‹ SouvenirsChapitre 51 sur 67 · LETTRE DE PÉLISSIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE PÉLISSIER

u Le baron Volland, qui voulait aller vers (( Coron , a failli s'assommer. Sa mule , qui « s'était emportée, l'a projeté par-dessus ses « oreilles; heureusement que c'était sur une ({ pelouse bien garnie, car il se serait assommé. « Je suis allé le voir avec le général, le lende- « main de cet accident ; il avait la figure épou- (( vantablement enflée et la tête écorchée; mais u d'abondantes saignées ont mis ordre à tout, t( et il est hors de danger.

(( Le général a encore eu de la fièvre. Il va « mieux.

(( Adieu, mon cher Amaury; mille choses (( atrectueuses à M. Dubois.

« A. Pélissier.

« Lépante est pris. Les Russes sont maîtres « de Trébiz'onde. »

Après bien des courses chez les intendants, après bien des démarches, que nous abrégea l'infatigable obligeance de M. Fabreguette, je pus enfin terminer nos affaires et quitter Modon, oïl rien ne nous retenait plus, mon camarade et moi.

Nous prîmes, pour repasser par Messène, qui était sur notre route, un chemin plus court, mais beaucoup plus accidenté que le premier. Plus de ces charmants sentiers sur le bord de ruisseaux tout garnis de lauriers, qui m'avaient donné au premier abord une idée si gracieuse de la Grèce : rien que les flancs escarpés du mont Pilaw, qui me parut, à la distance plus rapprochée où nous étions, d'un aspect tout à fait étrange : des défilés étroits et sombres, des chemins presque impraticables. Je reconnus enfin, le second jour, que nous approchions de Messène, aux belles forêts de chênes qui entourent cette ville.

J'étais frappé, depuis que je voyageais en Grèce, de la rareté incroyable des habitants. 11 nous arrivait de marcher pendant des journées entières sans rencontrer âme qui vive, et nous avions fini par nous habituer à cette solitude, au point d'être étonnés quand, par hasard, nous apercevions dans un champ inculte un laboureur défrichant un bout de terre. Les Grecs de la Morée qui n'avaient pu prendre part à la guerre, les femmes et les enfants

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s'étaient éloignés de leur pays et réfugiés dans les îles; ils commençaient à peine à rentrer dans leurs foyers : aussi c'était toujours une agréable surprise pour nous de rencontrer quelques-uns de ces émigrés. C'est ce qui nous arriva au milieu de cette roule, très-loin encore de toute habitation et dans un endroit où rien ne pouvait nous faire prévoir une pareille aubaine. Un Grec était installé, avec toute sa fannlle, sous un immense platane; des chèvres et quelques moutons pais-aient aux environs. Il se leva à noire approche, et, après nous avoir salués à l'orientale en portant la main à son cœur, à sa bouche et sur son front, il s'avança vers nous, tenant à la main des \ases remplis de lait, qu'il nous oll'rit, ainsi qu'à nos guides. La, simplicité très-digne avec laquelle il nous avait invités à boire nous embarrassa beaucoup quand nous voulûmes le payer, et son geste pour refuser lut si noble qu'il n'y eut pas moyen d'insister. Celte petite scène me rappela les mœurs antiques, telles du moins qu'on nous les a fait connaître ; en tout cas, elle prouvait une absence complète do civilisation.

Je revis avec un bien vif intérêt les ruines de Messène, et je profitai de quelques heures de repos pour dessiner des bas-reliefs que M. Blouet avait découverts et faire un croquis de la fontaine Clepsydre.

J'ai peu conservé le souvenir de la route que nous prîmes en sortant de cette ville. Je vois seulement dans mes notes que nous campons sur un point fort élevé, dominé encore par d'autres montagnes; que nous cheminons lentement, nos chevaux, essoufflés, s'arrêtant à chaque instant pour reprendre haleine; qu'enfin nous commençons à gravir par des sentiers, au bord de précipices effrayants, une montagne dont la cime était le but de notre course.

Tout à coup, à un détour de chemin, nous avons devant les yeux le plus merveilleux spectacle qui se puisse imaginer. Un temple, dont trente-six colonnes debout, avec leur architrave, se détachent en lumière, éclairées par le soleil couchant sur un ciel d'un bleu verdâtre; à l'angle de la ruine, un énorme chêne, à moitié brisé; au pied du temple, des fragments sans nombre et de toutes sortes, des assises,

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des chapiteaux de colonnes, qui semblent lui servir de piédestal; d'un côté, à perte de vue, des montai^nes, l'Ithôme entre autres, dont les cimes se dorent, tandis que leurs ombres vigoureuses, descendant dans d'immenses gorges, en font disparaître la base dans la vapeur; à l'horizon, la mer, le beau golfe de Coron et la chaîne du Taygète, couverte de neige... Il nous fallut, à de Gournay et à moi, quelques instants pour nous remettre de notre émotion. Le jour qui baissait et les nuages qui commençaient à nous envelopper nous-mêmes nous cachèrent ce spectacle comme un rideau tombant sur le dernier tableau d'une féerie. Je ne crois pas qu'on en puisse inventer de plus belle. Le lendemain^ j'examinai avec plus de calme et j'appréciai en détail cette admirable ruine. Dans Taire du temple gisaient une foule de fragments du plafond, exécutés avec une finesse et une perfection inouïes. Au milieu de ces débris sans nombre, tous intéressants, les bases des colonnes de la cella attirèrent mon attention par leur originalité. Elles présentaient la forme d'une belle coupe renversée. J'en parlai

plus tard à un des architectes de la commission, M. Blouet, je crois, qui confirma mon opinion, en ajoutant que c'était un des rares exemples de ce profil qu'il eût vus, si ce n'était le seul. En a-t-on retrouvé d'autres modèles?

Ce temple, dédié à Apollon Épicurius, eut pour architecte Ictinus, l'auteur du Parthénon : ce qui suffit pour en expliquer la merveilleuse beauté. Il fut construit en pierres d'une dureté et d'une finesse de grain si grandes que les arêtes des moulures nous semblaient faites de la veille. La couleur était d'un gris blanc. J'ai été très- surpris quand j'ai vu que Pausanias prétendait que ce temple était entièrement en marbre, y compris le toit. Il me paraît pourtant difficile de s'y tromper, même d'assez loin. Mais Pausanias l'avait-il visité?

Pour la première fois de ma vie, j'avais devant les yeux un monument antique, et ce monument était un chef-d'œuvre. Aussi mon impression fut-elle profonde et durable; mon jugement faisait d'un seul coup un grand pas. — Je ne pouvais comparer encore, il est vrai, qu'avec un bien petit nombre d'œuvres

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