‹ SouvenirsChapitre 56 sur 67 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Départ d'Olympie. — Rencontre d'une caravane. — La fièvre de Grèce. — Arrivée à Patras.

La chaleur commençait à devenir insupportable; les fouilles se faisaient avec moins d'entrain et ne donnaient presque plus rien d'iiitéressant; mais surtout, faut-il le dire? une certaine préoccupation qu'avaient fait naître chez M. Dubois quelques atteintes de la fièvre, fut pour beaucoup dans la décision qu'il prit de quitter Olympie. La suite de ce récit prouvera que ses appréhensions étaient fondées, sinon pour lui, du moins pour ses collaborateurs.

La section d'architecture nous ayant déjà quittés, le nombre des travailleurs s'était fort restreint; on annonça à ceux qui restaient que l'on n'avait plus besoin de leurs services, et nous quittâmes la vallée de l'Alphée, avec une vraie tristesse et regrettant de ne pouvoir en

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emporter quelques souvenirs; mais les fragments de sculptures, même les plus petits, étaient d'un volume et d'un poids embarrassants. 11 y avait, entre autres, un pied en marbre, de travail admirable, qui tenait encore à une partie du socle : de crainte qu'il ne subît (juclque nouvelle mutilation encore plus complète, nous allâmes l'enfouir, ïrézel et moi, dans un trou profondément creusé. Qui sait? ce fragment fera peut-être faire fausse route à quelque antiquaire de l'avenir, s'il le découvre au lieu où nous l'avons placé.

Notre but était Palras. Deux jours de marche devaient nous suffire pour y arriver. Les chemins que nous suivions étaient toujours des plus charmants, sur le bord des ruisseaux, dans des raA^ins peu accidentés , mais frais et fleuris. Parfois, nous étions arrêtés par un torrent; le plus souvent, les eaux, encore basses à cette époque, nous permettaient de passer facilement à gué sur nos montures. Il s'en présenta un, le Gladce, je crois, qui fut pour nous l'occasion d'un spectacle bien caractéristique.

j'ai dit que les Grecs commençaient peu à

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peu à reiilier dans leurs foyers, et il n'était pas rare, depuis quelque temps, de rencontrer des caravanes d'émigrés. Il s'en trouvait précisément une près de cette rivière, qui se préparait, comme nous, à la traverser. Elle était composée d'hommes, de femmes, d'enfants, et d'un troupeau de chèvres et de moutons. Nous les regardions depuis quelques instants, un peu pour voir de quelle façon ils allaient procéder, et puis dans la pensée qu'ils nous indiqueraient probablement le passage le plus praticable. Ils ne furent pas longs à se décider. Les femmes, après avoir relevé leurs jupons, entrèrent les premières dans l'eau, portant dans leurs bras les enfants et poussant devant elles leur troupeau et quelques chevaux chargés d'ustensiles et de meubles assez primitifs. Les hommes, sur le bord, causant et fumant, ne prenaient pas la moindre part au travail fatigant des femmes; ils avaient l'air d'attendre. Mais qu'attendaient-ils? On peut juger de notre étonnement quand nous vîmes les femmes revenir à eux, et tous ces grands gaillards, armés, comme toujours, jusqu'aux dents, monter tran-

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quillemenl sur leur dos et traverser ainsi le torrent à pied sec! Aujourd'hui, ce souvenir me fait sourire, et j'y vois un côté des mœurs de l'Orient. Mais alors j'étais jeune, et je fus pris d'une vraie colère. Je ne pus malheureusement l'exprimer qu'en français et par gestes : ce qui les laissa parfaitement froids, et, quand même ils eussent compris mes paroles, auiaientiis saisi le motif de mon indignation ?

Le soir, nous arrivions, après avoir traversé ime belle forêt de chênes, au village de Koumani, où notre campement fut établi. Nous avions devant les yeux l'admirable vue de la chaîne de montagnes de l'Olenos.

Le lendemain de notre départ, j'éprouvai à mon réveil une certaine inquiétude : je soutirais d'un mal de /tête assez violent, j'avais la peau brûlante. Ayant déjà été atteint d'un léger accès de fièvre, je ne pouvais m'y tromper. J'espérais que, comme la première fois, elle céderait facilement; mais la marche ne fit qu'augmenter le mal : le pas du cheval, que je ne pouvais suivre ou régler, provoquait des secousses douloureuses dans mon front; quel-

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ques gorgées d'eau , ({ue je prenais avidement dans les ruisseaux, me rendirent un peu de calme; il fallut cependant descendre de cheval, et je fis à pied presque toute cette journée.

Le lendemain, allant mieux, je pus arriver tant bien que mal à Patras. Je traversai, au bras de Trézel, qui ne me quittait plus depuis que je souffrais, une espèce de rue, où je me rappelle vaguement m'être arrêté un instant avec mon compagnon , devant une boutique dont la fenêtre ouverte laissait voir installé sur la devanture, et presque en dehors un Grec dans la pose du tailleur accroupi, peignant une vierge, façon byzantine. Il était entouré d'autres vierges à l'état d'ébauche, et nos regards un peu indiscrets ne le dérangèrent pas de son travail. N'était-ce pas la tradition, la suite un peu dégénérée de cette époque où l'art n'était qu'un admirable métier, dont les habiles ouvriers ne songeaient pas même à signer de leur nom les œuvres qu'ils produisaient?

La fatigue ne me permit pas de m'arrêter autant que je l'aurais voulu devant ce peintre en plein vent; il eût été curieux sans doute de

le questionner sur ses procédés. Mais j'avais hâte de prendre un peu de repos et d'arriver à une espèce de café qui nous avait été indiqué, et où nous pûmes nous installer.

Je ne jetai qu'un coup d'œii sur le rez-dechaussée. Quelques Grecs y prenaient le café, en fredonnant des chansons de leur voix nasillarde. Mais notre hôtesse me frappa par son air a (Table et un reste de beauté remarquable : les cheveux noirs, les sourcils comme dessinés au crayon noir, — peut-être l'étaient-ils, — et dans toute sa personne une grâce et une certaine noblesse que j'ai toujours trouvées chez les femmes du Midi , surtout chez celles que l'éducation ou le monde n'avaient pas déformées.

Notre hôtesse s'aperçut tout de suite que j'étais malade et s'empressa de me venir en aide, avec les marques vraiment sincères d'un vif intérêt, dont elle ne cessa pas de me donner des preuves.

La première pensée de mes compagnons fut naturellement de s'adresser à un médecin du régiment français que nous espérions trouver

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à Patras, le 58% dont m'avait parlé Pélissier, et ce fut avec un vrai désappointement qu'ils apprirent que le régiment venait d'embarquer le matin même pour Navarin.

On fit mettre aussitôt une barque à la mer, et l'un de nos soldats fut chargé d'aller prévenir le colonel qu'un membre de la commission arrivait malade à Fatras, en le priant d'envoyer le chirurgien-major, s'il en était encore temps. On avait deux heures avant que l'ancre fût levée : la permission fut accordée avec empressement , et je vis bientôt entrer dans ma chambre un aimable et charmant homme, qui me témoigna son vif regret de ne pouvoir me donner ses soins, mais qui put m'examiner à la hâte et donner quelques conseils pour certains accidents qu'il prévoyait.

J'éprouvai un fort serrement de cœur en le voyant s'éloigner. Je sentais mon mal sérieux, et je me voyais seul, livré uniquement aux soins de mes amis, qui étaient dévoués, il est vrai, mais bien inexpérimentés dans un cas aussi grave. Mes réflexions furent très-tristes. Cette vie, ce mouvement que je voyais autour

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