‹ SouvenirsChapitre 6 sur 67 · C SOUVENIRS · texte numérisé non relu

C SOUVENIRS

core malade d'une fièvre qui me tenait cveillé, d'entendre à cinq heures du matin du bruit dans la chambre de ma sœur. C'était en plein hiver : elle se levait, je voyais à sa fenêtre la lueur d'une bougie. En un instant, elle était sur pied et prête à partir; le bruit de ses socques résonnait sur le parquet, des portes s'ouvraient, se refermaient, et je pensais, non sans un serrement de cœur, à la course que, par ce temps, à cette heure matinale, ma pauvre sœur allait entreprendre pour sa fille, pour notre père..., pour moi; — et j'avais vingt ans! J'aurais pu, à cet âge, l'aider au moins.... Elle n'eut jamais celte pensée, m'encourageant au contraire à persévérer dans mes études de peinture, et trouvant tout simple de prendre pour elle le côté le plus dur de la vie.

Je me souviens que c'était pour aller à Yincennes qu'elle se levait avant le jour. Elle avait là deux leçons de piano, et devait y être rendue vers neuf heures. Comment y allait-elle ? à pied sans doute, car les voitures auraient absorbé le prix des leçons. De Vincennes, elle revenait à Paris continuer ses courses dans les quartiers

les plus éloignés, où elle avait un assez grand nombre d'élèves que lui avaient attirés son talent et plus encore peut-être l'intérêt qu'inspiraient son énergie et son courage.

Après de pareilles journées, on imagine dans quel état de fatigue elle rentrait a la maison, (( tuée )), comme elle me disait dans une de ses lettres; mais ce qui peindra en peu de mots ce caractère exceptionnel, c'est que, revenant à ce point exténuée, et trouvant parfois sur sa cheminée une lettre, elle l'ouvrait rapidement : c( Deux places pour ce soir aux Français! me (( disait-elle en sautant de joie. Va dire qu'on « serve le dîner plus tôt, et nous irons ensema ble. » Toute sa fatigue avait disparu; un instant de sommeil lui suffisait, (c Laisse-moi, a me disait-elle, perdre connaissance cinq mia nutes. )) Et quand je rentrais, je la trouvais reposée, fraîche et prête à partir.

Nous n'avions pas tous les jours de pareilles aubaines, et le plus souvent nous passions la soirée à la maison. Quelques artistes de nos amis venaient nous voir; alors les questions d'art, si vivaces à cette époque, étaient bien vite

abordées : on discutait, on se disputait, pour mieux dire, et cela sans que chacun de son côté interrompît le croquis ou l'étude commencés sur le coin de la table

Quand Thiers et Mignet venaient, la conversation prenait un tour plus grave; ils nous apportaient des nouvelles politiques, C'était à l'époque de la fondation du National; ils nous annoncèrent un soir l'apparition de ce nouveau journal et nous en firent connaître le but : le renversement de la dynastie..., naturellement. J'entends encore M. Mignet, le dos appuyé à la cheminée, répondant à une question qu'on lui fit sur le remplaçant qu'ils avaient en vue : « N'y a-t-il pas quelqu'un au « Palais-Royal? » Cela se passait le 31 décembre 1829, et le National parut le 1^"^ janvier 1830.

Pendant les conversations ou les discussions, ma sœur, qui ne pouvait pas rester une minute sans rien faire, travaillait à quelque ouvrage de femme, n'oubliant jamais le but qu'elle s'était imposé de nous faire vivre et de donner à sa fille une éducation pareille à celle qu'elle avait reçue elle-même. Avec son imagi-

nation toujours active, elle inventait quelque objet de mode dont elle put faire un petit commerce, et ses nombreux amis, toujours à raffut des occasions de lui être utile, s'empressaient de le lui acheter ou de lui commander le pareil.

Pendant un certain temps, ce furent les bourses en filet de soie qu'elle mit à la mode; on ne les lui marchandait pas, bien entendu, et ce travail lui rapportait beaucoup, quoiqu'elle ne pût s'y livrer que le soir, ou une heure ou deux avant le dîner, en revenant de ses leçons, et que ce genre d'ouvrage exigeât un soin et une patience inouïs. Je me souviens de sa joie quand, un jour, Vatout vint lui annoncer que la duchesse d'Orléans (depuis reine des Français) désirait avoir une de ses bourses. On se doute bien que Vatout avait fait à la princesse un portrait de ma sœur qui dut toucher cette sainte femme, et que la bourse était un prétexte. Celle-là fut payée cent francs. Quelle joie dans la maison! Mais cette bourse, blanche, parsemée d'ornements en or, était un chefd'œuvre, et l'on pourra se figurer le soin et la

patience qu'un pareil travail exigeait ([uand ou saura qu'à chaque tour de mailles ma sœur était obligée de tremper le bout de ses doigts dans un verre d'eau pour conserver à la soie toute sa fraîcheur.

Après les bourses, elle eut l'idée de faire à sa façon, d'une forme originale et charmante, ces petits sacs que les femmes portaient toutes encore à la main, et que l'on nommait des ridicules. Avec un simple morceau d'étoffe, en un tour de main, elle fabriquait des sacs élégants et fort jolis, qui eurent un immense succès. Elle les vendait cinq francs, et ne pouvait suffire à toutes les commandes, surtout à celles de la fameuse madame Irlande du Palais- Royal.

Lorsque le succès d'une de ses inventions commençait à baisser, son imagination inépuisable savait à l'instant en découvrir une autre. N'eut-elle pas un jour l'idée de demander à M. Thiers, dont l'écriture laissait à désirer, s'il voulait lui donner à copier ses manuscrits pour l'impression! M. Thiers, enchanté d'avoir une occasion de lui rendre service, accepta avec

LES SOIRÉES DE L'ARSENAL. Il

empressement, et elle transcrivit de sa belle écriture V Histoire de la Révolution française. " Tu dois être bien forte, lui dis-je un jour, sur (c les principes de 89 ? — Pas un mot, mon cher ! (( me répondit-elle. Je copie, je ne lis pas, et, « pendant ce temps, je pense à un roman que « je vais faire. » Elle le fit en effet (l'Oncle et la nièce, publié sans nom d'au(eur) , et l'édition, grâce encore à nos amis, fat promptement épuisée.

Au milieu de ces occupations continuelles, de ce travail incessant, j'ai dit que ma sœur trouvait encore assez de force pour jouir des plaisirs de son âge, et qu'elle savait surmonter toute espèce de fatigue pour un spectacle ou pour un bal; mais c'était surtout pour les fameuses soirées de l'Arsenal, chez Nodier, qu'elle retrouvait tout son entrain. En effet, cette gaieté si franche, cette simplicité si grande de réception, ce monde d'illustrations en herbe, avaient un attrait incomparable, qu'il serait peut-être difficile de faire comprendre à la génération actuelle.

Je devrais m'al)slenir d'ajouter un mot aux descriptions si bien faites par madame Marie Mennessieret par Alexandre Dumas, des soirées qui se donnaient dans le salon de l'Arsenal; mais comment ne pas revenir sur un passe si plein d'agréables souvenirs? comment ne pas dire, lorsqu'on a vu de près Charles Nodier, tout ce que la grâce de son esprit bienveillant répandait de charme autour de lui? J'ai été reçu dans sa précieuse intimité avec une bonté si parfaite, que je ne résiste pas au désir de peindre, moi aussi, cet intérieur si plein de bonhomie, où la mode n'avait aucune prise, et où Ton vivait d'une vie tout intellectuelle, mais qui n'excluait ni les plaisirs ni les joies de la jeunesse.

L'appartement de Charles Nodier, à la Bibliothèque de l'Arsenal, donnait d'un côté sur la rue de Sully, de Tautre sur le quai et sur l'île Louviers^ qui depuis a disparu. Un ancien

^ L'île Louviers, à cette époque, était entièrement occupée par des chantiers de bois. Un jour, Charles Nodier entra dans la salle à manger où je faisais le portrait de sa fille. « Mais on gèle ici! dit-il à la domestique. — Pour-

escalier, large, mais peu luxueux, conduisait à cet appartement, situé au premier. Après avoir traversé une antichambre assez étroite, on entrait dans la vaste salle à manger, qu'éclairait une petite lampe placée sur un poêle. C'est là que, sur la table repoussée près du mur, les invités déposaient leurs manteaux ou leurs pardessus, les femmes leurs chapeaux, et, à côté, les socques et les parapluies, car bien peu de nous pouvaient se donner le luxe d'un fiacre, et ni la pluie, ni la neige, ni rien n'aurait pu arrêter ces jeunes et charmantes jeunes filles et leurs intrépides danseurs.

Je ne sais si l'on avait inventé déjà les numéros pour les vestiaires; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on n'en connaissait pas l'usage à l'Arsenal : aussi les vêtements entassés les uns sur les autres, par ordre d'arrivée, devenaientils un vrai chaos à débrouiller lorsque sonnait l'heure du départ.

Une fois débarrassé de son manteau, après

« tant, monsieur, lui répond-elle, j'ai rempli le poêle de « bois. — Parbleu! l'île Louviers aussi est pleine de bois; « allez donc voir s'il y fait chaud ! »

avoir jeté un dernier regard sur sa toilette, après avoir vérifié si un peu de crotte ne restait pas au bas du pantalon, Tinvité prenait un petit couloir qui séparait la salle à manger du salon, tournait le bouton comme s'il eût été chez lui, sans avoir la peine ni la possibilité de se faire annoncer, et, la porte ouverte, il jouissait alors du ravissant spectacle d'un bal dont la jeunesse et l'entrain faisaient seuls tous les frais.

A droite, dans le salon, sur le panneau qui faisait face aux fenêtres, était placé, au-dessus d'un canapé, le portrait de Nodier par Paulin Guérin. Dans l'encoignure, la statue de Henri IV enfant, moulée sur l'original de Bosio; de chaque côté de la cheminée, les deux fauteuils de Taylor et de Cailleux, habitués en titre; puis, la porte de la chambre à coucher du maître de la maison, et, près de cette porte, devant une des fenêtres, l'éternelle table d'écarté. Un paysage de Régnier, ami de la maison, faisait face au portrait de Nodier; en retour, un couloir conduisait à la chambre de madame Nodier, et le piano était placé dans un enfoncement, une ancienne alcôve, je crois.

Les deux tableaux dont je viens de parler étaient les seuls ornenients de cette pièce, dont la boiserie ancienne et sculptée était peinte en blanc. L'éclairage était aussi simple que le reste : deux lampes sur la cheminée, et deux quinquets de chaque côté du portrait de Nodier. Je dois même ajouter que ces deux quinquets donnaient souvent l'occasion à la charmante Marie Nodier de monter lestement sur une chaise, au risque de laisser voir quelque peu son joli pied, pour tacher de ranimer un moment leur flamme capricieuse.

x\ussi n'était-ce pas l'élégance du mobilier, la richesse des tentures, le luxe et l'abondance des rafraîchissements qui nous attiraient dans ce salon célèbre; c'étaient la gaieté, l'esprit, pourquoi ne pas dire le génie, puisqu'on trouvait réunis dans le même lieu Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, enfin le maître de la maison? On oubliait bien vite, si môme on y avait fait attention, la simplicité de Tameublement, l'insuffisance de l'éclairage, en voyant tourbillonner devant soi, sur un mouvement de valse.

toute cette génération de 1830 qui laissa plus tard une trace si brillante, ou figurer dans les quadrilles Delacroix, Eugène Devéria, Louis Boulanger, Francis Wey, Laverdant, Bixio, les deux frères Johannot, Paul Fouchcr, et tant d'autres.

Et ces jeunes filles, qui depuis sont devenues de dignes mères de famille, est-ce parce que nous avions vingt ans qu'elles nous ravissaient dans leurs simples robes montantes, dans leurs toilettes si peu brillantes? Non, je ne le crois pas; mais alors, habitués que nous étions à chercher un idéal dédaigné aujourd'hui, nous embellissions, sans en avoir conscience, ce qui passait devant nos yeux.

Je dois ajouter que la valse et la contredanse n'étaient pas le seul plaisir qui nous entraînât; la conversation d'hommes déjà célèbres, et dont la renommée devait s'accroître encore, avait presque autant d'attrait pour nous que la société des jeunes filles, et, la valse finie, nous allions nous joindre avec empressement au groupe qui entourait Lamartine et Hugo. Pour ma part, j'étais aussi ému le soir, en ren-

Irant chez moi, du souvenir des entretiens auxquels je venais d'assister, que du serrement de main, peut-être imaginaire, d'une de mes danseuses. Je recueillais avec un tel soin la moindre des paroles de ces grands causeurs, qu'à cinquante ans de distance, je pourrais en citer encore, et que j'entends, comme si j'y étais, Victor Hugo émettre sur son art les théories dont je retrouvai plus tard le développement dans la préface de CromtvelL

L'attitude du poète dans le monde était calme, presque grave, et contrastait avec une figure imberbe, pleine de douceur et de charme. Il ne se mêlait point, comme Alfred de Musset, Dumas et les autres, à nos plaisirs de jeunes gens; mais le côté sérieux n'était pas, je crois, le fond de son caractère : pensait-il qu'il fut nécessaire de l'affecter en vue de sa haute mission? Il se donnait une peine inutile; ses œuvres seules et son génie eussent suffi pour imposer le respect et l'admiration.

J'eus quelquefois l'honneur de le voir chez lui, où il voulait bien m'accueillir affectueusement : je le trouvai alors, au milieu de sa

famille, d'un enjouement aimable, d'un esprit presque gamin, et se livrant, avec des rires d'enfant, aux plus invraisemblables calembours.

Une anecdote, entre tant d'autres, peut se citer encore. Certain M. Guyot-Berger avait déposé un album chez la concierge d'Hugo, avec prière au maître d'y inscrire quelques vers. Hugo, remarquant que toutes les pages étaient couvertes d'aquarelles signées du nom du propriétaire, fit cette parodie :

Il aurait volontiers écrit sur son chapum : C'est moi qui suis Guyot-Berger de cet album.

Il y a loin de là aux vers (ÏRernani; mais quelle trouvaille que cet à peu près inventé pour la rime!

Je m'arrête au côté spirituel et bon enfant du grand poëte. Je n'ai pas l'outrecuidance d'aller plus loin et de juger un pareil génie ; je me contente de conserver dans ma mémoire des milliers de vers qui, depuis cette époque, y sont restés gravés, et de me le représenter toujours comme je l'ai vu à l'Arsenal, jeune, charmant, et pas républicain.

Ces hommes dont les débuts avaient tant de retentissement attiraient surtout notre attention, à nous autres jeunes artistes, qui n'avions devant nous qu'un avenir bien incertain; mais combien d'autres passaient devant nos yeux, dont la renommée ne fut que plus tardive!

L'inventeur d'un fameux système, Fourier, venait à l'Arsenal. N'ayant jamais ouvert un de ses livres à cette époque (ni depuis), il ne m'est resté de lui qu'un souvenir effacé; un fait seul, que m'a raconté Bixio, mon camarade de Sainte-Barbe, me donna une singulière idée de cet homme qui eut son heure de célébrité. Il sortait un soir de l'Arsenal avec Bixio : le temps était clair, la lune brillait dans son plein ; la première pensée qui vint à Bixio fut de dire : (( Quelle belle lune, monsieur Fourier! » Celuici, d'un air de mépris, lui répond : « Oui; pro- « fitez de ses derniers moments, car rien ne « peut la soustraire à ma loi. » Tout surpris, Bixio, qui ignorait probablement le système, ne put qu'approuver de la tête, et il ne sut que plus tard le peu de cas que Fourier faisait de cette planète, qui devait, selon lui, disparaître

et faire place à quatre lunes de diiïércnles couleurs.

Un des hommes de ce monde avec lequel je me liai le plus intimement fut Alexandre Dumas. Je dirai un jour peut-être, dans la suite de ces Souvenirs, l'amitié qu'il me témoigna, ainsi qu'à ma sœur, dont il cite la maison, dans ses Mémoires, comme une des trois où il avait le plus d'esprit. A cette époque, il était encore inconnu : Henri III ne fut joué que quelque temps après, et je ne pouvais être frappé que de son esprit étincelant, de cette gaieté continuelle, de cette exubérance de bonne humeur qui attiraient du premier coup, malgré le côté un peu banal de l'affection qu'il nous témoignait à tous.

Quant à Alfred de Musset, une certaine roideur de sa part, peut-être beaucoup de réserve de la mienne, empêchèrent que mes rapports avec lui fussent intimes et affectueux comme ceux que j'avais avec son frère. Pourquoi ne m'était-il pas sympathique? Certes, son talent m'avait, dès le début, enthousiasmé comme tous les jeunes gens de mon âge. Nous savions

par cœur presque tout ce qu'il avait publié; mais déjà il avait pour moi le même aspect glacé, la môme indilîérence , peut-être affectée, que plus tard on a pu attribuer à des excès assez regrettables. Je suis convaincu que ces excès ont précédé de longtemps la passion fameuse qui, prétend-on, les aurait fait naître.

Les autres hommes dont j'ai cité les noms étaient déjà trop haut placés pour que je pusse avoir la pensée de me lier avec eux; je me contentais de les écouter, de les admirer. J'avais alors, et j'ai conservé, du reste, le besoin de m'approcher des personnages illustres, mais toujours avec un véritable sentiment de respect. On comprend quel intérêt pouvait m'offrir le salon incomparable de l'Arsenal.

J'ai parlé d'une table d'écarté placée près de la porte de la chambre de Nodier. C'était autour de cette table que se réunissaient les hommes âgés et sérieux. Un des joueurs les plus assidus, M. Soulié, conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, était le père de ce bon et aimable Eudore Soulié, qui se tenait alors bien timidement à l'écart, grand, mince,

la vac basse, et tout eiïaré quand on s'adressait à lui. J'ai retrouvé Eudore, de longues années après, tout transformé au physique, mais toujours bon et affectueux, père de deux charmantes filles; il meprésentaà l'une d'elles, qui porte un nom célèbre, madame Sardou, et dont la beauté m'avait frappé un soir que je la voyais, à ses côtés, dans le plus brillant et le plus hospitalier des salons de Paris (celui de la princesse Mathilde). J'ai retrouvé là ce vieil ami de jeunesse, et avec lui mes souvenirs d'autrefois. La partie d'écarté, partie bien modeste, dont l'enjeu ne dépassait pas dix sous, avait lieu silencieusement dans le coin du salon que j'ai décrit, et, n'étaient quelques exclamations de Nodier sur la fatahté qui ne cessait de le poursuivre, on ne se serait pas douté de la présence du maître de la maison. Enfin, vers dix heures, il se soulevait longuement de sa chaise, et, sans que personne s'en aperçût, disparaissait par la porte qui s'ouvrait derrière lui. Cette chambre n'avait pas d'autre entrée : aussi, quelques instants après, voyait-on, une bassinoire à la main, madame Nodier appa-

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raître à l'autre bout du salon, traverser les groupes de danseurs et se diriger vers la porte de son mari.

C'était pour nous une chose si habituelle, et qui nous paraissait si simple, que la contredanse ne s'interrompait pas un instant, et qu'on se bornait, tout en continuant les figures, à laisser passage à cette femme si charmante encore, et dont les soins touchants n'avaient rien de vulgaire à nos yeux. — Ne semblerait-il pas que j'écris des choses d'un autre âge, ou du moins d'un autre monde?

J'ai dit les noms des hommes qui fréquentaient ce salon, je n'ai pas parlé des femmes : je n'ai pas cité la charmante madame Bixio; la belle et spirituelle madame Jal, femme de Férudit qui a laissé un dictionnaire si curieux et si utile; madame Ancelot, connue par ses ouvrages, et aussi par son salon célèbre ; madame Valmore; enfin madame Hugo, qui nous inspirait à tous le plus profond respect, sans qu'aucun autre sentiment se mêlât à l'admiration que nous avions pour sa beauté.

Les soirées de l'Arsenal donnèrent à ma sœur

ridée d'en organiser de pareilles an quai Gonti, et cette idée fut vile mise à exécution. Les Nodier entraînèrent à leur suite presque tous leurs amis, et, avec les éléments qui composaient notre entourage, les mardis du quai Conti purent faire concurrence aux dimanches de l'Arsenal. Le bon, l'excellent, l'admirable artiste, Adolphe Nourrit, mon camarade de collège, nous présenta Levasseur, Ponchard, puis madame Damoreau-Cinli, qui se prit d'une vive amitié pour ma sœur et se fit un plaisir de lui donner des conseils. Les uns et les autres témoignèrent tout de suite un intérêt trèsgrand à cette jeune et courageuse femme, et ils parurent heureux d'apporter à nos soirées leur appoint considérable. C'était un bien curieux spectacle, et bien rare, sinon même impossible à revoir, que ces artistes hors ligne réunis dans le même salon, se succédant au piano avec beaucoup plus d'entrain et de bonne grâce que s'ils avaient été payés. Tout leur répertoire y passait, et devant quel public! ardent, passionné; nous approchions de 1830! Aux habitués de l'Arsenal se joignirent les

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connaissances de mon père; M. Mignet, qui avait été en relation avec Chassériau pour la publication de ses premiers ouvrages; M. Thiers, que Mignet nous amena, et qui devint bien vite de notre intimité; M. Ingres, dont j'étais l'élève; mon oncle Alexandre Duval; son gendre l'architecte ^lazois. Les confrères de mon père à l'Institut formaient le côté grave et classique de ces soirées. Les discussions s'engageaient parfois très-vives et très-animées, car les classiques avaient affaire à forte partie, et Alexandre Dumas, Frédéric Soulié leur livraient souvent de rudes assauts, avec le secours des peintres mes camarades.

Mais l'entrain des jeunes gens, le signal de la danse surtout, coupaient court aux discussions. Devéria, Ziégler, Clément Boulanger mettaient tout en branle, et le quadrille ou la valse se formaient. Quelques-uns se tenaient à l'écart; Brizeux, qui pensait peut-être à Marie, Jules Lefèvre à son Parricide, se mêlaient peu aux groupes joyeux des danseurs, sans pourtant quitter des yeux les charmantes femmes qui les entouraient.

Quelle brillante réunion en eiïelî Delphine Gay, dans tout l'éclat de sa beauté; près d'elle, ses sœurs, aussi jolies peut-être, certainement aussi spirituelles : madame O'Donnel, et celle qui fut depuis madame Garre, dont la charmante fille a épousé M. Détroyat; leur cousine, Sophie Allard, depuis madame Gabriac; enfin Marie Nodier, dont je n'essayerai point de faire l'éloge après les vers d'Hugo et de Musset.

Je m'arrête. Ma sœur, dans sa correspondance, peindra mieux que je ne pourrais le faire ce monde si différent de celui au milieu duquel nous vivons à présent, ces mœurs si simples, ce courant d'idées enthousiastes et élevées, oii ne se mêlaient pas encore les questions politiques, encore moins les questions d'argent.

Malgré sa force et son courage, ma sœur s'aperçut un jour qu'elle avait dépassé les bornes, et que sa santé commençait à s'en ressentir. Le docteur Ferrus, ami de Thiers et de Mignet, et qu'ils avaient présenté à la maison, lui conseilla un voyage et les eaux de Vichy.

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