‹ SouvenirsChapitre 48 sur 67 · Ô2 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

Ô2 SOUVENIRS

« Sévastopol, 28 janvier 1855.

« Madame,

« Dieu m'a doué d'une mémoire parfaite, (c et, malgré les ans et les fatigues, malgré « un séjour consécutif de seize années hors de (( France, je n'ai pas perdu cet heureux pri- « vilége, et je sais me souvenir.

« Je me rappelle parfaitement avoir eu le « plaisir d'aller chez vous un soir où je devais ({ rencontrer Delphine Gay. Je serais un bar- « Lare si j'avais oublié Amaury Duval, et (( l'eussé-je oublié, que je l'aurais retrouvédans (c un petit coin de ma mémoire, en revoyant (( cette mer d'Ionie, ces rochers de Pylos et le « golfe de Salamine, à portée desquels je suis « passé quand un nouveau sourire de la force tune m'a poussé vers cette vieille Chersonèse (( où j'ai couronné ma carrière militaire.

« Ainsi, Madame, toutes vos précautions ora- (( toires étaient surabondantes, et votre lettre « ne pouvait être que la bienvenue. Je vous c( remercie d'avoir compté sur mon empresse- « ment à vous être agréable. Malheureusement, « votre protégé ne s'y prête que fort imparfai-

« (ement. — Son régiment est à D. . . , et il a été « nécessaire que j'y écrivisse afin de savoir si « je pouvais et ce que je pouvais pour lui, car (( sa pauvre famille est dans l'erreur : il n'est « point proposé pour l'avancement, et le rente seignement que je reçois est si défavorable, « qu'il serait dillicile que je puisse songer à en (( faire un officier. Et cependant il n'est plus (( jeune. Je ne crois pas que ce soit le feu sacré « du métier qui l'ait entraîné. Il est nécessaire « que sa famille lui donne des conseils. Il est « sur une mauvaise penle, que la jeunesse ne {( saurait excuser, car on est homme à trente « ans. S'il n'est pas sans ressource, peut-être « en ferait-il un plus utile emploi en s' exonérant « du service, car il semble se dégoûter, et Bacc( chus pourrait le mener loin dans cette voie.

« Je suis tout attristé de cette déconvenue, (( et j'aurais été bien heureux de vous répondre (( par une nomination de sous- lieutenant; mais, <i en vérité, je ne le puis, et ne le pourrai de « sitôt, s'il n'y a profond amendement.

« Je suis fort reconnaissant. Madame, pour « tout ce que vous me dites : je vous crois et je

« VOUS remercie, car je suis resté simple comme « vous m'avez vu au quai Conti, et ni dignités ni « cordons ne me troublent l'esprit. J'en suis fort (( honoré, et je n'y vois pourtant que la consé- (( quence nécessaire d'un long devoir accompli.

« J'ai un regret cependant : c'est que, si votre « frère a parachevé mon portrait, il ne l'ait pas « confié à ceux qui ont pris fantaisie de me (( fourrer partout. Aucun n'est ressemblant ; j'ai « assez conservé mes traits, et je trouve qu'avec (( mes sourcils noirs, mes blancs cheveux et l'em- « bonpoiut que j'ai acquis, je dois ressembler (c un peu à Baucher quand il montait Partisan,

(( Une blanche colombe portant au bec un (( brin d'olivier apparaît à l'horizon dégagé... « Si ce présage se réalise, nous pourrons tour- (( ner de nouveau les yeux vers la patrie. Soyez « persuadée. Madame, qu'alors je tournerai (( bien volontiers les pas vers la rue de Tivoli « pour vous baiser la main et la serrer à Amaury .

« Maréchal Pélissier. »

Quelque temps après, ma sœur envoya au maréchal la copie d'un assez médiocre croquis

que j'avais fait de lui, un soir, à Modon. Elle reçut la lettre que voici :

« Sévastopol, 1" juillet 1856.

« Madame,

« Vous devez me croire perdu dans les « steppes de la Crimée, car j'aurais dû vous (( écrire au moins pour vous dire que le dessin (( m'était arrivé. Mais j'étais tellement obsédé (( de toutes les indications que la sotte presse , (( surtout la beli^e, donnait sur mon compte, « que je n'ai voulu dire à personne ce que je (( faisais, et, dès lors, j'ai dû infliger l'embargo (( à ma propre correspondance.

(( Aujourd'hui que, par ma persistance, j'ai (( mené à bonne fin , en moins de quatre mois, (( une lourde opération, que beaucoup trou- « vaient l'année trop courte pour la terminer, (( je puis avoir des idées de retour, et je vous « le dis à vous seule. Le 5, selon toute appa- (( rence, après avoir vu embarquer mes derniers (( soldats, mon dernier canon, je monterai sur (( le Roland et jetterai un dernier regard sur « cette terre de Crimée qui recouvre tant de

ce cœurs généreux. Après avoir promené l'œil « du maître sur diiïérents détails qui concer- « nent Constantinople et l'évacuation de ce que (c nous y avons encore, je reprendrai la mer : je (( reverrai successivement Smyrne, Athènes, « Rhodes, Palerme, Naples peut-être, et, après ce dix-sept ans consécutifs d'absence, je reverrai (( la France vers la fin de ce mois. Si, comme « les illustrations qui, dans une circonstance ré- (( cente, ont été vues à la porte des carrosses* « comme des spécimens de force et de fidélité , ce on me symbolise à mon tour, sans doute ce sera-ce pour la constance et l'abnégation.

ce J'ai souligné plus haut le mot dessin j, parce « que le portrait n'est pas le mien. Personne ce ne m'y retrouve : de sorte que, copie ou oricc ginal, je mettrai le tout à votre disposition, ce si maître Amaury veut me reproduire tel que « le temps m'a fait

(( Au revoir. Madame; compliments affecee tueux à M. Guyet-Desfontaines, amitiés au

* Je ne réponcis pas de la lecture de ce passage, qui doit être une allusion aux maréchaux Ganrobert et Bosciuet escortant le carrosse du Prince Impérial lors du baptême du 14 juin.

« jeune Marcel. Je vous serre la main bien

(( cordialement.

(( Maréchal Pélissier. »

Je ne parlerai pas de ce siège si long, terminé par un coup d'audace, de force et d'habileté. Cela appartient à l'histoire et n'est pas mon affaire; mais les récits que je lisais de la rentrée des troupes à Paris, dont j'étais alors éloigné, me firent une profonde impression, et la pensée que l'illustre commandant de cette armée m'avait traité en ami, que j'avais serré sa main, ajoutait encore à mon émotion. Lors de mon retour à Paris, j'hésitai quelque temps à me présenter chez le maréchal; mais, puisqu'il ne m'avait pas oublié, l'abstention était-elle convenable? Je pris mon parti et sollicitai par écrit l'honneur d'aller lui rendre visite.

Le lendemain, je reçus ce mot :

« Ministère de la guerre, mardi, six heures.

« Mon cher Amaury, vous seriez bien ai-

cc mable de venir demain mercredi, de sept à

« neuf heures du matin.

« A. Pélissier. »

Celte lettre, adressée à mon atelier, ne me parvint qu'au moment où j'y arrivais, c'est-àdire vers neuf heures et demie. La limite extrême du rendez-vous que me fixait le maréchal était donc passée. J'étais fort perplexe. A tout hasard, je me fis conduire au ministère, pour expliquer au moins la cause de mon inexactitude. L'huissier, en effet, m'annonça que l'audience allait finir, et que les personnes mêmes qui attendaient encore ne seraient pas reçues. Mais quand je lui montrai la lettre du maréchal, en le priant de lui faire parvenir mes excuses, je vis tout à coup cet homme se lever, prendre ma carte et disparaître. Un moment après, j'étais introduit dans une grande salle dont les sièges étaient presque tous occupés par des officiers de tous grades, par des généraux même. Je venais de m'asseoir modestement dans un coin, quand une porte s'ouvrit, et j'entendis mon nom appelé par un aide de camp. Je me levai et le suivis, tout confus du tour de faveur qui m'était accordé.

J'aperçus alors d'assez loin, mais reconnus tout de suite le maréchal, debout, causant avec

quelques olficiers. Il retourna la tête sans expression d'aucune sorte. Je m'approchai; il me tendit la main, m'attira vers lui, et me présenta la joue. Je l'embrassai. Tout cela sans un mot qui me fut adressé, car il continuait sa conversation et donnait des ordres. Il me tenait toujours par la main. Enfin, il m'entraîna dans son cabinet en me passant le bras autour du cou.

(( — Je ne vous cache pas, maréchal, que je « suis très-ému, lui dis-je.

« — Ah! sacré Parisien, me répondit-il en (( imitant mon accent; je suis très-ému...

(( — Oh! alors, maréchal, j'aiine mieux ça; (( vous me mettez à mon aise.

« — Pardieu! est-ce que je ne suis pas tou- (( jours le même? — je ne parle pas de mes « cheveux. — Est-ce que vous me trouvez bien (( changé? Que dites-vous de ce torse? Et pour- « tant je ne me suis pas ménagé. Quant à vous, u je vous retrouve toujours aussi mince, aussi « élancé; il paraît que vos travaux n'engrais- « sent pas,.. »

Pendant qu'il me parlait ainsi, il s'asseyait

à son bureau, mettait une forte paire de lunettes et commençait à dépouiller sa correspondance.

{( Parlez-moi toujours, me dit-il; ça ne me (( dérange pas... C'est toujours la même letlre (( que je reçois... Voyez... il n'y en a pas une « qui ne commence ainsi : — Illustre épée qui (( venez d'ajouter encore un fleuron à la glorieuse « couronne de la France...; et qui ne finisse : « — Voulez-vous me prêter 20 francs?... »

En disant cela, il les jetait au panier et continuait à me questionner :

(( — Et le père Dubois?

(( — Il est mort, maréchal.

(( — Ah! le pauvre diable! Et le fameux (( Bory Saint-Vincent?

a — Mort aussi.

c( — Alors il ne reste plus que vous et moi « de la commission, car, vous savez, je prenais « tant d'intérêt à la section d'archéologie que «je méritais bien d'en faire partie... Ah çà, (( et la peinture ?

(( — Je fais la décoration d'une église.

(( — Ah! Et avez-vous dans vos sujets un

« saint Georges? Je vous poserai... hein? Quel « saint Georges! »

Pendant que nous causions ainsi, un aide de camp était entré sans que le maréchal Teût remarqué, et il se tenait droit derrière le bureau.

Il se passa alors un petit fait qui me donna un échantillon de cette brusquerie devenue légendaire, mais que l'on a probablement exagérée beaucoup.

Levant les yeux par-dessus ses lunettes, le maréchal aperçut tout à coup cet officier.

« — Eh bien? qu'est-ce que vous faites là? » lui dit-il d'un ton qui m'impressionna au point de me faire monter le rouge au visage; (c qu'est- (( ce que vous voulez?

« — Maréchal, j'attends vos ordres.

« — Quels ordres?

(( — Vous m'avez appelé.

« — Moi, pas du tout.

« — Pardon, maréchal, dis-je alors en l'in- (c terrompant; mais j'ai parfaitement entendu, (( il y a un instant, que vous appeliez M. Duce val. Vous concevez que ce nom devait me (( frapper. »

Il paraît en effet que l'aide de camp portait le même nom que moi.

Le maréchal se radoucit un peu, et, avec un reste de mauvaise humeur :

« Eh bien! je n'ai pas besoin de vous )), lui dit-il.

L'aide de camp s'inclina, et je remarquai que le sourire qu'il m'adressa en se retirant ressemblait un peu à un remercîment.

Si ces lignes tombent sous les yeux de cet officier, qui sans doute est arrivé à l'heure qu'il est à un grade élevé, elles pourront lui remettre en mémoire un petit fait qu'il a dû oublier; je le retrouve dans les notes que j'écrivais chaque jour sur les choses intéressantes que j'avais vues, et où je ne pouvais manquer de faire mention de cette visite.

Le maréchal se remit à causer, et toutes les questions qu'il m'adressa sur ma famille, sur les membres de la commission qu'il avait connus en Morée, auraient pu prolonger beaucoup la visite : je craignais d'être indiscret, et je pensais surtout aux personnes qui attendaient dans la ^alle voisine; je pris donc congé de

lui. Il me reconduisit, en me prenant encore par le cou, comme il avait fait à mon arrivée.

(( — Ah ça, nous nous reverrons, me dit-il ; je (( ne vous retiens pas à déjeuner aujourd'hui... « Je ne suis pas chez moi... Mais, quand je « serai installé... Si vous ne venez pas... Je suis « Villusire épée,.. Vous m'entendez... on doit « m'obéir!... Vous pouvez compter que je vous « envoie quatre hommes et un caporal...

(( — Vous n'aurez pas besoin de les déran- (( ger, maréchal. »

Ce fut pourtant la dernière fois que j'eus l'honneur de le voir. Les événements qui l'envoyèrent encore hors de France, un nouveau voyage que je fis à cell(^ époque en Italie, m'otèrent toute occasion de le rencontrer.

Depuis sa mort, je me trouvai plusieurs fois avec la duchesse de Malakoff, dans le salon de la princesse Mathilde. La pensée que je devais être un inconnu pour elle m'empêcha de solliciter l'honneur de lui être présenté. J'aurais été heureux cependant de pouvoir lui exprimer ma reconnaissance pour l'afTection que m'avait toujours témoignée son illustre époux.

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