‹ Souvenirs, 1848-1878Chapitre 2 sur 10 · SOUVENIRS. G · texte numérisé non relu

SOUVENIRS. G

Un homme moins réfléchi aurait fait son entrée au Palais-Bourbon, au risque de provoquer des désordres. Le bruit en avait couru. Je me rendis sur les lieux, avec mon camarade de Férussac, pour assister à ce curieux spectacle. Les abords du palais, les quais, le pont de la Concorde surtout, étaient noirs de monde. De nombreux émissaires postés sur le parcours présumé du Prince entretenaient l'enthousiasme en poussant des vivats, chaque fois qu'une voiture de maître se dirigeait vers la Chambre. On entendait même quelques cris de « Vive l'Empereur! » Ce qui me frappa plus que ces démonstrations, par elles-mêmes assez inoffensives, c'est l'attitude du public. Six semaines auparavant, de pareils cris auraient valu à leurs auteurs les bourrades de la foule. Celle-ci ne témoigna ni colère, ni étonnement. Elle se renfermait dans une indifférence de mauvais augure. Je me retirai très préoccupé : « Le danger est là », dis-je à mon compagnon. Lui, plus philosophe et médiocre républicain, me répliqua : « Qu'importe, si cet homme met à la raison les révolutionnaires! » De Férussac ne traduisait que trop bien le sentiment qui commençait à se répandre dans le pays. On avait besoin de calme et de sécurité, et ce besoin était si intense qu'il risquait de faire passer au second plan la conservation même de la République.

Quant au Prince, il ne parut pas. Il redoutait à bon droit les complications que sa présence ne man-

querait pas d'entraîner; il ne se sentait pas assez maître des événements. Surtout, il voyait approcher l'effroyable cataclysme des journées de juin, dans lequel il ne voulait pas avoir sa part de responsabilité. Il « se réservait », selon l'habile tactique qu'il déploya jusqu'au coup d'État. Ne pas s'aliéner le peuple, sans pactiser avec le désordre, telle dût être ce jour-là sa préoccupation, à laquelle il n'aurait pas pu satisfaire s'il avait été obligé de se prononcer entre l'insurrection et le gouvernement. Le 14 juin, il écrivit de Londres une lettre calculée, dans laquelle il cherchait à calmer les inquiétudes de l'Assemblée; il se posait en victime des préjugés que son nom faisait naître et prononçait cette phrase énigmatique comme sa personne : « Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir. » Laissant le pays sous cette impression, le lendemain, 15, il donna sa démission explicite.

On marchait à grands pas au terrible conflit que devait déchaîner la dissolution inévitable des ateliers nationaux, legs funeste de la révolution de février. Au lendemain de son installation, le Gouvernement provisoire n'avait pu s'empêcher de promettre du travail aux ouvriers inoccupés. Le chômage général des usines lui en créait le devoir. Mais on s'y prit mal pour réaliser cette promesse. Le ministère des Travaux Publics en eut la charge et, croyant procéder plus vite, il constitua un service spécial, en

marge, pour ainsi dire, du ministère lui-même, sous la direction d'Emile Thomas. Celui-ci se mit à l'œuvre dès le 6 mars; l'organisation prévue d'abord pour une douzaine de mille hommes en comprenait à la fin du mois trente mille et, deux mois après, s'étendit à plus de cent mille. Il est fâcheux qu'on n'ait pas cru possible de recourir au seul moyen efficace, qui consistait à ouvrir ou développer des chantiers sur les lignes de chemins de fer dont la monarchie de juillet venait de faire voter la construction. Le Gouvernement provisoire était armé de pouvoirs dictatoriaux pour abréger et accélérer les formalités ; des travaux utiles se seraient poursuivis sur divers points du territoire et l'on aurait éloigné de Paris une partie des bras inoccupés, permanente menace pour la tranquillité publique.

Emile Thomas, confiné dans son service autonome et obligé de se suffire à lui-même, installa des ateliers où il le pût à l'intérieur de Paris et à ses portes, appelant ainsi, bien malgré lui, les chômeurs de la province et créant le travail pour les ouvriers, tandis qu'il eût souhaité d'employer les ouvriers pour exécuter le travail. Un des spécimens qui illustre le mieux le système fut l'atelier du Champ-de-Mars. Les promeneurs, qui parcourent aujourd'hui les jardins de la tour Eiffel et contemplent les élégantes maisons élevées en bordure, ont de la peine à se représenter le Champ-de-Mars de 1848. Beaucoup plus vaste à cette époque que l'espace libre actuel, im-

parfaitement nivelé, complètement désert, limité par des fossés où s'écoulaient les eaux de la surface, il pouvait donner prétexte à certains travaux de voirie, mais il ne se prêtait pas à une activité prolongée. Dès l'instant que son affectation devait rester la même, il ne comportait pas un grand déploiement de personnel. On y avait cependant accumulé trente mille travailleurs, qui déplaçaient les fossés, abaissaient les talus, remuaient le sol de cent façons, en un mot exécutaient une toile de Pénélope.

Léon Lalanne, qui avait succédé à Emile Thomas vers la fin du mois de mai, gémissait profondément de cet état de choses dont il héritait et qu'il ne pouvait abolir. Je voyais de temps en temps cet ingénieur éminent, qui nous accueillait, mon ami de Férussac et moi, avec bienveillance. Il s'ouvrait à nous de l'inquiétude intense que lui causait une telle accumulation de bras si mal utilisés : « Qu'adviendra-t-il, le jour plus ou moins prochain où l'on me commandera de disperser ce monde? » nous disait-il. « Il y a là de braves gens, qui n'ont pas d'autre moyen d'existence et qui ont perdu leur place dans les fabriques. Que feront-ils? Ce sont les recrues désignées de l'émeute. » Provisoirement, il les maintenait dans l'ordre, car il avait su s'en faire aimer et respecter. Son républicanisme notoire, son tact, sa fermeté en imposaient à tous, malgré sa jeunesse; grâce à lui, la tranquillité régna jusqu'au dernier jour : « Si vous voyez les membres du gouvernement,

reprenait-il, représentez-leur le danger d'un brusque renvoi. On devra procéder avec ménagement, licencier par fractions successives et donner de larges indemnités. Je l'ai dit au ministre, répétez-le lui quand vous le verrez. » Mais les polytechniciens n'avaient plus accès auprès du gouvernement ; nous n'eûmes pas l'occasion de lui transmettre ces sages paroles.

Les membres de la Commission executive, qui avaient à cœur de regagner auprès de l'Assemblée le crédit que la journée du 15 mai leur avait enlevé, montraient de la raideur; ils déclaraient ouvertement qu'il fallait en finir avec les ateliers nationaux et qu'ils sauraient prendre les mesures nécessaires. Ce langage flattait les députés, aux yeux desquels les ouvriers secourus étaient les vrais auteurs de l'attentat. Ils insistaient donc pour qu'une résolution virile ne se fit pas attendre. Le 18 juin, le licenciement fut prononcé, dans les conditions les plus dures. J'allai voir une dernière fois Léon Lalanne. Il était désespéré : « La grande faute est accomplie; puisse la République ne pas en mourir! » Elle en mourut, car le coup d'État n'eût pas été possible sans les souvenirs laissés par ce drame effroyable.

Je n'y assistai pas. Ma famille me rappela à Montauban, le 21 juin, veille du jour où le soulèvement éclata; elle trouvait que je m'attardais à Paris sans raison valable. La direction de l'École avait décidé

que les cours ne seraient pas repris et que nous serions classés d'après les examens des premiers mois. Je n'étais donc retenu que par une curiosité passionnée, dont en vérité je ne pouvais pas me prévaloir. Je partis, l'esprit obsédé de visions sinistres. A mon arrivée, j'appris les engagements du 22, et bientôt les journées atroces des 23, 24 et 25 juin. De loin, j'évoquais ces sinistres tableaux. Je ne pouvais croire que ces mêmes ouvriers si honnêtes, si bons, si résignés, si dévoués à la République, consentissent à lui porter le coup fatal. Ils avaient été conduits là par la misère et par la cruauté de la dispersion. La répression, on le sait, fut terrible. Mais ce qui laissa dans l'àme populaire un long ressentiment, ce furent moins les exécutions sommaires, provoquées par les propres excès de l'insurrection , que les déportations en masse, sans jugement, décidées à froid après la victoire. Les iniquités inséparables de ces sortes de mesures et qu'amplifie toujours la légende nourrirent les haines, les rancœurs et les désirs de vengeance. Le jour où le parlement se verrait menacé, les travailleurs, on pouvait en être certain, ne se lèveraient pas pour le secourir. Quant à la Commission executive, qui avait déchaîné le fléau, elle en fut la première victime. Décrétée d'incapacité, elle dut céder la place au général Cavaignac, investi de tous les pouvoirs. Ainsi le pays faisait sans le vouloir l'apprentissage de la dictature.

Quand je rentrai à Paris, vers la fin d'octobre, pour m'asseoir sur les bancs de l'École des Mines, l'atmosphère était chargée d'électricité. Depuis six semaines, les événements se succédaient, amenant chacun son cortège de fièvre et de préoccupations. Le 17 septembre, le prince Louis-Napoléon était réélu dans les quatre départements qui l'avaient déjà nommé et, de plus, dans celui de la Moselle. La Chambre sentit l'inutilité de la résistance et, le 20 septembre, elle s'empressait de valider cette quintuple élection, donnant clairement à entendre que la loi de bannissement était devenue lettre morte. Le 26, le Prince fit son entrée sans rencontrer d'opposition. Il eut soin d'ailleurs de fuir tout apparat et d'affecter la simplicité. Le 12 octobre, malgré les éloquentes adjurations de Lamartine, la Chambre abrogea la loi de 1832, en ce qui concernait personnellement Louis-Napoléon. Les événements plaçaient désormais en face d'elle l'adversaire avec lequel elle aurait, dans un avenir prochain, à mesurer ses forces.

L'Assemblée poursuivait le vote delà Constitution. Le 9 octobre, elle avait tranché la question importante entre toutes : celle du mode d'élection du président de la République. Tout le monde sentait que, dans l'état actuel des esprits, le mode entraînerait la personne. Si le président était nommé par l'Assemblée, comme le demandait le gouvernement, le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, serait infailliblement choisi. S'il devait être élu par le suf-

frage universel, le prince Louis-Napoléon avait les plus grandes chances de réussir, car il bénéficiait, dans les campagnes, des souvenirs encore vivaces laissés par l'Empereur. La seconde thèse l'emporta, grâce à l'éloquence de Lamartine. Son intervention fut attribuée par certains à de misérables calculs personnels. C'était bien mal le connaître. Lamartine ne s'illusionnait pas sur la perte de sa popularité et, de fait, il ne posa pas sa candidature. Dix-huit mille suffrages seulement, discrètement donnés, lui apprirent que dans ce pays où naguère on l'eût porté en triomphe quelques amis lui restaient encore. Pourquoi ne pas admettre que, dans ce discours décisif du 9 octobre, il défendit le principe qui semblait être en cause, celui de la volonté nationale? Oui, c'est pour le respecter, par un amour immodéré des formules, que tant de bons républicains, un peu naïfs comme on l'était à cette époque, coururent le risque de laisser grandir un usurpateur, s'en remettant pour défendre le droit à cette « sentinelle invisible » dont parlait Michel (de Bourges). Quant à Lamartine lui-même, peut-être, à la dernière minute, eut-il quelque doute sur l'excellence de sa thèse, car il termina sa harangue sur ces mots mélancoliques : Aleajacta est! On eût dit d'un homme qui ne voulait pas trop regarder devant lui. La Chambre à sa suite se précipita tête baissée dans l'inconnu, et 627 voix contre 130 ratifièrent le mode d'élection par le suffrage universel.

La consultation du pays eut lieu le 10 décembre. Le résultat déjoua les prévisions, en ce sens que ceuxlà mêmes qui ne doutaient pas du succès du Prince ne l'avaient jamais imaginé aussi foudroyant. Cinq millions et demi de suffrages se portèrent sur lui, tandis que le général Cavaignac en recueillait à peine quinze cent mille. Ce dernier fut, dit-on, très déçu; on en doit conclure que ses ministres étaient bien mal renseignés par leurs préfets. Car de modestes observateurs, comme mes camarades des Mines et moi-même , rapportions de nos départements l'impression que la candidature du Prince avait fait d'énormes progrès. Les conservateurs de l'Assemblée se consolèrent de leur échec : leur amour pour le républicain Cavaignac n'allait pas très loin ; rassurés d'ailleurs par l'aspect effacé et débonnaire du nouvel élu, ils se flattaient intérieurement de l'accaparer à leur profit. Quant aux républicains sincères, ils cherchèrent à se donner confiance en répétant que l'auteur de tant décrits humanitaires était incapable de porter la main sur les libertés publiques !

La date du 10 décembre 1848 est mémorable. Non seulement elle marque la première élection d'un président de république en France, mais elle ouvre une ère qui ne ressemble à aucune autre. Il s'est trouvé des usurpateurs qui, à la faveur d'une révolution brusque ou du meurtre du souverain, ont

été tout à coup portés au pouvoir suprême. Les séditions militaires enfantant des empereurs à Rome, un général victorieux se retournant contre le gouvernement de son pays, cela se voit dans l'histoire. Mais ce qui paraît nouveau, c'est un chef régulier du pouvoir exécutif conspirant durant trois années contre le pouvoir législatif, préparant patiemment la défaite de ce dernier, accomplissant dans ce but une série de travaux d'approche et réunissant peu à peu les moyens d'action, en un mot faisant le siège de la Constitution, comme on fait le siège d'une place forte qu'on veut réduire avec le temps ; le tout, dans un pays qui voit et tolère, qui comprend admirablement la partie dont il est l'enjeu et par son indifférence semble s'en rendre complice; jusqu'au jour où, l'édifice étant savamment miné, il suffira d'une secousse pour le renverser. A ce point de vue, la période du 10 décembre 1848 au 2 décembre 1851 mérite véritablement d'être étudiée. Mes camarades et moi fûmes attirés, saisis par ce spectacle étrange. Nous en suivîmes fiévreusement les phases, jusqu'à la dernière, vers laquelle le pays marchait, conscient, poussé par une sorte de fatalité.

Louis-Napoléon procéda avec des ménagemenls infinis, en homme qui ne veut s'avancer qu'à coup sûr. Dans ce milieu parlementaire, encore nouveau pour lui, dont il ne connaissait ni les mœurs ni les caractères, il débuta par un rôle d'observation qui

fut pris pour un manque de volonté. Il se laissa désigner plutôt qu'il ne les choisit les personnages destinés à composer son premier ministère. Ils correspondaient au tempérament moyen de la majorité. Lui sembla les suivre sans essayer de les guider. Ainsi se réalisait le rêve formé par les habiles de l'Assemblée. Il avait eu soin d'ailleurs, en recevant l'investiture, de prononcer des paroles propres à endormir les défiances. « Les suffrages de la nation, avait-il dit, et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir est tracé : je le remplirai en homme d'honneur. Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer par des voies illégales ce que la France entière a établi. » L'air placide et sincère de l'orateur entraînait les convictions. Qui, à ce moment, aurait pu supposer une arrière-pensée? J'entendis, au sortir de la séance, plusieurs représentants déclarer que décidément le Prince avait été calomnié et qu'il valait mieux que ses partisans.

L'Assemblée constituante eut une fin peu glorieuse. Elle aurait dû, aussitôt la Constitution votée et l'élection présidentielle accomplie, retourner devant le pays. Elle préféra, sous prétexte de lois organiques, prolonger une existence contestée. Elle eut l'humiliation de se voir assaillie de continuelles pétitions qui réclamaient son départ. Vis-à-vis du gouvernement elle manquait d'autorité. C'est ainsi que le 3 février 1849 elle émettait un vote impuissant

contre Léon Faucher qui l'avait traitée irrévérencieusement. De même, le 7 mai, elle avait blâmé le général Oudinot qui, en pénétrant dans Rome, avait méconnu sa volonté; et, quatre jours après, par crainte de trouble dans la rue, elle accordait sa confiance au cabinet. Enfin, sur la proposition d'un de ses membres, au nom symbolique de Râteau, elle se résigna à débarrasser la scène de sa présence. Le 28 mai 1849, elle fit place à l'Assemblée législative.

Ces agitations avaient leur contre-coup dans notre paisible Ecole des Mines. Nous nous étions partagés en deux camps, l'un pour le Président, l'autre pour l'Assemblée. Je me rappelle les disputes quotidiennes que j'avais avec mon cher et infortuné camarade de l'Epée, destiné à périr en 1871 sous les coups de l'émeute. Comme s'il pressentait son sort à venir, il se défiait de la multitude et réclamait un pouvoir fort. Pauvre de l'Epée, si distingué, si brave, si loyal! Sa mauvaise étoile voulut qu'on lui donnât, qu'on lui imposât après la guerre le poste de préfet à Saint-Etienne. 11 y laissa sa vie, dans des conditions atroces.

L'Assemblée législative est, après Louis-Napoléon, la cause principale du coup d'État. C'est elle du moins qui le rendit possible par son imprévoyance et ses indécisions, et le justifia, aux yeux de beaucoup de Français, par l'insécurité que sa politique engen-

drait. Le pays était affamé d'ordre ; il ressentait encore l'épouvante des journées de Juin; il voulait à tout prix être défendu contre les progrès de théories subversives qu'illuminait parfois comme un éclair quelque élection partielle, symbole du bouleversement social. Le suffrage universel venait de montrer sa résolution d'en finir avec les agitations. Dépassant même les bornes raisonnables, méconnaissant ce qu'avaient de légitime certaines revendications, confondant républicains et révolutionnaires , il avait donné sa confiance aux « hommes d'ordre », c'est-àdire aux hommes imbus des idées du passé ou disposés à exagérer le principe d'autorité. Cinq cents représentants animés de cet esprit étaient chargés de réduire à l'impuissance les éléments avancés qui formaient la grosse part de la minorité républicaine. Toutefois ce vote ne visait pas la République elle-même; la nation souhaitait encore, espérait la pratique loyale des institutions.

Le tort de la nouvelle majorité fut de méconnaître ces aspirations. Elle se crut en droit, sinon de saper la République, du moins de lui imprimer une allure monarchique; même elle eut l'imprudence de paraître favorable à quelque restauration. Qu'une telle entreprise l'ait réellement tentée ou qu'elle se soit bornée à exagérer la réaction , sa conduite eut ce résultat singulier que le prince Louis-Napoléon put prendre figure de gardien de la Constitution et que les républicains, malgré tant de motifs de soupçon,

ne lui furent pas hostiles. Dans les conflits qui s'élevèrent entre lui et la majorité, ils se tournèrent de son côté, par crainte du pire et croyant déjouer des manœuvres anticonstitutionnelles. Le Président profita adroitement de cette équivoque. Il rechercha le concours de la majorité pour la défense de l'ordre et dans les strictes limites où l'ordre l'exigeait, mais il eut bien soin de lui laisser l'odieux des mesures qui allaient au delà. En même temps, il la rendait suspecte d'arrière-pensées royalistes; les journaux à sa dévotion ne manquèrent jamais, dans les conjonctures délicates, d'évoquer le spectre du soi-disant complot tramé contre la République. De sorte que le vrai conspirateur détournait l'attention sur ceux qui ne l'étaient qu'en apparence. D'autre part, les fautes du parti républicain, les coups de tête de certains de ses chefs préparaient graduellement les esprits à la nécessité d'un « gouvernement fort et réparateur » .

La Législative eut dès le début l'occasion d'affirmer ses tendances réactionnaires et ultramontaines. Le général Oudinot, en portant le dernier coup à la jeune république romaine, avait froissé en France beaucoup de susceptibilités. Dans les premiers jours de juin 1849, les « montagnards » de l'Assemblée organisèrent de bruyantes manifestations. 11 semble, d'après le procès qui a suivi, qu'ils aient nourri l'espoir de provoquer de nouvelles élections. Il fallait bien mal connaître l'esprit de la population

parisienne pour se flatter de la soulever. La elasse ouvrière, décimée moins d'un an auparavant, était incapable de reprendre les armes. La foule qui pendant une dizaine de soirées consécutives se porta sur les boulevards, particulièrement entre la rue Montmartre et le Gymnase, était surtout formée de curieux. Quelques cris de « Vive la république romaine! Vive la sociale! » restaient sans écho. Je m'y rendais quotidiennement, en compagnie de camarades des Mines ou de mes amis Armand Audoy et Henri Lasserre1. Nous interrogions les ouvriers qui paraissaient prendre le plus d'intérêt à ces démonstrations. Ils croyaient de leur devoir d'exprimer leur sympathie à leurs frères d'Italie, mais quant à s'insurger, ils n'y songeaient point. La cause était trop lointaine et ne les touchait pas au vif.

Cette parodie d'insurrection ne pouvait cependant durer indéfiniment; les comparses se seraient lassés et la tentative eût expiré dans l'indifférence. Les volontés occultes qui faisaient marcher Ledru-Rollin et quelques-uns de ses collègues de la Chambre résolurent d'en finir. Le 13 juin, une sorte de Convention au petit pied s'érigea au Conservatoire des Arts-et-Métiers et prononça la déchéance de l'Assemblée qui venait de refuser de mettre les ministres en accusation. Quand nous vîmes passer le général Changarnier, commandant des troupes dans Paris,

1. Le premier devint préfet sous la Défense nationale; le second «tait le futur historien de Notre-Dame de Lourdes.

à la tête de son brillant état-major, apprêté comme pour la parade, nous comprîmes que la pseudorévolution n'inquiétait personne. Effectivement, les Arts-et-Métiers capitulèrent à la première sommation, et Ledru-Rollin, avec ses collègues, n'eut que le temps de s'échapper par les toits. J'ai toujours été étonné que cet homme, que j'avais connu si fin et si avisé, se soit laissé entraîner dans une pareille aventure. C'est à ce sujet qu'on lui a prêté le mot : « J'étais leur chef, je devais les suivre. »

L'Assemblée aurait été mieux inspirée en laissant les auteurs de cette échauffourée sous le coup du ridicule, et en se bornant à atteindre quelques auteurs d'actes matériels sur lesquels il n'était pas possible de fermer les yeux. Mais elle voulut faire grand ; ou plutôt elle donna issue à ses instincts de compression. Elle poursuivit trente-trois de ses membres devant la Haute-Cour, déclara Paris et Lyon en état de siège, suspendit les clubs, rétablit le cautionnement des journaux et arma l'administration du droit d'en interdire la vente sur la voie publique. L'affolement gagna jusqu'à des républicains avérés, qui crurent l'ordre social en péril. Seul ou presque seul, M. Grévy fit à ces mesures une courageuse opposition.

Louis-Napoléon, fidèle au jeu de bascule qu'il n'a cessé de pratiquer, écrivit sa fameuse lettre à Edgar Ney, par laquelle il demandait des réformes libérales dans les États pontificaux. En restaurant le

pouvoir temporel du pape, il plaisait aux catholiques de France; en réclamant des réformes, il plaisait aux républicains. Son ministère, qui n'avait pas été initié à la rédaction de cette pièce, se trouva dans une position fausse : il assumait, aux yeux du pays, l'odieux de la violence et n'avait pas le bénéfice des inspirations démocratiques. Son chef, M. Odilon Barrot, le sentit et, pour se dégager d'une politique qui contrastait péniblement avec son passé, il ne tarda pas à donner sa démission. Le nouveau cabinet, formé le 9 octobre 1849, comprenait pour la première fois des hommes notoirement dévoués au Prince : Rouher, Fould, de Parrieu, Ferdinand Barrot, etc. C'était l'affirmation de la politique personnelle qui désormais prévaudra. La majorité royaliste, qui, au début, conduite par les Thiers, les Mole, les Berryer , les Falloux , avait espéré gouverner sous le nom de Louis-Napoléon, s'apercevait maintenant de son erreur. Elle en éprouva autant de surprise que de dépit.

A partir de cette date, le conflit devient plus sensible. Jusque-là le prétendant cachait sa pensée sous le masque constitutionnel. Pendant dix mois, il avait reconnu le terrain et tâté ses adversaires ; il ne se croira plus obligé à la même réserve. Le parti républicain aurait pu profiter admirablement de cette situation. Le pays qui ne demandait que le repos était d'avance acquis à ceux qui feraient preuve de sagesse. Il répudiait la lutte, d'où qu'en

vint le signal. Si donc la minorité républicaine de l'Assemblée s'était appliquée à jouer le rôle d'arbitre entre la majorité et le Président, appuyant les bonnes mesures, blâmant les mauvaises, si elle avait fait entendre en toute occurrence un langage de prudence et de modération, en un mot si elle avait apparu comme représentant la paix intérieure et la légalité, elle n'aurait pas tardé à prendre une influence décisive. Aucun des deux adversaires n'aurait osé la négliger. Elle pouvait arrêter chacun d'eux sur la pente où il s'engageait. Malheureusement elle agit à l'inverse de ce qu'il aurait fallu. Bien intentionnée mais novice encore, elle ne sut pas se défier assez des pièges qui lui étaient tendus. Elle donna trop souvent carrière à des opinions sincères, mais excessives. Elle encouragea, sans le vouloir, par son exemple et son langage, les manifestations outrées auxquelles sur certains points le suffrage universel se laissait aller. Elle parut sympathique à des choix intempérants. En mars et avril 1850 vingtneuf nouveaux élus, dont beaucoup signifiaient désordre et atteinte à la propriété, vinrent grossir ses rangs et diminuer son crédit. Loin donc de contenir le prétendant, la minorité républicaine lui donnait des forces en effrayant les classes moyennes, en les rejetant vers lui, dans un besoin immodéré de protection.

Ces élections menaçantes rapprochèrent un ins-

tant le Président et la majorité. Le gouvernement proposa une loi restrictive du suffrage universel. La majorité l'accepta d'enthousiasme et du coup crut reconnaître que le Président était en communion d'idées avec elle. Les anciens froissements furent oubliés. Cette loi, du 31 mai 1850, excluait des listes électorales près de trois millions de citoyens. Par sa passion, par les commentaires dont elle l'accompagna (c'est à son sujet que M. Thiers , dans la discussion, prononça les mots de vile multitude), la majorité réussit à assumer l'impopularité de la mesure et se donna l'air d'en avoir pris l'initiative. Après une session tumultueuse le Prince, qui depuis le premier jour cherchait son point d'appui hors de l'Assemblée, entreprit de visiter un certain nombre de départements. Il prononça des allocutions strictement correctes, qui laissaient transparaître cependant des ambitions secrètes. 11 en disait juste assez pour provoquer les méditations du pays, mais il avait l'habileté de donner à sa pensée une forme impersonnelle. Il ne semblait pas que ses propres intérêts fussent en jeu, mais uniquement ceux de la nation. Il insistait sur la brièveté du mandat présidentiel, sur l'instabilité du pouvoir, sur l'impossibilité où elle mettait le titulaire d'accomplir quelque œuvre de longue haleine. En même temps, il affirmait son respect de la Constitution, dont il était le zélé gardien; à l'en croire, il suivait sa route sans autre préoccupation que de remplir loya-

lement sa tâche, dans les limites étroites où il se mouvait. Ces appels discrets achevaient de recevoir leur signification par la propagande des préfets auprès des conseils généraux. Ceux-ci, en grand nombre, émettaient le vœu que la Constitution fût prochainement revisée.

La reprise des travaux parlementaires, le 14 novembre 1850, trouva le Président singulièrement fortifié et l'Assemblée affaiblie. 11 résuma dans son message, en termes impeccables, la question qu'il avait posée lui-même et qu'il affectait de considérer comme étant posée par le pays : « La règle immuable de ma vie politique, disait-il, sera, dans toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la revision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. » Il est certain que la clause de non-rééligibilité du Président après quatre ans de pouvoir prêtait beaucoup à la critique ; elle bornait trop l'horizon et éteignait toute émulation. Il eût été plus expédient de laisser réélire le président au moins une fois, ainsi que le pratiquent les Etats- Unis. Mais Louis-Napoléon se gardait bien de le demander; il était, en vérité, trop désintéressé; il se contentait que les autres le demandassent pour

lui. Toutefois le message fut bien accueilli par l'Assemblée, qui crut y voir un hommage rendu à sa souveraineté.

Cette illusion devait être de courte durée. Le 3 janvier 1851, le général Changarnier, qui commandait encore dans Paris, fut amené à s'expliquer sur les incidents fâcheux qui avaient marqué les dernières revues passées par le Président. Les troupes, sous les armes, s'étaient livrées à des manifestations contraires à la discipline; elles avaient acclamé Louis-Napoléon. Tout autre que Changarnier aurait donné des explications sobres, se serait borné à faire connaître les mesures prises pour empêcher le retour de pareils écarts. Mais lui se mettait en scène volontiers et grossissait à plaisir un rôle que son mérite aurait suffi cependant à rendre important. Il ne résista pas à la tentation de dramatiser le récit et découvrit à plaisir le Président. La Chambre sanctionna ces explications par un ordre du jour de confiance au général. Louis- Napoléon, vivement blessé et pour la première fois peut-être cédant à son impulsion, répondit par la révocation pure et simple de Changarnier, le 9 janvier. Cet acte hardi équivalait au passage du Rubicon; la personne du général disparaissait et le conflit s'ouvrait aigu, direct, entre le Prince et l'Assemblée.

Celle-ci releva le défi et le 18 janvier, par 415 voix contre 286, elle blâma le ministère. Dans cette dis-

cussion mémorable, M. Thiers n'avait pas craint d'arracher les voiles et de prononcer de ces paroles qui contribuent quelquefois à précipiter les événements qu'elles visent à empêcher': « 11 n'y a que deux pouvoirs, disait-il : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Si l'Assemblée cède, il n'y en aura plus qu'un ; et quand il n'y aura plus qu'un pouvoir, la forme du gouvernement sera changée. Et, soyez-en sûrs, les mots viendront plus tard; quand? Je ne sais, peu importe; le mot viendra quand il pourra : l'Empire est fait! » Mots prophétiques, que l'histoire a enregistrés à l'honneur de la clairvoyance de l'homme d'Etat. Mais n'étaient-ils pas dangereux? N'y avait-il pas imprudence à donner un corps à la pensée qui germait dans les esprits ? Cette lumière crue projetée au fond des consciences sert souvent à dissiper les derniers scrupules.

On est surpris que dans une telle question, où la dignité de l'Assemblée se trouvait directement engagée, il ait pu se rencontrer 286 dissidents. Et ce n'étaient pas seulement des bonapartistes, c'étaient la plupart des républicains ! Conséquence de la politique artificieuse du Président. Il avait su leur persuader que la Constitution était menacée et que le général Changarnier était l'épée de la coalition monarchiste ; état d'esprit qui se retrouvera dix mois plus tard, quand se discutera la « proposition des questeurs », destinée à assurer la sécurité de l'Assemblée. Jamais l'apologue de L'astrologue

tombant dans un puits n'a mieux été de circonstance qu'en cette année 1851.

L'hiver s'écoula, voyant naître des incidents divers qui trahissaient l'approche du danger. Je me rendais assez souvent aux abords de la Chambre, pénétrant à l'intérieur du palais quand je le pouvais, afin d'observer la marche d'une crise qui me remuait profondément. Un jour que je parlementais avec les gardiens, un inconnu qui sortait me dit : « Si vous voulez entrer, voici mon billet; je crois que la séance sera intéressante. » Elle le fut, en effet, au delà de mon attente. On discutait au sujet de l'attitude des troupes sous les armes. Question brûlante que de nouvelles démonstrations en faveur de Louis-Napoléon venaient de remettre à l'ordre du jour. Toutefois, le débat languissait, lorsque le général Changarnier, obéissant à un mot d'ordre de la majorité, parut à la tribune. Il n'exerçait plus de commandement, mais sa haute personnalité militaire donnait de la gravité à ses déclarations. D'un débit assuré, d'un ton un peu théâtral, au milieu de l'attention générale, il prononça ces paroles :

« A en croire certains hommes, l'armée serait prête, dans un moment d'enthousiasme, à porter la main sur les lois du pays et à changer la forme de son gouvernement. Pour vous rassurer, il me suffirait peut-être de vous demander où est le prétexte

LA RÉACTION ET LE COUP D'ÉTAT. 6f>

à l'enthousiasme. J'ajouterai que, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs et du sentiment de sa propre dignité, l'armée ne désire pas plus que vous voir infliger à la Frarice les misères et les hontes du gouvernement des Césars, alternativement imposé et renversé par des prétoriens en débauche. La discipline est fondée dans l'armée française sur les bases les plus solides ; le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. Mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre la loi et à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale, on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et on trouverait devant soi les chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de l'honneur. Mandataires de la France, délibérez en paix! »

Ces derniers mots sont restés légendaires et ils méritent de l'être; car ceci se passait le 4 juin 1851 et, six mois après, ces mêmes mandataires étaient sous les verrous, à commencer par celui qui rassurait si ingénuement ses collègues. Mais, ce jour-là, le bandeau était encore sur les yeux ; orateur et auditeurs se grisaient de vaines paroles ; ils prenaient le bruit pour la force et se flattaient d'intimider l'adversaire. Je fus, quant à moi, particulièrement frappé du contraste qui existait entre le public des tribunes et les députés. Tandis que ceux-ci trépignaient d'enthousiasme et faisaient au général une

ovation sans précédent, mes voisins demeuraient indifférents ou narquois. J'entendais même des réflexions à mi-voix qui équivalaient au vulgaire dicton : « Ah! le bon billet! »

Je sortis convaincu que la Chambre allait mettre en accusation le Président ou que le Président disperserait la Chambre. Celle-ci n'ayant pas adopté le bon parti, la seconde alternative devenait inévitable. Dès ce moment il fut évident, pour l'observateur le plus superficiel, que Louis-Napoléon prenait ses dispositions en vue d'une action prochaine. L'aveuglement obstiné des représentants évoque le Quos vult perdere Jupiter dementatî

Le Prince, insensible en apparence à la provocation de l'Assemblée, employa l'intersession à renouveler dans les départements les visites qui lui avaient si bien réussi l'année précédente. Par les discours qu'il adressait et surtout par ceux qu'il se faisait adresser, il mettait en relief la nécessité de reviser la Constitution. Il avait eu soin, avant la prorogation, d'en appeler à la Chambre elle-même. Une proposition de revision ne fut repoussée, le 14 juillet, que par suite de la procédure constitutionnelle, qui exigeait une majorité des trois quarts du nombre des votants. Mais le fait que 446 voix s'étaient prononcées pour, et 278 seulement contre, constituait un grand succès moral et donnait au Président un titre indéniable. Sa campagne à cet égard fut des

plus fructueuses. En même temps, afin de se concilier ou tout au moins de neutraliser le parti républicain, il faisait dénoncer avec insistance les projets de la coalition royaliste. Enfin, pour donner un gage à la démocratie, il proclamait la nécessité d'abroger l'odieuse loi du 31 mai 1850.

Tout étant ainsi préparé devant le parlement et devant le pays, il créa, le 29 octobre, l'instrument d'exécution. Son nouveau ministère avait pour caractéristique la présence, au département de la Guerre, du général Saint-Arnaud, dont les talents, la hardiesse et le manque de républicanisme n'étaient mis en doute par personne. D'autres choix non moins significatifs, tels que celui de M. de Maupas à la préfecture de police, montraient clairement les fins où tendait le Président.

Mais rien ne devait dessiller les yeux de l'Assemblée. Elle allait au-devant de son destin dans une sécurité béate, se répétant tout bas : « Il n'osera! » A la rentrée des vacances, elle se trouva en présence d'un message présidentiel qui lui proposait sans détour de revenir sur son œuvre néfaste du 31 mai. C'était pour elle l'occasion de regagner un peu de crédit auprès du peuple. Mais toujours impuissante et divisée, elle ne sut aboutir à une manifestation imposante dans aucun sens. La proposition fut repoussée à quelques voix seulement de majorité. Un tel partage dénonçait son incurable faiblesse. Ce n'était plus la réaction compacte qui, par sa supériorité

numérique, pouvait forcer le respect : c'était un corps sans volonté et sans direction, prêt à subir toutes les fluctuations des événements. Le 17 novembre, le pas décisif fut franchi. La proposition tardive des questeurs, qui devait mettre aux mains du président de la Chambre le droit de requérir directement la force armée, fut rejetée par 403 voix contre 300. La majorité comprenait tous les républicains avancés, auxquels on avait eu le talent de faire accroire que cette mesure était destinée à favoriser une restauration!

Louis-Napoléon était désormais maître de l'heure. Sous l'empire de réminiscences historiques, dit-on, il la fixa au 2 décembre suivant. Dans la nuit du 1er au 2, tous les ordres furent donnés et, le 2 au au matin, Paris se réveilla dans le décor d'un coup d'État. Cet événement n'aurait pas dû me surprendre, car depuis de longs mois il me paraissait inévitable. Néanmoins il me plongea dans la stupeur. C'est qu'il y a loin d'une prévision en quelque sorte théorique à la réalité brutale et soudaine qui se dresse devant vous. J'habitais à cette époque rue des Beaux-Arts, avec mon ami Audoy. Le 2 décembre, au point du jour, le concierge fit irruption dans notre appartement, en s'écriant : « Il y a eu un coup d'État cette nuit! Les rues sont pleines de monde. » Nous nous habillâmes vivement et, sur le pas de la porte, nous rencontrâmes Lasserre, accouru de la rue de Seine pour avoir des nouvelles.

Nous nous dirigeâmes tous les trois vers la place du Louvre et la rue de Rivoli où, malgré l'heure matinale, la foule était déjà considérable. Nous nous approchâmes d'un groupe' arrêté devant une affiche en gros caractères. On lisait :

« Au nom du peuple français, le Président de la « République décrète :

« Art. 1er. — L'Assemblée nationale est dissoute.

« Art. 2. — Le suffrage universel est rétabli. La « loi du 31 mai est abrogée.

« Art, 3. — Le peuple français est convoqué dans cr ses comices à partir du 14 décembre jusqu'au c31 décembre suivant.

« Art. 4. — L'état de siège est décrété dans l'é- « tendue de la lre division militaire.

« Art. 5. — Le conseil d'Etat est dissous.

« Art. 6. — Le ministre de l'Intérieur est chargé « de l'exécution du présent décret.

« Fait au palais de l'Elysée, le 1er décembre 1851. « Louis-Napoléon Bonaparte.

« Le Ministre de l'Intérieur,

« DE MoRNY. »

A côté de ce décret s'étalaient deux proclama-

tions : l'une, qui rassurait les Français sur la famille, la propriété, la religion, le maintien de l'ordre; l'autre, qui posait les bases de la Constitution que le suffrage universel aurait bientôt à sanctionner. Dès maintenant, il était appelé à dire par oui ou par non s'il approuvait la conduite du Président, qui, selon son expression, « était sorti de la légalité pour rentrer dans le droit ».

D'autres groupes se formaient un peu plus loin. Chez tous l'attitude était la même. Après avoir parcouru les affiches, les passants reprenaient leur chemin sans émettre de réflexions ; quelques-uns paraissaient contenir leur colère; d'autres, plus nombreux, réprimaient un sourire. J'ai entendu des ouvriers murmurer entre eux : « C'est bien fait! » L'Assemblée avait lassé la patience du pays ; d'ailleurs, la forme du gouvernement n'étant pas mise en question, il ne semblait pas à beaucoup de gens qu'il y eût lieu de s'émouvoir.

Le coup d'État ne rencontra pas à Paris de résistance sérieuse. Sauf au boulevard Montmartre, où la répression fut sanglante et où les victimes appartenaient surtout à la bourgeoisie, la population se montra plutôt passive. Les ouvriers se tenaient à l'écart, comme s'ils éprouvaient une joie secrète à voir se retourner contre le parlement la violence dont celui-ci avait usé vis-à-vis d'eux trois ans et demi auparavant. Le souvenir des journées de Juin planait sur le Deux-Décembre. Aussi, lorsque de

courageux représentants tels que Baudin firent appel à la foule, leur voix ne fut pas entendue. Le gouvernement, au surplus, avait pris ses mesures. Pendant la nuit , tous les points stratégiques furent occupés; les membres importants de la Chambre, Thiers, Changarnier, Cavaignac, Bedeau, Lamoricière, Charras, les questeurs Baze et Le Flô, etc., arrêtés à leur domicile, furent conduits à Mazas. — Dans les départements, en dépit de la tendance à recevoir de Paris les révolutions toutes faites, de nombreux soulèvements éclatèrent; mais leur défaut d'ensemble les rendit peu dangereux et l'autorité sévit avec la dernière rigueur. (Lire sur ce sujet le livre vibrant et documenté d'Eugène Ténot.)

Dans ses comices, le peuple français, par près de sept millions et demi de suffrages contre moins de sept cent mille, ratifia la conduite du Prince. A la même majorité, les 20 et 21 janvier 1852, il accepta la Constitution qui lui était soumise. Virtuellement, selon la prophétie de M. Thiers, « l'Empire était fait». Le sénatus-consulte qui le proclama dix mois plus tard ne fut, dans l'opinion de tous, qu'une formalité.

Depuis, on a discuté la part effective que Louis- Napoléon prit au coup d'Etat. Les uns, pour atténuer sa responsabilité, les autres pour le rabaisser dans l'histoire, ont prétendu qu'au dernier moment il hésita, que livré à lui-même il aurait reculé devant la

violation de ses serments et les périls d'un attentat. On le dépeint même comme affaissé dans un fauteuil et presque insensible à ce qui se passait autour de lui; de Morny et de Persigny auraient tout machiné. J'ignore sur quels documents on s'appuie pour justifier une telle version, qui est en opposition avec toute la conduite du Prince. Comment concilier une pareille défaillance avec le calcul, la ténacité, le sangfroid qui ont dicté ses actes depuis le lendemain de la révolution de février? J'ai entre les mains un document qui certes ne montre pas Louis-Napoléon désemparé dans la soirée du 1er décembre. C'est un billet de quelques lignes, mais combien éloquent ! Il est adressé au ministre du Commerce et de l'Agriculture, Lefebvre Duruflé. En voici le texte :

« Elysée, le 1er décembre 1851.

« Mon cher Monsieur Lefebvre Duruflé,

« Je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi je ne vous ai pas mis dans ma confidence et pourquoi je vous remplace momentanément1. Mais croyez que je vous conserverai toujours les mêmes sentiments de haute estime et d'amitié.

« Louis Napoléon.

« Demain l'Assemblée sera dissoute. »

1. Le caractère de M. Lefebvre Duruflé le rendait en effet peu propre à figurer dans une conspiration.

L'enveloppe de la lettre portait ces mots : A lui seul.

Monsieur

Monsieur Lefebvre Duruflé

Ministre du Commerce

Le président de la République.

Pressée '.

Le tout, billet et adresse, est de la main du Prince. L'écriture est ferme, régulière, sans aucune trace d'hésitation. Peut-on supposer que l'homme qui envoyait de telles missives, à pareille heure, n'était pas absolument maître de lui-même? Non, il n'y a pas de doute. Louis-Napoléon fut bien, jusqu'à la dernière minute, le cerveau qui conçoit et la volonté qui dirige. La responsabilité du coup d'État lui appartient tout entière.

i. Les mots rais en italique ici sont soulignés dans l'original.

ir

Ce dénouement tragique changea totalement le cours de mes idées. Autant jusque-là je m'étais attaché à la politique, autant je m'en éloignai, pour fuir les pénibles souvenirs qu'elle me laissait. Je résolus de m'absorber dans ma profession d'ingénieur, que j'allais avoir l'occasion d'exercer. Mes études à l'Ecole des Mines prenaient fin et, à l'automne de 1852, je fus nommé au poste de Mont-de-Marsan. Je ïie mentionnerais pas ce détail de ma carrière, s'il ne m'avait mis en contact avec trois personnalités qui venaient de remplir des rôles importants et dont les noms m'étaient familiers.

Une étude géologique sur le bassin de l'Adour, entreprise de concert avec M. Crouzet, ingénieur des Ponts et Chaussées à Dax ', me fit connaître l'un des principaux propriétaires riverains, M. Duval, dont les terrains offraient des indications intéressantes. Il me proposa de passer quelques jours chez lui,

\. Cette Étude a été publiée dans les Annales des Mines, en 1854.

pour faciliter mes explorations. Je croyais m'y trouver seul; j'y rencontrai M. Léon de Maleville, son gendre, ancien ministre de l'Intérieur de Louis Napoléon, M. Léon Faucher, son collègue et son successeur, et enfin M. Duclerc, sous-secrétaire d'État de M. Garnier- Pages , puis ministre des Finances sous la Commission executive.

Il est difficile d'imaginer trois types plus dissemblables. M. de Maleville, grand et puissant, haut en couleur, d'humeur joyeuse, fécond en anecdotes qu'il racontait avec beaucoup d'esprit et, sous ces dehors expansifs, très fin, très maître de lui, très observateur; M. Faucher, sec et maigre, plutôt débile, toujours froid et correct, ne s'abandonnant jamais et d'une tenue parfaite ; M. Duclerc, très correct aussi, fort sérieux, mais, dans l'intimité, gai et piquant, d'une rare sûreté de jugement et d'une fidélité politique à toute épreuve. Je causais souvent avec ce dernier; nos souvenirs de 1848 nous rapprochaient. 11 me confia ses projets et me donna quelques conseils. Nous nous quittâmes bons amis et nous eûmes plaisir à nous retrouver au Sénat, après la guerre de 1870. Il me succéda à la présidence du Conseil, en 1882.

M. de Maleville, que j'avais vu une fois à Montauban, dont il était le député, me mit promptement à l'aise par sa rondeur. Cependant je n'eus pas avec lui les mêmes épanchements qu'avec M. Duclerc, la différence d'âge était trop grande. J'essayai de le

faire parler sur sa sortie du ministère, qui avait eu du retentissement : il s'était séparé du Président, croyait-on, pour ne pas lui livrer certains papiers d'État, relatifs à l'échauffoyrée de Boulogne. Il éluda la conversation, mais à quelques traits acérés je reconnus que sa courte collaboration avec le Prince n'avait pas dû être très cordiale. Quant à M. Léon Faucher, il causait peu ; il souffrait déjà de la maladie du larynx qui l'emporta deux ans plus tard. Il ne se mêlait guère aux conversations que M. de Maleville dominait de sa forte voix. Quelques réflexions discrètes témoignaient d'un esprit élevé et de connaissances variées. Je ne pouvais oublier toutefois qu'il avait été l'un des auteurs de la loi du 31 mai et qu'il en avait refusé l'abrogation.

Puisque je cite mes rencontres , on m'excusera de mentionner celle-ci, d'un autre genre, qui m'a laissé une agréable impression. Je me trouvais un soir chez M. Marrast, maire de Mont-de-Marsan, dont le salon était fort recherché. Il appela au piano son neveu, garçon de treize ans, qui ne paraissait pas avoir cet âge. M'étant toujours défié des enfants prodiges, je songeais à m'évader quand les premières notes me retinrent. Bientôt je fus subjugué, ébloui. Non seulement les doigts du jeune virtuose couraient sur les touches avec une agilité merveilleuse, mais le jeu était senti, profond et remuait l'assistance. J'en fus d'autant plus surpris qu'en traversant le vestibule je l'avais vu, avec d'autres garçons de son

âge, manifester un entrain qui n'avait rien de sentimental. On me dit son histoire : il était entré à dix ans au Conservatoire et avait déjà remporté plusieurs prix; ses professeurs le mettaient hors de pair. Bref, j'avais devant moi le futur grand pianiste Planté, qui bientôt devait revenir au pays natal pour mûrir son génie au contact de la nature pyrénéenne.

L'administration des Travaux publics m'appela ensuite à Chartres, où j'avais pour mission de réunir les éléments d'une carte géologico-agronomique, alors projetée dans chaque département. Dix-huit mois après, j'obtins le poste beaucoup plus intéressant de Bordeaux. Je m'y suis initié véritablement à mon métier, pratiqué jusqu'ici, je dois l'avouer, d'une manière un peu superficielle. A Bordeaux, outre l'inspection minéralogique , j'avais le contrôle des chemins de fer du Midi. Cette dernière étude, nouvelle pour moi , m'attira extrêmement. C'était l'époque où nos maîtres dans le corps des Mines, les Clapeyron, les Le Chatelier, les Sauvage, les Couche s'illustraient par leurs recherches sur le matériel roulant. Après trois ans d'apprentissage, j'entrai, en 1858, au service de la Compagnie, en qualité de chef d'exploitation. Je n'avais pas trente ans et j'apportais dans mes nouvelles fonctions toute l'ardeur qu'on éprouve d'ordinaire à cet âge. Bien que diverses raisons m'aient déterminé plus tard à les abandonner, je n'ai jamais regretté les cinq années que je leur ai

consacrées. 11 n'est pas pour l'esprit de meilleure école de discipline et de précision. L'obligation banale de « faire partir les trains à l'heure » et la préoccupation d'éviter les accidents déterminent, du haut en bas de l'échelle, des soins vigilants et une exactitude scrupuleuse. Ce séjour aux chemins de fer du Midi me valut un autre avantage : celui de recevoir les leçons de deux hommes qui ont honoré le corps des Ponts et Chaussées. M. Duvignaud, directeur du contrôle, et M. Surell, directeur de la Compagnie, étaient, chacun en son genre, des chefs hors ligne. Le dernier, d'une haute culture scientifique, avait débuté par un livre devenu classique : Les torrents des Alpes. Il avait en outre le génie de l'organisation et le don de pénétrer la psychologie du personnel. C'est grâce à leurs enseignements que j'ai pu, sans trop de crainte, accepter le redoutable mandat que M. Gambetta m'offrit en 1870.

Ces occupations me tinrent en dehors de la politique. M. Surell n'en parlait jamais et il ne souffrait pas qu'on en parlât devant lui. Républicain de vieille date, il se savait suspect aux autorités impériales et voulait éviter des désagréments au conseil d'administration. Son exemple dictait notre conduite et nous tous, ses collaborateurs, nous imitions sa réserve. Trois ou quatre fois cependant, mon attention fut vivement ramenée sur ce sujet, les circonstances m'ayant mis en présence des maîtres de la France.

L'Empereur et l'Impératrice venaient presque

chaque année à Biarritz. Les hauts fonctionnaires de la Compagnie étaient requis pour les recevoir, à leur passage à Bordeaux. La cérémonie se déroulait dans un salon d'honneur préparé à la gare Saint- Jean, et dont le luxe criard avait la prétention de rappeler les pompes de la Cour. Leurs Majestés stationnaient là une demi-heure entre les deux trains d'Orléans et du Midi. Tandis que les autorités de la ville et du département s'empressaient à offrir leurs hommages, j'étudiais curieusement la figure des souverains, assis sur deux fauteuils dorés, au centre de la salle : l'Impératrice souriante et à l'aise comme dans son boudoir ; l'Empereur un peu fatigué et tassé, la physionomie terne, plutôt bienveillante, mais impénétrable. Ses yeux bleus, volontairement inexpressifs, laissaient deviner par moments un caractère froid et résolu. Aucune nuance de morgue d'ailleurs, quoique le régime fût alors à l'apogée de sa fortune. En remontant dans son wagon, l'Empereur invitait à prendre place auprès de lui MM. Eugène et Isaac Péreire, fondateurs de la Compagnie, et quelquefois M. Surell.

Le personnel de la Cour n'imitait pas la simplicité des maîtres. Il était d'ordinaire bruyant, important et trouvait plaisir à marquer sa présence. A Biarritz, il causait une sorte d'effroi aux habitués de la plage, dont il troublait les mœurs paisibles. En revanche, par ses manières larges, il faisait la joie des hôteliers et des industries locales.

Vers la fin de'1862, je rentrai au service de l'Etat. Le ministre des Travaux publics ou plutôt M. de Boureuille, qui dirigeait autocratiquement le corps des Mines, me proposa une mission qui paraissait cadrer avec mon récent apprentissage dans la Compagnie. Il s'agissait de surveiller, en Angleterre, la fabrication des rails destinés au chemin de fer du Mexique. Pour des raisons que j'ignore, cette fabrication que le gouvernement français avait prise à son compte n'était pas confiée aux usines nationales. Elle se poursuivait dans un établissement, alors peu connu, duYorkshire, à Middlesborough sur la Tees, près de Newcastle. Une telle mission, assez délicate, n'avait par elle-même rien de bien attrayant et j'aurais hésité à l'accepter, si le ministre n'en avait ajouté une seconde, infiniment plus attachante et d'un horizon beaucoup plus large.

Celle-ci, par une coïncidence singulière, se trouvait être un effet réflexe de la politique. Le régime impérial s'est toujours appliqué, on le sait, à soulever des questions qui pussent occuper l'attention et la détourner en quelque sorte de scruter ses origines. A ce moment l'ère des grandes guerres semblait close. Les victoires de Crimée et d'Italie suffisaient à l'orgueil national et inquiétaient l'Europe. L'expédition du Mexique — « la grande pensée du règne », selon M. Routier — donnait des résultats plus que médiocres. Il était sage de déposer les armes pour un certain temps et de fournir un

autre aliment à l'esprit public. Les questions d'hygiène, la protection des ouvriers, l'assainissement des grandes villes ouvraient un champ aussi vaste que fécond. Le Comité consultatif des Arts et Manufactures, que présidait l'illustre Chevreul, avait délibéré plus d'une fois sur ces sujets ; il avait émis le vœu qu'une enquête scientifique fût ouverte auprès de nos amis d'outre-Manche. Le ministre, qui réunissait aux Travaux Publics l'Agriculture et le Commerce, résolut, sur la proposition du secrétaire général, M. de Boureuille, de donner suite aux suggestions du Comité. Je fus chargé de procéder à cette étude et de m'enquérir des procédés mis en œuvre dans le Royaume-Uni pour assainir les fabriques et les centres populeux.

L'heure était propice. Un grand souffle humanitaire animait les Anglais. Après être restés trop longtemps insensibles aux souffrances des classes ouvrières et avoir méconnu les lois de l'hygiène publique, ils s'étaient avisés, dans les dernières années, qu'une réforme s'imposait, dans l'intérêt même de la Grande-Bretagne, dont la puissance risquait de déchoir en raison de l'appauvrissement de la race. Alors, avec l'ardeur et l'esprit de suite qui les distinguent, ils s'étaient lancés dans cette voie et n'avaient pas tardé à dépasser les progrès, modestes d'ailleurs, réalisés sur le continent. Dans l'ordre municipal, ils avaient créé cette théorie de la « circulation continue » qu'à Paris M. Belgrand et

ses lieutenants commençaient d'appliquer. M. Chadwick, M. Austin faisaient entendre les appels les plus éloquents. Le parlement venait de mettre les cités de quelque importance en demeure de se débarrasser des souillures qui constituaient une menace perpétuelle pour la santé de leurs habitants. Dans l'ordre industriel proprement dit, on était allé plus loin encore. Le parlement n'avait pas craint de pénétrer à l'intérieur des fabriques et d'y prescrire des mesures souvent dispendieuses. Des actes récents protégeaient les environs des usines contre les dégagements gazeux ou les liquides résiduaires, et, d'autre part, cherchaient à mettre les ouvriers à l'abri des manipulations malsaines. En même temps, le législateur visait à prévenir les excès de travail dont les enfants et les femmes se trouvaient trop souvent victimes. Le mouvement généreux qui honore notre République et dont la première impulsion remonte à l'Assemblée nationale de 1871 s'était dessiné dans le Royaume-Uni vingt ans auparavant. En France, l'ancienne loi de 1841 sur la protection des jeunes ouvriers demeurait lettre morte et l'hygiène municipale ne fixait guère que l'attention des théoriciens. Le gouvernement impérial, en quête de nouveautés, devait se préoccuper naturellement d'introduire chez nous les réformes qui passionnaient nos voisins. Tel fut le vaste cadre tracé à mes recherches et dont je ne laissai pas tout d'abord d'être quelque peu effrayé.

Heureusement, je trouvai dans le Comité des Arts et Manufactures un guide et un appui. On ne s'étonnera pas des lumières que projetait cette assemblée, quand je rappellerai qu'elle réunissait dans son sein, outre l'illustre Chevreul, des chimistes comme Balard et Sainte-Claire Deville, des ingénieurs comme Combes et Le Chatelier, des administrateurs comme de Boureuille, des jurisconsultes comme de Lavenay et Duvergier. Pour faciliter mon étude, un programme détaillé fut préparé par les soins de M. Chevreul et soumis à l'approbation du Comité. La rédaction de ce programme amena de fréquents rapports entre le vénéré président et moi et fut l'origine de l'affectueuse bienveillance qu'il me garda jusqu'à sa mort.

Je me rendis en Angleterre, le 3 décembre 1862, muni de deux dépêches circulaires du ministre des Affaires étrangères et du ministre des Travaux publics pour nos agents diplomatiques et consulaires, ainsi que de nombreuses lettres de recommandation pour les savants de ce pays. Elles me donnèrent accès auprès d'hommes qui faisaient autorité en ces matières et dont les noms ont marqué dans la science : les Drs Angus Smith, Letheby, Roscoë, Hoffmann, Franckland, etc. A leur empressement, j'ai pu juger de la considération dont jouissaient mes parrains de France.

Mes travaux portèrent d'abord sur les fabriques

de produits chimiques et notamment sur celles de soude, dont les ravages dépassaient tout ce qu'on peut imaginer. Près de Swansea dans le pays de Galles, à Newton, à Sainte-Hélène dans le Lancashire, les dégagements d'acide sulfureux et d'acide chlorhydrique avaient brûlé la végétation à plusieurs kilomètres à la ronde ; on n'apercevait ni un brin d'herbe, ni un oiseau. L'atmosphère était presque irrespirable. Les liquides résiduaires empestaient les cours d'eau et détruisaient le poisson. Au moment où je visitais ces régions on mettait à exécution Valkali act, récemment voté. L'inspecteur général Angus Smith, qui m'accompagnait, m'assura que dans deux ans je ne reconnaîtrais pas la contrée, tant il était certain de l'efficacité des dispositions dont il avait la garde.

Je rentrai en France, à la fin de 1863, ayant visité des centaines d'établissements industriels et plusieurs installations municipales. Deux choses m'avaient particulièrement frappé, qui sont à l'honneur du sens pratique et de l'esprit de décision de nos voisins. Après avoir résisté longtemps à l'intervention du législateur, les manufacturiers, enfin convaincus par leurs propres excès, en avaient reconnu la nécessité et s'étaient mis dès lors résolument à l'œuvre. Au lieu de ruser avec la loi, ils l'avaient appliquée largement et souvent même étaient allés au delà de ses prescriptions. Mais comme l'esprit commercial ne perd jamais ses droits, ils se sont ingéniés à transformer

en sous-produits utiles les matières quils ne pouvaient plus répandre librement au dehors. De là, de notables perfectionnements dans diverses industries. En second lieu, j'ai admiré la franchise des rapports établis entre les fabricants et les agents de l'autorité. Le Dr Angus Smith était consulté par eux, il causait en plein abandon, il les faisait profiter de sa science et devenait pour eux un guide amical tout en restant un contrôleur consciencieux. Je constatai que les industriels ne lui dissimulaient rien, non plus qu'à ses collaborateurs, en petit nombre mais d'un mérite éprouvé. Par son influence personnelle il obtenait beaucoup plus que par la répression; un avis, une indication de sa part étaient accueillis avec empressement et reconnaissance. Cet heureux état d'esprit est dû à la situation élevée des inspecteurs et au sentiment de la légalité, profondément enraciné dans la population.

Mon rapport, remis au ministre l'année suivante, suggéra au Comité la pensée d'étendre ces recherches à la Belgique et à la Prusse rhénane, puis à la France elle-même. Je fus convié à dresser le tableau comparatif de notre pays et des pays voisins, afin de mesurer le champ qu'il nous restait à parcourir dans cet ordre de progrès. Ces missions successives m'occupèrent jusqu'en 1868, époque à partir de laquelle je devins plus sédentaire. Mes comptes rendus, après avoir été publiés séparément, furent fondus, par ordre du ministre, en deux volumes : Traité d'as-

sainisse ment industriel et Traité d'assainissement municipal, imprimés en 1869.

Pendant un dernier séjour en Angleterre, je constatai les résultats des récentes lois promulguées pour protéger le travail des enfants et des femmes dans les manufactures. Sur ce point, comme sur les autres, les industriels ont montré de la bonne volonté et un excellent esprit. Ils acceptaient une application rigoureuse de la loi, à condition, me disaient-ils, qu'elle fût égale pour tous. « Pas d'exception! » telle était leur revendication expresse. Moyennant cette égalité, que l'inspecteur général Redgrave se chargeait de leur assurer, ils ne témoignaient pas d'hésitation et ne cherchaient pas de faux-fuyants. Ils poussaient même la franchise jusqu'à déclarer que la loi était « bienfaisante ». Ils avouaient devant moi à M. Redgrave qu' « en poursuivant rigoureusement l'application de ce système, on préparait à la Grande-Bretagne des générations plus fortes et plus saines ». Ils admettaient aussi que des durées de travail moins prolongées sont plus fructueuses. Ils s'orientaient vers ces réductions hardies dont ils ont donné l'exemple depuis une vingtaine d'années et que notre République réalise à son tour.

La France était alors d'autant moins excusable de ne pas suivre la même voie qu'antérieurement même à l'Angleterre elle avait abordé la solution du problème. La loi de 1841, adoptée sur l'initiative de

M. Charles Dupin, offrait une solution très acceptable; avec quelques retouches, on pouvait la rendre suffisamment pratique. Mais la monarchie de Juillet avait toujours reculé devant la résistance déraisonnable des grands industriels, armés par le cens électoral d'une influence excessive. Le gouvernement n'avait pas osé créer le corps d'inspecteurs sans lequel la loi restait forcément lettre morte. Les choses étaient demeurées en l'état jusqu'en 1867, époque où je remettais mon rapport sur la question. Après en avoir pris connaissance, le ministre décida d'organiser une inspection provisoire des établissements, à l'aide des ingénieurs des Mines et des Ponts et Chaussées. Je fus chargé de diriger ce nouveau service, en attendant l'installation de fonctionnaires spéciaux, que viserait une loi prochaine. Une première application de la loi de 1841 fut donc tentée au cours de l'année 1869 et la réforme n'aurait pas tardé à s'étendre, si les événements de 1870 n'y avaient pour un temps mis obstacle.

Parallèlement à ces travaux, mon attention s'était dirigée vers un objet qui ne m'avait pas été signalé, mais que je ne pouvais manquer de rencontrer sur ma route. Je veux parler du fonctionnement de l'organisme administratif dans ses rapports avec les citoyens.

Chez la plupart des peuples qui nous entourent, surtout dans la Grande-Bretagne, la Belgique, la

Suisse, l'administration parait moins parfaite que chez nous et elle l'est, en effet, si la perfection consiste à saisir et réglementer les moindres actes de la vie du citoyen. Notre organisme national est à ce point de vue remarquable, mais il a deux graves défauts : une centralisation excessive et le formalisme.

Les mœurs et les institutions ont opéré de concert, en France, pour accroître continuellement ces deux défauts au point de les rendre, en bien des cas, intolérables. La plus simple démarche dans un ministère met en mouvement une multitude de rouages et nécessite l'intervention de l'autorité la plus élevée ; chacun a pu se rendre compte du temps perdu à ces diverses phases. En Angleterre, la même affaire se traite avec une rapidité surprenante; à chaque degré de l'échelle se trouvent des fonctionnaires qui ont qualité pour trancher par euxmêmes , sauf , bien entendu , leur responsabilité devant le ministre; mais ils ne se croient pas tenus de lui en référer pour toute décision. En France, il semble que chaque fonctionnaire prenne à tâche de s'abriter derrière son ministre, lequel, de son côté, se fait un point d'honneur de ne pas abandonner la plus faible parcelle de son pouvoir. Dans les départements, c'est pire encore : à chaque instant, la solution est arrêtée par l'obligation de « recourir à Paris ». Le citoyen, on peut le dire, est victime du formalisme.

Les administrations publiques ne sont pas seules à cultiver ces fâcheuses pratiques. Beaucoup d'administrations privées, des sociétés anonymes calquent leurs procédés sur ceux de l'Etat. Il est telle entreprise de transports où les formalités et le temps perdu pour l'instruction d'une affaire ne sont guère moindres que dans les ministères. Ce ne sont donc pas seulement les lois que nous devons réformer, mais aussi les mœurs, qui nous poussent à multiplier les barrières et à exagérer, en toutes choses, les prérogatives de l'autorité. De là ces aspirations vivement ressenties depuis un demi-siècle et qui, sous le nom vague de « décentralisation » , ont plus d'une fois agité l'opinion publique. Mais la décentralisation n'est qu'une face de la question. Il ne suffit pas de transférer aux pouvoirs locaux une partie de l'autorité; il faut aussi modérer son intervention, en supprimant les formalités inutiles et en mesurant le temps à celles qui sont indispensables. Il ne doit pas dépendre de l'indolence d'un bureaucrate de retarder les satisfactions légitimes attendues par les intérêts privés.

Ces questions m'intéressaient vivement. J'en avais entretenu plus d'une fois M. Duvergier, président de section au Conseil d'État et membre du Comité des Arts et Manufactures, qui m'honorait de sa bienveillance. 11 approuva mon plan d'études, me fournit d'utiles indications et m'engagea à donner corps à ce travail qui, selon lai, pourrait entrer un

jour dans le domaine de l'application. Précisément, 1' « Ecole de Nancy » se livrait depuis quelques années à une propagande active en faveur de la décentralisation ; l'opinion lui était sympathique et il paraissait probable que les pouvoirs publics ne tarderaient pas à s'en occuper.

Quand M. Duvergier devint ministre de la Justice, en juillet 1869, je lui offris de rédiger pour son usage personnel une note qui lui permettrait peutêtre d'amorcer la réforme. Il me répondit avec une bonhomie charmante qu'il se croyait au pouvoir pour peu de temps, que le cabinet dont il faisait partie était, dans sa pensée, « un ministère de transition » et que l'Empereur serait conduit à aller plus loin dans la voie libérale. « Je ne serais pas surpris, ajouta-t-il, qu'il allât jusqu'à M. Emile Ollivier, si celui-ci consentait à accepter un portefeuille. Pourciuoi, à tout événement, ne lui soumettricz-vous pas vos idées? Il pourrait, le cas échéant, leur donner une suite. » Comme je manifestais ma surprise d'une telle éventualité : « Oui, je sais, dit-il, M. Ollivier est républicain ; mais l'Empereur ne s'arrêtera pas aux étiquettes. Il cherche avant tout un homme qui puisse l'aider à transformer son gouvernement et, si M. Ollivier veut être cet homme, il le sera. Telle est du moins ma prévision sur le dénouement de la crise actuelle. Notre ministère n'est qu'une étape. » J'ai admiré la sûreté de jugement de cet homme modeste autant que distingué. Combien à sa place

auraient subi l'illusion du pouvoir et se seraient considérés comme étant eux-mêmes la solution définitive !

Je connaissais quelque peu M. Emile Ollivier. Nous nous étions rencontrés un an auparavant grâce à un ami commun. La glace avait été vite rompue ; nous avions parlé de la révolution de février, où, malgré sa jeunesse, il avait joué un rôle en qualité de commissaire extraordinaire dans les Bouches-du- Rhône. Je l'avais revu depuis. Sa société était fort attachante ; il savait beaucoup et sa parole devenait facilement éloquente. Il jugeait les hommes de haut et, m'a-t-il paru, très impartialement. Je lui fis part du diagnostic de M. Duvergier. Il se récria : « Je ne pourrais entrer au ministère, dit-il, qu'en conservant toutes mes opinions. A supposer que l'Empereur y consentît, son entourage ne le permettrait pas. » Je ne crois pas qu'à ce moment il envisageât pareille éventualité. Il ne s'en intéressa pas moins à mes idées de réforme administrative : « Comme simple député, conclut-il, je pourrai les soutenir à la tribune et amener le gouvernement à les étudier. » Il reconnaissait d'ailleurs que notre pays avait un besoin impérieux de self-government et que les liens bureaucratiques l'étouffaient.

Le 2 janvier 1870, M. Emile Ollivier était appelé au pouvoir, non comme chef du cabinet en titre, ainsi qu'on l'a cru — c'était l'Empereur qui prési-

dait lui-même le Conseil — mais comme garde des sceaux, appelé à présider en l'absence de l'Empereur et, en tout cas, prépondérant par la force du talent et par l'originalité de la situation. Il a expliqué lui-même, dans son Empire libéral, comment il conciliait ses opinions républicaines avec le but qu il s'était proposé. A défaut de la République, dont l'établissement lui paraissait alors impossible, il voulait doter la France d'un gouvernement constitutionnel et parlementaire. On ne saurait nier que, sans la guerre néfaste avec la Prusse, l'Empire ainsi transformé aurait eu de sérieuses cliances de durer. Je revis M. Ollivier peu après son avènement. Nous parlâmes aussitôt de la réforme administrative et il me demanda de lui remettre un projet de rapport et de décret. 11 ne s'agissait, bien entendu, pour le moment que de poser le principe. Une grande commission serait chargée d'en préciser les applications. Le 22 février parut au Journal officiel, sous la signature de M. Chevandier de Valdrômc, ministre de l'Intérieur — auquel ces sortes de questions ressor tissaient — un décret organisant la Commission de décentralisation, présidée par M. Odilon Barrot. Le rapport préliminaire, fort différent de mon texte, était tel que je le craignais : il préconisait la décentralisation proprement dite, mais il laissait de côté la simplification administrative. Il indiquait en ces termes le but à atteindre : « Cette Commission, qui pourrait se subdiviser en

sous-commissions, procéderait à une enquête auprès des administrations publiques et en dehors d'elles; elle rechercherait dans les constitutions des pays voisins ce qu'il pourrait y avoir d'applicable au nôtre; elle recueillerait les documents propres à éclairer ses discussions , à présenter sous son véritable jour le grand problème de la décentralisation et à en préparer la solution ; enfin elle coordonnerait le résultat de ses recherches dans un ou plusieurs rapports qui énuméreraient en détail les réformes à accomplir. » Suivait une liste de quarante-sept membres, sans préjudice des ministres qui, de droit, faisaient partie de la Commission.

La plupart des noms étaient connus. Ils appartenaient au monde de la politique, de la haute administration, du barreau, de la magistrature. On voyait aussi quelques publicistes célèbres, Prévost-Paradol, Dupont-White, Maxime du Camp, ainsi que des membres de l'Institut, MM. Léonce de Lavergne, Louis Raybaud, William Waddington '.Je ne fus pas peu surpris de me voir figurer en si brillante compagnie. M.Ollivier, qui ne m'avait pas laissé deviner

i. Parmi les notabilités politiques ou administratives, je citeiai : MM. Drouyn de Lliuys, ancien ministre; Dauphin, maire d'Amiens, plus tard m in istre sous la République; Le Play, sécateur, Bonjean. sénateur; Aucoc, Boulatignier et Oscar de Vallée, conseillers d'État; de Barante, d'Andelarre, Latour du Moulin, députés, etc. La Commission était renforcée d'un nombreux secrétariat, qui comptait déjeunes talents, MM. Durangel, Target, Lefèvre-Pontalis, de Ravignan, Charles Savary, qui se sont signalés dans les fonctions publiques ou dans le parlement.

sa bienveillante intention, avait obtenu de son collègue l'inscription de mon nom. dont le manque de notoriété contrastait avec l'ensemble de la liste. Mes collègues du ministère du Commerce, qui n'étaient pas au courant de mes plans de réforme, me firent compliment avec une nuance d'ironie, car ils supposaient sans doute que cette distinction était le résultat de savantes manœuvres.

La Commission fut accueillie favorablement par l'opinion publique, qui vit dans sa composition un désir réel d'aboutir. M. Emile Ollivier, en nous installant, conjointement avec M. Chevandier de Valdrôme, prononça un éloquent discours dans lequel il mettait en relief les avantages d'une décentralisation éclairée et le profit certain qu'en retirerait la liberté. Il insista sur la pleine indépendance de nos délibérations, sur la sincérité des avis que le gouvernement attendait de nous. Cette consultation, assura-t-il, n'était pas une vaine démonstration, mais la préface d'un acte sérieux et réfléchi qui ne tarderait pas à s'accomplir.

Nous inaugurâmes nos travaux immédiatement. Nous siégions au quai d'Orsay, dans la grande salle du Conseil d'Etat, mise le matin à notre disposition. Nul de nous ne songeait que notre œuvre pourrait être éphémère et que ce même bâtiment où nous délibérions serait prochainement détruit par l'insurrection. L' Empire, quoique battu en brèche par une opposition chaque jour grandissante, paraissait encore solide ; il

avait intérêt à utiliser nos indications. Le hasard me plaça à côté de M. Prévost-Paradol et de M. Waddington, avec lesquels la communauté de vues en matière administrative amena de fréquents épanchements. Ils vinrent un jour conférer chez moi, au sujet de la réforme départementale, et nous tombâmes d'accord sur presque tous les points. Bientôt la Commission se partagea en trois sous-commissions : l'une s'occupait de Paris et du département de la Seine, la seconde de l'administration communale et la troisième de l'administration départementale. J'entrai, avec mes deux voisins, dans cette dernière sous-commission, où nous rencontrâmes des esprits actifs et vigoureux, tels que MM. Raudot et de Vallée, placés aux deux pôles.

Nous élaborâmes un projet des plus hardis, qui, je le reconnais, allait au delà des limites raisonnables. 11 confiait l'administration du département au conseil général et ne laissait au préfet qu'un contrôle destiné à assurer l'exécution des lois. La position de ce fonctionnaire s'élevait d'ailleurs, en ce sens que le même préfet contrôlait plusieurs départements groupés selon leurs affinités naturelles. Ce projet, dépouillé de ses exagérations et un peu trop rétréci, a servi de base, en 1871, à la loi votée par l'Assemblée nationale et dont M. Waddington fut le très distingué rapporteur.

Un de nos jeunes secrétaires adjoints se fit remarquer par sa facilité de parole, son instruction pré-

coce.et son assurance. Il s'introduisait dans les discussions — où il n'avait cependant que voix consultative — et tenait tête aux membres les plus qualifiés. Charles Savary devait montrer plus tard le même talent dans les Chambres, mais sa fin n'a pas répondu aux espérances que ses débuts avaient fait concevoir.

De temps en temps, les trois sous-commissions se réunissaient en assemblée plénière pour discuter les principes essentiels. C'est ainsi que nous eûmes à débattre la thèse, si controversée alors, du mode de nomination des maires. Le gouvernement, malgré le souffle libéral qui animait plusieurs de ses membres, n'osait pas accepter l'élection par les conseils municipaux. M. Chevandier de Valdrôme présenta un habile plaidoyer pour nous démontrer les dangers qu'entraînerait une telle pratique. Si l'on se rappelle qu'elle n'a été consacrée que douze ans plus tard, sous le cabinet que j'avais l'honneur de présider, en 1882, on ne saurait s'étonner de l'effroi que ressentaient certains ministres de l'Empire en 1870. Résultat bien imprévu et qui déroula entièrement M. Chevandier, la Commission, que le gouvernement supposait acquise à ses vues, adopta la solution hardie à une voix de majorité. Le ministre n'en croyait pas ses yeux — on avait voté à mains levées — ; il renouvela l'épreuve, elle confirma sa défaite. Défaite d'autant plus significative que la lutte avait été longue et acharnée. M. Prévost-

Paradol se révéla, en cette occasion, orateur de premier ordre. Après lui je me risquai, non sans une vive émotion, et m'en tirai sans trop de dommage. M. Chevandier de Valdrôme, de fort méchante humeur, ne nous cacha pas que le gouvernement ne se considérait pas comme lié par ce vote audacieux et qu'il se réservait de n'en tenir aucun compte. Le public ne partagea pas ce sentiment; toute la presse indépendante loua la Commission.

Nous étions en juillet, nos travaux allaient être interrompus par le terrible orage qui se préparait à fondre sur la France.

La guerre de 1866, entre la Prusse et l'Autriche, avait laissé au cœur de notre pays une profonde blessure. L'amour-propre national ne se consolait pas d'un événement qui avait rompu à notre détriment l'équilibre des forces au centre de l'Europe. Notre diplomatie n'avait su ni prévenir le mal ni le réparer. Chacune de ses tentatives s'était heurtée au mauvais vouloir du gouvernement prussien. Après s'être laissé duper, elle avait subi une série de procédés désobligeants. De là, un sentiment général de malaise qui persistait à travers les déclarations rassurantes de l'Empereur et nuisait singulièrement au prestige du régime.

C'est dans cet état de nervosité que le pays apprit les intelligences nouées entre Madrid et Berlin dans le but de faire asseoir un prince de la maison de Ho-

TRAVAUX D'INGÉNIEUR. — LE QUATRE-SEPTEMBRE. 9î)

henzollern sur le trône d'Espagne. Il y vit une provocation délibérée et pour l'avenir un danger. Le gouvernement impérial ne pouvait manquer de s'opposer à la réalisation de ce dessein. Il était en cela soutenu, poussé par l'opinion publique. 11 entreprit donc les démarches nécessaires... Hélas! on sait comment la faiblesse de l'Empereur, l'intervention téméraire de l'Impératrice, la coupable complaisance du ministre des Affaires étrangères nous firent perdre le bénéfice d'une négociation heureusement conduite; comment l'insistance de notre ambassadeur auprès du roi de Prusse fournit à M. de Bismarck l'occasion d'une manœuvre inouïe : la falsification d'une dépêche pour exciter les esprits et les amener à la guerre ! On sait, d'autre part, quelles étaient les lacunes de notre organisation militaire; quelles furent l'incohérence des premières opérations etl'impéritie du commandement, présage d'inévitables désastres1. Ces faits, et d'autres encore qui s'y rattachent, sont aujourd'hui connus de tous. Les révélations, les

\. Voici comment le général Bazaine-Hayter, ancien attaché à l'état-major du maréchal Hazaine, juge, dans un écrit récent, la situation en 1870 : « Nous n'avions aucune préparation : pas de chevaux pour atteler les parcs de réserve d'artillerie et les équipages de pont, pas d'outils pour creuser les tranchées; nos mitrailleuses arrivaient directement des manufactures et les servants en ignoraient l'emploi ; noire artillerie était inférieure en nombre, eu efficacité, en portée, impuissante : nous n'avions pas de trains de vivres régulièrement constitués. Nos formations de combat, déjà vieilles en 1859, démodées et routinières; nos règlements, en retard de trente ans ; notre commandement à tous les degrés brave, mais ignorant, sans doctrine, sans initiative : voilà les causes de nos défaites, de toutes nos défaites. »

aveux ou les panégyriques des principaux intéressés ont permis d'établir les responsabilités qui pèseront à jamais sur les auteurs de notre infortune.

Dans la sphère modeste où je vivais, je n'ai recueilli sur ces fatales négociations aucun renseignement particulier. Je n'étais instruit que par les journaux. J'ai cru, comme le public, que nous nous trouvions acculés à la guerre par des procédés offensants. J'étais un peu moins étranger à la question militaire, qui allait se résoudre au grand jour, et sur laquelle je m'étais à l'avance formé une opinion par l'étude de divers documents. Les comptes rendus de la guerre de 1866 m'avaient montré que la Prusse employait la méthode napoléonienne, tandis que nous paraissions en avoir perdu la tradition, à en juger par la guerre d'Italie. Les rapports si clairvoyants du colonel Stoffel ne m'étaient pas inconnus. Je venais de lire quelques pages troublantes du prince Frédéric-Charles, qui faisait ressortir l'infériorité tactique de notre armée, peu manœuvrière, et la supériorité des méthodes prussiennes. Sans donc m'arrêter aux origines des événements, qui m'échappaient, je portai toute mon attention sur nos préparatifs et sur le début des opérations.

Il fut évident, dès le premier jour, que nos forces étaient distribuées d'une manière absolument contraire aux principes. Au lieu d'une vraie concentration, on pratiqua la dispersion sur une large étendue de frontière. Les emplacements des corps d'armée

ne semblaient d'ailleurs dictés par aucune vue d'ensemble. Les expéditions de troupes par chemin de fer s'effectuaient sans ordre ni règle ; elles ne s'échelonnaient pas par corps d'armée successifs. Je ne pus m'empêcher de communiquer à mes collègues du ministère l'inquiétude que me causait cette entrée en campagne. Nous avions coutume, durant cette période agitée, de nous réunir chez M. Marchand, directeur de la comptabilité, dont le vaste cabinet se prêtait à ce genre de conférence. Un jour que mes critiques avaient pris une forme assez vive : « Modérez-les, me dit en sortant un de mes collègues qui me portait intérêt; on pourrait les croire inspirées par l'esprit de parti. D'ailleurs, vous devez bien penser que le gouvernement, qui en sait plus long que nous, a pris ses mesures. »

La confiance de mes collègues allait être soumise à de rudes épreuves. Après l'éphémère succès de Sarrebruck, l'échec de Wissembourg fut le premier éclair qui fend la nue orageuse. Six mille hommes écrasés, victimes d'une erreur stratégique évidente, quel prélude! Je repassais en moi-même ces tristes réflexions, dans la journée du 6 août, lorsque, tout à coup, vers deux heures, se répand le bruit d'une victoire de Mac-Mahon. On s'agite, on s'informe, on se félicite; des rues se pavoisent. Durant quelques instants, Paris goûte une joie patriotique. Une partie de la foule cependant restait songeuse.

Vers cinq heures, une grande colonne se dirige sur la place Vendôme, pour avoir des explications du ministre de la Justice. M. Emile Ollivier — que je n'avais pas vu depuis deux mois et que je ne devais plus revoir qu'en 1890, à l'Académie française — parut à une croisée du premier étage. Si j'avais eu quelques doutes, sa pâleur et sa tristesse me les auraient enlevés : « Non, s'écria-t-il d'une voix brisée, il n'y a pas d'annonce de victoire. Le gouvernement vous doit toute la vérité et il vous la dira, bonne ou mauvaise, sans réticence. Rien n'est compromis. Le gros de l'armée est intact. Ayez confiance!... » Ah! je n'oublierai jamais ces mots : « Ayez confiance! » L'accent n'était pas d'accord avec les paroles. Celui qui les prononçait voyait sans doute le danger que faisaient naître les dispositions adoptées par les chefs militaires. Peut-être avait-il le pressentiment des malheurs qui, à cette heure même, fondaient sur nos armes et que le télégraphe lui apprendrait le lendemain. La foule accourue place Vendôme avec quelque vague espérance se retira douloureusement impressionnée. Le soir, une proclamation des ministres affichée dans divers quartiers répétait ce qu'avait dit le garde des sceaux et annonçait que le coupable auteur de la décevante nouvelle était emprisonné. Le 7 août mit Paris en face de la réalité : Frossard et Mac-Mahon vaincus à Forbach et à Reischoffen battaient en retraite, laissant notre frontière découverte. Deux jours après, le 9 août, le ministère Ollivier

était emporté dans la tourmente. Un ordre du jour équivoque, présenté par M. Clément Duvernois, le renversa. J'assistai aux efforts louables, mais peu coordonnés, du ministère Palikao. Le sort de la guerre paraissait plus que jamais livré au hasard. A travers les ordres et les informations publiés par le Journal officiel, nul rayon de lumière ne se dégageait. On sentait partout tiraillements et indécisions. L'Empereur, qui n'avait jamais eu la compétence mais qui avait au moins eu la volonté, était maintenant brisé par les souffrances physiques et par les revers. Entouré de chefs insuffisants, ballotté entre les injonctions venues de Paris et ses propres inspirations, humilié par le sentiment de son inutilité et par l'obligation de résigner le commandement suprême, il n'était plus pour l'armée qu'un impedimentum, nuisible au mouvement des troupes. Il prit enfin, le 16 au matin, le sage parti de rallier Châlons. où l'armée du maréchal de Mac- Malion achevait de se reformer.

Le maréchal Bazaine, plus libre désormais, ne semble pas avoir fait un effort suffisant pour coopérer avec Mac-Mahon. Attaqué, dans cette même journée du 16, à Rezonville, il aurait pu, au dire de certains de ses lieutenants, gagner la bataille par une offensive opportune. Telle est du moins l'opinion que m'exprimait le maréchal Canrobert, quatorze ans plus tard, au Sénat. Il se borna à conserver la plus grande partie de ses positions. Guidé par des

considérations sur lesquelles l'obscurité règne encore, il renonça à marcher sur Verdun, malgré sa formelle promesse à l'Empereur. Il parut n'avoir plus d'autre idée que de regagner Metz, où il allait donner le spectacle d'une inaction incompréhensible, suivie, moins de deux mois et demi après, de la désastreuse capitulation qui portait le suprême coup à la défense du pays.

L'Empereur et Mac-Mahon, abandonnés ainsi par Bazaine, avaient la vue saine d'un retour sous les murs de Paris, où les mouvements de leur armée auraient pu compliquer singulièrement les opérations des assiégeants. Mais l'Impératrice et son gouvernement jugèrent que l'attitude de l'Empereur ne serait pas assez fière et que le prestige de la dynastie pourrait en souffrir! De là cette marche insensée sur Sedan, à laquelle Mac-Mahon se refusa pendant plusieurs jours, et qui conduisit l'armée à sa perte, en même temps que le souverain se rendait à discrétion.

Quand ces nouvelles furent connues à Paris, le 3 septembre, une surexcitation extraordinaire s'empara des esprits. Nous étions comme hallucinés. Nous ne pouvions croire à la réalité. Eh! quoi, la France, cette grande puissance qui à certaines époques avait fait trembler l'Europe, s'écroulait comme un château de cartes devant la Prusse ! Le sol sacré était foulé sans résistance ! Paris allait être assiégé comme une vulgaire place forte ! Où donc s'appuyer ?

Où se retenir? Le gouvernement existait-il encore? Qui commandait?

Le Corps législatif paraissait seul, à cette heure, représenter le pays. Mais il doutait de sa propre autorité ; il se sentait à bon droit suspect, par suite de ses origines. Il manquait du crédit nécessaire pour prendre et imposer les résolutions qu'appelait une telle extrémité. Il hésitait et parlait au lieu d'agir. Un de mes amis, Bou deFourment, député du Pas-de- Calais et membre de la majorité, me tenait au courant, heure par heure, de ce qui se passait à l'intérieur du Palais-Bourbon. J'entendais pour ainsi dire à distance les discours confus qui s'entrechoquaient. Durant cette journée et la nuit suivante, les députés se débattirent dans l'impuissance. Le 4 au matin, on put croire que l'après-midi verrait éclore des résolutions viriles. La plupart s'étaient convaincus de l'impossibilité de maintenir la régence de l'Impératrice. La majorité inclinait, m'apprit mon ami, à quelque comité de salut public, dont la présidence serait confiée à M. Thiers et où figureraient des éléments avancés, tels que M. Gambetta. La délibération, ouverte aune heure, fit éclater à nouveau les divergences. Tandis que M. Jules Favre soulevait des murmures par sa motion trop nette de déchéance, le général Palikao proposait la formation d'un conseil de gouvernement, qui respecterait la dynastie. M. Thiers, plus habile, prononçait la déchéance par prétention : il acceptait la commission de gouvernement, « en attendant,

stipulait-il, la convocation dune assemblée constituante ».

Pendant que les députés, retournés à leurs bureaux, examinaient d'urgence ces propositions, le peuple s'était mis de la partie. Dès onze heures du matin, commençaient à défiler sur les boulevards, sans ordre ni consigne apparente, une multitude de gens venus des quartiers excentriques et qui se dirigeaient vers la place de la Concorde. Il était difficile de dire quel dessein les amenait. En proie sans doute à l'anxiété générale, ils cherchaient comme nous-mêmes, massés sur les trottoirs, à se renseigner sur les suites de l'horrible crise. J'ai longtemps assisté à ce défilé, qui avait quelque chose de lugubre et d'inquiétant. J'ai fini par imiter les personnes qui m'entouraient et j'ai grossi le cortège. Une fois de plus j'ai vu, dans l'affolement, s'ouvrir les grilles du Palais-Bourbon devant une invasion d'ailleurs pacifique. Les hommes de garde, comme vingt-deux ans auparavant, cédèrent à la pression populaire. Pour éviter que la salle des séances ne devînt le théâtre de scènes tumultueuses, M. Gambetta, qui avait fait de louables efforts pour arrêter le flot, prononça rapidement la déchéance et entraîna la foule vers l'Hôtel de ville, où le nouveau gouvernement allait, assura-t-il, se constituer.

Vers sept heures du soir, le public apprenait la formation d'un gouvernement provisoire, dit « de la Défense nationale », dans lequel figuraient les per-

sonnalités suivantes, sympathiques aux Parisiens : Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Ernest Picard, Rochefort, Jules Simon. La présidence, en raison des conjonctures, fut offerte au général Trochu, dont les idées inspiraient confiance; la vice-présidence échut à M. Jules Favre, avec une sorte de primauté politique. Une heure plus tard, ce dernier, accompagné de M. Jules Simon, se présenta à la présidence de la Chambre, où deux cents députés environ, expulsés du Palais-Bourbon, tenaient séance sous la direction de M. Thiers. Il leur notifia les décisions prises à l'Hôtel de ville et les adjura de se séparer pour prévenir une dualité redoutable. M. Thiers, tout en protestant pour le principe, conseilla à ses collègues de céder à la force et de « se retirer avec dignité ». Ainsi finit le Corps législatif. Quant au Sénat, réuni au Luxembourg, il fut laissé dans un oubli méprisant. Personne ne songea à l'envahir ni à le dissoudre. M. Rouher, qui le présidait, après avoir vainement attendu quelque sommation du dehors, proposa de lever la séance et de s'ajourner au lendemain1.

Ayant plus tard, dans une large mesure, partagé

1. Ce lendemain ne devait jamais venir. Il y a quelque chose de tristement comique dans cette fin du Sénat. « Si une force tumultueuse était à nos portes, dit Rouher, ce serait un devoir impérieux de l'attendre délibérément. Mais aucune force ne nous menace... » Baroche accentue la note : « Si nous pouvions espérer qu'elles se dirigeront sur nous, ces forces populaires, révolutionnaires, qui ont pénétré dans l'enceinte du Corps législatif, je persisterais à penser

le sort du nouveau gouvernement, je veux dire quelques mots du reproche qui lui a été adressé et qui a longtemps défrayé la polémique. Usurpateur et factieux, prétendait-on, il avait dérobé un pouvoir qui, à défaut de la dynastie impériale, appartenait au Corps législatif seul. Plus d'un membre de l'Assemblée nationale de 1871 l'aurait volontiers, de ce chef, mis en accusation.

Ce reproche, examiné avec le recul du temps, paraît puéril. Qui donc avait qualité, à ce moment tragique, pour exercer le pouvoir? Le Corps législatif? Mais il ne tenait de la nation qu'un mandat précis et limité. Il avait sa place dans un ensemble dont l'Empereur et le Sénat faisaient partie. L'Empire écroulé, l'organisme constitutionnel détruit, le Corps législatif était sans droits. Il le sentait si bien luimême qu'il n'osa rien tenter. 11 surnageait comme une épave. Le nouveau gouvernement, selon la forte expression d'un de ses membres, « ramassa le pouvoir tombé dans la rue ». A défaut d'une consultation nationale, que les circonstances ne permettaient pas, toute autorité improvisée était forcément révolutionnaire. Celle qui est sortie du Quatre- Septembre a eu le double mérite d'être facilement acceptée et d'avoir supporté sans défaillance le fardeau dont les événements l'accablaient. Si l'adage : « Le salut

que chacun de nous doit rester à son fauteuil pour attendre les envahisseurs. Mais malheureusement (car c'est ici que je voudrais mourir), nous ne pouvons avoir cet espoir. La révolution éclatera dans Paris et ne viendra pas dans cette enceinte. »

public est la suprême loi » a trouvé son application, c'est bien le jour où l'Empire a disparu dans le désarroi universel.

Ce qu'on peut regretter, c'est que le nouveau gouvernement ne se soit pas donné une base plus large. En se recrutant exclusivement parmi les députés de Paris, il a diminué son autorité sur la province, il a risqué d'éveiller des susceptibilités préjudiciables aux communs efforts. Son excuse — et en même temps sa faute — réside dans une conception stratégique dont les militaires qui l'entouraient auraient dû le préserver. 11 a cru que la guerre se résumerait dans la résistance de Paris. 11 ne s'est pas dit que le siège d'une place forte, si importante soit-elle, ne doit être qu'un épisode. Son erreur, trop partagée par le public, s'affirme avec une entière bonne foi dans cette déclaration adressée au pays, le 6 septembre, par la voie du Journal officiel :

« Le gouvernement de la Défense nationale reçoit incessamment les adhésions chaleureuses des députés de l'opposition élus dans les départements.

« Tout le monde a compris que, dans la crise que nous traversons, là où est le combat, là doit êtbe

Page 1