‹ SouvenirsChapitre 50 sur 67 · D'OLYMPIE A NAVARIN · texte numérisé non relu

D'OLYMPIE A NAVARIN

voyage. Le passage à gué fut heureusement assez court, et, je dois dire, beaucoup moins pénible que ce qui nous attendait quand nous eûmes à traverser pendant de longues heures les marais de Kaïpha, qui longent la côte.

Une odeur nauséabonde nous poursuivit durant tout ce trajet, tellement désagréable, tellement écœurante, que, par moments, le courage nous manquait pour continuer notre route. Nous ne savions qu'inventer pour y échapper. Mon mouchoir sur la bouche finissait par m'ôler la respiration, et, dès que je voulais un instant reprendre haleine, les nausées revenaient, avec un état d'engourdissement et de somnolence que je retrouvai quelques années plus tard dans les marais Pontins , moins intense cependant. Le hasard me fit arracher une poignée de feuilles aux myrtes qui bordaient la route; je les broyai machinalement, et fus tout surpris de trouver à ces feuilles froissées une odeur assez vive, qui me rappelait celle du vétyver. J'en fis part à mon camarade, et, pendant quelques heures, nous pûmes échapper à l'infection, ou du moins la rendre supportable.

Ce fut avec un sentiment de vrai bien-être que je respirai, en sortant des marais, Tair pur de la mer, et que je pus en remplir mes poumons. A partir de cet endroit, le voyage jusqu'à Navarin ne fut plus qu'une promenade, par un soleil assez vif déjà, mais que tempérait, vers le soir, la brise de la mer. A notre arrivée, cette ville devait nous causer un bien grand étonnement. Sur la plage que nous avions laissée inhabitée, où j'avais vu errer quelques malheureux en guenilles et mutilés, où l'on avait à peine de quoi s'abriter, nous trouvâmes des baraques, des boutiques, le mouvement, l'animation que l'on rencontre dans les foires des environs de Paris, avec lesquelles ces constructions en bois donnaient à la ville nouvelle une ressemblance plus grande encore. Nous étions ravis. Le temps que nous venions de passer dans une solitude presque complète nous faisait apprécier bien vivement ce faux air de civilisation, et l'on peut imaginer notre joie quand nous nous vîmes assis dans une espèce de restaurant, où l'on nous servit un dîner à la carte, ayant devant les yeux la Pylos du vieux

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Nestor, et sur la table une bouteille de vin de Saint-Georges. C'était, depuis deux mois, la première fête de ce genre : aussi cette bouteille nous parut-elle la meilleure chose que nous eussions bue de notre vie. J'ai goûté depuis du même vin; mais il est probable que je jugeais alors par comparaison , car je n'ai jamais retrouvé cette sensation délicieuse , qui ne tenait pas évidemment à la qualité du vin.

Notre seule préoccupation était de terminer nos affaires le plus promptement possible. M. Fabreguette nous fut d'un grand secours, ainsi que le général Esperonnier, qui nous accueillit avec une amabilité charmante, et nous donna même l'hospitalité à Modon.

Comme on le pense bien, avant toutes choses, j'allai m' informer si le courrier de France avait apporté quelque chose pour moi, et je trouvai cette lettre de ma sœur :

« 15 mai.

« J'ai peu de nouveau à te dire, cher frère; « seulement je pense plus que jamais à mon (( voyage de Londres. Les Heatli redemandent

« leur fille, et je suis chargée de la conduire. « J'y passerai un mois, j'y donnerai des leçons, « et peut-être gagnerai-je quelque argent.

« 20 mai.

(( Je pars demain, cher frère, avec la petite « Heaih pour toute compagnie. Je vais traverser « la mer, faire naufrage peut-être, et devenir (( la proie de quelque baleine... Ce serait péni- (c ble... J'ai un peu peur, et je suis d'une trisce tesse mortelle; je ne fais que pleurer depuis « hier. Je dis à tout le monde que je fais un (( voyage d'agrément. Il est gai, mon voyage {( d'agrément!

« 21 mai.

(( Mes malles partent au moment où je t'écris. « Il est cinq heures. En attendant Adèle, qui « vient dîner, je vais causer avec toi; cela me « reposera.

« D'abord, nous avons fait une partie charce mante à Montrouge, avec les Nodier : M. Noce dier en était, Mélanie Gaume et sa mère, ce Mennessier, Fontaney, Ziégler, Brizeux et

LETTRE DR MA SOEUR. if)')

« notre père; tout le monde d'une gaieté folle. « Chacun avait apporte son plat; il s'est trouvé (( quaire pâtés... naturellement. On a dîné sur « le gazon, dans le bosquet; on a bu à ta santé. « A neuf heures, nous étions de retour à Paris, « où nous avons fini la soirée en dansant et en « prenant des glaces, surprise d'un de cesmes- « sieurs! Tu vois que la partie a été complète. « Combien je t'ai regretté!

«Le dimanche, je vais toujours chez les (( Nodier; j'y ai fait la conquête d'Alexandre « Dumas [Henri III). En revenant à pied, il m'a (( fait l'honneur de porter mes souliers et mon (( peigne. — Il est fort romantique, le Dumas! a II était une heure du matin, je n'en pouvais (( plus; tout à coup, il s'écrie en regardant la (( lune, qui était fort belle, j'en conviens : {( — Ah! madame, quelle lune! N'iriez-vous (( pas jusqu'à la barrière de l'Étoile? Ne vous (( sentez-vous pas transportée par quelque puisce sance invisible?... » Moi, terrestre personne « que je suis, j'ai répondu : « — Je me sens « si peu transportée, monsieur, qu'un fiacre (( aurait plus de charme à mes yeux que toutes

(( les lunes du monde... » Cela lui a tellement (( coupé la parole, qu'il en est resté un quart « d'heure sans dire un mot. Je riais joliment « en dedans.

« J'ai donné une grande soirée pour mon « départ; c'était superbe, très -gai. Dumas y « était. Il a eu une prise de romantisme avec « notre oncle Alexandre, telle que notre oncle « en a été malade. Mignet criait comme un (( enragé. Dumas lui a dit que Racine avait « perdu le théâtre, et Boileau la poésie... Tu (( juges!

(( Cette lettre a été interrompue six fois; il (( est six heures, je te quitte. Je t'écrirai de c( Londres une longue, longue lettre.

(( Adieu, cher; adieu, mon frère. Jeté verrai (( bientôt, j'espère. C'est mon désir le plus vif. « Je t'embrasse.

« Emma. »

Sous cette apparence de gaieté, je compris la profonde tristesse de ma sœur. Elle quittait sa fille, son intérieur, et toujours avec l'espoir de se tirer d'atfaire, de gagner dignement sa vie.

LETTRF DE PÉLISSIER. 171

Je souiïrais tout en admirant son courage, et je me félicitais du moins de n'être plus à sa charge et à celle de mon père.

Une nouvelle lettre de Pélissier me fut remise par un ofïicier qui s'en était chargé, et qui, ne m'ayant pas trouvé à Olympie, me la rapportait à Modon. Quoiqu'elle soit antérieure à celle que j'avais reçue à mon départ pour cette petite excursion à Navarin, et que je n'en aie malheureusement conservé qu'un fragment, je crois devoir le donner ici :

« mérite seul le voyage. Il est à huit

(( lieues d'Argos; mais il y a un moyen plus (( prompt d'y parvenir : c'est de s'embarquer à (( Nauplie pbur Astros, ce qui n'est pas un u trajet de deux heures.

(( Vous serez également enchanté de votre (( course au temple d'Apollon Vengeur. Il est a dans une situation exquise ', sur un plateau

' Xoic de PéliMier au bas de la page : « OËuvres du célèbre Bory Saint-Vincent. Le mot se trouve à chaque page ; donc il est bon. »

« d'où l'on découvre d'un côté la mer de Zante (( et de l'autre Nisi, le golfe de Coron et les (( sommités du Taygète; trente-huit colonnes « sonl encore debout. Ce temple est non loin (( de l'ancienne Phigalé, aujourd'hui Paulitza, « au vieux village de Bassa, aujourd'hui enfin « les Colonnes Styles.

« Je manœuvrais pour engager le général à (( faire cette course en attendant le retour du « maréchal, et, ce matin, l'huissier de la Verge (( Noire^ , que je trouve toujours sur mes bri- (c sées, s'est enfermé mystérieusement dans le « petit cabinet pour méditer un itinéraire; je (( ne regretterai pas qu'il diffère du mien, s'il « me procure les moyens de vous rencontrer « encore une fois.

« Comme je pense que vous irez à Palras, je (( vous ai recommandé, ainsi que votre digne (( patron, à un de mes bons amis, Alexandre, (( capitaine au 58* régiment de ligne. Je pré- (( sume qu'en temps et lieu vous n'oublierez « point ce que je vous dis là.

^ Allusion au nom d'un de ses camarades.

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