‹ Souvenirs, 1848-1878Chapitre 10 sur 10 · FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE

chies. Cette longue durée — presque en usurpation de la volonté nationale — ne lui a servi qu'à réaliser le contraire de ce qu'elle avait rêvé. Par un paradoxe à peu près unique dans l'histoire, cette formidable majorité royaliste, à laquelle on ne saurait refuser le patriotisme et les talents, a finalement fondé la République. Peut-être est-ce un bien que celle-ci soit sortie d'un pareil milieu. Issue d'une assemblée républicaine, la Constitution eût sans doute comporté des dispositions nombreuses, des déclarations de principes, des affirmations trop absolues qui eussent nécessité sa revision au bout de quelques années. Les conditions disputées où elle a pris naissance l'ont condamnée à la sobriété, à la mesure, aux tempéraments, de sorte que, sans être parfaite assurément, cette Constitution, sauf de légers changements, a déjà vécu plus longtemps qu'aucune autre en France et ne paraît pas menacée de remaniements profonds. Ces résultats inespérés sont dus à la sagesse du parti républicain, à l'abnégation de certains royalistes qui ont sacrifié leur foi politique au bien public, et enfin à la clairvoyance et à la fermeté de deux hommes qui ont su discerner la voie au milieu des orages, des obscurités, des périls : M. Thiers et M. Gambetta. Chacun dans sa sphère, avec des moyens bien différents et des convictions opposées, ils ont le plus contribué à l'établissement du régime actuel.

Avant de se séparer, l'Assemblée eut encore une

tâche importante à remplir. Elle dut désigner les soixante-quinze sénateurs inamovibles dont la Constitution lui réservait la nomination. Dans le cas où ces soixante-quinze élus seraient tous monarchistes, comme la composition de l'Assemblée le donnait à penser, la présence d'un pareil noyau, dans un Sénat de trois cents membres, en ferait, pour de longues années, une citadelle de la réaction. C'est bien ainsi que l'avaient compris les chefs de la majorité. Mais, grâce aux habiles ententes nouées par M. Gambetta, des défections se produisirent dans les rangs des légitimistes et des bonapartistes, en sorte que les républicains obtinrent cinquante sièges. Les orléanistes furent impitoyablement exclus, à l'exception du duc d'Audiffret-Pasquier que tous les partis acceptaient. On arriva donc à ce résultat, non moins paradoxal que le vote même de la Constitution, à savoir que le moyen inventé pour fortifier les royalistes dans le Sénat fortifia au contraire les républicains et leur assura, pour un prochain avenir, la majorité dans cette Assemblée.

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Les élections, fixées au 30 janvier 1876 pour le Sénat et au 20 février pour la Chambre des Députés, devaient exercer une influence capitale sur l'avenir de la République. Du côté de la Chambre, nous étions sans inquiétude : la majorité serait républicaine. Mais dans quelle proportion? Le chiffre importait beaucoup , car la majorité du Sénat , malgré le noyau des inamovibles, serait réactionnaire. L'élection des sénateurs dépendait, en effet, des maires et ces maires, nommés par le pouvoir exécutif, nous étaient presque tous hostiles. Il y avait donc un intérêt de premier ordre, pour prévenir toute tentation malsaine, à ce que la majorité républicaine de la Chambre fût vraiment imposante.

Rien que j'eusse pris une part active aux campagnes de la République française, je ne songeais pas à poser ma candidature. Mon département d'origine, le Tarn-et-Garonne, semblait acquis aux réactionnaires; dans les Landes, j'avais bien reçu quelques

ouvertures, mais elles ne paraissaient pas très sérieuses. Je me disposais donc à reprendre le chemin de ma forge, quand M. Gambetta m'ouvrit un autre horizon : « Il faut, dit-il, que vous soyez des nôtres. Le concours de tous nos amis est indispensable. La République est fondée, il est vrai, mais il reste beaucoup à faire. Nous devrons la féconder, réformer les administrations, développer toutes les branches de l'activité nationale ; enfin, prouver au pays que nous sommes un parti de gouvernement et nous préparer à gouverner nous-mêmes. Nous aurons besoin de vous. Renoncez donc à vos occupations et présentez-vous. » Comme je lui objectais que je n'apercevais pas de siège pour moi à la Chambre, il ajouta : « Aussi n'est-ce pas à la Chambre que je vous propose d'entrer; je reconnais qu'avec le scrutin d'arrondissement vous auriez peu de chances d'être élu. Tournez- vous du côté du Sénat. Le scrutin de liste est beaucoup plus accessible aux idées générales. Votre vrai titre est celui d'ancien Délégué à la Guerre. Le département de la Seine est généreux, patriote, toujours prêt à manifester pour le droit. 11 aura à cœur de réparer en votre personne les injustices dont la Défense nationale a été l'objet. Votre livre, les rapports de la Commission d'enquête ont mis votre nom en évidence. Allez de l'avant. » Il étudia alors les meilleurs moyens de procéder : « Je n'en aperçois qu'un, dit-il, de vraiment efficace. C'est de voir les électeurs individuellement; ils ne sont

pas beaucoup plus de deux cents. Vous leur expliquerez votre cas. Vous ferez vibrer la corde patriotique, toujours sensible chez eux. Vous leur direz, à l'occasion, que je vous ai donné ce conseil... Je pars pour quelques semaines. Mais je serai là, le grand jour. Et si quelqu'un vous attaque dans la réunion plénière, je dirai ce que vous avez fait... En attendant, ne manquez pas de rendre visite à Victor Hugo, qui sera vraisemblablement le grand maître de l'élection sénatoriale. A mon retour je vous présenterai à lui comme mon ami. »

Victor Hugo était, en effet, désigné par la voix publique comme le triomphateur à l'élection prochaine, comme la gloire du futur Sénat. Paris, admirateur de son génie et de sa protestation enflammée contre l'Empire, avait hâte de lui faire oublier la préférence dont un jour Vautrain avait été l'objet. Un mot tombé de ses lèvres pouvait créer un préjugé en ma faveur. Il me reçut avec une sérénité olympienne et la bonne grâce dont il était coutumier vis-à-vis des débutants. Je lui avouai mon ambition : marcher à sa suite dans le sillon sénatorial. Il n'en parut pas offusqué et m'autorisa à revenir quand la période électorale serait plus avancée. Peu de temps après, je le rencontrai chez M. Edmond Adam, où M. Gambetta m'avait introduit. Mme Adam (Juliette Lamber) était dans tout l'éclat de sa beauté et de son talent. Les plus hautes notabilités se pressaient chez elle. Outre M. Gam-

betta et ses principaux collaborateurs, on voyait MM. Duclerc, Victor Lefranc, de Marcère, Le Myre de Vilers, les généraux Billot, Saussier, les amiraux Jaurès, Jauréguiberry, des écrivains comme Emile de Girardin , Edmond About, Alphonse Daudet, des artistes comme Clésinger et Bartholdi. Victor Hugo était assidu et paraissait sous le charme de la maîtresse de la maison. M. Gambetta, avec un tact parfait, lui laissait la première place. Au milieu de la cour qui l'entourait, il voulut bien me reconnaître, et même il répondit à Mmc Adam qu'il parlerait en ma faveur. J'ignore s'il le fit, mais je n'ai jamais paru en douter. Quant à Mme Adam, elle m'émerveilla par ses saillies, sous lesquelles je sentais un grand fond de bonté. Je suis sûr qu'elle recommanda ma candidature à tous ceux de ses amis qui pouvaient aider au succès.

J'entrepris le cours de mes « visites académiques », comme les appelait plaisamment M. Gambetta. Mes amis delà République française, et particulièrement M. Allain-Targé, qui était membre du conseil municipal, m'aplanirent les voies auprès de notables électeurs. Je trouvai, la plupart du temps, un accueil assez sympathique. Les souvenirs de la guerre étaient encore vibrants ; l'Assemblée nationale n'était pas populaire. Quand je racontais, d'une part, ce que j'avais fait aux côtés de M. Gambetta, d'autre part les odieuses enquêtes qui avaient essayé de ternir cet effort, mes paroles éveillaient chez mes

interlocuteurs un écho chaleureux. Ils se déclaraient prêts à accorder à la Délégation de la province une juste réparation. J'expédiai ainsi près de deux cents visites individuelles, dont les trois quarts me donnèrent bon espoir. J'en avais laissé de côté une quarantaine, qui eussent été stériles et embarrassantes, en raison de la profonde divergence des opinions politiques.

Le jour de l'élection approchait. Des réunions préparatoires, dites plénières, devaient se tenir au boulevard des Capucines, dans une grande salle louée pour la circonstance. Le public s'y intéressait vivement. C'était la première application de la Constitution; on cherchait à démêler l'orientation que prendrait le suffrage mis en œuvre pour la nomination du Sénat. Dans le département de la Seine, secoué naguère par la Commune, quel serait le résultat d'une semblable consultation? Les violents l'emporteraient-ils , ou au contraire la population donnerait-elle l'exemple de la sagesse? La physionomie de ces réunions pouvait influer sur l'esprit des départements et, par suite, sur la composition même de la Chambre des députés.

A en juger par le langage des journaux, elles s'annonçaient assez orageuses. Les noms des organisateurs, très avancés, ne présageaient rien de bon pour les « radicaux de gouvernement » ; nous serions, sinon mis en minorité, du moins vivement discutés.

L'ouverture de la première réunion fut très bruyante; on eut beaucoup de peine à se mettre d'accord sur le choix du président. Enfin, une majorité se dessina dans le sens de la pondération et M. Krantz, sénateur inamovible, ingénieur renommé, ami politique de M. Gambetta, put prendre place au fauteuil présidentiel. Dès lors je respirai ; on ne s'imagine pas l'émotion dont j'étais étreint au seuil de cette comparution qui empruntait aux circonstances une solennité inusitée. Les candidats furent appelés à tour de rôle : chacun venait prendre place devant l'estrade du bureau, derrière une petite table qui simulait la tribune. Je devais parler un des derniers. J'écoutais attentivement les déclarations de mes concurrents, afin d'éviter, si possible, les écueils auxquels ils se heurtaient en s'expliquant sur « le programme ». Le parti avancé avait en effet dressé un tableau de revendications sur lequel nous étions sommés de prendre des engagements. Résolu à faire une sélection, je me demandais anxieusement comment j'éviterais de déchaîner des tempêtes, quand M. Gambetta réclama la parole. Il critiqua l'ampleur démesurée de ce programme, « semblable, ditil, à un Décalogue et dont la réalisation exigerait plus que la durée d'une génération ». Il fallait, d'après lui, se restreindre à trois ou quatre questions essentielles, vraiment d'actualité, et remettre les autres aux élections futures. A la suite de cette intervention, il fut décidé que le « Décalogue » ne

serait pas présenté en bloc à notre acceptation, mais que nous exposerions librement nos idées, sauf à être interrogés ensuite, s'il y avait lieu, sur des points déterminés.

Le défilé des candidats — nous étions plus de vingt pour cinq sièges — continua dans ces conditions nouvelles. Enfin, je pris place derrière la petite table, face à l'assistance. J'avais observé que les candidats les plus mal accueillis n'étaient pas les plus modérés, mais ceux qui avaient parlé avec le moins de netteté et s'étaient efforcés de plaire par des déclarations excessives et vagues. Ils avaient obtenu des applaudissements bruyants mais clairsemés. J'exposai donc mon cas simplement, sans dissimuler mes origines et la nouveauté de mes services. Je me réclamai de la Défense nationale et du témoignage de M. Gambetta, qui m'avait vu à l'œuvre : « Si je suis venu tard à la République, dis-je, j'y suis entré par la grande porte et j'ai reçu le baptême non de l'eau, mais du feu; c'est dans la fournaise ardente de la Défense nationale que j'ai lutté pour mon pays avec mon cœur, avec mes facultés, avec toutes mes forces... » Faisant ensuite allusion à Victor Hugo, dont la grande ombre se projetait sur tous les candidats : « Il est, ajoutai-je, des penseurs, des précurseurs, qui tracent les grandes voies de l'humanité. A côté d'eux, il y a place pour les travailleurs plus modestes, qui rendent pratiques leurs idées, qui les appliquent, qui organisent et administrent...

Je demande à être enrôlé dans la phalange scientifique de la République. » Ce petit discours eut un succès que je n'espérais pas. Dès ce jour fut scellé entre les électeurs sénatoriaux de la Seine et moi ce pacte de confiance, de leur part, de dévouement et de gratitude, de la mienne, qui dure encore, après trente six ans. L'un des assistants s'étant risqué à mettre en doute mon républicanisme « de fraîche date » , M. Gambetta se leva et dit : « Je m'en porte garant. Si quelqu'un attaque cette candidature, je répondrai. » Personne ne désira se mesurer avec un semblable adversaire.

A ma grande surprise, Victor Hugo n'obtint pas l'assentiment unanime. Ses déclarations réitérées en faveur d'une immédiate amnistie des condamnés de la Commune jetèrent du froid dans une partie de l'assemblée. Les plaies de l'affreuse guerre civile saignaient encore; nombre de bons républicains pensaient que l'heure de la clémence n'avait pas sonné, que cette amnistie nécessaire ne devrait venir que plus tard. La générosité du poète leur paraissait dangereuse, intempestive. Ses magnifiques périodes, un peu mystiques, lues sans souci des impressions de l'auditoire, lui aliénaient visiblement des suffrages. Une seconde réunion confirma la première. Au scrutin du 30 janvier, le nom de Victor Hugo sortit l'avant-dernier, après un ballottage. Les trois autres élus étaient Tolain, Hérold et Peyrat. Quant à moi, j'avais été nommé en tête, au premier tour.

Ce succès dépassa mes visées. J'éprouvais même une vraie gêne de cette sorte d'offense au génie, dont il me semblait être complice. Que penserait de moi Victor Hugo, que diraient ses admirateurs? Je ne voulus pas qu'on pût supposer un instant que je prenais au sérieux cette supériorité de rencontre. Dès le lendemain, je me présentai chez M. Victor Hugo : « Je viens, dis-je, en dépit de l'arithmétique, saluer le premier sénateur de la Seine et me ranger à son côté. » Il sourit et me tendant la main : « Je n'ai pas été surpris du résultat du scrutin. Je savais que mon plaidoyer pour l'amnistie m'enlèverait beaucoup de suffrages. Mais il fallait que cette parole fût prononcée; elle préparera l'avenir. » Nos relations par la suite furent cordiales. 11 m'invita même à ses soirées, auxquelles je me rendis deux ou trois fois.

Les élections sénatoriales donnèrent, dans l'ensemble, un résultat satisfaisant. Sans doute, elles laissaient la majorité à droite, ainsi qu'on l'avait prévu, mais cette majorité n'était pas telle qu'on ne pût se flatter de la voir changer de sens au prochain renouvellement triennal. Dans les bureaux de la République française nous avions compté sur douze à quinze sièges de moins. C'est donc avec une grande confiance que nous attendîmes les élections à la Chambre des députés, sur lesquelles l'administration avait beaucoup moins de prise.

Notre espérance ne fut pas trompée. Les républi-

cains se trouvèrent à la Chambre, après les ballottages, en majorité d'environ deux cents voix. Leur armée, malheureusement, n'était pas homogène; elle n'obéissait pas tout entière à M. Gambetta. Sans parler de l'extrême gauche, qui faisait bande à part, une fraction notable recevait l'impulsion de M. Jules Simon et de M. Jules Ferry. Cette démarcation s'est effacée pendant le Seize-Mai; mais, au commencement de 1876, elle était encore très sensible. M. Gambetta avait à cœur de prévenir des antagonismes dont il apercevait tous les dangers. La Chambre était à la merci d'une dissolution, que le Maréchal obtiendrait du Sénat quand il lui plairait de la demander. Il importait que le parti républicain se montrât uni, compact, ne se laissât pas entamer. M. Gambetta pensa que le meilleur moyen serait d'instituer des réunions périodiques, non seulement entre les républicains de la Chambre, mais aussi avec ceux du Sénat. On élaborerait en commun le plan de conduite et le même esprit régnerait dans les deux assemblées. Une première réunion plénière fut organisée avant l'ouverture des Chambres. Nous nous y rendîmes en grand nombre. M. Henri Brisson présidait : choix excellent, qui inspirait confiance à toutes les fractions du parti. M. Proust lança la proposition, en la justifiant avec sobriété. Quelques contradictions s'étant élevées, M. Gambetta intervint avec son éloquence des très bons jours. Mais l'assemblée ne fut pas entraînée.

Les amis de MM. Jules Simon et Jules Ferry présentèrent des objections de détail. Ils invoquèrent la difficulté de mettre en mouvement une aussi vaste machine, le temps que nécessiterait l'entente préalable des deux Chambres. Quelques sénateurs, de la même nuance politique, firent remarquer que le Sénat, moitié moins nombreux que la Chambre, se trouverait fréquemment annihilé dans ces votes en commun. Au fond, les modérés, qui formaient la majorité, craignaient de subir la pression des radicaux. Le projet fut écarté. On convint toutefois, par politesse, que ces sortes de réunions seraient réservées pour les cas exceptionnels. En fait, elles n'eurent jamais lieu et les républicains de chaque Chambre délibérèrent séparément. M. Gambetta fut affecté de cet échec, qui lui parut un symptôme grave de division. Je crois, pour ma part, que les sénateurs étaient surtout préoccupés de ne pas perdre leur autonomie.

La session s'ouvrit le 8 mars 1876. La situation dans les deux Chambres était bien différente. Au Sénat, nous déplorions notre impuissance ; nous avions en face de nous les principaux chefs de la réaction, dont nous connaissions la redoutable influence à l'Elysée. Qu'adviendrait-il le jour où ils persuaderaient au Maréchal que la Chambre mettait obstacle à l'exercice de son mandat? Cette question nous remplissait d'inquiétude. Au contraire, les républicains de la Chambre, tout à leur triomphe,

en particulier les nouveaux, exultaient. Ils applaudissaient bruyamment à l'échec de M. Buffet, battu quatre fois, quoique président du Conseil, dans les Vosges, la Meuse, le Cher et le Tarn-et-Garonne, tandis que M. Gambetta se voyait élu simultanément à Paris, Lille, Marseille et Bordeaux.

Le ministère croulait et faisait place à un cabinet Dufaure, dans lequel figuraient MM. Waddington, Léon Say, Christophle, Teisserenc de Bort. C'était le triomphe du centre gauche, en attendant le triomphe de la gauche elle-même. M. Gambetta seul restait soucieux devant ses intimes. « La majorité à la Chambre est trop forte, dieait-il, elle prendra trop de confiance. Il faut jouer serré. » On n'imagine pas, en effet, la circonspection avec laquelle nous dûmes avancer sur un terrain qui semblait acquis à toujours. Sans doute le suffrage universel avait affirmé sa foi républicaine. Mais cette manifestation, si imposante qu'elle fût, se brisait contre le pouvoir exécutif, appuyé sur le Sénat. Nous n'avions du régime parlementaire que l'apparence. Au fond, nous dépendions d'une faction qui avait la force publique à son service. La génération actuelle, qui voit la République maîtresse à l'Elysée, au Luxembourg et au Palais- Bourbon, ne soupçonne pas ce qu'il a fallu de prudence et de fermeté d'âme pour traverser les premières années du régime.

Notre rôle au Sénat était donc, pour le moment, tout d'observation. Nous attendions les initiatives

de la Chambre, en nous employant plutôt à les tempérer. Car, mieux placés qu'elle pour mesurer les forces de l'adversaire, nous avions une perception plus nette du danger. Calme et patience ! ne cessions-nous de répéter à nos bouillants et trop confiants amis. Nous jugions opportun, avant de rien entreprendre de grave, d'attendre le renouvellement triennal du Sénat, qui pourrait déplacer la majorité. Devant ce morne horizon, je résolus, en ce qui me concernait, de m'absorber dans le travail législatif et en particulier dans l'étude du projet de loi sur l'administration de l'armée, dont le général de Cissey, ministre de la Guerre, venait de nous saisir. C'est la première question sur laquelle je n'ai pas été en complet accord avec M. Gambetta. L'intendant Richard, qui était entré dans les bureaux de la République française et qui voyait M. Gambetta journellement, avait suscité des doutes dans son esprit. Toutefois, avec sa largeur d'idées habituelle, il ne chercha pas à peser sur moi, et même son journal, auquel je ne pouvais plus collaborer régulièrement, me consacra des articles très sympathiques.

J'étais resté, depuis Tours, fort imbu de l'opinion que le commandement doit avoir la haute main sur l'administration en temps de paix comme il l'a nécessairement en temps de guerre. Ces questions, qui, de 1876 à 1882, ont passionné le parlement, paraissent

aujourd'hui bien surannées. On est tellement habitué à voir le commandant du corps d'armée maître de tous ses services, sous le contrôle du ministre, qu'il ne semble pas que les choses aient pu jamais être autrement. Mais, en 1876, l'ancienne école, qui plaçait le service de santé sous l'intendance, et celle-ci en dehors du chef militaire, avait de nombreux et brillants partisans. La réforme a été tenue en échec sous deux législatures successives, et je n'ai pu la mener à bien qu'en 1882, avec le concours du général Billot, ministre de la Guerre dans le cabinet que je présidais.

Le général de Cissey avait franchement abordé la réforme, quoique avec une certaine timidité dans les détails. La commission nommée par le Sénat se montra tout d'abord assez partagée. Elle comprenait douze militaires et six civils. En voici la composition : vice-amiral Pothuau, Audren de Kerdrel, colonel d'Andlau, comte de Saint- Vallier, Charles Brun, général Robert, de Freycinet, général Chareton, général Guillemaut, général Duboys-Fresnay, Mayran, colonel de Bastard, contre-amiral Montaignac, général Billot, Bé raidi, général Pélissier, général Loysel, général Letellier-Valazé. M. Bouchard, conseiller référendaire à la Cour des comptes, et le commandant d'état-major Samuel nous étaient adjoints comme secrétaires. Nous siégeâmes sans interruption depuis le mois de mars jusqu'à la séparation des Chambres, au milieu d'août, et nous

reprîmes nos séances au mois d'octobre. Après une longue discussion préliminaire, une majorité se dessina en faveur de la réforme; elle s'augmenta de jour en jour, et, au mois de juin, je fus désigné comme rapporteur par douze voix contre quatre (deux membres favorables étaient absents pour raison de santé). Je rédigeai mon rapport pendant les vacances et je refondis entièrement le texle, d'après les votes de la commission. La République française , toujours maternelle à mon égard, présenta ma nomination comme un hommage rendu à la Défense nationale en province.

Aucun document ne fut plus soigné par moi que ce rapport. J'étais pénétré de la gravité du sujet. En outre, je voulais dissiper les préventions qui subsistaient encore dans certains esprits. Je tenais à montrer que les services de la guerre, à Tours et à Bordeaux, n'étaient pas tombés entre les mains imprudentes dénoncées par les enquêtes. La discussion publique fut fixée au 6 novembre ; ce jour marque une date dans ma vie. C'était mon début parlementaire ; l'honneur de la Défense nationale se trouvait un peu engagé, me semblait-il, et mon émotion redoublait. Pour ne pas risquer de demeurer court, j'avais appris par cœur ma démonstration. (Que les débutants ne suivent pas cet exemple!) Les orateurs qui m'avaient précédé, entre autres M. d'Audiffret-Pasquier, descendu ce jour-là du fauteuil de la présidence pour faire un exposé magistral, avaient sensiblement

dérangé mon plan. Les sutures que je dus improviser avant de monter à la tribune n'étaient pas très solides ; de sorte que, peu après mon exorde, tout craqua subitement et je me trouvai comme suspendu dans le vide. Ce ne fut qu'un instant, mais combien affreux ! Je crus que j'allais être obligé de descendre honteusement, en invoquant quelque vague prétexte de santé. La mémoire me revint et je pus continuer mon discours, qui fut du reste favorablement accueilli. Mais la leçon a été bonne et je n'ai plus été tenté de recommencer. Je répéterai aux jeunes orateurs ce que m'avait dit M. Gambetta et que j'eus le tort d'oublier : « Ayez vos idées claires, connaissez bien votre sujet, disposez au besoin certains points de repère, mais, en ce qui concerne la forme, abandonnez-vous à l'inspiration du moment. Préparez tout au plus quelquesphrases pour commencer et surtout pour finir. » Car la fin, c'est l'écueil des débutants. Ils ne savent souvent pas comment s'arrêter et s'exposent à trop prolonger leurs harangues. Quant à l'orateur expérimenté, il n'a pas besoin de préparer son effet final : les circonstances, les impressions de l'auditoire le lui fourniront. Il faut être bien fort pour conduire heureusement un discours fait d'avance.

La loi fut votée à la quasi-unanimité. Transmise à la Chambre, elle y rencontra de vives oppositions qui ne cédèrent qu'après cinq ans.

Le cabinet centre gauche de M. Dufaure était loin

de plaire à la majorité réactionnaire du Sénat. Celleci avait la prétention de continuer l'Assemblée nationale. Elle se flattait de l'emporter dans les renouvellements successifs et, dès maintenant, elle était assurée de remplacer les inamovibles venant à disparaître par des choix à son image, destinés à accroître sa force numérique. Aussi sa morgue subsistait-elle en dépit des leçons du suffrage universel. Elle se rappelait trop que, de concert avec le Maréchal, elle pouvait dissoudre la Chambre. Elle entendait peser énergiquement sur le cabinet et se considérait comme étant, dans une large mesure, l'arbitre de ses destinées.

Cette situation créait un péril permanent. Il eût fallu à la Chambre une dose de patience peu commune pour subir ce rôle effacé. La prudence assurément lui conseillait de ne rien brusquer, mais la nature humaine a ses entraînements. La majorité républicaine, forte par le nombre, qualifiée par ses origines, voulait jouir de ses droits parlementaires. Elle réclamait la direction politique et, sans attendre, exigeait l'« épuration » des fonctionnaires, dont l'intervention dans la lutte lui avait laissé des souvenirs amers. Sans trop se soucier des obstacles qui embarrassaient la marche de M. Dufaure, elle le gourmandait de sa circonspection, elle lui marchandait les délais nécessaires pour habituer le Maréchal à des sacrifices pénibles ; elle prétendait à des satisfactions immédiates. M. Dufaure, un peu timoré

peut-être, mais dont l'âge et les services méritaient le respect, souffrait de se voir ainsi talonné ; il aspirait en secret à se décharger d'un fardeau rendu chaque jour plus lourd. M. Gambetta eût souhaité retarder l'échéance, mais son action ne s'étendait pas sur toutes les fractions du parti républicain. Le danger immédiat paraissant écarté, la discipline se relâchait; l'extrême gauche de la Chambre, accrue par le dernier scrutin, n'admettait pas la temporisation. De là, entre la majorité et le cabinet Dufaure, une série de conflits secondaires, qui préparaient une rupture que le vieil homme d'Etat ne cherchait plus à conjurer. Le 2 décembre 1876, mis en minorité sur la question de cessation des poursuites contre les insurgés de la Commune, M. Dufaure démissionna sans regrets, laissant les députés face à face avec le Maréchal.

La majorité sénatoriale en éprouva une vive joie. De tous les républicains au pouvoir, M. Dufaure était celui qu'elle détestait le plus, parce qu'il pouvait mieux qu'un autre vaincre les répugnances du Maréchal, l'acclimater au nouveau régime, diminuer par conséquent l'influence des monarchistes. Sa chute fortifiait les propos que ceux-ci tenaient à l'Elysée, à savoir que les républicains étaient ingouvernables et qu'il fallait en revenir aux hommes d'ordre et de conservation sociale. Toutefois, ils ne jugèrent pas que leur heure fût encore venue et ils engagèrent le Maréchal à tenter une nouvelle expérience afin de

compléter, disaient-ils, la démonstration aux yeux du pays. L'homme avec qui l'expérience leur parut avoir le plus de chances d'échouer était M. Jules Simon : son antagonisme latent avec M. Gambetta amènerait des divisions dont ils sauraient bien profiter.

Certes le talent et la fidélité républicaine de M.Jules Simon étaient universellement reconnus. Mais son rôle à Bordeaux, ses liens étroits avec M. Thiers avaient créé des préventions chez ceux qui se réclamaient de la Défense nationale en province, ainsi que chez la plupart des radicaux. Les uns et les autres réservaient un accueil défiant au nouveau président du Conseil. On pouvait prévoir que, contesté à la Chambre, il n'aurait pas auprès du Maréchal l'autorité dont jouissait M. Dufaure. Il ne saurait peut-être pas déjouer les manœuvres des monarchistes qui, en ce moment, affectaient de le louer et de le mettre en avant. A ces divers points de vue, c'était un mauvais choix. M. Gambetta, qui se préoccupait d'assurer l'union du parti, me dit au cours de la crise, alors que les organes de la réaction prononçaient avec ensemble le nom de M. Jules Simon : « On veut nous diviser. Tâchons d'éviter le piège. Vous avez conservé de bonnes relations avec le général Borel ; voyez-le. Il est l'ami du Maréchal : il pourra l'avertir de la faute qu'on s'efforce de lui faire commettre. Evitez d'ailleurs que ma personne apparaisse, car nous éveillerions des susceptibilités. »

Je me rendis chez le général Borel : « Je viens, dis-je, vous parler de la crise ministérielle, si toutefois vous croyez que le Maréchal ait quelque désir de connaître les dispositions de M. Gambetta. » — « Je sais qu'il a ce désir, répondit le général, car il se rend bien compte de l'influence que M. Gambetta exerce dans la Chambre. » — « Remarquez, reprisje, en appuyant sur les mots, que M. Gambetta ne m'a chargé d'aucune communication pour le Maréchal; il ne se le serait pas permis. Je vous apporte de simples indications personnelles, dont vous userez comme bon vous semblera ; c'est moi seul qui suis en jeu. » Je fis alors un court exposé de la situation et j'ajoutai : « M. Gambetta ne demande pas qu'on donne le pouvoir à ses amis — il ne croit pas le moment venu — mais il demande qu'on ne le donne pas à ceux qui, à tort ou à raison, passent pour ses adversaires. Le Maréchal devrait choisir un homme dont le nom permît l'union dans la majorité de la Chambre; ce serait la meilleure condition de durée pour le cabinet et par conséquent de tranquillité pour le pays. » — « Quel homme voyez-vous? » dit le général — « Oh! il y en a certainement plusieurs, répliquai-je, mais je puis vous en citer un, qui me paraît réunir les conditions requises. M. Duclerc est à la fois modéré, ce qui est pour plaire au Maréchal, et républicain de vieille date, ce qui plaira à la Chambre. Il est étranger aux rivalités de groupes et siège au Sénat. Son choix ne serait un échec pour personne. »

Le général, entrant dans cette vue, me demanda si je ne pourrais pas indiquer aussi quelques parlementaires qui, le cas échéant, feraient partie de la combinaison ; « car, dit-il, cela aiderait le Maréchal, qui ne connaît pas beaucoup le personnel républicain. » Je citai certains noms, qui offraient le même caractère de neutralité entre les groupes et que je savais être agréables à M. Gambetta sans risquer d'offusquer le Maréchal. Le général, toujours méthodique, prit des notes et m'assura qu'il en parlerait le jour même. « N'oubliez pas, dis-je en me retirant, que M. Gambetta n'y est pour rien. »

Le général fut-il moins bon diplomate qu'il ne s'était montré bon chef d'état-major ? Le Maréchal se méprit-il, ou, ce qui est plus probable, de perfides conseillers réussirent-ils à dénaturer à ses yeux la démarche? Toujours est-il qu'il l'interpréta fort mal et se décida sur-le-champ pour M. Jules Simon. Au premier conseil des ministres, il s'exclama : « M. Gambetta se croit déjà chef de l'Etat. Imaginez qu'il prétendait me dicter mon ministère ! » Le Maréchal garda de l'incident une forte impression, car deux ans après, alors que j'étais son ministre des Travaux Publics, il me dit à brûle-pourpoint, en tête à tête dans son cabinet : « Savez-vous pourquoi M. Gambetta voulait me faire prendre M. Duclerc?... 11 empiétait sur mes attributions. » — « M. Gambetta, répondis-je, n'a rien voulu de semblable. Dans le régime parlementaire, les membres influents de la

majorité ont souvent l'occasion de donner leur opinion au chef de l'Etat sur le choix d'un premier ministre. M. Gambetta n'ayant pas d'accès direct auprès de vous, j'ai cherché à y suppléer. L'intermédiaire même auquel je me suis adressé montre que nul ne songeait à s'écarter du respect qui est dû à votre personne et à vos prérogatives. » — « J'avais cru autre chose » , dit le Maréchal et il n'en fut plus question.

Ainsi fut constitué le ministère du 13 décembre 1876. M. Jules Simon arrivait au pouvoir avec la permission des ennemis de la République, presque sur leur désignation. Il souffrit tout le temps de ce vice originel dont il était fort innocent. L'Elysée se fit une complète illusion sur son caractère. On vit en lui un complaisant et l'on crut qu'il travaillerait à refréner les aspirations de la majorité de la Chambre. On crut surtout qu'il en amènerait involontairement la dislocation.

M. Jules Simon se trouva donc, dès le début, aux prises avec des difficultés particulières. Le Maréchal continuait de se raidir contre la Chambre, tandis que celle-ci se jugeait en droit de demander davantage au nouveau cabinet. Pour prévenir les conflits, M. Jules Simon voulut persuader aux républicains de rabattre momentanément de leurs prétentions. Il réunissait le soir, à la place Beauvau, un grand nombre de parlementaires. Sous prétexte de les

consulter, il les haranguait avec un art infini, leur exposant les difficultés de sa tâche, l'impossibilité d'élargir son programme, la prudence à laquelle il était tenu. 11 s'efforçait de les rallier d'avance aux mesures qu'il projetait de prendre. Moyen ingénieux, mais qui n'est pas sans inconvénient. Si l'on ne réussit pas à convaincre, on se découvre en pure perte et l'on coupe, pour ainsi parler, les ponts derrière soi.

Il ne tarda pas à expérimenter l'insuffisance de sa méthode. Le Sénat avait rétabli, dans la loi de finances, des crédits supprimés par la Chambre. Celle-ci consentirait-elle à ce rétablissement? C'était la vieille querelle constitutionnelle, qui n'est pas encore vidée. On connaît les deux thèses. La Chambre dit : « La Constitution porte que les lois de finances sont, en premier lieu, présentées à la Chambre des députés et votées par elle. Donc toute demande de crédit qui arrive devant le Sénat, non votée déjà par la Chambre, est inexistante et le Sénat n'a pas à en connaître. Il ne peut dès lors rétablir un crédit refusé par la Chambre. » Le Sénat répond : « Cela s'applique à l'ensemble de la loi et point à chaque détail séparément. Certes la loi ne peut être présentée au Sénat avant d'avoir été votée par la Chambre. Mais une fois portée au Sénat, elle est comme toutes les lois : le Sénat y exerce son droit d'amendement ; il rétablit, supprime ou modifie des articles. » Je crois que le Sénat a raison. Mais cela importe peu.

La question est pendante depuis trente-six ans. Les deux Chambres vivent sur une transaction, imitée des pratiques de la cour pontificale, qui consiste à réserver le principe et accepter le fait. Sans cela, le budget ne serait jamais voté.

M. Jules Simon, qui désirait se concilier le Sénat et sa majorité conservatrice, toute-puissante à l'Elysée, résolut de faire consacrer la thèse sénatoriale par la Chambre. Entreprise scabreuse, car M. Gambetta, qui s'était prononcé avec éclat, en maintes circonstances, pour la thèse opposée, ne consentirait certainement pas à se démentir. M. Jules Simon se confia trop à sa conférence. Il y convoqua les principaux amis de M. Gambetta, MM. Allain-Targé, Spuller, A. Proust, etc. Il exposa ses vues avec une habileté consommée; je dois dire qu'il m'émerveilla : il m'aurait convaincu, si je ne l'avais été déjà. Mais il avait affaire à forte partie. M. Allain-Targé, qui connaissait à fond les questions financières et était tout imprégné des doctrines de M. Gambetta, lui opposa une réponse très serrée. La réunion se sépara fort indécise, les « gambettistes » manifestement décidés à tenir bon. Si le président du Conseil ne s'était pas autant avancé, il aurait probablement accepté la solution plus modeste que je rappelais tout à l'heure, à savoir : laisser de côté le principe et se contenter du fait.

La lutte s'engagea devant la Chambre le 28 décembre t1876. Elle mit aux prises les deux plus redou-

tables adversaires et les plus dissemblables qu'on puisse imaginer. L'un souple, habile, insinuant, échappant à l'étreinte, avec des retours dangereux; l'autre puissant, dédaigneux des feintes, au geste impérieux, recherchant un corps à corps irrésistible. L'admiration se partagea entre les deux rivaux. La Chambre fit ce qu'elle a toujours fait depuis. Elle ne se prononça pas sur le principe, elle admit le crédit qui avait provoqué l'engagement. Le cabinet ne fut pas renversé, mais il demeura affaibli et la majorité opéra sa propre cassure, sous l'œil satisfait des réactionnaires. M. Jules Simon put voir combien était ardue sa tâche. « Résolument républicain et résolument conservateur », avait-il dit de lui le premier jour. Double qualificatif, difficile à soutenir longtemps. L'Elysée allait lui démontrer qu'on ne pouvait contenter à la fois les conservateurs et les républicains.

M. Gambetta prévoyait la chute de M. Jules Simon, il ne la désirait pas. Il me disait : « Ou bien le Maréchal viendra à nous, et c'est trop tôt, ou il retournera aux réactionnaires, et ce sont de nouvelles secousses pour le pays. » 11 eût voulu prolonger ce provisoire, mais il ne dépendait pas de lui d'arrêter le cours des événements. La majorité républicaine attendait de M. Jules Simon les réformes qu'elle n'avait pas obtenues de son prédécesseur. Le choix de ce vieux lutteur lui semblait une promesse; elle ne soupçonnait pas que le Maréchal eût pu le mé-

connaître assez pour lui demander de continuer une politique de piétinement. Elle était de bonne foi dans son impatience et elle ne doutait pas qu'en pesant sur M. Jules Simon elle recevrait enfin les satisfactions légitimes. Celui-ci se trouvait donc dans la plus difficile posture, entre la Chambre qui le poussait etTÉlysée qui le retenait. Quant à M. Gambetta, il ne pouvait renier le programme qu'il avait développé devant le suffrage universel et qui avait tant contribué aux succès électoraux des dernières années. Disposé personnellement à la temporisation pour éviter un conflit constitutionnel, il eût été sans crédit pour solliciter de ses amis l'abandon de leurs revendications les plus pressantes.

J'ignore ce qui se passait à ce moment dans l'esprit de M. Jules Simon. Il était beaucoup trop perspicace pour ne pas voir le danger. Par quels moyens espérait-il y échapper? Les fameuses conférences sur lesquelles il avait tant compté déclinaient de jour en jour. Les amis de M. Gambetta les désertaient successivement. Je les avais abandonnées l'un des premiers, convaincu de leur inutilité et désireux de me consacrer à mes occupations parlementaires. La loi sur l'administration de l'armée était votée par le Sénat, mais j'étais entré dans la commission des finances, où j'étudiais attentivement les ressources budgétaires, en vue du programme des Travaux publics que je méditais déjà. Je n'avais donc plus avec M. Jules Simon des contacts qui me permissent de

suivre les efforts de sa politique. Je savais seulement qu'il était très embarrassé et fort préoccupé de l'attitude que prenait la fraction avancée de la Chambre. C'est encore le lieu de regretter l'absence de communications directes entre certains hommes politiques. Si M. Gambetta et M. Jules Simon avaient continué de se fréquenter, peut-être eussent-ils trouvé matière à des transactions susceptibles de faciliter la marche du gouvernement. Mais entouré de ses seuls amis, dont M. Jules Ferry était le chef parlementaire, M. Jules Simon n'avait pas d'action sur Y Union ré pub lie aine, qui obéissait exclusivement à l'influence de M. Gambetta, et encore moins sur l'extrême gauche qu'inspirait M. Clemenceau et qui le trouvait beaucoup trop modéré.

La situation se compliquait donc de plus en plus. M. Jules Simon avait, en outre, à compter avec les dispositions de son propre cabinet. Deux tendances s'y faisaient jour, qui correspondaient assez bien à celles des deux fractions de la majorité. Une partie des ministres se résignait à temporiser, recherchant surtout l'accord du côté de l'Elysée; les autres, plus hardis, se rapprochaient de M. Gambetta et considéraient comme un danger public de rejeter dans l'opposition un si grand nombre de bons républicains. Ils inclinaient à les satisfaire, dût-on heurter quelque peu l'Elysée qui, espéraient-ils, se déciderait à suivre l'impulsion plutôt que d'ouvrir un nouveau conflit avec le pays. Tiraillé entre ces deux ten-

dances, le cabinet hésitait et n'avait pas l'allure ferme qui seule eût pu imposer au Maréchal. Celui-ci, témoin des fluctuations du Conseil, accordait d'autant plus volontiers sa confiance aux réactionnaires, qui ne cessaient de répéter qu'avec de la résolution on viendrait aisément à bout des velléités de la Chambre. Le Maréchal recommandait à M. Jules Simon de tenir tête aux éléments « démagogiques » et de montrer de la vigueur. Le ressentiment qu'il nourrissait alors contre M. Gambetta, à la suite de ma visite au général Borel, l'incitait davantage à refuser toute concession. C'est dans ces conditions obscures que se traîna l'existence du cabinet pendant les premiers mois de 1877.

Un premier fait indisposa fortement l'Elysée, sans lui permettre toutefois de se plaindre ouvertement, car le terrain eût été trop mauvais pour la réaction. Les 3 et 4 mai, le gouvernement fut interpellé sur les mesures qu'il comptait prendre « pour réprimer les menées ultramontaines », qui compromettaient nos bons rapports avec l'Italie. En un pareil sujet, modérés et radicaux de la Chambre étaient transportés d'une commune ardeur. Les ministres aussi se trouvaient tous à l'unisson. M. Jules Simon, quelques conséquences qu'il entrevît, ne songeait pas à résister au courant : mieux valait succomber devant l'Elysée que se faire renverser par un vote qui l'eût classé, lui, libre-penseur, parmi les cléricaux. La

discussion fut d'une chaleur extraordinaire. M. Gambetta y prononça un véhément discours ; il termina par l'aphorisme célèbre — dont il reporta d'ailleurs l'honneur à son ami Peyrat — : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi. » M. Jules Simon accepta un ordre du jour vigoureux, voté par toute la majorité républicaine, lequel déclarait les manifestations ultramontaines « dangereuses pour la sécurité intérieure et extérieure du pays », et invitait le gouvernement à « réprimer cette agitation antipatriotique, en usant des moyens légaux dont il dispose ». .

Au Sénat, nous eûmes la sensation très nette que des événements graves approchaient. La majorité conservatrice se répandait en conciliabules ; les allées et venues se multipliaient entre les meneurs de la droite et l'Elysée; le président du Sénat était appelé en conseil auprès du Maréchal; M. deBroglie rayonnait. Le duc d'Audiffret-Pasquier restait impénétrable et paraissait plutôt retenir ses collègues. Nous nous demandions, anxieux, quel allait être notre rôle, quel appui efficace nous pourrions prêter à nos amis delà Chambre. M. Jules Simon, affectant l'indifférence, ne cachait pas à ses intimes qu'il avait joué son va-tout et qu'il attendait la mort sans phrases. Cependant la mort ne vint pas, au moins tout de suite, et M. Jules Simon se reprit à espérer. Au fond, il nourrissait de grandes illusions ; il comptait sur les sympathies du Maréchal, alors que — pour employer la locution consacrée — c'é-

tait simplement « le calme qui précède la tempête ». Il était impossible, en effet, qu'un pareil incident n'eût pas eu sa répercussion profonde à l'Elysée. Le Maréchal, avec sa compréhension militaire de la politique, devait se sentir atteint parle vote de la Chambre. Non qu'il fût un clérical, ni même un catholique militant. Il avait donné, dans sa carrière, des preuves d'une pensée assez indépendante. Par une singulière ironie des choses, cet homme qui a pris figure de champion de la réaction était au fond d'humeur très libérale, avec une pointe de gallicanisme. Son tempérament le rapprochait beaucoup de M. Dufaure, dont il n'était séparé que par les habitudes de sa profession. S'il avait vécu dans les assemblées parlementaires et s'il avait eu le goût de la tribune, il aurait plus volontiers joué le rôle d'un général Foy que d'un Changarnier. Mais il avait le défaut ou la qualité d'introduire le point d'honneur dans ses hautes fonctions. Dès qu'il se persuadait ou qu'on lui persuadait que le point d'honneur était en cause, les autres considérations s'effaçaient. Nommé président de la République par la majorité de l'Assemblée nationale, il se regardait toujours comme son mandataire et ne prenait pas garde aux conditions nouvelles dans lesquelles la Constitution le plaçait. Résister au vote de la Chambre lui semblait une question non d'opinion mais de conscience. Jai souvent été frappé du contraste qui existait chez lui entre l'homme et le chef d'Etat. Dans la conversation

privée il était d'humeur facile, enjoué même, accommodant; si le devoir présidentiel lui apparaissait, il devenait grave, presque inquiet, avait la parole brève, légèrement impérieuse, comme s'il craignait de se laisser entraîner hors d'une consigne étroite. Cette consigne, ses « amis » au besoin se seraient chargés de la lui rappeler, car ils n'admettaient pas qu'il fût autre chose qu'un dépositaire. Ils avaient pris hypothèque sur son honnêteté ; d'où le caractère aigu des luttes qui suivirent, dans lesquelles il n'y avait pas de place pour les transactions.

Avec un tel état d'esprit, le Maréchal ne pouvait qu'être fort ému de l'attitude de M. Jules Simon. Ses notions sur la discipline et la hiérarchie se trouvaient renversées; avant de souscrire aux volontés de la Chambre , son premier ministre aurait dû prendre ses ordres, il n'avait pas le droit d'engager son chef. Si le Maréchal ne le lui fit pas sentir sur l'heure, c'est parce que ses conseillers lui démontrèrent la nécessité de différer pour frapper plus sûrement. Mais on peut croire que la perte de M. Jules Simon était résolue en principe. Celui-ci ne parut pas s'en douter ; le silence temporaire du Maréchal lui donna l'illusion qu'il conservait sa confiance. Le jour même de l'interpellation, il avait célébré à la tribune la correction constitutionnelle du président de la République et exprimé « la respectueuse admiration que lui inspirait de jour en jour davantage sa conduite politique ». Je ne me suis

jamais expliqué qu'un regard aussi exercé, aussi pénétrant que celui de M. Jules Simon, n'ait pas perçu le trouble de l'atmosphère et les prodromes d'un orage certain.

Huit jours après cette interpellation, le 12 mai, la Chambre adopta une disposition, assez anodine, qui consacrait la publicité des séances des conseils municipaux. Le vote fut rendu à l'improviste, sur un amendement auquel peu de personnes s'attendaient. Le président du Conseil, indisposé, n'assistait pas à la séance. Le sous-secrétaire d'Etat à la Justice, M. Méline, qui se trouva représenter le gouvernement, fit des réserves sur la disposition en la laissant passer en première lecture. C'est une procédure assez employée, on le sait, pour ne pas interrompre la délibération. Le mal — si mal il y avait — pouvait être réparé en seconde lecture, puisque le gouvernement avait gardé sa liberté. Il n'existait donc pour le Maréchal aucun motif de s'émouvoir, si autour de lui on n'avait été décidé à s'émouvoir quand même. Le 15 mai, la Chambre abrogea la loi sur la presse. Pour le coup c'en était trop. L'édifice conservateur s'en allait pièce à pièce. M. Jules Simon avait formulé quelques réserves, mais elles ne portaient que sur un point de détail. L'occasion parut bonne aux conseillers du Maréchal. D'une part, il ne fallait pas laisser s'évaporer la mauvaise humeur provoquée chez lui par l'interpellation du 4 mai ; d'autre part, on avait l'avantage de dépouiller la querelle du

caractère clérical, antipathique au pays, pour la rattacher à un incident secondaire de législation, qui le toucherait médiocrement. Il faut croire d'ailleurs que les coalisés étaient prêts et, en pareil cas, tout ajournement affaiblit. Ils persuadèrent donc au Maréchal que la coupe débordait, que ses prérogatives étaient méconnues, que le pouvoir à lui confié subissait des empiétements intolérables. Rapprochant habilement ces incidents de l'interpellation précédente, ils montrèrent qu'on se trouvait en présence d'un système, et que si le président de la République tardait davantage à faire sentir son autorité il manquerait à la mission conservatrice dont il était investi. Le point d'honneur ainsi éveillé, le résultat était certain : le Maréchal allait, sans le vouloir, déchaîner la crise la plus grave que la France ait traversée depuis la réunion de l'Assemblée nationale.

la

Le lendemain du vote de la Chambre, le Maréchal écrivit à M. Jules Simon la lettre suivante, que ses conseillers, pour empêcher toute retraite, eurent soin d'insérer au Journal officiel du 17 :

« Versailles, le 16 mai 1877.

« Monsieur le Président du Conseil,

« Je viens de lire dans le Journal officiel le compte rendu de la séance d'hier.

« J'ai vu avec surprise que ni vous ni M. le Garde des sceaux n'aviez fait valoir à la tribune toutes les graves raisons qui auraient pu prévenir l'abrogation d'une loi sur la presse votée il y a moins de deux ans, sur la proposition de M. Dufaure, et dont tout récemment vous demandiez vous-même l'application aux tribunaux : et cependant, dans plusieurs délibérations du Conseil, et dans celle d'hier matin même, il avait été décidé que le président du Conseil, ainsi que le Garde des sceaux, se chargeraient de la combattre.

« Déjà, on avait pu s'étonner que la Chambre des députés, dans ses dernières séances, eût discuté toute une loi municipale, adopté même quelques dispositions dont, au Conseil des ministres, vous aviez vous-même reconnu tout le danger, comme la publicité des conseils municipaux, sans que le ministre de l'Intérieur eût pris part à la discussion.

« Cette attitude du chef du cabinet fait demander s'il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues.

« Une explication à cet égard est indispensable, car si je ne suis pas responsable comme vous envers le parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont, aujourd'hui plus que jamais, je dois me préoccuper.

« Agréez, Monsieur le Président, l'assurance de ma plus haute considération. »

Dès que j'eus lu cette lettre, dont les conséquences n'étaient que trop claires, je courus chez M. Gambetta. Je le trouvai fort animé et non moins surpris que moi : « C'est une tentative de résurrection du pouvoir personnel, me dit- il, la France ne la souffrira pas. La Chambre va le déclarer tout à l'heure. Le parti républicain se retrouvera tout entier uni pour protester. Le Maréchal pourra mesurer toute l'étendue de la faute qu'on lui a fait commettre. » Je le quittai peu après, des députés étant survenus pour se concerter en vue de la séance.

Le cabinet était démissionnaire. M. Jules Simon avait, le jour même, répondu au Maréchal par la lettre suivante, que le Journal officiel du 17 ne reproduisait pas et qui ne fut rendue publique que par les journaux du soir :

« Paris, le 16 mai 1877.

« Monsieur le Président de la République,

« La lettre que vous voulez bien m'écrire m'impose le devoir de vous donner ma démission des fonctions que vous aviez bien voulu me confier.

« Mais je suis obligé en même temps d'y ajouter des explications sur deux points.

« Vous regrettez, Monsieur le Maréchal, que je n'aie pas été présent samedi à la Chambre, quand on a discuté en première lecture la loi sur les conseils municipaux. Je l'ai regretté également; j'ai été retenu ici par une indisposition ; mais la question de la publicité des séances ne devait être discutée qu'à la seconde délibération ; je m'étais entendu à cet égard avec M. Bardoux. L'amendement de M. Perras, qui a passé, a pris l'Assemblée à l'improviste, et j'avais rendez-vous avec la commission, vendredi matin, pour essayer de la faire revenir sur son vote avant d'engager le débat devant la Chambre. Tout cela est connu de tout le monde.

« Quant à la loi sur la presse, Monsieur le Maréchal, vous voudrez bien vous souvenir que mes objec-

tions portaient uniquement sur les souverains étrangers. Je m'en étais toujours expliqué dans ce sens, comme vous vous en êtes souvenu vous-même, au conseil d'hier matin. J'ai renouvelé mes réserves devant la Chambre. Je me suis abstenu de les développer pour des raisons que tout le monde connaissait et approuvait. Pour le reste de la loi, j'étais d'accord avec la commission.

« Vous voudrez bien comprendre, Monsieur le Président, le motif qui me porte à entrer dans ces détails. Je devais établir ma position d'une façon très nette au moment où je quitte le Conseil. J'ose à peine ajouter, mais comme citoyen, non plus comme ministre, que je désire vivement être remplacé par des hommes appartenant comme moi au parti républicain conservateur. J'ai eu, pendant cinq mois, le devoir de vous donner mon avis; et, pour la dernière fois que j'ai l'honneur de vous écrire, je me permets d'exprimer un souhait qui m'est uniquement inspiré par mon patriotisme.

« Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'hommage de mon respect. »

Cette lettre était fort probante. On eût toutefois souhaité qu'elle revendiquât énergiquement les droits que le président du Conseil tenait de la Constitution. En agissant comme il l'avait fait, il était resté dans les limites qu'elle trace et c'est le président de la République qui en sortait en se déclarant respon-

sable devant le pays. Il ne l'était en réalité que devant les Chambres et seulement dans le cas de haute trahison. M. Jules Simon pouvait formuler un rappel respectueux à la loi fondamentale dont l'Elysée s'écartait et le parti républicain eût applaudi à cette leçon discrète qui aurait marqué nettement les rôles au seuil des événements.

Ainsi s'ouvrit la période désignée abréviativement dans l'histoire sous le nom de « Seize-Mai ».

Le Journal officiel du 18 apporta au public la composition du nouveau ministère, institué par décret du 17 : M. le duc de Broglie, à la présidence du Conseil, et à la Justice où on ne l'attendait guère; M. de Fourtou à l'Intérieur; M. Caillaux aux Finances; M. Brunet à l'Instruction publique et aux Cultes; M. Paris aux Travaux Publics; M. de Meaux à l'Agriculture et au Commerce. M. Decazes restait aux Affaires étrangères et le général Berthaut gardait le portefeuille de la Guerre, avec adjonction de l'intérim de la Marine.

Après la défaite, les fauteurs du Seize-Mai ont volontiers décliné la responsabilité de l'aventure. A entendre les plus qualifiés d'entre eux, le coup n'avait été ni prémédité ni souhaité. Ils se sont rendus à l'appel du Maréchal et ont consenti à se charger du pouvoir pour ne pas le laisser dans un inextricable embarras. Il faut n'avoir pas connu les personnages pour accepter de semblables explications.

Outre que la soudaineté de la lettre du Maréchal et la rapidité de la formation du ministère ne laissent aucun doute sur la préméditation, un homme de l'envergure du duc de Broglie n'aurait point cédé à un mobile sentimental. Il n'a obéi qu'à une forte conviction politique.

On a été injuste envers cet homme d'Etat. On lui a attribué de vulgaires ambitions, je ne sais quel désir mesquin du pouvoir, pour le pouvoir même. M. de Broglie voyait plus haut. Nul plus que moi n'a déploré la direction funeste de ses idées, mais elles étaient sincères et il visait, à sa manière, au bien du pays. 11 avait la crainte de la République et l'horreur de la foule. Il avait foi en l'excellence des « classes dirigeantes » et croyait que le pays ne pouvait être sauvé que par la monarchie constitutionnelle. 11 en avait désiré le rétablissement, sans trop l'espérer; l'entreprise avortée, il s'est bercé de l'illusion de réaliser un régime qui s'en rapprochât. 11 n'a vu ni la vanité de la conception ni l'infirmité des moyens dont il disposerait. Il était le dernier des hommes qui pût réussir, car il n'avait pas le tempérament nécessaire : il faisait de la compression à contre-cœur, étant libéral par éducation ; il devait torturer la loi, alors qu'il eût mieux aimé la respecter et qu'en tout cas il ne voulait pas formellement la violer. De là ce mélange d'audace et de faiblesse qui caractérise ses tentatives. Le 24 mai, le 16 mai sont l'œuvre hésitante d'un théoricien con-

vaincu. Son malheur fut de n'être pas à sa place. 11 aurait pu servir un puissant monarque ; il ne fut que le conseiller néfaste d'un président de république et l'exécuteur timoré d'un plan qui ne souffrait pas les demi-mesures.

Son lieutenant, M. de Fourtou, n'aurait pas été sans doute arrêté par les mêmes scrupules. 11 appartenait à l'école de 1852 et admettait, j'imagine, qu'on « sorte de la légalité pour rentrer dans le droit ». Mais retenu par son chef, il offrait la perpétuelle contradiction de ses tendances personnelles avec les résolutions dictées par la solidarité ministérielle. 11 aspirait à « faire marcher » la France et se bornait à des mutations de préfets et de sous-préfets. Son énergie se répandait en circulaires dépourvues d'une suffisante sanction et il levait le bras sans pouvoir frapper. Ces hommes embarqués dans la plus terrible aventure n'ont su qu'irriter le parti républicain ; [ils n'ont pas réussi à l'intimider.

Moins encore que le duc de Broglie, le maréchal de Mac-Mahon avait l'esprit porté aux coups d'État. Il possédait un fond d'honnêteté et de désintéressement qui le protégeait contre les mauvaises suggestions et lui faisait trouver sa voie hors des louches combinaisons offertes à son choix. Son « respect du règlement » l'avait accompagné dans ses hautes fonctions. Le « règlement » était maintenant la loi et la Constitution ; il ne les aurait transgressées sciemment à aucun prix. Ses amis pouvaient l'en-

traîner à des incorrections sur le terrain parlementaire, qu'il connaissait mal — comme en témoignent sa lettre à M. Jules Simon et divers discours prononcés pendant ses tournées en province — , mais ils n'auraient jamais obtenu son adhésion à une illégalité certaine. Indépendamment de son caractère, qui en est un sûr garant, j'en ai eu un jour la preuve directe. Dans les premiers temps du cabinet Dufaure, qui suivit ces événements et dont j'étais membre, la délibération du conseil des ministres s'égara un moment sur quelques incidents de la crise. M. Léon Say fit allusion au dessein qu'aurait eu le général de Rochebouët, successeur du duc de Broglie, de tenter un coup de force, en novembre 1877. Le Maréchal, avec sa rondeur un peu brusque, l'interrompit : « Il n'y a rien de vrai dans tout cela. Il a seulement été question — pas avec Rochebouët — d'une seconde dissolution. Mais le budget n'était pas voté et, à partir du 1er janvier, l'argent ne serait plus rentré dans les caisses. On me proposa divers moyens pour suppléer à l'absence de budget. Je consultai Pouyer-Quertier qui me démontra que tous ces moyens seraient illégaux. Dès lors, il n'y avait rien à faire : on aurait pu marcher quelques jours ; plus longtemps, je ne m'y serais pas prêté. » Cela fut dit avec un accent de sincérité auquel il était impossible de se tromper. Nous nous regardâmes tous avec la même pensée.

Le duc de Broglie devait donc, à défaut de ses

propres scrupules, se heurter à ceux du Maréchal. A eux deux, ils ne pouvaient aller bien loin dans la voie où ils s'engageaient. 11 aurait fallu que le pays fût complice ; et comme il ne l'avait pas été après le 24 mai 1873, alors que l'Assemblée nationale était souveraine, il n'existait aucune chance pour qu'il le fût maintenant, sous le régime d'une Constitution qui délimitait étroitement les attributions de chacun des pouvoirs publics. On s'étonne que le duc de Broglie n'ait pas aperçu cette conséquence nécessaire et se soit mépris à un tel point sur l'influence qu'il pourrait exercer. Des esprits moins avisés que le sien s'en rendaient compte. Dans les rangs de la majorité sénatoriale, beaucoup de doutes s'élevaient sur le succès final. Je connaissais quelques-uns de ceux qui bientôt voteraient la dissolution, résignés même d'avance à en voter, s'il le fallait, une seconde : « Nous ne pouvons abandonner nos chefs, me disaient-ils, mais où cela mènera-t-il? Dès l'instant qu'on ne voulait pas employer la force, il eût mieux valu temporiser, patienter, attendre que la Chambre, par des renversements successifs de ministères, se fût déconsidérée aux yeux du pays. A quoi bon se donner l'air de menacer les institutions républicaines, alors qu'on est décidé à les conserver? Actuellement la dissolution ne peut avoir pour résultat que de ramener une Chambre semblable à celle-ci. Et alors?... » Je rapportais ces impressions à M. Gambetta et je lui disais que, dans mon

opinion, une première dissolution serait tout ce qu'on obtiendrait du Sénat, mais qu'on ne lui en arracherait pas une seconde. Devant cette exigence, la majorité, disciplinée jusque-là, se débanderait.

Dès l'ouverture de la séance, le 17 mai, M. Gambetta, dans une intervention rapide , voulut interpeller le cabinet Jules Simon sur les causes de sa démission. M. Christophle, seul ministre présent, se trouvait dans l'impossibilité de répondre. M. Gambetta n'en exposa pas moins, en quelques paroles enflammées, hachées par les interruptions de la droite, la grave atteinte portée à la Constitution et présenta l'ordre du jour suivant :

« La Chambre, considérant qu'il lui importe, dans la crise actuelle et pour remplir le mandat qu'elle a reçu du pays, de rappeler que la prépondérance du pouvoir parlementaire, s'exerçant par la responsabilité ministérielle, est la première condition du gouvernement du pays par le pays, que les lois constitutionnelles ont eu pour but d'établir;

« Déclare que la confiance de la majorité ne saurait être acquise qu'à un cabinet libre de son action et résolu à gouverner suivant les principes républicains qui peuvent seuls garantir l'ordre et la prospérité au dedans et la paix au dehors,

« Et passe à l'ordre du jour. »

Malgré les protestations de la droite et l'abstention

forcée du gouvernement, cet ordre du jour, destiné à grouper toutes les forces républicaines en vue de l'action prochaine, fut voté par 347 voix contre 149.

Le lendemain, 18, le nouveau ministère se présenta à la Chambre, en la personne de M. de Fourtou, armé d'un décret de prorogation qui ajournait la prochaine réunion des députés au 16 juin suivant. La lecture de ce décret, que prétendait justifier un assez long préambule placé dans la bouche du Maréchal, fut aussitôt l'objet d'une demande d'interpellation déposée par les républicains. Mais leurs auteurs ne purent la développer, en raison de la prorogation, qui produisait ses effets à l'instant même et entraînait la clôture de la séance. Elle fut donc renvoyée à la date de la rentrée.

Je ne connais rien de plus maladroit, au point de vue des coalisés, que cette prorogation. Il était bien évident que la Chambre reviendrait encore plus excitée et que la dissolution s'imposerait à bref délai. C'est par là qu'il eût fallu commencer. On n'aurait pas laissé aux républicains le temps de s'organiser pour de nouvelles élections et le Sénat aurait voté séance tenante, sous le coup de l'acte audacieux du 16 mai. Le gouvernement, par une offensive rapide, aurait entraîné les timides et les hésitants, que l'adversaire a eu tout loisir de reprendre. Heureusement les coalisés n'ont pas fait ces calculs ou, s'ils les ont faits, ils n'ont pas eu le courage d'y conformer leur conduite.

La rentrée s'effectua dans des conditions faciles à prévoir : la Chambre plus résolue que jamais à n'accorder aucune concession au ministère ; le ministère désireux de se débarrasser de la Chambre et ne cherchant qu'un prétexte. 11 lui fut aussitôt fourni par le refus qu'opposa la Chambre d'inscrire à son ordre du jour quelques projets jugés urgents par le gouvernement. Celui-ci porta dès lors au Sénat la demande de dissolution. Notre rôle, à nous minorité, fut d'agir sur nos collègues de la droite, pour en détacher quelques-uns, car l'écart des voix ne devait pas être très grand. Mais nous nous heurtâmes à un parti pris qui semblait être aussi aveugle qu'obstiné. Plusieurs à mes instances répondaient : « Nous ne pouvons refuser notre vote au Maréchal ; il démissionnerait, et ce serait la révolution. » — « Mais, disais-je, si la nouvelle Chambre est pareille à l'ancienne (et vous-mêmes n'en doutez pas), que ferezvous? » — « Nous irons jusqu'au bout. » — « Et qu'entendez-vous par le bout? » Ici ils devenaient beaucoup moins explicites. « Le bout », pour eux, c'était l'inconnu. On ne voulait ni regarder, ni réfléchir ; on marchait devant soi, dans les ténèbres.

La discussion sur la demande de dissolution dura trois jours. Le Sénat a rarement vu débat aussi dramatique et aussi élevé. Ce qui en a fait l'originalité, du côté républicain, c'est que le groupe modéré par excellence, le centre gauche, en a supporté presque

tout le poids. Nous avions trouvé habile de remettre aux sénateurs les moins suspects de radicalisme la justification d'une Chambre, accusée d'aller aux extrêmes. Ils s'acquittèrent de leur tâche avec autant de courage que de talent. M. Bérenger, notamment, qu'entourait déjà l'estime générale, réduisit à néant les griefs invoqués ; il montra combien le prétexte était futile, à quels dangers on courait sans nécessité. Au nom de l'ordre, il repoussait une mesure qui conduisait au désordre. Mais tous les efforts furent vains. La dissolution, votée par 150 voix contre 130, fut notifiée à la Chambre le 25 juin.

Celle-ci qui. dès le premier moment, se savait condamnée voulut, avant d'entendre son arrêt de mort, exprimer son ultime pensée dans un ordre dujour, sorte de testament politique à la veille des élections, qui contribuerait à éclairer le suffrage universel. Les groupes de gauche développèrent l'interpellation déposée à la date de la prorogation et qui n'avait pu être discutée. Le débat occupa les séances des 16, 18 et 19 juin. Chaque groupe tint à honneur de faire entendre sa voix indépendante. Tour à tour, le centre gauche, la gauche, l'union républicaine et l'extrême gauche répétèrent sur des tons différents la même note de réprobation contre l'odieuse entreprise. Le feu fut ouvert par M. Paul Bethmont, et par M. Gambetta qui jamais n'atteignit à de plus grandes hauteurs d'indignation, de colère vengeresse, et ne déchaîna autant les fureurs de la mi-

norité. Celle-ci dépassa en violence tout ce qu'on avait vu dans les années précédentes. M. Gambetta termina par ces mots qui, dans un pays comme le nôtre, frappaient dangereusement le nouveau pouvoir : « Vous êtes le gouvernement des prêtres; vous êtes le ministère des curés. » M. Jules Ferry remplit brillamment sa tâche, comme représentant de la gauche modérée ; ce réquisitoire vigoureux lui assignait désormais sa place à côté de M. Gambetta. M. Louis Blanc parla au nom de l'extrême gauche. Enfin M. Léon Renault, au nom du centre gauche, prononça un discours de grande portée, destiné à agir sur les esprits hésitants. Le comte Horace de Choiseul, du même groupe, proposa cet ordre du jour :

« La Chambre des députés,

« Considérant que le ministère, formé le 17 mai par le président de la République et dont M. le duc de Broglie est le chef, a été appelé aux affaires contrairement à la loi des majorités, qui est le principe du gouvernement parlementaire...

« Déclare que le ministère n'a pas la confiance des représentants de la nation. »

Nonobstant une défense hardie et à certains égards remarquable de M. de Fourtou et de M. Paris, cet ordre du jour fut adopté, le 19 au soir, par 363 voix contre 158. Le chiffre des 363 est resté légendaire dans les fastes de la troisième République, comme celui des 221 sous la Restauration.

La Chambre, malgré les passions qui bouillonnaient en elle, sut se dominer pour entendre en silence la lecture du décret de dissolution. Elle se sépara dignement. Son président, M. Jules Grévy, avant de lever la séance, lui rendit ce dernier hommage, en termes lapidaires : « Le pays, devant lequel elle va retourner, lui dira bientôt que, dans sa trop courte carrière, elle n'a pas cessé un seul jour de bien mériter de la France et delà République. »

Les belligérants entrèrent immédiatement en campagne. D'un côté, le bloc compact des républicains des deux Chambres, soudés comme si leur sort eût été pareil ; la presse indépendante de Paris et des départements animée d'un même esprit; les comités électoraux précipitamment rappelés, avec leurs cadres et leur personnel; en un mot, toutes les forces, toutes les volontés, tous les courages, depuis la plus pâle nuance jusqu'aux plus vives couleurs, conjurés sans restriction pour imposer le respect de la Constitution et la sincérité du régime parlementaire. De l'autre côté, tout le déploiement officiel, les ressorts administratifs tendus à l'excès, la résurrection des fonctionnaires « à poigne », les parquets lancés à la poursuite d'imaginaires délits, la loi, qu'on n'osait pas violer dans sa lettre, faussée dans son esprit, l'armée recevant des instructions qui fleuraient le coup d'Etat; bref une sorte de terreur qu'on essayait de faire planer sur les populations pour leur arra-

cher un vote contraire à la République. Même sous l'Empire, la candidature officielle ne s'était pas adonnée à de tels excès. Nous retournions aux jours sombres de 1852, avec cette heureuse différence toutefois qu'à la tête de l'entreprise ne se trouvaient pas des hommes comme ceux qui avaient assuré le succès du Deux-Décembre.

Mais nous ne pouvions spéculer alors sur un futur manque d'audace. Nous devions supposer qu'avant d'engager la partie les chefs en avaient supputé les risques, et qu'ils ne s'arrêteraient pas à mi-chemin. Qui garantissait d'ailleurs que le suffrage universel, où se rencontrent tant d'éléments timides, ne se laisserait pas impressionner par les forfanteries, les menaces, et par le bruissement des armes qu'agitait un gouvernement sans scrupules? Qui pouvait dire qu'il saurait, en dépit de tout, exprimer clairement sa volonté? M. Gambetta fut tel ici que je l'avais connu à Tours et à Bordeaux, gardant toujours l'espoir et relevant les courages. Sur ce terrain qui lui était familier, il se montra tacticien consommé. Que d'hommes j'ai vus défiler dans les bureaux du journal, qui venaient solliciter ses instructions et ses conseils! Combien étaient entrés inquiets qui sortaient rassurés ! Combien hésitaient qui discernaient ensuite leur voie! Les personnalités les plus marquantes l'acceptèrent tacitement pour chef. 11 l'ut véritablement l'âme de la résistance.

Un de ses premiers soins fut d'organiser un co-

mité central, composé surtout de sénateurs (les députés étaient, pour la plupart, en province), chargé de réunir et de distribuer les ressources. Les souscriptions affluèrent; l'une d'elles fut de cent mille francs. Le gouvernement, effrayé de cet élan, se demanda s'il les interdirait. Mais on était en période électorale et il eût fallu violer trop ouvertement la loi. M. de Broglie, en dépit de sa casuistique, reconnut que ceci dépasserait les bornes des interprétations audacieuses.

Afin de simplifier la campagne et de ne pas disperser les forces, M. Gambetta avait fait décider que les trois cent soixante-trois votants de l'ordre du jour du 19 juin se représenteraient en bloc, qu'aucun d'eux n'aurait de compétiteur républicain dans sa circonscription. C'est ainsi que le prince Napoléon Bonaparte fut réélu sans concurrent, malgré les réserves que son républicanisme inspirait. D'autre part, il noua fortement la ligue des journaux. Une « triplice » fut formée entre la France, rédigée par Emile de Girardin, le XIXe siècle, rédigé par Edmond About, et la République française, que luimême continuait de diriger. L'union fut définitivement scellée chez Mme Edmond Adam, qui nous avait conviés dans ce but et dont l'influence contribua beaucoup au résultat. « Vous êtes le capitaine du navire, dit en terminant Girardin à M. Gambetta; commandez la manœuvre, nous obéirons. » Les autres journaux républicains, tout en conservant leur

autonomie, prenaient volontiers leur orientation chez ces trois organes et en diversifiaient la polémique. Les feuilles de province reproduisaient les articles essentiels, qui se trouvaient ainsi répandus à profusion dans le pays.

Une autre partie du rôle de M. Gambetta. plus originale et plus personnelle encore, consiste dans ces voyages, ces apparitions subites et multipliées, ces harangues enflammées qui remuaient le suffrage universel dans ses profondeurs. L'ardeur de la lutle lui inspirait des formules vives, tranchantes, des motsàl'emporte-pièce, que les masses se répétaient. A Lille, dès le début des hostilités, il prononça la fameuse phrase : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre1. » Parole à l'adresse du Maréchal, destinée à détruire dans son germe la pensée d'une seconde dissolution. Le gouvernement se sentit tellement atteint qu'il eut l'impudeur de poursuivre M. Gambetta pour délit de presse. Il trouva un tribunal, la 10e chambre correctionnelle, pour le condamner par défaut, le 11 septembre, à trois mois de prison et deux mille francs d'amende. Mais le coup

i. Ce mot historique eut une origine modeste. Nous déjeunions un jour chez M. Gambetta, dans son nouveau domicile, rue de la Chaussée d'Antin;nous étions une dizaine de convives. La Chambre venait d'être dissoute et l'on parlait des futures élections. « Si elles sont républicaines, dis-je naturellement, il faudra bien que le Maréchal se soumette ou se démette » — « Je retiens le mot, dit en riant M. Gambetta, je lui ferai un sort. » Il le lui lit, en effet, grâce à son prestige et aux circonstances dans lesquelles il le prononça.

était porté, et M. Gambetta sut traîner si bien le procès clans le « maquis » de la procédure que la nouvelle Chambre se réunit et l'inviolabilité parlementaire le couvrit avant que la peine devînt exécutoire. Les ministres, afin de donner plus de force à leur propagande, déterminèrent le Maréchal à se montrer sur plusieurs points du territoire. Sa personne fut à dessein entourée de cette pompe officielle, qui avait si bien servi les desseins du prince Louis-Napoléon vingt-sept ans auparavant. Pour compléter la ressemblance, ils placèrent dans sa bouche des paroles à double entente, qui rappelaient celles du prétendant à l'Empire. En style sibyllin, le Maréchal revenait sur « sa mission », sur les « grands intérêts dont il avait la garde », sur « ses devoirs envers le pays ». Il attendait du suffrage universel l'élection dune Chambre imbue d'idées « conservatrices », sans laquelle « il ne pourrait gouverner ». Il laissait supposer que le pays serait consulté autant de fois qu'il le faudrait pour obtenir cette Chambre modèle. Ces menaces voilées ne produisirent cependant qu'un effet médiocre. Le Président, malgré sa grande honorabilité personnelle et le respect dû à son passé, n'avait pas le don de passionner les foules. Il n'était pas orateur et manquait d'à-propos. On citait de lui des mots, vrais ou faux, qui n'augmentaient pas son prestige. Sa raideur militaire, qui réveillait des souvenirs pénibles, qui faisait songer à Sedan plutôt qu'à Magenta, ne provoquait pas dans les milieux

populaires le courant de sympathie qu'on avait escompté. Quel contraste avec la nature bouillonnante, les éclats passionnés de M. Gambetta, son geste dominateur, les services non encore oubliés de 1870 ! Le ministère avait été bien mal inspiré en provoquant la comparaison. Elle ne pouvait que tourner au détriment du Maréchal. Malgré tout le décor officiel, la faveur des masses allait au tribun, au démocrate, au républicain.

Sur ces entrefaites, le 3 septembre 1877, M. Thiers, dont l'étroite union avec M. Gambetta s'était affirmée dans ces conjonctures difficiles, rendit le dernier soupir. Ce malheur national ne découragea pas la coalition républicaine. Au contraire , les amis du grand homme d'Etat se rappelèrent avec un redoublement d'amertume les injustices dont il avait été abreuvé et cherchèrent à le venger en faisant triompher la cause à laquelle il s'était passionnément attaché vers la fin de sa vie.

Les élections confirmèrent, dépassèrent nos espérances. Les scrutins des 14 et 28 octobre donnèrent 318 sièges aux républicains et 208 aux réactionnaires de toutes nuances. Plus tard, à la suite des invalidations, nécessitées par les débordements de la candidature officielle, le nombre des républicains dépassa trois cent quatre-vingts.

La nouvelle Chambre se réunit le 7 novembre. Le doute le plus inquiétant planait sur les intentions du

gouvernement. Le Maréchal allait-il « se soumettre » ou, comme il l'avait donné à entendre, se raidir contre les volontés du pays? En prévision de cette seconde alternative, la majorité républicaine s'occupa sur-le-champ d'organiser la résistance légale. Elle constitua un comité de dix-huit membres, où les divers groupes étaient représentés, et qui avait la charge de dicter la conduite du parti, de façon à prévenir toute perte de temps, toute hésitation. L'histoire des assemblées délibérantes offre peu d'exemples d'une discipline comparable à celle dont témoigna la majorité pendant les jours angoissants de novembre et décembre 1877.

Le duc de Broglie avait hésité à paraître devant la Chambre et, le 6 novembre, il voulut se retirer. Il sentait la partie irrévocablement perdue. Il était trop fin politique pour compter sur les effets d'une seconde dissolution, et trop prisonnier de son passé pour attenter à la Constitution. Il n'avait donc qu'à conseiller la soumission ou à céder la place. C'est ici qu'éclate l'égoïsme des partis. Son entreprise ayant échoué, on lui fit comprendre durement qu'il ne pouvait se dérober aux responsabilités encourues, qu'il se devait à lui-même de recevoir le choc, plutôt que de compromettre des hommes nouveaux. Il aborda donc la Chambre le 15 novembre et — il n'est que juste de le reconnaître — il parla avec éloquence et courage. Sa défense est un modèle du genre. On ne saurait mieux plaider une plus mauvaise cause.

La Chambre, par 312 voix contre 205, vota le projet de résolution du Comité des dix-huit, tendant à nommer une commission de 22 membres pour ouvrir une enquête sur les actes du ministère. A moins d'en appeler à la force, il fallait cette fois que l'Elysée se résignât au départ de l'éditeur responsable du Seize- Mai. La démission de M. de Broglie fut officiellement acceptée le 16 novembre, mais il dut continuer d'expédier « les affaires courantes » jusqu'à la nomination de son successeur, le 23 novembre.

Le choix de ce successeur ne fut pas aisé. Aucun homme politique sérieux ne consentait à se charger de la corvée. La première condition, en effet, de la formation d'un cabinet était qu'on sût ce qu'on voulait. Or personne ne le savait. La minorité réactionnaire de la Chambre était, si l'on peut dire, hors du jeu, parce que minorité. La politique se brassait au Sénat, où la droite l'emportait, et à l'Elysée. A l'Elysée, on s'inspirait de deux principes qui s'excluaient : ne pas « se soumettre », et ne pas recourir à l'illégalité. La majorité sénatoriale s'agitait dès lors dans le vide. Elle se trouvait rejetée vers l'idée vague d'une seconde dissolution. Les meneurs en parlaient avec une feinte assurance. Mais le gros des troupes hésitait. Le Maréchal, un instant rallié à cette idée, consulta quelques personnages de marque. On prétend que MM. de Broglie et Buffet le poussaient ; j'ai tout lieu de croire, d'après des renseignements particuliers, qu'ils se tenaient dans une

prudente réserve. Si M. de Broglie avait cru cette issue praticable, il aurait gardé le pouvoir. Le président du Sénat, duc d'Audifîret-Pasquier, fut appelé au moment le plus critique. Il se montra très discret sur l'entrevue, mais il avait dû dissuader le Maréchal, car, dans les couloirs, quand les plus échauffés allaient répétant : « Le Maréchal recommencera, il faut une autre Chambre », lui hochait la tête et se bornait à dire : « C'est très grave! » Je ne le connaissais pas encore assez pour tirer la chose au clair. Plus tard, je l'ai vu beaucoup. « Je n'ai jamais été mêlé à ces combinaisons, m'a-t-il dit nettement, ma fonction ne me le permettait pas. Un jour cependant, le Maréchal me demanda mon avis sur l'opportunité d'une seconde dissolution : « C'est bien scabreux, lui ai-je répondu; il ne faut pas trop demander au Sénat. » — « Je crois, ajouta le duc, que ces mots ont donné à réfléchir au Maréchal; mais il ne m'en a plus parlé, je n'étais pas au nombre de ses confidents. »

C'est une singulière figure que celle du duc Pasquier. Monarchiste par ses origines, ses relations, sa famille, il avait le tempérament d'un tribun, — et aussi l'éloquence, — les idées très libérales et l'esprit ouvert aux besoins de la démocratie. Nul préjugé de caste, le culte de la souveraineté nationale. Sa préférence pour la monarchie tenait surtout, je pense, à ce qu'il n'apercevait pas les éléments d'une république telle qu'il la comprenait. « Au fond, lui

disais-je quelquefois en riant, vous êtes des nôtres. » Il ne s'offensait pas de ces propos, qu'il savait affectueux et empreints d'une profonde estime. Il convenait qu'il n'avait pas d'objection de principe contre la République ; mais il l'eût voulue « plus tolérante , surtout en matière religieuse ». Comme je lui faisais observer que c'étaient ses propres amis qui avaient déchaîné la tempête, il ne le contestait guère. Du reste, il n'a jamais rien entrepris contre la République. 11 s'est mêlé aux tentatives de fusion, parce que la République n'était pas encore légalement établie et qu'il considérait l'Assemblée nationale comme souveraine. La Constitution une fois votée, il l'a acceptée sans arrière-pensée. Non seulement il a détourné le Maréchal d'une seconde dissolution, mais, un mois plus tard, il lui a conseillé de faire appel à M. Dufaure, ce qui était la consécration définitive du régime. Maintenu à la présidence du Sénat par les conservateurs, il s'y est montré d'une rigoureuse impartialité vis-à-vis des républicains. Redevenu simple sénateur, et libre de son action, il s'est tenu en dehors de la coalition boulangiste, qu'il jugeait « de nature à déconsidérer les Princes ».

Le 23 novembre, après des journées enfiévrées, le ministère Rochebouët succéda au ministère de Broglie. Je n'ai jamais compris cette combinaison. Présidée par un général qu'on disait résolu, elle groupait des collaborateurs incolores, plutôt timides, empruntés à l'Administration et fort incapables

d'attenter à la légalité *. J'en ai connu quelquesuns personnellement et je déclare qu'ils étaient à l'antipode du rôle que leur assignait le public. « Nous sommes entrés là, m'ont dit MM. Faye,Graef, Ozenne, uniquement pour accomplir un intérim et parce que le Maréchal nous l'a demandé comme un service. Nous avions mis pour condition de conserver nos situations que nous comptions reprendre très prochainement. » Ce ne sont pas là pensées de gens qui vont bouleverser l'Etat. Je n'ai pas approché le général de Rochebouët, mais j'ai beaucoup connu deux de ses collaborateurs immédiats, Berge et de Miribel. Les ayant eus sous mes ordres, onze ans plus tard, et de plus étant camarade d'Ecole du premier, je les ai interrogés librement. Mon impression est qu'il n'y eut aucun plan; en tout cas, ils n'en ont connu aucun : « On était résolu, m'ont-ils dit, à défendre l'ordre et à réprimer les tentatives révolutionnaires. Il n'a jamais été question d'autre chose. » Pris à la lettre, ce programme n'avait rien d'incorrect ni de menaçant pour les libertés publiques. Le ministre de la Guerre a-t-il fait résonner son sabre? Y a-t-il eu quelques instructions maladroites, excessives, comme celle qui a provoqué l'incident du major Labordère? C'est probable. Mais je crois fer-

i. Le ministère était ainsi composé : présidence du Conseil et Guerre, général de Rochebouët; Justice, Lepelletier; Affaires étrangères, de Banneville; Intérieur, Welch ; Finances, Dutilleul ; Marine, contre-amiral Roussin; Instruction publique, Faye ; Agriculture et Commerce, Ozenne; Travaux publics, Graef.

mement que l'Elysée ne méditait aucune atteinte à la Constitution. Il se prémunissait contre les imaginaires violences du parti républicain, lequel, à son tour, se prémunissait, avec plus d'apparence de raison, contre quelque tentative de coup d'État. En réalité, chacun des deux adversaires prêtait à l'autre des intentions qu'il n'avait pas.

Le 24 novembre, ce cabinet si gauchement formé et d'un aspect franchement antiparlementaire se présenta devant la Chambre. Celle-ci, sur la motion de M. deMarcère, refusa catégoriquement, par 315 voix contre 204, d'entrer en rapport avec lui. Elle était décidée, déclarait-elle, à « ne reconnaître qu'un ministère formé selon les règles parlementaires et respectueux des droits du suffrage universel ».

Devant cette mise en demeure, quelle serait l'attitude du Maréchal?

Quelques jours se passèrent dans une attente énervante. Les Chambres siégeaient, mais pour la forme. Tous les regards se tournaient vers l'Elysée. La guerre civile était-elle au bout des conciliabules? L'inquiétude se lisait même sur le front des sénateurs de la droite. Cette seconde dissolution, dont ils parlaient naguère avec désinvolture, leur apparaissait maintenant comme grosse de périls. Le budget n'était pas voté. Aborderait-on l'année 1878 par la pire des illégalités, en levant les impôts sans le consentement des Chambres? Les plus résolus d'entre eux n'osaient ouvertement en donner le conseil. L'heure semblait donc propice pour une transaction. Par fortune, il y avait dans le parlement un homme qui pouvait à la fois donner satisfaction au parti républicain et sauvegarder la dignité du Maréchal. C'était M. Dufaure. Pourquoi ne pas faire appel à son patriotisme?

La situation de ce glorieux vétéran était unique .

Etranger aux rivalités des groupes, indépendant de toute coterie, ne s'étant mêlé à aucune intrigue, mo déré mais inébranlable dans sa foi républicaine, il ne pouvait être suspect à la majorité de la Chambre. Il ne pouvait pas l'être davantage au Maréchal, qu'il avait déjà servi, vis-à-vis duquel il avait toujours gardé une attitude déférente. Son nom ne signifiait pas capitulation ou humiliation. S'il franchissait les portes de l'Elysée, ce ne serait pas en vainqueur, mais en arbitre.

Le 6 décembre, on discutait au Sénat — si l'on peut nommer discussion un monologue que personne n'écoutait — sur « la mitoyenneté des clôtures rurales ». Ironie des choses, qui plaçait un tel sujet en face de préoccupations si vives ! Comme les jours précédents, nous observions attentivement M. Dufaure, afin de démêler si quelque négociation se trouvait entamée avec l'Elysée. Lui, de son côté, demeurait impassible et, selon son habitude, se courbait sur des notes qu'il compulsait avec soin. Tout à coup, l'huissier lui remit une lettre : il la lut rapidement et sortit de la salle. Personne ne douta que ce ne fût le message attendu. Un frémissement courut dans l'assemblée. Plusieurs de ses amis se précipitèrent sur ses pas, criant : « Acceptez! Acceptez !» — On savait en effet qu'il avait manifesté des hésitations. Le vieil homme d'Etat, sans rien répondre , revêtait lentement son paletot au vestiaire; puis, de son allure un peu lourde, il se diri-

gea vers le cabinet du Maréchal, tout proche. (Le parlement siégeait encore à Versailles.) La discussion sur « les clôtures » continua plus terne, plus vide, plus morne. Au bout d'une heure, M. Dufaure reparut, toujours aussi grave, aussi impassible. On sut bientôt qu'il avait accepté. D'un accord tacite, la séance fut levée à trois heures et demie.

Des rassemblements animés, mais peu bruyants, se formèrent dans la salle des Pas-Perdus. A l'écart, M. Dufaure causait discrètement avec trois ou quatre de ses amis. L'un d'eux, M. Waddington, se détacha bientôt et traversant la salle vint à moi : « M. Dufaure, dit-il, désire vous parler. » Je m'approchai et M. Dufaure, sans rien perdre de sa gravité, m'adressa ces mots : « Je voulais vous prier de venir chez moi ce soir, à huit heures et demie. J'ai l'intention de vous offrir le ministère des Travaux publics. Vous y réfléchirez et m'apporterez votre réponse. » Cette proposition , je l'avoue , me fit éprouver un sentiment de fierté. Comment n'être pas flatté d'avoir obtenu l'attention d'un homme que je ne connaissais que de vue et qui jouissait de la considération universelle?

Cette considération était justifiée à la fois par le caractère et par le talent. Sans avoir les dons qui passionnent les masses, sans pouvoir être le chef obéi d'un nombreux parti, il possédait les qualités maîtresses qui, dans les assemblées délibérantes, assurent le premier rang. Ses adversaires eux-mêmes

admiraient sa sobre éloquence, son impitoyable logique, les coups qu'il assénait d'une main solide et sûre, son profond bon sens, son ferme jugement qui le mettaient à l'abri des entraînements irréfléchis. On le savait incapable de manquer à sa parole et de sacrifier le devoir à la recherche de la popularité. Avec lui, il n'y avait pas de surprise; il poursuivait sa route imperturbablement, rien au monde ne l'eût fait dévier de la ligne qu'il s'était tracée. Une dédaignait pas le pouvoir, mais il ne l'aurait pas gardé au prix d'une parcelle de sa dignité ou de quelqu'une des idées qui lui étaient chères. Par exemple, il n'aurait pas consenti à gouverner en dehors des règles les plus strictes du régime parlementaire, qu'il regardait comme la garantie de la liberté. Ceux qui l'ont connu savent que sous des dehors un peu bourrus il avait un grand fond de sensibilité. Sa bienveillance était brusque, pour se dissimuler, et se traduisait en actes plutôt qu'en paroles. Dans l'intimité, son austérité fléchissait et sa conversation devenait parfois enjouée, avec une pointe de malice. Cet ensemble lui valait infiniment de respect et quelques dévouements inébranlables.

Rentré de Versailles à Paris, je courus chez M. Gambetta. Je lui racontai mon entrevue et lui demandai conseil : « Vous devez, dit-il, accepter sans hésitation. La politique de M. Dufaure n'est pas la nôtre. Mais après les secousses que la France vient

de subir, nous devons nous en contenter. Mes amis l'appuieront. De votre côté, dans le ministère, vous tâcherez de pousser à gauche, le plus possible. Vous serez un trait d'union entre M. Dufaure et moi, car, plus d'une fois, il désirera connaître mon opinion sans me la demander. » M. Gambetta fut d'ailleurs très large sur les questions de personnes, en même temps que très ferme sur l'application du régime parlementaire : « Que M. Dufaure, poursuivit-il, prenne qui il voudra, cela m'est égal, pourvu que ce soient de sincères républicains. Mais qu'il ne cède pas sur les principes! Le Maréchal a la prétention de conserver ses ministres des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine, pour les soustraire, dit-il, aux vicissitudes de la politique. Cela, c'est du pouvoir personnel, nous n'y saurions souscrire. Le ministère doit être solidaire; tous ses membres doivent y figurer au même titre. Répétez à M. Dufaure qu'à la Chambre nous ne pourrons soutenir qu'un cabinet républicain et nettement parlementaire. »

Je fus exact au rendez-vous, le soir, chez M. Dufaure. Je trouvai dans son cabinet trois de ses amis du centre gauche qui, soit à l'Assemblée nationale, soit au Sénat, avaient rendu à la République de signalés services : MM. Waddington, Léon Say et Teisserenc de Bort. Dès mon arrivée, M. Dufaure me dit : « J'ai pensé à vous associer à notre tâche, parce que j'avais remarqué votre intervention dans la

discussion de la loi sur l'administration de l'armée : vous y avez tenu le langage d'un homme de gouvernement. Je sais de plus que vous avez été le collaborateur de M. Gambetta en 1870 et que vous êtes resté son ami; vous pourrez donc au besoin nous faire connaître son opinion. Je ne suis pas sa politique, mais je serai heureux toutes les fois que je pourrai tenir compte de ses idées. » Je m'applaudis intérieurement de cette rencontre avec le propos même de M. Gambetta; j'en pouvais conclure que ma présence dans le ministère ne serait pas inutile. Je répondis donc à M. Dufaure que j'avais consulté M. Gambetta et que je me trouvais libre de suivre mon penchant, que j'acceptais dès lors son offre flatteuse. La conversation aussitôt prit un autre tour. M. Dufaure nous mit au courant de ses pourparlers avec le Maréchal et des conditions qu'il avait mises à son acceptation.

Ces conditions comportaient en première ligne le libre choix de ses collaborateurs. Le Maréchal, sans citer aucun nom, avait dit qu'il comptait sur lui pour « avoir égard aux services rendus ». Cette réflexion, pensait M. Dufaure. visait M. de Banneville, qui avait vieilli dans la carrière diplomatique, et — à un moindre degré — le contre-amiral Roussin; les deux d'ailleurs sans passé politique. Quant au général de Rochebouët, il paraissait impossible que le Président songeât à le maintenir au ministère de la Guerre. Mais il pouvait avoir un autre candidat.

Quoi qu'il en fût, nous décidâmes de ne conserver sur la liste aucun de ces trois noms. M. Dufaure expliquerait au Maréchal qu'il avait dû faire usage de son entière liberté de choix pour éviter une pierre d'achoppement du côté delà Chambre. Celle-ci ayant refusé d'entrer en rapport avec le ministère Rochebouët, il ne fallait pas replacer en face d'elle quelques-uns des hommes qui le composaient. Il ne semblait pas douteux, d'après les engagements pris de part et d'autre, que le Maréchal se rendrait à des raisons aussi péremptoires.

Le lendemain matin, 7 décembre, M. Dufaure soumit au Maréchal les noms des collaborateurs qu'il comptait s'adjoindre, en ajoutant qu'il espérait pouvoir, le soir même, présenter les décrets à sa signature. Le Président ne fît pas d'observations sur les noms, mais, à la grande surprise de M. Dufaure, il déclara nettement vouloir se réserver le choix des trois titulaires de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères; il ne disait pas d'ailleurs s'il maintiendrait les ministres actuels ou s'il les remplacerait : « C'était pour lui une question de principe. » En vain M. Dufaure lui signala les difficultés qu'allait rencontrer le dénouement de la crise; le Président persista. M. Dufaure se réserva alors d'en délibérer avec ses collègues, dont il laissait entrevoir la réponse négative. Nous fûmes, en effet, unanimes à reconnaître qu'une telle prétention rendrait l'accord impossible avec la Chambre et que mieux valait en

avertir le Maréchal immédiatement. M. Dufaure se rendit dans la soirée à l'Elysée.

Le Maréchal paraissait s'attendre à cette réponse, qu'il enregistra purement et simplement. Il ne rouvrit pas la discussion et, tout en renouvelant à M. Dufaure les marques de son estime, il accueillit son désistement avec un soulagement visible. Le lendemain, une note Havas, de rédaction équivoque, présentait comme nouvelle la condition que M. Dufaure avait pourtant mise dès le premier jour à son acceptation. Le Président n'avait pu y souscrire, l'estimant « contraire à la bonne organisation de nos forces militaires et à l'esprit de suite nécessaire dans nos relations diplomatiques ». La note ajoutait que M. Dufaure avait été relevé de sa mission et que M. Batbie, sénateur, était chargé de former le nouveau cabinet.

Quelques mots échappés au maréchal de Mac- Mahon dans les semaines qui suivirent et les demiconfidences de certains hommes politiques permettent de pénétrer les motifs qui avaient amené ce revirement imprévu.

Le Président avait une répugnance extrême, on le conçoit, à se soumettre au verdict du suffrage universel. Le « point d'honneur » était engagé et primait toute autre considération. Rendre hommage à la souveraineté nationale ne lui coûtait pas en soi — il en avait toujours professé le respect — , mais on

lui répétait qu'il s'agissait ici de s'incliner non devant le pays, mais devant la révolution. On exploitait la formule « se soumettre ou se démettre », pour lui persuader que le parti républicain poursuivait son humiliation, afin de l'amoindrir et de l'empêcher de remplir son mandat. Ses conseillers rabaissaient ce grand débat à une sorte de duel entre lui et M. Gambetta. Il ne pouvait se résigner, lui, maréchal de France, représentant attitré de l'ordre, à rendre les armes au tribun populaire qui « agitait les passions autour de la société menacée ».

Il n'avait jamais admis l'idée d'un coup de force ou d'une violation de la loi. Mais il avait envisagé l'éventualité d'une seconde dissolution, qui s'offrait à son esprit comme un remède décisif, sauvegardant sa dignité. Il se laissait dire que ses ministres avaient été maladroits, qu'ils n'avaient pas su faire comprendre au pays la question qui lui était posée et que, mieux averti, le pays n'hésiterait pas à fournir les moyens nécessaires pour gouverner, à envoyer une Chambre, républicaine fût-elle, qui consentirait à s'entendre avec lui pour réaliser le bien public. Ce but aurait pu être atteint, pensait-il, si les notabilités de la majorité sénatoriale, par égoïsme ou par timidité, ne s'étaient pas dérobées. [1 s'était alors adressé à M. Dufaure. Mais cet expédient pénible ne devait pas tenir devant une combinaison mieux appropriée aux circonstances.

Elle se présenta sous les traits de M. Batbie. Pa-

tronné par les familiers de l'Elysée et recommandé par son passé, il se fit fort de tirer le Maréchal de la situation inextricable où les meneurs du Sénat l'avaient laissé. Ainsi s'expliquent le congé si facilement donné à M. Dufaure et le retrait des concessions accordées dans un moment de désarroi.

J'avais connu M. Batbie bien avant ces événements. Je l'avais vu plusieurs fois chez mon ami Audoy, quand il n'était encore qu'un jeune professeur de droit. La variété de ses connaissances, la vivacité de son esprit, sa forte charpente m'avaient frappé. On le sentait désigné pour un rôle important et il semblait façonné pour la lutte. La part considérable qu'il avait prise aux travaux — et aux intrigues — de la « Commission des Trente », à l'Assemblée nationale, lui créait des titres à la confiance des réactionnaires et j'étais étonné que déjà ministre de l'ordre moral il n'eût pas figuré dans les récents cabinets. Son apparition à cette heure troublée ne me causa aucun étonnement. Je me demandais seulement comment il comptait surmonter les difficultés devant lesquelles M. de Broglie avait reculé.

Celle du budget était en première ligne. Les fonds pour l'année 1878 n'étaient pas encore votés par la Chambre. Trois semaines à peine nous séparaient du 1er janvier. Si l'on entreprenait une dissolution, il était manifeste qu'avec lés délais inévitables on aurait à passer sans budget les deux ou trois premiers mois de la nouvelle année. M. Batbie se flat-

tait-il d'y pourvoir par des moyens de trésorerie ou à l'aide de décrets suivis d'un bill d'indemnité? Je l'ignore. Le Maréchal très soucieux de respecter la loi et insuffisamment rassuré par la compétence de M. Batbie en appela à celle de M. Pouyer-Quertier. Ici se place l'incident que le .Maréchal nous a conté plus tard au Conseil. M. Pouyer-Quertier, financier expert, lui démontra qu'il ne pourrait assurer la marche des services publics, à partir du 1er janvier. Les expédients prônés par les meneurs lui feraient défaut. Malgré les sophismes qu'on dut encore lui faire entendre, sa droiture ne s'y trompa pas. Il y eut chez lui un brusque réveil. Il vit distinctement où on le conduisait. Le choix n'était plus entre la soumission aux volontés du pays et la dissolution, mais entre la soumission et la forfaiture. La troisième issue, la démission, ne paraît pas avoir été sérieusement envisagée. Outre que trop d'intérêts s'y opposaient, elle ressemblait à une fuite, et l'honneur militaire ne la permettait pas.

Dans ce combat cruel, le Maréchal eut l'heureuse idée de consulter de nouveau le duc d'Audiffret-Pasquier. Le mercredi soir, 12 décembre, un entretien suprême s'engagea. Le président du Sénat, fidèle au sentiment qui n'a cessé de le guider dans cette crise et au risque de mécontenter des amis, conseilla fermement au Maréchal de renouer les négociations .avec M. Dufaure. Le Maréchal était arrivé à cet état

d'esprit où de longues réflexions ne sont plus nécessaires. A l'issue même de l'entretien, il manda M. Dufaure. Celui-ci n'opposa pas un refus de principe, mais il exprima le désir de se concerter avec quelques hommes politiques.

Le lendemain matin, 13 décembre, M. Dufaure réunissait chez lui ses collaborateurs de la première heure, MM. Waddington, Léon Say, Teisserenc de Bort et moi-même. Nous fûmes tous d'avis qu'il fallait accueillir les ouvertures du Maréchal, mais se montrer inflexible sur le programme originel, à savoir : liberté absolue pour M. Dufaure de choisir ses collaborateurs, sans excepter le titulaire d'aucun portefeuille. En même temps nous complétâmes la liste, précédemment ébauchée, des membres de la future combinaison. M. de Saint- Vallier, à qui nous avions songé pour les Affaires étrangères, s'étant récusé pour raison de santé, M. Waddington dut, malgré ses préférences personnelles, accepter ce portefeuille et céder celui de l'Instruction publique à M. Bardoux. Je fis agréer, pour la Guerre, le général Borel, dont le nom ne pouvait que plaire au Maréchal — et aussi à M. Gambetta — et pour lequel j'avais depuis 1870 une estime particulière. Il importait que, dans son entrevue avec le Président, M. Dufaure, sans présenter une liste qui sans doute eût paru prématurée, fût en mesure de répondre aux questions qui lui seraient adressées.

Nous nous rendîmes tous les cinq à Versailles, où

M. Dufaure devait voir le Maréchal à deux heures de l'après-midi. Il nous laissa dans un bureau du Sénat, en compagnie de MM. Bardoux et de Marcère, dont les consentements étaient acquis. Pendant son absence, nous esquissâmes, en nous inspirant de ses idées, un projet éventuel de déclaration, qui pût satisfaire à la fois le président de la République et les Chambres. Nous sentions tous la nécessité d'aller vite, pour mettre un terme à l'énervement de l'opinion et pour prévenir tout retour offensif des conseillers de l'Elysée. M. Dufaure vint nous retrouver à trois heures. Le Maréchal n'avait pas soulevé d'objections; il s'était borné à exprimer des regrets sur le départ de M . de Banneville et de l'amiral Roussin. « Je le reverrai, nous dit M. Dufaure, à cinq heures, pour lui présenter quelques-uns de mes collaborateurs. Le Maréchal, je lésais, ne reviendra pas sur sa parole, mais je ne voudrais pas qu'il se méprît sur les motifs de mon insistance; il serait bon dès lors que d'autres voix lui confirmassent ce que j'ai dit de l'opinion des milieux parlementaires. » Au fond. M. Dufaure voulait se prémunir contre sa propre sensibilité ; il appréhendait quelque prière du Maréchal et se sentait plus fort, en présence de témoins, pour n'y point céder.

J'ai déjà parlé de cette singulière nature de M. Dufaure. Sa rudesse était toute de surface. Barre de fer sur les questions de principe, il mollissait dès que les personnes souffraient. Il s'était attaché au

Maréchal dont il appréciait la nature et qui était, lui aussi, une sorte de « bourru bienfaisant ». Il s'en voulait des concessions qu'il lui arrachait, il eût souhaité lui en adoucir l'amertume. Exécuteur des volontés publiques, il pâtissait de sa propre intransigeance, à laquelle cependant sa raison lui interdisait de renoncer. Un tel rôle est toujours plus malaisé à soutenir dans le tête-à-tête. Les associés qu'il chercha comme pouvant avoir du crédit auprès du Président, sans que leur présence réveillât aucun souvenir pénible, furent M. Waddington, M. Teisserenc de Bort et moi. Le premier avait été ministre de l'Instruction publique; dans ce département difficile, il avait montré du tact et de la fermeté. Sa science historique faisait oublier aux conservateurs sa tare républicaine. M. Teisserenc de Bort était la bonté et la loyauté mêmes ; on ne pouvait le voir sans prendre confiance. Quant à moi, le Maréchal me savait gré de m'être dévoué à la Défense nationale; il me l'avait témoigné dans deux ou trois entretiens que j'avais eus avec lui à propos de la loi sur l'administration de l'armée. M. Dufaure nous pria donc de l'accompagner à cette conférence décisive.

L'entrevue fut triste et solennelle. Les détails en sont restés gravés dans ma mémoire. Le Maréchal, visiblement fatigué par tant de luttes et de vicissitudes, dévorant l'amertume de ce qu'il appelait une capitulation , sentant le vide se faire autour de lui et

ne retrouvant plus ses conseillers habituels, nous reçut avec une courtoisie résignée et attendit en silence nos communications. M. Dufaure — ah! combien je l'ai admiré ce jour-là — , d'un ton de grande simplicité, mais où perçait l'émotion , voilant la fermeté sous le respect, dit au Président : « J'ai l'honneur de vous présenter quelques-uns de mes futurs collaborateurs; ce ne sont pas des inconnus pour vous. Il en est d'autres, que je n'ai pas emmenés et dont je désire vous soumettre les noms. » Et procédant alors avec une gradation savante, il prononça d'abord le nom qui devait être agréable : « Pour le ministère de la Guerre, je vous propose le général Borel, que vous appréciez, je crois. » — « C'est un bon choix, dit le Maréchal, qui parut soulagé. Et pour la Marine? » — « Je vous propose l'amiral Pothuau. » — « Pourquoi pas l'amiral Roussin? » — « L'amiral Pothuau, répliqua M. Dufaure, est un des plus vaillants défenseurs de Paris. Son nom est populaire et il sera très bien accueilli par la Marine. Nous l'aimons tous et sa place est marquée dans un cabinet comme celui-ci. » — « Soit, acquiesça le Maréchal. Et pour les Affaires étrangères? Ne prenez-vous pas M. de Banneville? C'est un diplomate des plus distingués. » — « Monsieur le Président, répondit M. Dufaure, j'ai l'intention de vous proposer M. Waddington, qui est devant vous. » — « M. Waddington? dit le Maréchal étonné ; je croyais qu'il allait à l'Instruction publique. » — « M. Wad-

dington veut bien nous faire le sacrifice de ses préférences et il consent à se charger des Affaires étrangères. » — « Mais sans vouloir l'offenser, reprit le Maréchal, il me semble qu'il ne s'en est guère occupé jusqu'ici. A son académie (M. Waddington était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres), il a plutôt étudié l'histoire ancienne que l'histoire moderne. » — « M. Waddington a étudié l'une et l'autre. S'il n'a pas tout de suite la tradition, vous serez là pour lui donner des conseils. . . Je tiens beaucoup, insista M. Dufaure, à avoir M. Waddington dans ce département ministériel. »

Le Président garda le silence. Puis il prononça cette parole, qui m'alla au cœur et, je n'en doute pas, au cœur de mes collègues : « Messieurs, vous voyez ma position, je suis obligé d'accepter vos conditions. » — « Ce ne sont pas des conditions, répliqua doucement M. Dufaure, mais une prière que nous vous adressons. Si vous consentez à l'accueillir, vous n'aurez pas lieu de le regretter. Votre cabinet ainsi formé sera uni et pourra vous rendre les services que vous en attendez. » — « C'est entendu, dit le Maréchal, faites à votre idée. » Des autres noms il ne fut pour ainsi dire pas question. M. Dufaure les énuméra pour la forme, le Maréchal s'abstint de toute remarque. Seul le nom de M. de Marcère parut le rembrunir légèrement, sans doute en raison du rôle qu'il avait joué dans la crise.

Nous nous retirâmes très soulagés, quoique assez

émus de ce que nous venions d'entendre. Au fond de l'âme, nous ne pouvions nous empêcher de plaindre le Maréchal, qui supportait noblement cette épreuve. Nous eûmes l'impression qu'il était touché des procédés de M. Dufaure et que ce cabinet lui semblait plus tolérable qu'il ne se l'était figuré d'avance. Il venait comme de subir une opération douloureuse, qui, terminée, le laissait plus calme. Nous espérâmes que la glace avait été rompue et que les prochains conseils le trouveraient plus confiant et moins attristé.

De leur côté, MM. Léon Say, de Marcère et Bardoux avaient mis à peu près sur pied le projet de déclaration qu'ils s'étaient chargés de préparer. Nous comptions beaucoup sur la plume alerte et fine de M. Léon Say; son grand art des nuances et sa connaissance parfaite des milieux parlementaires nous donnaient les meilleures chances pour une solution heureuse des difficultés que soulevait la rédaction de cette pièce capitale. Il fallait, avant tout, rassurer la Chambre contre l'éventualité d'une nouvelle dissolution. La campagne entière s'était déroulée autour de cette menace ; la Chambre ne voulait donc désarmer que si la menace était retirée. « Elle ne votera pas le budget, m'avait dit M. Gambetta, si elle n'obtient pas une garantie. » D'autre part, le droit de dissolution étant inscrit dans la Constitution, on ne pouvait en dépouiller formellement le

président de la République. Là était le problème offert à la sagacité de nos trois collègues. Quand nous les rejoignîmes dans le bureau où nous les avions laissés, ils nous présentèrent une solution élégante. La question était traitée par voie indirecte, au moyen d'une incidente glissée dans la phrase : ce n'était pas une affirmation de principe, mais la constatation occasionnelle d'un fait. « ...L'accord, disaient-ils, établi entre le Sénat et la Chambre des députés, assurée désormais d'arriver régulièrement au terme de son mandat, permettra d'achever les grands travaux législatifs que l'intérêt public réclame. » Nous fîmes compliment à nos collègues; M. Dufaure se déclara prêt à soumettre cette rédaction au Président, avant la réunion du conseil des ministres qui devait avoir lieu ce même jour, à Paris, à neuf heures du soir. Dans l'intervalle, je fus chargé de communiquer officieusement ce texte à M. Gambetta, qui l'approuva. Avec le Maréchal, nous conta M. Dufaure, la chose n'était pas allée toute seule. Il avait écouté, sans mot dire, la déclaration, mais sur cette phrase il se dressa : « Je n'ai pas le droit, protesta- 1- il, d'abandonner mes prérogatives constitutionnelles. J'ai la ferme intention de ne pas user de la faculté de dissolution, mais je ne puis pas m'enchaîner, c'est incorrect. » Avec son clair bon sens, il fit valoir cet argument d'une manière embarrassante. M. Dufaure, à bout de considérations juridiques, dut recourir aux grands moyens: « La situation, expliqua-t-il,

est exceptionnelle, quasi révolutionnaire. 11 en faut sortir à tout prix. Si la Chambre conserve ses défiances, elle ne votera pas le budget; elle n'accordera que des douzièmes provisoires. Le cabinet sera sans force et sans prestige. Au bout de peu de temps, il ne pourra gouverner; il devra se retirer. Va-t-on rentrer dans la voie dont on a mesuré tous les périls? Une question de pure forme paralysera-t-elle la vie du pays?... » Le Président finit par se rendre et autorisa M. Dufaure à lui présenter les ministres, ainsi qu'il avait été convenu.

Notre premier conseil se tint donc, ce soir-là, à l'Elysée. Après le cérémonial d'usage, M. Dufaure donna une lecture officielle de la déclaration, que « le Conseil, dit-il, soumettait respectueusement à l'approbation du président de la République ». Le Maréchal renouvela ses objections, mais plutôt en homme qui se prépare à céder. M. Dufaure, avec beaucoup de calme et de déférence, répéta ses arguments, que nous appuyâmes. M. Léon Say, en particulier, insista sur le point de vue parlementaire; il déclara que ses amis les plus modérés considéraient cette satisfaction comme un minimum et que, si on la retirait, ils ne pourraient accorder leur concours au cabinet. Cette affirmation, dans la bouche de M. Say, avait un grand poids. Le Maréchal parut heureux de la recueillir, comme pour justifier à ses propres yeux la concession à laquelle il se trouvait amené.

Nonobstant la raideur qu'il continua de garder, je crus reconnaître que les préventions commençaient à s'effacer dans son esprit. Ces « farouches républicains », dont on lui avait fait un épouvantail et dont quelques spécimens étaient devant ses yeux, lui témoignaient des égards et observaient des ménagements qu'il n'avait pas toujours rencontrés au même degré chez ses amis conservateurs. On s'était servi de lui plus qu'on ne l'avait servi. Nous respections cette grande infortune, due surtout aux mauvaises suggestions et à un point d'honneur habilement exploité. Il ne pouvait se méprendre sur nos sentiments, la sympathie se lisait sur nos visages. Nous eussions voulu lui faire oublier les ingratitudes dont il était présentement abreuvé et combler les vides qui se multipliaient autour de lui depuis que sa loyale résolution était connue. M. Dufaure était admirable. Il savait trouver des délicatesses de forme et des inflexions de voix dont sa rudesse habituelle semblait le rendre incapable. Les décrets de nomination furent signés séance tenante et, quand le Président nous dit avec brusquerie : « Au revoir! » il y avait, malgré tout, dans sa voix une nuance de détente qui me parut de bon augure pour la suite de nos rapports.

Le/oM/7m/o/7?c/e/dulendemain,14décembrel877, enregistra la composition du cabinet : Justice et présidence du Conseil, M. Dufaure; Affaires étran-

gères, M. Waddington ; Intérieur, M. de Marcère; Finances, M. Léon Say; Guerre, général Borel; Marine, amiral Pothuau; Instruction publique et Cultes. M. Bardoux; Travaux publics, M. de Freycinet ; Agriculture et Commerce, M. Teisserenc de Bort. La plupart de ces noms figuraient dans les journaux depuis quelques jours; le public, en les retrouvant, n'eut d'autre surprise que celle de voir aboutir une combinaison dont il était bien près de désespérer. Au surplus, les noms lui importaient peu; il suffisait que M. Dufaure se fût accordé avec le Maréchal. Le ministère empruntait sa signification aux luttes qui avaient précédé sa naissance. Il se formait en réaction de « l'ordre moral », à lencontre des fauteurs d'entreprises coupables; il mettait fin à l'inquiétant provisoire qui durait depuis sept mois. Que dis-je : sept mois? Ce provisoire durait en réalité depuis sept années, depuis la réunion de l'Assemblée nationale en février 1871.

En effet, quand on repasse cette longue période, on reconnaît qu'à aucun moment un ordre stable n'a prévalu. Après les tentatives de restauration monarchique, le remplacement de M. Thiers par le maréchal de Mac-Mahon, le 24 mai 1873, ouvrit une ère d'agitations confuses. Sans doute le vote de la Constitution, en 1875, avait donné une existence légale à la République et il semblait que le provisoire eût enfin cessé. Mais les partis hostiles ne désarmaient pas, ils avaient seulement changé de tac-

tique. Ils s'essayèrent, par l'entente de la majorité sénatoriale et de l'Elysée, à accaparer le pouvoir exécutif, à gouverner sous le couvert du Maréchal, à imposer un régime « sans nom » — comme l'a qualifié M. Dufaure à la tribune du Sénat, — et à laisser la porte ouverte à toutes les surprises. Le Seize-Mai a été la plus haute expression de ce plan machiavélique. Il eût pu précipiter le pays dans d'effroyables aventures, si le pays lui-même n'y avait mis obstacle par le sang-froid de ses résolutions et la fermeté de son attitude.

En ne se laissant pas intimider par les forces officielles, en persistant, sous les menaces qui lui étaient prodiguées, à renvoyer au Maréchal une assemblée républicaine, il a déjoué les calculs de ceux qui avaient compté sur sa lassitude et son découragement. Il a fait évanouir la fiction des dissolutions successives qui apparut un moment comme le moyen infaillible d'obtenir sa soumission. Il a placé l'honnêteté du Maréchal en face d'une alternative où son choix dernier ne pouvait être douteux : s'incliner devant la volonté nationale ou s'engager dans une suite d'illégalités.

Deux hommes ont particulièrement marqué dans cette crise et leurs noms sont inséparables de son heureuse issue. L'un a été l'âme de la résistance légale; il a discipliné les troupes républicaines et les a conduites au combat ; il a préparé les voies à la pacification que la France appelait. L'autre s'est

trouvé à point nommé, avec sa grande autorité morale, pour faire accepter par le Maréchal les conditions de la défaite, pour le soustraire aux conseillers qui le perdaient et le ramener à la vérité constitutionnelle. L'histoire a rarement enregistré de plus grands services. Peu d'actes ont eu une influence aussi décisive sur les destinées de notre patrie.

Plus tard, si le temps m'en est laissé, je continuerai mon récit.

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