CHAPITRE PREMIER
Vie de famille. — Ma sœur. — Les soirées de l'Arsenal et les soirées du quai Gonti.
Au sortir du collège, je fus admis par M. Ingres au nombre de ses élèves
J'ai déjà raconté cette époque de ma vie dans quelques pages de souvenirs sur mon illustre maître. N'ayant alors pour but que le récit de mes rapports avec ce grand artiste, j'avais dû mettre de côté tous les détails intimes de ma vie de famille. Si j'entre aujourd'hui dans quelques-uns de ces détails, c'est surtout avec la pensée de faire connaître et de faire apprécier l'esprit charmant d'une sœur qui eut pour moi, dès mon enfance, une affection toute mater-
nelle, et ne cessa jamais de m'en donner les témoignages les plus tendres.
Ses lettres, qui seront probablement le principal attrait de ces souvenirs, donneront de son esprit et de son cœur une bien plus juste opinion que tout ce que j'en pourrais dire moi-même; mais, pour les rendre complètement intelligibles, il me faut nécessairement introduire le lecteur dans le milieu où nous vivions. — Il me semble même que je remplis un devoir en mettant dans son jour cette existence si difficilement commencée, supportée par ma sœur avec un dévouement, un courage, une énergie rares, et dont elle sut vaincre tous les obstacles sans que son esprit perdît rien de sa sérénité, je pourrais dire de sa gaieté.
Un jeune officier du nom de Cliassériau, cousin du peintre qui mourut avant l'âge et déjà célèbre, fut présenté dans ma famille à la fin de l'année i 81 6. C'était un engagé volontaire : parti à l'âge de seize ans, il avait été décoré à vingt ans sur le champ de bataille, et venait de donner sa démission à la chute de l'Empire. Il
était difficile que ma sœur, qui, sans être absolument jolie, était pleine d'élégance et de grâce, ne fit pas impression sur le jeune officier, et que, de son côté, la jeune fille ne fût pas bien vite loucliée au cœur par la bonne humeur et Tentrain, peut-être aussi par les épaulettes et la décoration du soldat.
Le mariage se fit. La dot, médiocre de part et d'autre, ne permettait pas une longue inaction. Chassériau, qui avait bon désir de se créer une position lucrative, chercha assez longtemps, et se décida, d après les conseils de mon père, à entreprendre en librairie un essai qui peutêtre eût réussi, s'il eût été tenté par un homme mieux organisé pour le commerce. Cette entreprise, cjui fut connue un moment et fit môme un certain bruit sous le nom de Dépôt bibliographique y consistait à réunir dans un vaste local tous les livres dont les possesseurs voulaient se défaire : c'était une vente perpétuelle comme celles qui ont lieu à la salle Silvestre, avec la facihté, pour chacun, de visiter à son jour et à son heure la collection, dont tous les ouvrages portaient le prix demandé. Pendant
quelque temps, ces belles salles, situées rue do Choiseul, dans un ancien hôtel, furent fréquentées par un assez grand nombre d'amateurs, et peut-être aurait-on dii s'en tenir à cette idée, en lui donnant un peu plus de développement; mais l'ambition vint avec ce commencement de succès : mon beau-frère se fit éditeur et publia quelques ouvrages d'un genre sérieux, qui ne pouvaient donner des résultats bien lucratifs; un procès qui lui fut intenté par le gouvernement, pour la publication de VOrigine des cultes de Dupuis, et qu'il perdit, ajouta à ses embarras : son instinct était peu commercial ; mon père avait moins encore peut-être l'esprit des affaires; tout alla de mal en pis, et un jour il fallut renoncer à l'entreprise, qui coûta à mon beau-frère le peu d'argent qu'il possédait, et à mon père l'humble fortune qu'il avait amassée, mais qu'il crut devoir engager pour terminer ces tristes affaires.
Cette catastrophe n'abattit pas le courage de Ghassériau : il s'embarqua quelque temps après pour l'Amérique méridionale, oii il allait chercher la fortune, et où il ne trouva que la mort.
Ma sœur resta donc seule avec un enfant, une petite fille de quatre ans, et vint s'installer chez mon père, dont les ressources étaient bien faibles pour subvenir aux frais d'une maison : le traitement de l'Institut et une pension de retraite du ministère étaient tout ce qu'il possédait. Et moi, sans état, apprenant un art peu lucratif à cette époque, loin de venir en aide h mon père, j'ajoutais encore aux charges nombreuses dont il était accablé.
C'est alors que le courage de ma sœur sut parer à ce que cette situation avait de difficile. Du jour où elle vit que tout dépendait de son énergie, sa résolution fut vite prise, et elle se mit à l'œuvre.
Musicienne, douée d'une voix charmante et sympathique, elle chercha des leçons, et ne fut pas longtemps sans en trouver; je dois dire que nos amis se mirent en campagne pour elle avec un affectueux empressement.
Mais que de fatigues, que de patience, quelle force de volonté pour faire du jour au lendemain un métier tout nouveau, et Tun des plus pénibles qu'il y ait! Il m'arrivait souvent, en-