GUÉRISON ET RETOUR
but si ardemment souhaité, qui me donnait une apparence de santé presque complète.
Faut-il dire mon émotion quand je fus en vue de Paris, quand j'aperçus tout à coup à l'horizon la silhouette de ses édifices?... Tout le monde a passé par ces joies du retour; mais tout le monde n'est peut-être pas revenu de si loin, dans toutes les acceptions du mot. Aussi, après avoir tourné le coin de la rue Dauphine, quand je vis tout à coup notre maison du quai Conti, que la Monnaie m'avait cachée un instant, et, à notre fenêtre, mon père, une lunette à la main, attendant probablement depuis de longues heures, je sautai, plutôt que je ne descendis de la voiture, avant qu'elle fût même arrêtée, et, ce que je ne puis comprendre encore, je trouvai assez de force pour monter quatre étages pendant le temps que mon père mit à en descendre un seul. Ce fut sur l'escalier qu'il me tendit les bras.
Cette surexcitation fut de courte durée. Le soir, je fus pris d'un violent accès de fièvre, qui me fit comprendre que je n'étais pas complètement guéri. Je dois ajouter que j'ai res-
senti toute ma vie, à des intervalles plus ou moins rapprochés, des atteintes de cette cruelle maladie.
Quelque temps après mon arrivée, je reçus, ainsi que ma sœur, des lettres de l'excellent M. Fabreguette. Elles me mirent au courant de la situation de mes amis et de ceux de mes collègues qui avaient pu résister plus longtemps que moi.
Comme les auteurs qui, dans le dernier chapitre de leur roman, achèvent en peu de mots l'histoire de tous les personnages qu'ils ont mis en scène, je crois ne pouvoir mieux faire que de donner ici les lettres de M. Fabreguette.
« Modon.
« Eh bien! mon pauvre Amaury, comment « vous a traité la Véjius? Êtes- vous arrivé à (( bon port au lazaret? C'est ce qu'il me tarde (( bien d'apprendre, et ce que vous n'avez pas « manqué, j'espère, de me faire savoir dès « votre installation en quarantaine.
« Votre alcôve, chez moi, n'a pas été long- « temps vide. Cinq ou six jours après, Bacuet y
« est venu soigner sa convalescence. Quel pays « que la Grèce pour mettre à la raison les conte stitutions les plus fortes! Ce pauvre Bacuet, « qui était si frais, si fort, il fallait lo voir à son K arrivée à Modon ; c'était dans votre genre. « Mais, après être resté le temps de se reposer, {( il part sur ses jambes. Delaunay, arrivé le (( même jour et plus faible encore, n'a pas tout (( à fait aussi bien repris. Il habitait aussi l'iiô- « pital Fabreguette; je l'avais installé dans la (( grande chambre où je couchais quand vous (( étiez chez moi, et, Giorgi étant libre, je le lai « avais donné pour le servir. Delaunay était, « à son départ, à peu près aussi faible que vous (( l'étiez. C'est le Rhinocéros qui les porte. Ce « bâtiment marche bien doucement; mais le u capitaine 'est le meilleur des amphibies de « l'escadre, et j'espère que ces messieurs seront « bien. Le commandant leur a promis d'essayer (( de relâcher à Tunis.
(( De Gournay, qui était venu de Napoli assez (( bien portant, est parti depuis huit jours sur « le Faune; il doit être maintenant bien secoué, « car la mer est fort grosse.
« Nous n'avons pas de nouvelles de Bory « Saint- Vincent , depuis qu'il est parti pour « les îles. Il était accompagné de MM. Virlet, « Brûlé, Pector et Despréaux, et des architectes « Blouet, Ravoisié et Poirot; s'ils apprennent à « Syra le changement de ministère, ils se hâte- « ront sans doute de retourner en France, voir « ce qui s'y passe.
(( Ce pauvre Trézel, qui s'était bien porté (( jusqu'ici, est tombé malade à Gorinthe; son a frère le général m'a écrit qu'il allait le cher- « cher avec Bailly; nous saurons peut-être « aujourd'hui comment ils l'auront trouvé.
« Point de nouvelles de Vietty, qui vole de « ses propres ailes. Je tremble toujours qu'on (( ne le trouve mort dans quelque fossé. Quelle u tête!
« Quant à moi, mon pauvre Amaury, depuis (( que vous êtes parti, je n'ai pas quitté ma (( maison. Il m'est venu à la jambe un érysipèle, « qui m'a fait horriblement souffrir, et, à peu « près au milieu de mon traitement, ne m'est- « il pas arrivé un accès de fièvre des plus vio- « lents! Il m'a duré quatorze heures. Je me suis
(( mis en colère et je l'ai traité rudement : le « premier jour, un barbier grec m'a lire deux « grands verres de sang; le lendemain, j'ai mis « vingt-cinq sangsues, et, sans un grain de qui- « nine, mon accès n'a pas reparu. Vous voyez « que je sais comment m'y prendre pour en « finir. Cette maudite maladie m'aurait rendu (( bien malheureux dans mon ancien logement. (( Mais oii je suis maintenant, je n'ai pas besoin <( de sortir, tant la mer est belle de ma galerie. « D'ailleurs, je soignais mes pauvres amis, et (( l'on venait nous voir ce qui fait que le temps ce a passé encore assez vite.
(( Adieu, mon cher Amaury; donnez-moi de (( vos nouvelles, et des nouvelles le plus souvent « que vous pourrez; ayez pitié de nous
« Fabreguettk. »
A ma sœur, il écrivait :
« Navarin, 20 octobre 1829.
(( Que vous êtes bonne, chère Madame, de (( me remercier comme vous le faites des soins « que j'ai été assez heureux pour donner à
« votre pauvre frère! J'aurais été bien plus « heureux encore qu'il n'en eût pas besoin. « N'ai-je pas été assez payé du peu de peine « que j'ai eu à prendre, par Taffeclion de ce « cher jeune homme? Votre lettre me donne (( de ses nouvelles, et je vous en remercie sin- « cèrement, tout en regrettant qu'elles ne soient
u pas aussi bonnes que je Tespérais
« Vous voulez bien me considérer comme à (( moitié médecin et me consulter sur la fièvre « qui désole encore votre frère. Je voudrais « bien l'être, et avoir surtout autant d'habileté « que notre sauveur Bailly; vous seriez bientôt « exempte de toute espèce d'inquiétude; mais, « hélas! je suis un pauvre ignorant, et toute « ma science consiste à donner un peu de cou- « rage à nos malades et à leur prouver, par (( mon exemple, qu'il ne faut jamais se laisser a abattre, car, dans ces sortes de maladies, (( c'est surtout l'affection morale qu'il faut atta- (( quer. J'en ai tant vu revenir de bien loin, « qu'il m'est prouvé que, lorsqu'on a résisté aux « premiers accès, la maladie ne se termine ja- « mais d'une manière tragique. Le médecin de
(( Marseille avait raison de proférer Tinlermit- « tence à la continuité, et le retour quotidien « serait éj^alemcnt ici un meilleur symptôme « qu'un retour à des époques moins rappro- « chées. Qu'oserais-je dire après les maîtres « en l'art de guérir que vous devez consulter (( à Paris? Que le régime végétal le plus strict « (sans bouillon de viande) est le meilleur; que « le sulfate de quinine, en n'en abusant pas, « ne peut produire les fâcheux résultats que i( vous craignez sur les voies digestives; qu'en- « fin la distraction, l'absence de toute espèce u de travail doivent amener une guérison « complète, sinon prompte, car on languit (( longtemps par suite des fièvres intermil-
(( tentes
« Vous voulez bien me promettre d'aller « voir ma pauvre femme; je vous en aurai une (( vive reconnaissance. Elle aura bien du plai- (( sir à vous voir, surtout si voire frère est « rétabli. Elle a été aussi bien tourmentée pour « moi. Priez Amaury de lui parler longuement « de Modon et de lui donner beaucoup de « détails sur la triste vie que j'y mène; mais
« qu'il la rassure sur ma santé, car je suis à « peu près acclimaté, et d'ailleurs à l'abri de (( toute crainte par l'organisation morale dont (( le ciel m'a doué : ce qui ne m'empêche pas, « vous le comprenez, de trouver qu'il est bien « dur d'être séparé de tout ce qui m'est cher.
« Amaury m'a promis d'embrasser pour moi (( ma bonne petite fille; rappelez-lui sa pro- (( messe. Quand il aura repris ses forces, dites- « lui bien qu'il m'écrive, et engagez-le à ne (( jamais douter de l'intérêt que, de loin comme « de près, je prends toujours à lui et à tout ce (( qui le touche.
« Vous ne vous attendez pas, sans doute, « Madame, à trouver dans ma lettre des nou- « velles politiques. Quoique Sultan Mamouth (( soit un personnage très-dramatique, je ne « vous entretiendrai pas de ce qu'on appelle (( pompeusement les affaires d'Orient, Je vous (( dirai donc seulement que nous avons l'espoir M « de sortir bientôt de l'insipide calme dans « lequel nous vivons, et qu'on nous promet de i( nous conduire bientôt à Athènes, non pour la (( conquérir, mais pour la délivrer. Les Turcs,
« forcés par la paix de l'abandonner aux Grecs, (( ne veulent la remettre qu'au pavillon France cais. On nous doit bien ce dédommagement. « Au reste, le colonel Bory Saint- Vincent (( m'écrit qu'il vient de jouir du bonheur de « voir cette ville célèbre, dont le pacha lussuf (( lui a fait les honneurs avec une grâce toute « française.
« Dites, je vous prie, à Amaury que j'at- « tends au premier jour Bory et Virlet, et que « MM. BIoLiet, Poirot et Ravoisié, qui ont par- « couru l'archipel avec le colonel Bory, sont (( en route pour Modon, en passant par la « Gorinlhie, l'Achaïe et l'Elide. Quant à ce (( sauvage de Vietty, il était ici la semaine der- (( nière. Une fois ses poches pleines, il est parti (( pour Égine, où il doit trouver Trézel et ren- (( trer au quartier général, pour partir pour la « France. Je suis, comme vous le voyez, fort « au courant de ce que font tous ces messieurs, « étant dépositaire de leur argent, de leurs « lettres et de leurs bagages. C'est, au talent « près, comme si je faisais partie de l'expédi- « tion.
« Adieu, Madame; dites à Amaury que je « l'embrasse tendrement, et recevez l'assurance {( des sentiments respectueux que je vous ai (( voués.
« A. Fabueguette. 0
La révolution de Juillet vue de ma fenêtre. — Retour de fortune.
Je passai assez Irislement Tannée qui suivit mon retour. La fièvre ne me quittait quelques jours ([ue pour revenir plus forte, et toujours au moment où j'aurais désiré être bien portant et libre. Que de charmantes réunions d'amis il me fallut manquer à cause de ces accès qui me prenaient au moment de partir, et dont peut-être la préoccupation et l'émotion hâtaient le retour ! '
Je pouvais cependant, quand j'en étais délivré, aller faire quelques études dans l'atelier de M. Ingres, où je trouvai de nouveaux arrivés, et non pas des moins célèbres : les deux Flandrin, Lehmann, un jeune et charmant garçon, Alexandre Lafond, dont je ne puis attribuer le peu de notoriété qu'à une certaine timidité,
presque à de la sauvagerie, car son talent trèsoriginal ue prenait des leçons du maître que ce qui convenait à son tempérament un peu fougueux. Je l'ai perdu de vue; mais j'ai toujours suivi ses œuvres avec intérêt, et je suis heureux de lui témoigner ici combien j'étais frappé de leur mérite.
Mon état de maladie presque continu nuisit beaucoup à mes progrès, je n'en doute pas, en me laissant trop souvent livré à moi-même, sans conseils, et dans l'impossibilité d'exercer ma main, ce qui est un des côtés les plus utiles de notre art; mon cerveau travaillait seul, et j'entreprenais des travaux que je n'étais pas matériellement en état de mener à bonne fin. Mais quel frein opposer à l'ardeur trop ambitieuse d'un jeune homme de vingt ans?
Je puis ajouter aussi que les vagues rumeurs de la rue n'étaient pas sans quelque influence sur moi. L'orage approchait lentement, mais il approchait : les hommes politiques qui venaient à la maison en présageaient l'explosion prochaine, et bientôt j'assistai de ma fenêtre, — car nous demeurions toujours sur le quai
Gonti, en face du Louvre', — à celte révolution fameuse qui éclata le 27 juillet 1830.
J'étais bien jeune : j'avais encore les souvenirs du collège, oii l'esprit de révolte est permanent, où je m'étais môme exercé à certaines petites émeutes et à des ébauches de barricades : si bien que je vis les véritables barricades, les terribles émeutes, presque avec plaisir, certainement avec curiosité.
« Vive la Charte! » Quelle drôle de chose I J'aurais presque crié cela comme les autres, et, comme les autres, je ne savais pas ce que c'était.
Violer ia Charte! Grands Dieux! quel crime abominable! Mais je ne le comprenais pas trèsbien, et cela me rappelle ce mot si comique et si caractéristique de l'homme du peuple qui, après les trois journées, rentre en son taudis, noir de poudre.
«D'où viens-tu? lui dit sa femme en l'in-
• Notre maison était contiguë à celle qu'on a récemment reconnue pour avoir abrité souvent Napoléon 1", dans sa jeunesse. Plus tard, mon excellente amie mademoiselle Louise Bertin est venue habiter l'entro-sol de notre n" 15, et elle y est restée jusqu'à sa mort.
vectivant; on en a fait de belles pendant ton absence... On a chassé le Roi!...
— Ah! malheur! » répondit l'homme du peuple, qui s'était battu trois jours pour cela.
Je crois que bien des gens en savaient plus que lui là-dessus; mais ceux-là ne se battaient pas.
Je suis vieux, et l'âge a modifié mes idées. J'ai vu d'autres révolutions, et j'ai toujours cherché en vain le résultat que les hommes politiques apprécient dans ces bouleversements. J'ai vu beaucoup d'ambitieux que leur audace, leur aplomb, leur outrecuidance faisaient parvenir à leurs fins; je n'ai jamais vu le peuple, qui fait à lui seul la grosse besogne, en retirer grand avantage. Enfin, j'ai conclu qu'Alphonse Karr avait dit le mot vrai, comme toujours du reste : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »
Moi, qui ne me sentais pas esclave, qui n'ai par conséquent jamais éprouvé le moindre soulagement à être débarrassé de mes prétendues chaînes, je serais peut-être suspect aux yeux de bien des gens en exprimant une opinion
personnelle. J'aime donc mieux m'abstenir de tout commentaire sur cette révolution et suivre simplement les notes que je prenais chaque soir, d'une façon malheureusement bien incomplète, mais exacte, et je ne dirai que ce que j'ai vu.
Le lundi 20 juillet, le bruit d'un coup d'État agita tout Paris. On parlait d'un article de la Charte que la cour voulait annuler, et qui concernait, je crois, la presse : ce qui aurait du m'éclairer. 11 ne faut pas, à ce qu'il paraît, toucher à cette liberté-là. « Vive la liberté de la presse! » Était-ce l'opinion du peuple? je n'en jurerais pas; mais enfin il était décidé à se faire tuer pour la défendre.
Le mardi 27, l'agitation dans Paris commença à prendre des proportions sérieuses. Les journaux étaient lus à haute voix dans le jardin du Palais-Royal, faible imitation de Camille Desmoulins. A sept heures du soir, les troupes commencèrent à échanger des coups de fusil avec le peuple.
J'avais pu traverser la Seine ce jour-là, et
je dînais chez un de mes amis, dont la mère, qui demeurait, comme moi, de l'autre côté de l'eau, ne pouvait, à l'âge avancé où elle était, revenir seule; je me chargeai avec plaisir de la ramener chez elle. Des barricades commençaient à couper les rues. Des hommes du peuple, armés de fusils, passaient silencieusement dans l'ombre, et les feux allumés par les troupes, au milieu de la nuit, produisaient un effet sinistre que je me rappelle encore. J'arrivai enfin chez moi, après avoir reconduit sans accident la mère de mon ami , et j'y trouvai madame Damoreau et une de ses amies, madame Sallard, qui restèrent à coucher, sur ce que je leur racontai de l'état des rues de Paris. A trois heures du matin seulement, la fusillade cessa. Le lendemain 28, je pus aller savoir des nouvelles de Damoreau et le rassurer sur le compte de sa femme. Pas une âme dans les rues; les boutiques fermées, un silence effrayant; seulement, près de la rue de TÉchelle, la garde royale, la troupe de ligne, et de l'autre côté le peuple et la garde nationale, qui s'était levée à peu près en costume et
paraissait se disposer à la lutte. Mais tout était encore assez calme. Je pus revenir à la maison, où je trouvai (out le monde dans une vive inquiétude, car le feu venait de recommencer; le canon grondait, et Paris paraissait en pleine guerre, surtout du côté du Louvre. Nous voyions passer sous nos fenêtres des charrettes de blessés, et, au bout du pont Neuf, des escadrons de cuirassiers revenaient au galop du Châtelet, avec beaucoup de chevaux sans cavaliers. La déroute de ces hommes bardés d'armures de fer brillant au soleil était d'un effet des plus saisissants. Bientôt le feu s'organisa entre notre quai et l'autre, et nous vîmes s'avancer du côté de la porte du Louvre une pièce de canon, qui fut braquée sur l'Institut. La parti'e du pont des Arts que nous pouvions apercevoir de nos fenêtres fut en un instant tout à fait dégarnie, et la pièce, à laquelle je vis mettre le feu, n'atteignit que la laçade de l'Institut, qui en conserva longtemps les traces.
La nuit arriva enfin; mais le feu continua.
Le lendemain 29, ma sœur vit arriver chez
elle, dès le matin, Alexandre Dumas, noir de poudre et demandant quoi que ce fût à manger. Il était depuis la veille près de l'Institut, à tirer sur le Louvre, et se trouvait épuisé. Je ne le vis pas : fatigué de toutes ces émotions, j'étais repris de la fièvre, et je gardais le lit. Ma sœur lui fit servir une grande tasse de café au lait, qu'il dévora, tout en jetant un regard de côté sur le Louvre.
« Savez- vous que ce serait une place excel- « lente? » dit-il à ma sœur, épouvantée, qui s'écria :
(( Jamais de la vie je n'y consentirai; je ne (( veux pas faire de notre maison un point de « mire. »
Enfin, il s'en alla, jetant toujours un regard de regret sur un poste si favorable pour faire le coup de feu. m
Il a raconté cet épisode dans ses Mémoires^ ■ mais ne s'est pas rappelé l'idée stratégique qu'il avait eue, et que ma sœur me raconta quand la curiosité me fit me lever malgré ma fièvre. Je vis alors de nos fenêtres des hommes du peuple, placés en tirailleurs sous les jardins de
l'Infante, qui les protégeaient, sortir de temps en temps de leur abri et tirer sur les Suisses enfermés dans le Louvre. Un d'eux s'éloigna trop, imprudemment: il fut tué, et aussitôt enlevé par ses camarades. Un moment après, un autre homme, conduisant un cheval par la bride et venant des Tuileries, passe devant la porte du Louvre, est mis en joue par une vingtaine de Suisses, et tombe mort, criblé de balles; le cheval reste sur place d'abord, fait ensuite quelques pas, tombe, se relève un peu, et retombe enfin sans mouvement. Je vis alors, scène touchante, les autres combattants se précipiter pour relever le cadavre du mort, un inconnu peut-être pour eux. Ils s'avancèrent après s'être procuré des cordes en vue de l'emporter : une décharge les obligea à reculer; un d'eux enfin, sans armes, alfronta le feu du Louvre et attacha la corde, que ses amis tirèrent à eux. Il ne fut pas atteint; mais, son chapeau ayant été renversé, il le ramassa, prit des pierres pour les lancer dans les croisées du Louvre, et figura un geste de gamin de Paris en tournant lo dos aux Suisses. Nous
ne respirions pas pendant cette scène, qui, heureusement, dura peu. Quant au cheval, il resta quelques jours au bout du pont des Arts.
Enfin, la garde nationale et une masse de peuple se portèrent vers la grille qui fait face au pont. Un jeune homme grimpa sur celte grille, au milieu des feux qui se croisaient. Trouva-t-il le moyen d'ouvrir la porle, ou bien les Suisses s'étaient-ils réfugiés dans les salles du haut? Toujours est-il que la porte s'ouvrit comme sous la pression de la foule. Les Tuileries ne tardèrent pas à être prises, car nous vîmes, un moment après, le drapeau tricolore flotter sur le pavillon du milieu.
Nous apprîmes qu'un gouvernement provisoire était établi. Le feu avait cessé de toutes parts, tout était apaisé, et, le soir, la ville entière s'illumina.
Le lendemain, Alexandre Dumas vint me voir et m'apprit, avec joie et exaltation, qu'il était chargé par le général Lafayette d'aller chercher des munitions à Soissons. Il croyait me trouver en état de l'accompagner; il comprit à ma mine que j'étais incapable de l'aider en quoi que ce
fût, et choisit pour compagnon un autre artiste, mon camarade d'atelier 13ard. Cette mission me parut, à moi, un peu tardive, puisque tout était terminé. Avait-on l'idée de suivre le Roi détrôné, qui gagnait Cherbourg lentement et avec dignité? Je n'ai jamais su l'intention du général Lafayette, et d'ailleurs n'ai pas cherché à la connaître.
Le 31 , j'allai chez madame Damoreau, où je trouvai Adolphe Nourrit, qui nous apprit que le duc d'Orléans avait accepté la lieutenance générale du royaume. Comme il y a toujours à Paris un côté gai, je ne pus m'em[)êcher de rire beaucoup en entendant, pendant que je revenais chez moij un gamin dire à un gendarme : « Ne m'approchez pas tant, gendarme; vous sentez l'ail!/))
Je fus arrêté près du Louvre par la foule qui attendait le duc d'Orléans. Un moment après, en effet, je le vis passer seul à cheval, suivi des députés, quelques-uns, entre autres Benjamin Constant, impotents et portés en litière. Deux rangées d'hommes se tenant par la main faisaient une chaîne qui laissait libre la chaussée
du quai du Louvre. Le prince se rendait à l'Hôtel de Ville, au milieu de bruyantes acclamations.
Les théâtres, pendant quelque temps, donnèrent des représentations au bénéfice des blessés et des veuves, et toutes les pièces finissaient par l'inévitable Parisienne. Nourrit luimême parut aux Variétés habillé en garde national, un drapeau tricoiore à la main, et chanta Tair populaire. J'assistai aussi à la représentation de l'Opéra, le 25 août. Le nouveau roi, — car je n'ai pas dit que le duc d'Orléans avait été proclamé roi des Français, — était présent, dans une loge installée de face, audessus de Famphitliéàtre; toute sa famille à ses côtés. On donnait la Muette de Portici, Le duo (( Amour sacré de la patrie! » produisit un effet énorme sur cette salle comble. Mais quand, à la fin d'un acte, tous les acteurs et la figuration, brandissant des drapeaux tri- J colores, entourèrent Nourrit, qui entonna la Marseillaise, ce fut un enthousiasme inouï; et lorsqu'il chanta le couplet a Liberté chérie! » un genou en terre, le Roi se leva, ainsi que M
toute sa famille et que le public entier, qui couvrit ce couplet d'unanimes applaudissements.
Allions-nous être tranquilles? Tout était-il fini, et tout le monde content? On eût pu le croire. La suite prouva qu'on s'était encore trompé.
Je rentrai, moi, dans mon humble atelier : j'étudiai autant que me le permettait ma santé; mais je fus souvent troublé par cette sinistre nouvelle, répétée à chaque instant, qu'on avait tiré sur le Roi. Si j'avais eu le moindre goût pour la politique, tant d'infamies auraient suffi pour me le faire perdre entièrement. Je plaignais ceux qui étaient chargés de gouverner le peuple français, ou ceux qui conservaient l'espérance d'y' parvenir.
Je me jetai à corps perdu dans mes études favorites des œuvres des maîtres, que j'appréciais davantage à mesure que je comprenais mieux, et, sentant le besoin de m'éloigner d'un centre si agité et turbuleni, ma pensée unique se porta vers Tllalie, oii le commerce des grands génies, tranquilles dans leur gloire,
à l'abri des bruits malsains de la politique, me maintiendrait dans une sphère élevée et pure.
Avant que ce bonheur me fût accordé, un événement survint, qui fut pour toute ma famille le calme après l'orage, le bonheur après les soucis journaliers.
On a pu juger, par les lettres de ma sœur et par les faits que j'ai racontés de sa vie, l'esprit, le dévouement, le courage qu'elle ne cessait de montrer ; j'ai dit les travaux pénibles devant lesquels elle ne reculait jamais, mais j'ai oublié, je crois, d'ajouter quelle ressource elle avait su joindre encore à toutes les autres, en dernier lieu.
Elle allait tous les matins écrire sous la dictée d'un de nos oncles par alliance, Isidore Guyet, qui avait épousé une sœur de ma mère, le résumé des principaux articles des journaux de Paris : je ne sais plus le nom du haut personnage, peut-être un ministre, auquel ce résumé était envoyé. Cette occupation lui rapportait cinquante francs par mois. C'était beau,