LE PRÉSIDENT CAPO D'ISTRIA
trouver un cercle plus agréablement composé. On parlait souvent arts et littérature. Pélissier se plaisait à m'exciter, ce qui n'était pas difficile, étant dans toute la ferveur du romantisme, et il me lançait contre Fabvier, qui, lui, avait horreur de Victor Hugo. On peut juger de l'ardeur de ces discussions; je savais à peu près par cœur tous les vers que Victor Hugo avait publiés : je les citais, et l'on m'applaudissait, mais quelques-uns ironiquement, entre autres Fabvier, qui se montrait inébranlable, et que toute mon éloquence ne put convaincre. Pélissier était un de ceux qui s'amusaient le plus de mon enthousiasme; mais je n'ai jamais pu savoir au fond ce qu'il en pensait.
Un autre événement qui fit une grande sensation, et devint le sujet des conversations de toute la ville, fut l'arrivée du président Capo d'Istria. Le jour annoncé, toutes les maisons s'ornèrent en un instant de branches de myrte et de laurier-rose en fleur. J'ai rarement joui d'un plus ravissant coup d'œil.
Par une belle matinée et par un ciel comme on n'en voit que dans cet admirable pays, nous
KSLIOTHECA Ottavleni^»
nous rendîmes sur la place, pour assister à l'entrée. Vingt etun coups de canon annoncèrent que le président était en vue, et, presque au même instant, Capo d'Istria déboucha de la porte de la ville. Il monta au galop la pente qui mène jusqu'au milieu de la place, suivi d'un étatmajor d'hommes déjà illustres, parmi lesquels on me fit remarquer Nikitas, Makriani, Gallergi.
Ces costumes si pittoresques, ces fustanelles blanches que le vent soulevait, ces turbans, ces vestes de toutes couleurs brodées d'or et brillant au soleil, ces petits chevaux qui me rappelaient ceux de Phidias, et dont le harnachement était aussi riche que le costume de ceux qui les montaient, nous donnèrent, pendant quelques minutes, un spectacle vraiment éblouissant.
Capo d'Istria se détachait au milieu de cette masse éclatante par un costume simple de nos pays, habit noir coupé comme du temps de la République, ceinture bleu et blanc, le grand cordon de la Légion d'honneur, et, pour coiffure, un chapeau à trois cornes de forme basse.
Le maréchal fit quelques pas en avant et descendit de cheval en même temps que le prési-