraissaient et disparaissaient dans une épaisse fumée chassée par le vent, nous présentèrent l'image de ce (ju'avait pu être la bataille de Navarin, et les vaisseaux turcs coulés, dont la carcasse se voyait au fond de la mer, ajoutaient encore à l'illusion.
Le vaisseau-amiral, continuant lentement sa marche, passa près de nous et jeta l'ancre, après avoir choisi une place convenable, à peu de distance de notre frégate. La fumée qui l'enveloppait encore ne laissait voir que le haut des mâts, où des centaines de matelots, le corps penché sur les vergues, et comme soutenus par des nuages, carguaient ses immenses voiles.
Toute cette journée laissa dans mon esprit un long souvenir d'une bien grande émotion. J'avais vingt ans, je quittais pour la première fois mon pays et les miens, et j'étais en Grèce!
A bord de la Fleur de lys^ une des frégates
qui stationnaient dans la rade, se trouvait un de mes camarades de collège, Rigault de Genouilly, dont la carrière depuis fut si brillante. En apprenant que, Laiïon de Ladébat et moi, nous étions sur la CybelCj, il s'empressa de venir nous serrer la main, et nous conduisit visiter la Fleur de lys y où il était, je crois, aspirant, et dont il nous fit les honneurs. Cette frégate était commandée par un homme que je ne fis qu'entrevoir alors, mais que je devais retrouver vingt ans après, dans ma famille, intimement lié avec le second mari de ma sœur, Guyet-Desfontaines, et son collègue à la Chambre des députés. C'était Tamiral Lalande, qui m'apprit un jour, à table, qu'il commandait à cette époque la Fleur de lys^ et qui se rappela parfaitement l'arrivée des savants à Navarin. On sait quelle grande et honorable réputation ce charmant homme a laissée dans la marine.
Le lendemain de notre arrivée, nous descendîmes à terre, où m'attendait le plus affreux spectacle que j'aie vu de ma vie. Au milieu de quelques baraques de bois construites sur le rivage, en dehors de la ville, dont il ne restait
que des ruines, circulaient, hâves et déguenillés, des liommes, des femmes, des enfants, qui n'avaient plus rien d'humain dans les traits : les uns sans nez, d'autres sans oreilles, tous plus ou moins couverts de cicatrices; mais ce qui nous émut au dernier r ^nt, ce fut un petit enfant de quatre ou cinq ans que son frère conduisait par la main; je m'approchai : il avait les yeux crevés. Les Turcs et les Égyptiens n'avaient épargné personne dans cette guerre. La vue de cet enfant nous fit à tous une telle impression, et je fus, moi, si frappé de tout ce que j'avais devant les yeux, que je désirai m'éloigner et gagner la campagne, où j'espérais au moins respirer plus librement. Je ne m'attendais pas à ce que j'allais voir encore. Dans un ravin que nous suivions, des malheureux s'étaient creusé de chaque côlé des espèces de grottes, ou bien ils avaient profité de cavernes naturelles qui se trouvaient dans le rocher pour en faire leur habitation. Des haillons séchaient en dehors; au fond, un peu de feu faisait cuire dans une affreuse marmite des herbes sauvages, entre autres d'énormes chai-
dons, qu'on me dit être leur seule nourriture. Il me tardait d'être sorti de ce ravin, quand mon attention fut attirée par des soupirs, ou plutôt des râles. Je regarde, et vois une vieille femme étendue et agonisante; à l'entrée de la grotte, une jeune fille filant sa maigre quenouille et jetant de temps en temps un œil indifférent du côté de la mourante. Je détournai la vue, ou plutôt je relevai au-dessus de ce triste spectacle ; par un contraste étrange, sur le ciel d'un bleu intense, se détachaient les fleurs les plus charmantes, des anémones roses et fraîches, des asphodèles et des liserons, qui retombaient en lumière sur le fond obscur de la grotte. Je marchai rapidement, sans oser adresser la parole à mes compagnons, et je crus sortir d'un mauvais rêve en me retrouvant sur un gazon couvert de pâquerettes et près d'un ruisseau bordé de lauriers -roses en fleur. Nous pûmes alors nous faire part de nos impressions bien tristes; mais je dissimulai, moi, un profond découragement, que je trouvais inutile d'avouer. Le sort en était jeté : je ne pouvais plus reculer.
Le retour à la frégate fut moins lugubre, notre œil s'habituant à toutes les horreurs; je dois ajouter que la vue des soldats français qui circulaient sur la plage, et qui paraissaient heureux de nous voir, nous rendit courage. On pouvait donc vivre là, puisqu'ils y étaient depuis longtemps, et qu'ils n'avaient rien perdu de leur entrain habituel.
Deux jours après notre arrivée, M. Dubois, qui était allé à Modon s'occuper de notre installation, revint et nous annonça que nous resterions à bord jusqu'à ce qu'on nous eût bâti trois maisons. « On les a commencées devant « moi, ajouta-t-il, et elles seront terminées di- « manche. » Cela donnait l'idée d'une construction assez simple; c'étaient, en effet, des maisons faites avec des pierres superposées, sans aucun ciment, et que fort peu de chose aurait suffi pour faire écrouler. Mes compagnons ne prirent pas cela aussi gaiement que moi, qui ne vis que le côté plaisant des choses.
Heureusement, ces difficultés de lofî:ement furent levées, et, à notre arrivée à Modon, nous apprîmes qu'on nous avait découvert une
maison, sans portes ni fenêtres, il est vrai, mais composée de plusieurs chambres, dont les plafonds sculptés en chêne étaient de la plus grande richesse. Ces ornementations et ces sculptures n'empêchaient pas la pluie de passer souvent d'une manière fort désagréable; mais il n'y avait pas à se plaindre : nous étions tous logés à la même enseigne, et le chef d'étatmajor, le brave et excellent général Durrieu, fut obligé, chez lui, de changer cinq ou six fois son Ht de place, pour éviter les averses.
Ce qu'il y avait d'assez pénible pour nous, c'était la perspective de passer probablement un mois dans des habitations si peu confortables, la saison des pluies ne touchant à sa fin que vers le milieu du mois d'avril. La société charmante de plusieurs officiers, et quelques fêtes assez curieuses données par les soldais, nous firent prendre patience. Toute cette existence était si nouvelle et si bizarre pour moi, qu'à part quelques moments de préoccupation un peu tristes, j'attendis sans trop de peine notre départ. Un jour, entre autres, j'eus beaucoup de peine à garder mon sérieux devant la
scène qui se passa chez M. Blouet, où nous eUions réunis. Un Grec entre et remet à M. Dubois une lettre contenant ce peu de mots :
« A MM. les membres de la commission scien- « tifique en Morée, offre amicale du préfet. »
Nous nous regardions tous, étonnés et cherchant Toffre, quand le Grec fit un signe, et nous vîmes entrer trois grands gaillards, armés d'yatagans et de pistolets, et portant chacun sur l'épaule... un mouton! C'était assez antique, mais bien gênant dans une chambre. Nos refus, mêlés de remercîments, ne purent rien faire; il nous fallut garder ces animaux, et, comme nous ne pouvions pas les mener paître , ils passèrent probablement à la cuisine.
Je reçus, quelque temps après mon arrivée à Modon , cette lettre de ma sœur en réponse aux récits de notre séjour dans cette ville. Elle y fait allusion à plusieurs histoires que je lui avais racontées.
« Paris, 10 mai 1829.
«Je ne puis te dire, mon cher, mon bon « frère, combien tes lettres nous ont fait plaisir.