DÉPART DE MODON
je ne sais même pas s'il en avait, — mais avec une gourde d'eau-de-vie pendue à son côté, il était parti seul à pied, allant devant lui. Comptait-il enseigner la langue d'Homère aux Grecs modernes? Peut-être, car on nous raconta plus tard que, voulant entrer de force dans une ville fermée, il avait adressé en grec à la sentinelle un discours si peu compris, surtout avec la prononciation française, que, pour en finir, on l'avait conduit au poste. Toujours est-il qu'il nous quitta, et que je ne l'ai jamais revu. On m'a donné sur son existence depuis ce voyage et sur sa mort des détails fort tristes, qui n'entreraient pas dans le cadre de ces Souvenirs,
Edgar Quinet, lui, qui se souciait peu d'avoir un chef et de collaborer à un ouvrage (avait-il déjà l'intention d'en publier un tout seul?), signifia à M. Dubois qu'on n'eût pas à compter sur lui, et qu'il allait partir de son côté. Il n'y avait aucun moyen de l'en empêcher. Un malin, une espèce d'émeute me fit descendre dans la rue ; sur la question que je fis à un soldat : « — C'est un savant qui s'en (( va, me répondit-il, et tout le monde va le
« voir. » Je trouvai sur la place Pélissier et de Yiterne riant comme des fous, et je compris en eiïet leur gaieté quand je vis l'équipage d'Edgar Quinet. — Monté sur un âne que cachait en partie son immense houppelande, il était coiffé d'un énorme chapeau de paille de femme, dont les bords, relevés par le vent, laissaient voir un ruban de soie rose noué sous le cou et flottant sur sa poitrine. Des deux côtés de la selle étaient attachés des espèces de paniers remplis de livres; derrière, le guide et un cheval chargé du reste des bagages. Il passa ainsi au milieu de la foule, sans s'apercevoir de l'effet qu'il produisait, et sans se douter qu'il allait être un thème prolongé pour les conversations et les lazzi des officiers.
Notre départ, à nous, fut plus digne. Montés sur des petits chevaux vifs et fringants, suivis de nos soldats et de mulets portant les tentes et les bagages, nous adressâmes nos adieux à tous les aimables hommes qui nous avaient si bien accueillis.
Pélissier nous fit une assez longue conduite ; mais nous ne pûmes le décider à venir jusqu'à
l'endroit où nous devions faire halte pour déjeuner. Je ne devais plus le voir avant son départ pour la France, et je le priai d'aller donner de mes nouvelles à mon père : il le fit, et l'on trouvera à sa date la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet.
La route que nous suivions était charmante; notre premier déjeuner sur l'herbe fut trèsanimé, et nous pûmes juger avec quel talent notre cuisinier Giorgi savait tirer parti de ses provisions.
Vers quatre heures, nous arrivâmes à Coron, et, après avoir visité dans celte ville, si agréablement située, les habitations que Ton s'empressait de nous offrir, nous décidâmes d'un commun accord qu'un campement serait préférable et nous éviterait les désagréments d'une foule d'insectes plus acharnés les uns que les autres contre les pauvres humains. Vain espoir! Les mulots et les scorpions qui grimpaient entre les deux toiles de notre tente me firent regretter des animaux plus nombreux, mais moins inquiétants.
M. Dubois choisit la place de notre campe-
ment. Il trouva une grande opposition da les deux soldats du génie, qui lui firent obse ver que remplacement n'était peut-être p bien favorable, à cause de la grande quanti d'herbes assez hautes qui le couvraient; me M. Dubois y mit un peu d'entêtement et voul sans doute établir, du premier jour, son aut rite. Trézel était trop bon et trop doux, m trop jeune, pour faire une objection. On obéi mais, quand nous voulûmes entrer dans not tente pour dîner, nous fûmes suffoqués p l'odeur violente des thyms et des menthes, q la chaleur avait développée.
M. Dubois devint silencieux, donna l'ord de couper ras les herbes, et Ton nous servii dîner dehors. Malheureusement, comme ne étions campés sur une espèce de falaise, nos ] mières, qui nous éclairaient faiblement, fur( éteintes d'un seul coup par une rafale vem de la mer.
M. Dubois ne prenait pas la chose gaiemei Je dissimulais, ainsi que Trézel, une forte en^ de rire; mais, quand nous voulûmes renti sous nos tentes pour nous coucher, l'odeur
toutes les herbes, rendue encore plus acre par la coupe qu'elles venaient de subir, nous fit craindre une asphyxie complète, et, pour comble d'ennuis, M. Dubois s'aperçut qu'il avait oublié une partie de ses effets. De fort mauvaise humeur, il donna l'ordre à Giorgi de prendre un mulet et de retourner les chercher à Modon. Enfin, tout paraissait fini; Trézel et moi, nous nous étions jetés tout habillés sur nos lits, en ayant soin de laisser la tente entrouverte; nous allions nous endormir, quand un craquement se fit entendre, et nous vîmes, à la lueur de la dernière bougie encore allumée, M. Dubois étendu par terre sur son matelas, le lit de sangle en morceaux autour de lui. Il n'avait pas eu la précaution, que sa forte corpulence aurait dû lui faire prendre, d'essayer le meuble avant de s'en servir. Nous nous précipitâmes à son secours; il n'avait heureusement aucun mal, et, sans dire mot, il s'arrangea commodément sur les débris de sa coucliette. Nous regagnâmes nos lits, Trézel et moi, et bientôt un profond sommeil nous fit oublier à tous trois les tribulations d'un premier jour de voyage.
Le lendemain, un jeune Grec vint nous rendre visite dans notre tente. Il offrit de nous faire voir la ville, et nous acceptâmes avec le plus grand plaisir.
Il m'est resté peu de souvenirs de Coron, dont la position seule me parut charmante; mais ce qui m'intéressa vivement, ce fut de pénétrer pour la première fois dans l'intérieur d'une famille grecque. Ce jeune homme, M. Bourna (je retrouve son nom dans mes notes), nous conduisit fort courtoisement chez lui. Introduits dans une salle assez vaste, mais peu éclairée, qui n'avait pour tout mobilier qu'un divan posé tout autour, j'aperçus au bout d'un instant cinq ou six jeunes filles qui s'étaient levées à notre entrée, et une femme d'un certain âge, leur mère, qui vint au-devant de nous et nous fit prendre place sur le divan. Un moment après, le père, vieillard à cheveux blancs, entra et nous accueiUit de la façon la plus hospitalière.
J'examinai avec curiosité le costume trèssimple, mais pittoresque, des femmes grecques, que je voyais pour la première fois. La mère
était revêtue d'une grande redingote de couleur changeante et bordée de fourrures. Les jeunes filles portaient une petite jupe de guingan ; une veste ouverte laissait voir en transparence, sous une étoiïe de mousseline, les seins, séparés par un ruban noir qui, après avoir fait le tour du cou, allait sans doute se nouer sous la veste. Rien de plus gracieux et de plus chaste en même temps , quoique la description en puisse paraître assez étrange. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à l'âge de ces jeunes filles, l'etTet du costume ne laissait rien à désirer. Leurs cheveux étaient simplement tressés sur la tête, et un fez rouge, placé en arrière, donnait un petit air crâne et charmant à leur physionomie. Au bout de quelques instants, on nous apporta le café et les pipes; puis on nous fit visiter, avant notre départ, plusieurs chambres de la maison. Une surtout nous parut vraiment belle et curieuse, avec son plafond en chêne richement sculpté et doré, et, comme dans toutes les habitations que j'ai pu visiter depuis, les murs peints en blanc et complètement nus. Je dois avouer que, pour nos yeux, ce contraste
était assez choquant. Mais ce qui me fit oublier toutes les dorures et tous les plafonds que je venais de voir, ce fut le coup d'œil merveilleux que nous eûmes de la mer et de la chaîne du Taygète. Placés sur une longue galerie à arceaux où nous avaient conduits nos hôtes, c'était vraiment un admirable spectacle, le dernier de ce genre que je vis avant d'entrer dans l'intérieur des terres.
Nous revînmes aux tentes, enchantés de notre visite. Giorgi, de retour de Modon, nous attendait avec les effets oubliés par M. Dubois, et il me remit une lettre de Pélissier en réponse à celle que je lui avais envoyée par ce même courrier.
Voici cette lettre :
« Huit heures et quart.
« Mon cher Amaury, je passais mon habit du (( dimanche lorsque celui dont vous prononcez c( le nom avec une pureté et une douceur si (( remarquables m'a remis votre billet; bien (( que je vous plaigne de tout mon cœur de (v vous trouver au milieu d'hôtes aussi nom-
LETTRE DU CAl'ITAlINE PÉLISSIER. 111
(( breux qu'incommodes, je vous ai lu avec (( autant de plaisir que de facilité.
« Grâce à l'envoi que je vous fais, l'heureux (( caractère de votre patron retrouvera ce soir (( toute sa gaieté, et vous sentirez, sans doute, « que, sous le beau ciel de la Grèce, à la vue (( d'un aussi beau golfe que celui qui roule ses (( flots à vos pieds , le bivac a bien ses douce ceurs, et mieux, son agrément.
(( Je sens tout le prix d'un déjeuner sur « l'herbe; je suis très-sensible au regret que
ce celui d'hier a fait naître en vous Je le
(( regrette moi-même bien vivement, mais moins a pour le déjeuner en lui-même, sur une jolie (( pelouse ou sur le bord de quelque torrent « pittoresque, que pour les convives qui m'au- (( raient fait asseoir à leurs cotés. Mais que (( faire? Vous en ferez bien d'autres dont je ne (( pourrai pas prendre ma part.
« Si le maréchal avait été assez aimable pour (( convier son chef d'état-major* à son voyage, « chose fort naturelle d'ailleurs, j'auiais pu
^ Le général Durrieu, dont Pélissier était aide de camp.
(( penser à vous rencontrer; mais, immobile, (( à Modon, j'y rencontrerai l'ennui plus que (( toute autre chose. C'est enfin demain que Son « Excellence se met en mouvement; de tout (c ce qui a pu me revenir de son itinéraire pro- « jeté, M. le maréchal, lesté d'un bon déjeuner, u ira coucher sur le plateau de Khoumbey; « mardi, il déjeunera à son premier bivac à (( Pelalidi, sur les bords de la Djané, et ira « coucher à Nisi. Il laisse Messène aux gobe- (( mouches, va coucher le troisième jour à Léonce dari, jeudi à TripoUtza, vendredi dans Argos, (( et, samedi, il entrera à Nauplie, où, de son (( côté, doit arriver le président.
« Si vous partez de Coron après -demain (( matin, vous pourriez vous croiser avec Son c( Excellence à Petahdi, ou au moins la rejoin- (( dre à Nisi, si vous prenez cette direction soit « pour Messène, soit pour Calamata.
(î Je pense que vous me lirez, mon cher (( Amaury, aussi facilement que je vous ai lu c( moi-même, quoique je me presse un peu pour (( ne pas faire attendre Giorgi , qui est allé « charger le mulet, qui déjeune au faubourg.