CHAPITRE XIV
Maladie. — Départ de Patras.
Le souvenir des sensations que j'éprouvai pendant vingt et un jours passés entre la vie et la mort se réduit à bien peu de chose; mais la rareté même de ces sensations les a plus profondément gravées dans mon esprit.
Les premiers jours ne furent qu'un long cauchemar : ma fièvre était continue, la fièvre décrite par Hippocrate, me dit-on, ce qui ne me rendait pas plus fier pour cela. Le matin seulement, j'éprouvais un vrai sentiment de calme, lorsque le soleil levant venait éclairer le pied de mon lit. A la suite de la nuit, oii mes yeux ne s'étaient pas fermés, je sentais le sommeil me gagner, malgré le bruit même qui commençait, malgré le mouvement qui se faisait sous ma fenêtre. Les pêcheurs, en criant
le prix de leur marchandise, me causaient une impression agréable, car ils m'annonçaient le moment du repos, et je m'endormais à ces mots si souvent répétés, et qui excitent encore en moi une sensation de bien-être : Ilev^e
Quelquefois, une espèce d'attendrissement s'emparait de moi à la pensée de mon éloignement de tous ceux que j'aimais, et qui, sans se douter du danger que je courais, vivaient de leur vie habituelle et douce. Parfois, je me trouvais transporté au quai Conti. Je voyais mon père rentrant de l'Institut à l'heure du dîner, de son pas calme et distrait. Les plus petits détails se présentaient à mon esprit, et j'arrivais à une perception, que la fièvre causait peut-être,' d'une netteté incroyable. Il me semblait que mon nom, prononcé pendant le dîner, amenait une conversation un peu inquiète. Pendant quelques instants, je m'imaginais être véritablement revenu dans ce milieu si regretté... Mais quand une cause quelcon-
* Cinq paras, cinq paras!
que, l'entrée de Trézel ou de M. Dubois, me ramenait à la triste réalité, j'avais peine à dissimuler les larmes qui s'échappaient de mes yeux.
Un jour, Trézel m'annonça que deux voyageurs anglais désiraient me voir; ils avaient appris qu'un Français était malade, et ils venaient gracieusement offrir leurs services. Je vis entrer deux hommes d'une distinction parfaite, qui s'approchèrent de mon lit et me questionnèrent avec une évidente sollicitude. Après avoir indiqué le régime et les soins qu'ils avaient vus réussir dans des cas semblables, ils me quittèrent en me donnant bon espoir et en m'assurant de leur prochaine visite. C'étaient deux missionnaires comme l'Angleterre en envoie par tout le monde, et, si j'en peux juger par mes impressions, leur mission doit être toute de consolation. Leur présence seule suffit à me soulager. Je me sentais plus entouré, plus secouru.
Le lendemain de cette visite, une autre surprise m'était réservée : un de nos soldats entra dans ma chambre, tenant deux oranges à
la main. Les bons et aimables missionnaires avaient couru tout Patras pour se procurer les deux seules qui s'y trouvassent. On ne peut imaginer la satisfaction, le bonheur que j'eus à mordre dans ces beaux fruits, à sentir cette eau parfumée et fraîche couler sur mes lèvres et sur ma langue desséchée. Mais aussi, que cette pensée toute charmante des deux inconnus me toucha, et que j'en fus reconnaiissant! Cependant mes amis m'arrêtèrent dans ma voracité; il fallait économiser ce fruit rare, et j'eus bien de la peine à me rendre à leurs raisons. Un jour, on m'annonça le départ des bons missionnaires, et celte nouvelle m'attrista; je m'étais attaché à ces deux hommes, que je ne devais plus revoir, dont jo ne sais pas même les noms. Ils \H)n lurent me faire leurs adieux : ïrézel vint m'en prévenir; mais je sentais que je n'aurais pas la force de les voir sans une émotion trop vive pour mon état de faiblesse, et j© priai Trézel de leur dire que je reposais. Ils insistèrent néanmoms. Je les entendis monter sur la pointe du pied. Je feignais de dormir. Ils s'approchèrent de mon lit; l'un d'eux se baissa
sur mon front, qu'il embrassa en murmurant une prière, peut-être une bénédiciion; puis, tous deux se retirèrent silencieusement, comme ils étaient entrés. Je ne crois pas que des hommes pareils aient jamais pu faire le mal ; mais, quoi qu'il en soit, leur séjour à Patras leur comptera, j'en suis sûr.
Cependant ma fièvre continuait toujours, et, livré à moi-même, je me soignai à ma façon, façon bizarre, à laquelle je n'oserais pas attribuer ma guérison. J'essayais un peu de tout. Je me faisais saigner, mettre des sangsues par un barbier grec; j'espérais diminuer l'oppression et la souffrance. Toujours est-il que mon mal n'augmenta point. A propos de sangsues, je dois citer un fait qui pourrait servir en pareille occasion. Ces affreuses bêtes ne mordaient pas; étaient-elles hors d'âge ou hors de service? Mais mon barbier avait un singulier moyen de les exciter : il arrachait une plume à une poule, et m'étendait sur la peau la petite gouttelette que la plume sécrète par le bout; mes sangsues se précipitaient alors avec fureur sur la partie humectée par cette espèce de
liquide, et TelTet était immanquable, mais Texéciition longue et embarrassante : je vois encore la poule s'enfuyant d'un côté, les sangsues de l'autre, et, quoique tout le monde voulût bien s'y mettre, cette cérémonie se prolongeait assez longtemps.
J'étais réduit, on le voit, à chercher moimême des remèdes à mon mal; mais j'obtenais bien difïicilement qu'on me permît de recourir à celui dont l'efficacité était pour moi la plus évidente et la plus prompte. On croyait encore, à cette époque, aux graves inconvénients de l'usage de l'eau froide pendant l'accès de fièvre, et ordre était donné à l'excellent soldat qui me veillait de ne pas me laisser satisfaire ces soifs dont j'étais tourmenté pendant la période sèche et brûlante; mais j'avais tellement le sentiment du bien-être que me causerait un verre d'eau, que, par mes prières, mes supplications, je parvenais à attendrir mon garde-malade. Ce brave homme me permettait enfin une gorgée, et, quand j'avais le verre près des lèvres, par un mouvement brusque je l'absorbais en entier. Tout à coup la réaction
se faisait, ma peau devenait moite, et l'accès finissait dans une abondante transpiration, qui semblait emporter le mal avec elle. J'ai depuis consulté à ce sujet d'habiles médecins, (jui m'ont donné complètement raison. La médecine avait-elle fait alors un progrès, ou n'était-ce qu'une mode nouvelle?
Un jour enfin, presque subitement, je me réveillai dans une espèce de calme et de bien-être que je n'avais pas ressenti depuis bien longtemps. Je respirais librement; ma bouche était fraîche, le goût semblait m'êlre revenu, et, au grand étonnement, un peu à l'effroi de mes compagnons, je demandai à manger. Ce qu'on m'accorda de nourriture eût fait faire la grimace à un oiseau : il fallut m'en contenter; et pourtant combien j'avais à réparer!
Ce qui fit plus que tout pour mon rétablissement, ce qui me ressuscita, comme disait Trézel, ce fut l'annonce que vint me faire M. Dubois, deux ou trois jours après le mieux que j'avais éprouvé : « Allons, me dit-il, prenez « des forces au plus vite ; nous allons partir. . . « Un bâtiment vient d'entrer dans la rade, et,
(( quand vous serez prêt, il nous emmènera à (( Navarin, et de là vous savez où... »
Il paraît que le peu de sang qui me restait me monta au visage, et que j'eus pendant une seconde l'apparence de la santé. Je me soulevai, et voulus tout de suite essayer mes forces. On me laissa faire, en m'aidant; mais, lorsque, de mon lit où j'étais assis, je me mis droit sur les pieds, un voile noir me couvrit tout à coup la vue, tout sembla tourbillonner autour de moi, et je retombai évanoui. Je me remis cependant, et, après quelques essais timides, je parvins à faire quelques pas. J'étais si heureux, j'aurais si bien voulu montrer que j'étais en étatde partir!
Le lendemain seulement, je pus descendre, soutenu par le bon ïrézel et par mon soldat. Quelle joie de me trouver en plein air! Gomme tout ce que je vis me parut beau, je pourrais dire nouveau ! Quel charme à respirer l'air de la mer, les exhalaisons des myrtes et de ces fleurs sauvages, qui n'ont pas une odeur particulière, mais qui, toutes réunies, produisent une SI étrange et si douce senteur! Mes promenades, très-courtes d'abord, s'étendirent de plus en
plus. La gaieté m'était revenue. Le bâtiuient que je voyais se balancer à Thorizon ajoutait encore à ma joie. Aussi M. Dubois crut-il pouvoir me faire admirer, pendant une de ces promenades, un petit réduit charmant, tout plein de lauriers-roses, au pied desquels coulait un ruisseau. « Un emplacement tout trouvé! me (( dit-il en riant. C'est l'endroit que nous avions « choisi... — Vous ne pouviez pas mieux faire « les choses, lui répondis-je sur le même ton; « mais j'aime mieux attendre, je ne suis pas « pressé... » J'étais donc bien guéri, pour plaisanter sur un pareil sujet.
Quelques jours après, je pus serrer la main de la bonne hôtesse, dont les soins m'avaient vivement touché, et, M. Dubois et moi, nous nous embarquâmes pour aller retrouver à Navarin la frégate la Vénus, qui devait nous ramener en France. Trézelne nous accompagna pas; il voulait continuer encore son voyage et tenter de voir, au moins de loin, Athènes, sinon y entrer. Nous nous fîmes donc de tendres adieux, et j'espère, dans ce dernier embrassement, lui avoir fait comprendre toute ma reconnaissance.