CHAPITRE XV
Uonlréo en France. — Ouaranlaine à Marseille. — Lellrcs de ma sœur. — Guérison et reloiii'. — Nouvelles de Grèce.
La traversée jusqu'à Navarin fut rapide, et nous fûmes reçus à merveille par les ofîiciers qui y séjournaient encore. Le payeur de Tarmée, surtout, le bon et excellent M. Fabreguette, que des liens d'amitié unissaient à ma famille, m'accueillit avec toutes les marques de la plus vive affection; mais l'inquiétude que lui avaient causée les récits de ma maladie lui avait fait faire auprès d'un de mes oncles une démarche qui jeta le plus grand trouble dans ma famille, comme on va le voir par la lettre que je reçus de ma sœur à mon arrivée à Marseille.
« Samedi 22 aoù(.
(c Mon Amaury, tu nous es rendu! Mon « enfant chéri, tu es en France, je te verrai
(( bientôt! Si tu pouvais voir le bonheur que « j'éprouve et la joie que j'ai de ce retour, tu « serais lieureux. Cher enfant, sais-tu que j'ai « été des premières informée de ta maladie? (( Conçois-tu alors mon désespoir et les tour- « ments que j'ai eus? M. Fabreguette, par un « excès de zèle et de chagrin, a écrit à mon « oncle Guyet, et mon oncle, au reçu de sa lettre, « sans consulter personne, est arrivé chez moi, « me donnant plus que la mort, puisque je « devais rester des jours entiers dans l'horrible « état qu'il m'a causé. Méchant frère, pourquoi « t'aimé-je tant? Pourquoi aurais -je mieux « aimé mourir moi-même que de te savoir ma- « lade, et malade en Morée? Ah! rien n'est « comparable à ce que j'ai éprouvé. Je ne vou- « drais pas, pour tout au monde, passer encore w trois jours pareils. Tu me connais, tu sais (( combien je t'aime, combien tu m'es néces- (V saire. Je t'ai cru perdu, et j'ai été folle un « moment. La lettre ' qui m'a appris ton réta-
• Lettre de M. Fabreguette à M. Guyet, au Courrier français.
« Mon cher Guyet, réjouissez-vous. Amaury Duval estj ft entièrement hors d'affaire. Vous le voyez par la lettn
RENTRÉE EN FRANCE. 2l'J
(( blissemeiit, et que je n'ai pu lire, parce que « j'ai eu la bêlise de me trouver mal sans con- « naissance en la recevant, m'a remis un peu la « tête et le cœur; mais tu demanderas à la « bonne madame Dubois quelle valse je lui ai
« que je reçois seulement à rinstant, et que je m'empresse « de vous envoyer avec un plaisir ({uo vous croirez aisé- (( ment. Bailly avait bien raison de ne pas croire à une « aiïection de poitrine. M. Dubois s'était tro{) prompteinent « alarmé à cet égard. Enfin, nous voilà tranquilles. II y a «à Fatras, indépendamment de plusieurs bâtiments de « transport, la frégate la Vénus, qui ne peut tarder à re- « venir, et, comme elle part pour la France aussitôt son « retour, elle pourra non-seulement porter votre neveu ici, « mais même à Toulon. C'est ce que m'a promis le capitaine (( Billard, que j'ai été voir exprès au moment oii j'ai su (ju'il « mettait à la voile pour Patras et Lépante. Le chef de ba- « taillon Barthélémy, chargé de la mission, m'a dit qu'il « ne le laisserait i)as oublier au ca[)itaine.
c< Je suis bien heureux, mon cher ami, d'avoir à vous « annoncer une aussi bonne nouvelle, et j'ai presque du c( regret de voiis avoir ciïrayé connue je l'ai fait; mais j'ai « cru le devoir, car une certitude aussi alfreuse, sans pré- « paration, vous aurait fait trop de mal.
« Bory Saint-Vincent est arrivé à Napoli-di-Romani, « seul, pour chercher un médecin, ayant laissé ses quatre « collègues à Napoli-di-Malvoisie, si malades qu'il déses- (( pérait de deux. J'ignore absolument (jucls sont ces deux « pauvres malades désespérés. Ne parlez donc de rien, « dans votre journal surtout
« F'abreguette. »
« fait faire dans le salon quand elle m'a dit « que tu étais mieux. J'ai voulu partir pour la « Grèce, et je veux t'aller trouver à Marseille. « Tu n'as qu'un mot à dire, et tu me vois. Si la « quarantaine est longue, si tu es en convalesc( cence et qu'il te faille des soins, je t'en sup- (( plie : écris-le, et je pars. Les voyages ne sont « rien pour moi, et surtout quand il s'agit (( d'aller soigner un frère chéri. Un petit signe, (( et je suis au lazaret.
« Je n'ai dit à notre père que ce qu'il fallait « pour ne pas le désespérer : juge de mon état; a je n'y tenais pas, je mourais à toutes les « minutes; mais, aujourd'hui que je suis sûre « que tu es mieux, je commence à me déten- (( dre, à pleurer, à embrasser tout le monde. « Et ce bon M. Trézel; en voilà un que je vou- (( drais embrasser! Voilà de l'amitié, du cœurî (( Qu'il me tarde de le voir! Et cette bonne (( madame Dubois, comme elle a pris part à ta « maladie! comme elle était malheureuse qu'on « m'en eût instruite! Il est sûr que c'était cruel, « Enfin, c'est fait. Je t'écrirai poste restante, si w tu ne me dis pas d'aller te trouver; mais, je
QUARANTAINE A MARSF 221
ft t'en prie, si tu n'es pas tout
(( le, et tu seras hienlôt e* .3,
(( chéri, adore par la plus ten
(( Papa, mes tantes, m usqu'à
(( Mazure', ont partagé n s et te
« comblent de tendresses. .
Je reçus cette lettre au . où nous
venions d'être installés, M. Dui. noi. La
pensée que j'étais en France, que ma sœur venait me chercher, comme me l'apprit la lettre suivante, me permit de supporter avec assez de courage l'ennuyeuse et horrible vie qu'on mène en ces endroits, et j'attendis avec moins d'impatience le moment de la délivrance.
« Lyon, jeudi 3 septembre.
« Cher frère, je suis à Lyon, et je pars cette {( nuit, à quatre lieures du matin, pour aller te « soigner. Tu me verras sûrement dimanche, et « je me fais un vrai bonheur de t'embrasser. (( Mais, scélérat, je suis bien lasse! J'ai déjà
* Notre porlicM- du quai Conli.
« passé trois nuits en route; deux encore pour « aller te rejoindre, c'est beaucoup pour moi. (( Mais que ne peut la tendresse fraternelle I Je « crois, par ma présence, te rendre la santé, « et je n'ai pas hésité.
« A bientôt, cher, pour ne pins nous quitter « et te donner, par ma vive affection, la force (( de revenir à Paris. Je t'embrasse, ainsi que « M. Dubois,
(( Emma. »
En même temps, ma sœur écrivait à notre père :
(( Mon bon père, j'arrive après trois nuits (( sans sommeil et quatre jours de route, exté- « nuée, à Lyon. Mais enfin j'y suis, et je m'em- « presse de te rassurer. Vendredi, à quatre «heures du matin, je pars pour Marseille; (( encore deux nuits! J'en frémis... Vraiment, ((je me trouve du courage; pour ne pas le | « perdre, je suis obligée de fermer les yeux et (( de ne pas penser. Comment trouverai-je ce « pauvre enfant? Voilà ce qui m'occupe trop.