LE POUVOIR
« C'est sur Paris que marche à cette heure l'armée envahissante.
« C'est dans Paris que se concentrent les espérances de la patrie.
« Pour affronter cette lutte suprême, dans laquelle il suffit de persévérer pour vaincre, la population parisienne a choisi pour chefs les mandataires qu'elle avait déjà investis de sa confiance.... Rien de plus logique et de plus simple. »
Le général Trochu se plaçant à un tel point de vue, ses collègues civils étaient assurément excusables. Mais quelle hérésie militaire! Renfermer le gouvernement dans la place assiégée, c'était le condamner à capituler avec elle ; c'était briser d'avance la résistance de la France et la limiter à la défense de Paris. En outre, on viciait fatalement les opérations des armées de province, puisqu'on les obligerait à pivoter autour de la délivrance de la capitale, au lieu de les laisser évoluer en conformité des règles de la stratégie. Que de fois j'ai gémi sur la dure loi qui pesait sur nous! Que de fois j'ai déploré les chances favorables qui nous étaient ainsi enlevées ! Les pouvoirs publics auraient dû résider partout ailleurs que dans Paris, de manière à rester en communication directe avec les départements et à préparer la prolongation éventuelle de la résistance au delà de la durée même du siège.
Depuis l'ouverture des hostilités, le service dont j'étais chargé au ministère du Commerce avait beaucoup perdu de son utilité. Comment demander froidement aux ingénieurs d' « inspecter le travail des enfants et des femmes dans les manufactures » alors que la patrie est en danger? N'avaient-ils pas mieux à faire? Ne se devaient-ils pas à la défense nationale? Et moi-même, allais-je rester oisif dans mon bureau? Attendrais-je tranquillement que l'interruption des communications avec la province me créât d'insupportables loisirs? Le rouge me montait au front à cette pensée. Je voulus apporter ma petite pierre à l'œuvre commune.
Une question technique m'avait préoccupé dès l'ouverture des hostilités. Un jour, en compagnie de M. Marqfoy, ancien polytechnicien, de M. Marini, brillant ingénieur des ponts et chaussées, et d'un lieutenant de vaisseau, caserne au fort d'Issy, j'avais voulu reconnaître cette partie de la ligne de défense,
et nous avions constaté tous les quatre quelle laissait fortement à désirer : il y avait une lacune évidente entre les forts d'Issy et de Vanves. Je l'expliquai dans une note que je remis à mon chef direct, M. Ozenne, secrétaire général du ministère du Commerce. Celuici en donna communication au général de Chabaud- Latour, président du comité de défense. Les choses en étaient restées là. Voyant le siège imminent, je résolus de m'adresser à l'un des membres du nouveau gouvernement, qui consentirait sans doute à me faire employer comme officier du génie. Après réflexion, je me tournai pour cet objet vers M. Gambetta : il était jeune, il avait de l'initiative ; il ne s'arrêterait pas à ma qualité de civil; il saurait bien, si je réussissais à le convaincre, m'introduire auprès de son collègue de la Guerre.
Le 6 septembre au matin, je me rendis place Beauvau, où venait de s'installer M. Gambetta. Il n'était pas visible, il me fit conduire chez son secrétaire particulier, M. Eugène Spuller. Ce dernier m'écouta avec attention et fixant sur moi le regard bienveillant et interrogateur qui lui était familier : « Ce que vous racontez, dit-il, est intéressant; je pense que le ministre, malgré ses occupations, ne refusera pas de vous entendre ; les questions relatives au siège sont de tout premier ordre. » 11 passa dans la pièce voisine et revint au bout d'un instant : « Le ministre est prêt à vous recevoir ; mais il vous demandera d'être très bref, car il est surchargé. » Et me précédant,
il m'introduisit auprès de l'extraordinaire personnage dont on s'entretenait tant depuis deux ans.
Je n'avais jamais vu M. Gambetta, je ne connaissais même pas sa photographie. Je me le figurais grand et fort, le verbe haut, avec peut-être cette nuance de parvenu que donnent des succès trop rapides. Il devait éblouir plutôt que séduire. Le premier regard me détrompa. L'aspect était éminemment sympathique, les manières simples et naturelles, la voix chaude mais douce. Le visage plutôt pâle { s'éclairait de l'admirable sourire que connaissent bien ceux qui ont approché M. Gambetta et qui lui gagnait les cœurs. L'étroit cabinet dans lequel il siégeait (ce n'était pas le cabinet habituel du ministre) le rehaussait encore par le contraste. L'homme paraissait plus grand dans ce cadre restreint, en même temps on le sentait plus accessible. Je repris l'exposé que j'avais fait à M. Spuller. Mais lui m'interrompant dès les premiers mots : « M. Spuller m'a mis au courant et je vous sais gré de la pensée qui vous amène. Mais nous ne manquons ici ni d'officiers du génie, ni d'ingénieurs. Les bonnes volontés et les talents sont même trop nombreux. Chacun, par un sentiment louable, a voulu s'enfermer dans Paris. Cela ne sert pas les intérêts de la défense. Il nous faut en province des administra-
1. L'embonpoint maladif, qui envahit M. Gambetta dans ses dernières années et qui s'accompagna d'une forte coloration du teint, n'avait pas encore fait son apparition.
teurs, des organisateurs, capables de stimuler les efforts, de les coordonner. Le régime déchu nous laisse des cadres vides. Nous n'avons ni préfets, ni sous-préfets, ni maires. Le parti républicain, jusqu'ici hors des affaires, ne peut nous en fournir en nombre suffisant... Je vois, ajouta-t-il en regardant ma carte, que vous êtes conseiller général de Tarnet-Garonne; M. Spuller m'a dit que vous aviez été chef d'exploitation d'une grande compagnie de chemin de fer ; vous devez être en mesure d'administrer ce département. Je vais vous nommer préfet à Montauban. »
Je hasardai quelques objections : « Je connais trop de monde, dis-je, à Montauban ; on m'y a vu en relation avec les fonctionnaires de l'Empire, je serai suspect aux républicains. Mon administration pourra se trouver entravée au moment où il importe que tout marche aisément. Mieux vaudrait, ce me semble, m'assigner une autre destination. » M. Gambetta chercha à me rassurer : « Il ne s'agit pas, quant à présent, remarqua-t-il, de s'adonner à la politique, mais de pourvoir à la défense nationale. Devant cet intérêt supérieur, tout s'efface. Vos compatriotes le comprendront. D'ailleurs le temps presse; je n'ai pas le loisir d'examiner d'autres combinaisons. On me demande d'urgence un préfet à Montauban; vous partirez ce soir. Si vous y rencontrez les difficultés que vous prévoyez, vous m'aviserez, et je vous donnerai un autre poste. » Je mïncli-
nai et pris congé, en remerciant M. Gambetta de la confiance qu'il voulait bien me témoigner.
Je n'eus guère le temps de réfléchir sur ma situation et je courus au ministère du Commerce d'abord, à celui des Travaux publics ensuite (ils étaient désormais séparés), pour la régulariser. M. Magnin et M. Dorian, titulaires de ces deux départements, se montrèrent l'un et l'autre pleins de bienveillance; il me parut que le nom de M. Gambetta aplanissait les difficultés. M. Dorian à son autorisation ajouta des paroles d'encouragement; il insista sur la nécessité d'activer les efforts de la province et, à ce point de vue, il se félicitait de l'appel adressé à des techniciens. Le soir même, ainsi qu'il m'avait été prescrit, je me mis en route.
Je suivais, vers sept heures, la ligne des boulevards pour gagner la gare d'Orléans, quand, à la hauteur de la rue Montmartre, je rencontrai mon ami Audoy, marchant en sens inverse. Nous passions peu de jours sans nous voir, mais le temps m'avait manqué pour le joindre. J'arrêtai ma voiture. « Où vas-tu? » fit-il étonné. « A Montauban », répondisse, et je lui contai en deux mots mon aventure. « Mais sais-tu bien, reprit-il, que je vais moi-même à Montauban ?» — « Comme préfet? » — « Comme préfet, et j'allais de ce pas chez toi pour te l'annoncer; mon départ est fixé à demain matin. » Stupéfaction des deux côtés. Mes instructions formelles ne me permettaient pas d'hésiter. « Je pars en tout
cas, lui dis-je; mais, toi, va à l'Intérieur et tâche d'éclaircir ce mystère. Tu me télégraphieras en gare de Bordeaux où je serai demain matin. » Au ministère de l'Intérieur, l'erreur s'expliqua : la direction du personnel avait désigné Audoy, tandis que le cabinet me nommait directement. Ce dernier choix prévalut et Audoy fut transféré à la préfecture d'Agen. Son télégramme, reçu à temps, me permit de continuer ma route sur Montauban.
Après un court séjour dans cette ville, où je rencontrai les difficultés prévues, je repartis, avec l'autorisation du ministre, et gagnai Tours pour collaborer à la commission d'armement. Je ne figurais pas parmi les membres titulaires, dont le nombre avait été limité parle gouvernement de Paris, mais j'étais associé aux détails de l'administration et j'émettais des avis sur les questions à l'ordre du jour. Un membre de l'Institut et deux ingénieurs en chef y travaillaient dans les mêmes conditions. Mon ami Marqfoy était membre titulaire et facilita beaucoup mon apprentissage. Par lui, je fus présenté au président, M. Jules Lecesne, homme d'une haute valeur, dont les services, aussi distingués que désintéressés, n'ont pas été reconnus par l'Assemblée nationale comme ils méritaient de l'être.
Cette commission avait un mandat très important. Elle était chargée de suppléer à la pénurie des arsenaux en se procurant à l'étranger les armes et les
accessoires nécessaires aux troupes de la province. Déjà fort occupée au moment de mon arrivée, elle le fut bien davantage les mois suivants, quand nos formations de campagne prirent la grande extension qu'on verra plus loin. Sa tâche devint alors écrasante et il fallut toute l'habileté commerciale de M. Lecesne, toute l'activité de ses collègues, pour que l'organe demeurât à la hauteur des besoins.
Le séjour à Tours offrait par lui-même un vil intérêt, car le gouvernement de Paris y avait constitué une « Délégation » chargée d'administrer les déparlements. C'est de là, naturellement, que partaient tous les ordres, comme c'est là aussi qu'affluaient toutes les nouvelles de la guerre. La paisible et élégante capitale du pays tourangeau avait complètement changé de physionomie. Les rues, d'ordinaire silencieuses, étaient sillonnées par les camions militaires et s'animaient d'uniformes variés; parfois les costumes un peu excentriques des francs-tireurs jetaient une note originale et, si ce n'eût été la gravité des circonstances, on aurait goûté l'attrait de ces tableaux pittoresques.
Malheureusement, il était impossible de s'abstraire des préoccupations qui pesaient sur l'esprit public. Cet actif va-et-vient dans les rues de Tours rappelait à tout moment les angoissantes circonstances au milieu desquelles on vivait. Personnellement, je me sentais envahi dans mon travail par une tristesse et une inquiétude grandissantes. Chaque jour,
quelque incident tragique révélait la profonde détresse de la province.
L'ennemi avançait vers Paris, rançonnant les villes, incendiant des habitations isolées, fusillant les paysans soupçonnés d'espionnage. Peu d'obstacles étaient apportés à ce flot envahissant. Les grandes armées avaient disparu, quelques restes de troupes se concentraient sur la Loire ; les routes de la Champagne étaient libres. Le cercle d'investissement se fermait autour de Paris. Pour faire face à cette situation désespérée, des miracles d'énergie et de méthode auraient à peine suffi.
Or, il ne semblait pas jusqu'ici que la Délégation de Tours fût en situation de les opérer. Elle avait été constituée sur des bases beaucoup trop étroites, toujours en vertu de la fausse idée que Paris seul résisterait à l'ennemi. Le premier jour, elle se bornait à l'unique personne de M. Crémieux qui, arrivé à Tours le 12 septembre, cumulait en lui tous les pouvoirs. Les diverses administrations, sous sa haute autorité, étaient représentées chacune par un chef de service, de grade parfois secondaire. Les bureaux, peu nombreux, faiblement outillés, se trouvaient hors de proportion avec le travail qu'on attendait d'eux. En ce qui concerne particulièrement le ministère de la Guerre, les dix directions de la rue Saint- Dominique se réduisaient à trois, et l'ensemble du personnel n'était guère que le cinquième de celui de Paris; cela au moment où il aurait dû fournir un
effort très supérieur à celui qu'on demande en temps ordinaire.
M. Crémieux, esprit fort avisé, reconnut bieu vite l'insuffisance d'une semblable organisation. A peine eut-il touché le sol de la province qu'il se rendit compte de l'impossibilité d'exercer seul la dictature dont il était investi. J'emploie le mot dictature; mais il n'est pas très approprié à l'état de choses qu'on avait voulu créer. Le gouvernement de M. Crémieux restait subordonné à celui de Paris; il n'en était que l'émanation, la Délégation, selon le vocable adopté. Cette dépendance a pesé constamment sur les opérations militaires ; elle les a pliées à certaines fins, assignées par le gouvernement central, alors que l'absence de communications régulières rendait extrêmement précaire l'entente qui en était la condition indispensable. M. Crémieux ne pouvait provoquer l'abandon du principe, Paris ne l'eût point écouté; il réclama tout au moins du renfort pour assurer une meilleure exécution du mandat. On lui envoya, le 16 septembre, deux assesseurs : l'amiral Fourichon, chargé de diriger la Marine et la Guerre, et M. Glais-Bizoin, sans fonctions définies. Ce dernier s'attribua bientôt une sorte de contrôle sur les choses de la Guerre ; mais son activité peu coordonnée, plutôt intermittente, ne se traduisait guère par des résultats tangibles. Sa bonhomie et son esprit original lui valaient l'indulgence et de nombreuses sympathies.
Malgré cette adjonction, M. Crémieux était le premier à reconnaître que la Délégation ne rendait pas, sous le rapport militaire, tous les services qu'on avait espérés. L'amiral, habitué aux règles inflexibles de la Marine et qui ne pouvait accorder à la Guerre qu'une part de son attention — s'en rapportant d'ailleurs au général Lefort, son sous-ordre — ne voyait pas la nécessité de révolutionner les procédés de l'administration. Tout marchait correctement, régulièrement, mais avec la lenteur qu'entraînait la faiblesse de l'instrument. Il eût fallu commencer par rompre les cadres fixés au départ de Paris, introduire des éléments nouveaux, bref, constituer un ministère de la Guerre en harmonie avec les besoins actuels. Ni l'amiral Fourichon ni le général Lefort n'étaient préparés à accomplir cette besogne, d'essence un peu révolutionnaire.
Tout le monde cependant sentait qu'une réforme s'imposait. Je m'en entretenais souvent avec les membres de la commission d'armement. L'esprit pratique de M. Lecesne saisissait les lacunes d'une administration imbue des traditions bureaucratiques, et qui continuait de fonctionner en temps de guerre comme en temps de paix : « Si j'opérais ainsi, disaitil, je ne me procurerais pas un fusil à l'étranger. » Quelques hauts fonctionnaires, M. Steenackers, chargé des Postes et Télégraphes, M. Durangel, directeur des Affaires départementales et communales, joignaient leurs doléances aux nôtres. C'était
l'éternel sujet de conversation dans les repas que nous prenions en commun. Mon ami Marqfoy insistait pour que M. Lecesne et M. Durangel, qui avaient leur liberté de parole auprès de M. Crémieux, fissent un suprême effort sur son esprit, de manière à le décider à intervenir personnellement. M. Crémieux, apprenant que j'étais ingénieur, désira s'en entretenir avec moi. Ces messieurs me présentèrent un soir. Pour m'accréditer, je rappelai à M. Crémieux que j'avais été son aide de camp en 1848 et je lui citai quelques particularités dont il avait gardé le souvenir très net. 11 me traita dès lors en vieille connaissance : « L'administration militaire, me dit-il, est bonne, mais elle n'a pas la foi. Elle n'est pas animée du souffle de la grande Révolution ; elle suit trop les ornières. Je le répète à l'amiral, mais je ne réussis pas à le convaincre. »
Deux ou trois fois, il revint sur ce sujet et je voyais ses préoccupations grandir. Il y eut au sein de la Délégation quelques discussions orageuses, à la suite desquelles l'amiral abandonna, le 3 octobre, le portefeuille de la Guerre. M. Crémieux en assuma provisoirement la charge et, pour l'alléger, créa auprès de lui un « comité de la Guerre ». Ce comité, présidé par M. Glais-Bizoin, comprenait M. Steenackers, M. Jules Cazot, secrétaire général du ministère de l'Intérieur, M. Clément Laurier, directeur du personnel au même ministère, et M. Alphonse Gent, ancien préfet de Vaucluse; j'étais secrétaire, avec
voix consultative. La composition était défectueuse ; la compétence militaire manquait. M. Glais-Bizoin, principal personnage, présidait mal, je veux dire présidait trop. 11 gardait la parole, se dépensait en discours, où l'esprit abondait, mais il n'aboutissait pas à des conclusions utiles. Ses digressions, souvent piquantes, absorbaient le meilleur temps de la séance. Après trois réunions, les membres découragés désertèrent et allèrent porter leurs doléances à M. Crémieux, lui conseillant quelque combinaison plus efficace.
Dans la soirée du 6 octobre, je fus mandé à son cabinet. J'y trouvai MM. Lecesne, Steenackers et Marqfoy, qui reprirent en ma présence les arguments qu'ils venaient de lui donner. Il ne pouvait, selon eux, résigner le portefeuille de la Guerre, malgré l'écrasante besogne qui en résultait pour lui. Seulement il devait prendre un adjoint, auquel il conférerait certaines attributions officielles et sur lequel il se déchargerait en grande partie. Mais quel adjoint? Pas un militaire, disaient-ils ; car les meilleurs étaient aux armées et d'ailleurs on risquerait de ne pas rencontrer cet esprit novateur, quasi révolutionnaire, que réclamait si justement M. Crémieux. Alors un civil. Mais quel civil? Ici les interlocuteurs successivement se récusèrent, à cause de leurs occupations, qu'ils ne pouvaient abandonner. Pour le même motif, on ne pouvait s'adresser aux autres fonctionnaires de la Délégation. Bref, d'élimination
en élimination, ils en arrivèrent à trouver que j'étais le seul civil présentement disponible. Mes titres d'ingénieur et d'ancien chef d'exploitation d'une grande compagnie de chemin de fer leur paraissaient offrir des garanties suffisantes.
Je m'étais tenu hors de la conversation, à quelques pas de distance. A ce moment, M. Crémieux m'appela : « Vous venez d'entendre ce que disent ces messieurs. J'ai besoin d'y réfléchir; c'est très grave. Le cas échéant, accepteriez-vous d'être mon délégué à la Guerre? » — « Oui, répondis-je, quoique je ne me dissimule pas la terrible responsabilité que j'encourrais. Je suis prêt à sacrifier, comme vous tous, ma vie pour le pays. » — « Je vous ferai connaître demain ma décision, » reprit M. Crémieux. Nous nous séparâmes ; il était près de minuit.
Le lendemain, M. Crémieux convoqua ses trois interlocuteurs de la veille. D'accord avec eux, il rédigea un décret m'investissant des attributions nécessaires. Il était sur le point de l'envoyer au Moniteur universel — qui suppléait à Tours le Journal officiel — et M. Marqfoy m'avertissait de sa part que j'aurais à prendre mes fonctions dans quelques heures, quand éclata tout à coup, le 7 octobre, cette stupéfiante nouvelle :
Gambetta, parti de Paris en ballon, est descendu à Amiens et se dirige sur Tours.
Je m'en applaudis, car j'y vis le présage d'une ac-
célération dans les préparatifs de la défense. Inutile d'ajouter que la combinaison projetée fut à l'eau. M. Crémieux, qui n'avait assumé le portefeuille de la Guerre qu'à son corps défendant, sous l'empire de la nécessité, jugea que le fardeau serait mieux placé sur les robustes épaules de son nouveau collègue. Il m'avisa qu'il me rendait ma liberté. Je n'avais plus qu'à rejoindre ma famille à Bordeaux, ma collaboration à la commission d'armement ayant cessé depuis la création de l'éphémère comité de défense.
Le 9 octobre, M. Gambetta, fiévreusement attendu, fit son entrée à la Délégation. 11 arrivait muni de pouvoirs extraordinaires, avec le double titre de ministre de l'Intérieur et de la Guerre. L'annonce de sa présence bouleversa la ville de Tours. Cette population, si calme et pondérée, qui la veille encore ne paraissait pas se douter qu'elle était gardienne du gouvernement de la France, eut comme une secousse électrique. La renommée du jeune tribun, les conditions dramatiques de son voyage, la fascination qu'il exerçait sur les masses, une sorte de vague croyance à un retour possible de la fortune, tout concourait à donner à son apparition le caractère d'un événement national. Les rues se remplirent de monde; le morne silence des jours précédents fit place à une animation joyeuse. Il sembla qu'une ère nouvelle commençait.
Le lendemain, vers quatre heures, je me trouvais
avec Marqfoy devant la porte de la préfecture , où M. Gambetta était descendu. « Pourquoi partir ce soir? me dit mon compagnon. Vous devriez aller le voir, il a été votre ministre. » — « Le voir, non, répondis-je, il est trop occupé ; mais je lui laisserai ma carte, par politesse ». J'entrai dans le vestibule et remis ma carte à l'huissier de service : « Ayez soin, lui dis-je. d'expliquer au ministre que je n'ai pas eu l'indiscrétion de demander à le voir; mais, de passage à Tours, j'ai voulu lui marquer ma déférence ». L'huissier, je ne sais pourquoi, me retint, et, au bout de quelques instants, revint vers moi : « Le ministre désire vous parler; il vous recevra après ses audiences, probablement dans une heure. » Ce court moment, la simple formalité d'une carte déposée, ont décidé de ma destinée.
Après deux heures d'attente, je commençais à croire à quelque bévue de l'employé, lorsque je fus introduit auprès de M. Gambetta. Je m'apprêtais, croyant prévenir son interrogation, à lui rendre compte de ma mission à Montauban, mais il ne m'en laissa pas le temps : « Je sais, dit-il, que vous n'avez rien pu faire d'utile à Montauban; mais il ne s'agit pas de cela. J'avais eu tort de vous y envoyer, vous en êtes parti, c'est une affaire réglée. J'ai ici de bien autres soucis. Avec le ministère de l'Intérieur, j'ai pris celui de la Guerre, afin d'activer les préparatifs, qui ne marchent pas assez vite. Or, je ne puis être partout. 11 me faudrait, au ministère de la
Guerre, un homme sur, connaissant ma pensée et capable de la faire exécuter, un autre moi-même, pouvant me suppléer et qui me dispenserait d'entrer dans les mille détails d'une administration absorbante et compliquée. J'ai songé à vous pour ce rôle : voulez-vous l'accepter? » La surprise me rendit un instant muet. Qu'est-ce qui me valait cette confiance? M. Crémieux du moins me connaissait, nous avions causé longuement, il avait recueilli des avis sur mon compte. Mais M. Gambetta ne m'avait vu qu'une fois, pendant cinq minutes, à Paris; encore n'avaisje pu remplir ses intentions. Pourquoi donc me choisissait-il? N'attachait-il pas à la fonction qu'il m'offrait la même importance que M. Crémieux? Ces réflexions traversèrent mon esprit rapides comme l'éclair. Je répondis au ministre que j'étais à sa disposition et prêt à le seconder de toutes mes forces. « Mais, ajoutai-je, quels seront mon titre et mes attributions? » — « Vos attributions, dit-il, ne seront autres que les miennes ; vous les exercerez par délégation et sous mon contrôle. Quant à votre titre, cherchons-le ensemble. » Je lui en proposai deux ou trois, qui ne lui agréèrent point. A la fin, je lui dis : « Je n'en vois qu'un, Monsieur le Ministre, qui puisse répondre à votre pensée; c'est celui-là même dont vous vous êtes servi : le titre de Délégué. Aucun autre ne saurait m'honorer davantage. » L'idée lui plut et, séance tenante, je rédigeai par son ordre le décret d'investiture. Il le signa et en prit une copie pour
l'insertion au Moniteur universel. J'ai conservé l'original, qui a pour moi une valeur particulière :
« Le membre du gouvernement de la Défense nationale, chargé des ministères de la Guerre et de l'Intérieur,
« Décrète :
« M. Charles de Freycinet, Ingénieur des Mines, ancien chef de l'Exploitation des chemins de fer du Midi, est nommé Délégué du Ministre auprès du Département de la Guerre, et est chargé de diriger les services en son lieu et place dans les limites qui lui seront tracées par le Ministre.
« Il adressera au Ministre un rapport journalier sur la marche des affaires.
« Tours, le 11 octobre 1870.
« Le membre du Gouvernement « de la Défense nationale
« Léon Gambetta. »
Le ministre me congédia. « Vous prendrez, me dit-il, votre service demain. En attendant, n'en parlez à personne. »
A la sortie de la préfecture, je rencontrai M. Léonce Detroyat, ancien officier de marine, directeur du journal la Liberté, dont j'avais fait la connaissance à Paris chez Marqfoy et avec lequel j'entretenais des
rapports cordiaux. Après quelques mots échangés sur la situation, il me dit en baissant la voix : « Je vous confie en grand secret — car la signature n'est pas encore donnée — que Gambetta m'a délégué au ministère de la Guerre pour des fonctions importantes ». Je le regardai avec étonnement et ne pus réprimer un sourire, me demandant si le quiproquo de Montauban allait se renouveler. « Vous me voyez surpris, répliquai-je, car votre mission ne me paraît pas en harmonie avec les idées que M. Gambetta m'exprimait tout à l'heure. Excusez-moi de ne pas vous en dire plus long maintenant. Mais il faut que nous voyons tous deux le ministre ce soir même. » M. Gambetta nous reçut vers neuf heures. Prenant la parole le premier : « M. Detroyat, lui dis-je, m'a fait part de vos intentions à son égard, sans toutefois préciser les attributions dont il serait investi. Permettez-moi de vous demander respectueusement dans quelles conditions nous serions placés l'un vis-à-vis de l'autre. » M. Gambetta expliqua que ma délégation était d'ordre général, tandis que celle de M. Detroyat était restreinte à un objet particulier, à savoir : prendre connaissance des télégrammes de la journée, de manière à renseigner immédiatement le ministre sur les faits importants. 11 reconnaissait d'ailleurs que cette mission, la première en date, perdait beaucoup de son utilité depuis que la mienne avait été conçue avec des bases plus larges. 11 ajouta même que des frottements seraient
à craindre, s'il ne savait pouvoir compter sur notre excellent esprit. Entrant dans son idée, je n'eus pas de peine à montrer qu'en dépit de notre bon vouloir réciproque nous risquerions de nous gêner, car pour le renseigner exactement il serait nécessaire, en bien des cas, de pénétrer dans le service. Une seule délégation me semblait donc préférable et j'offris de m'effacer. Mais M. Detroyat m'arrêta : « M. de Freycinet, dit-il, est ingénieur, il aura plus de compétence. Je me retire. » Il me tendit la main et prit congé du ministre. Peu de jours après, nous l'appelâmes au commandement du camp de la Rochelle, mission dont il s'acquitta à notre entière satisfaction.
Le lendemain matin, ma nomination ayant paru au Moniteur, je me rendis chez M. Gambetta. Je crus utile, dans cette première entrevue officielle, de lui parler à cœur ouvert. Sa franchise, empreinte de bonté, m'y autorisait. « Monsieur le Ministre, lui dis-je, le poste auquel vous m'appelez excitera bien des jalousies chez les civils, bien des défiances chez les militaires. Ces derniers accepteront difficilement mon autorité. Ils vous obéissent, à vous, parce que vous êtes M. Gambetta; mais moi, je suis un inconnu. Ils seront portés à me contester, à en appeler à vous de mes décisions. Vos amis trouveront peut-être que vous m'avez fait la part trop large et les critiques ne me seront pas épargnées. De tous côtés, on cherchera à vous mettre en garde contre moi.
Je vous demande, comme une insigne faveur, de réserver toujours votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez entendu. Je m'engage à ne vous rien celer et à vous dire l'absolue vérité. Nous avons besoin l'un et l'autre de cette mutuelle confiance pour travailler efficacement à l'œuvre immense qui nous attend. » M. Gambetta me prit la main et me dit : « Comptez sur moi comme je compte sur vous. Du reste, si je n'avais pas su que je pouvais compter sur vous, je ne vous aurais pas choisi. » (Il s'était renseigné sur mon compte, je l'appris plus tard, auprès de M. Crémieux, ainsi qu'auprès de MM. Lecesne, Steenackers et Durangel.) Ainsi fut scellé entre nous le pacte qui nous a liés l'un à l'autre pendant toute la guerre et dont notre action s'est heureusement ressentie. Du premier jour au dernier, nous n'avons eu , je puis le dire, qu'un seul but, une même pensée.
Je demeurai quelques instants avec M. Gambetta. Il me donna ses instructions et je me rendis au maréchalat, où siégeait l'administration militaire, pour procéder à mon installation. Mon intention était de ne me priver d'aucun concours. Je déclarai au général Lefort, qui dirigeait les services en qualité de secrétaire général, que le décret rendu ne changeait rien à ses attributions. Il commanderait au personnel comme par le passé ; seulement, au lieu de communiquer avec le ministre, il communiquerait avec moi : c'est de moi qu'il relèverait désormais en tous points. Le général reçut ma notification de bonne
grâce, mais sans grand entrain. Il me fit observer que sa présence créait un rouage intermédiaire et ne pourrait qu'occasionner des pertes de temps. Puisque j'entendais donner l'impulsion aux services, pourquoi ne pas la donner directement? Ma pensée serait mieux comprise et je serais plus sûrement obéi. Je sentais la justesse de ce raisonnement, mais je ne renonçais pas volontiers, du moins dès le début, aux lumières et à l'expérience du général. Je le priai donc de tenter un essai qui ne l'engagerait en rien et que nous serions toujours libres d'interrompre. Il ne pouvait, à mon avis, refuser ce nouveau sacrifice à la chose publique. Il consentit, malgré sa fatigue qui, protestait-il, était extrême. On ne saurait nier, en effet, qu'il avait largement payé de sa personne. S'il n'avait pas obtenu de meilleurs résultats, la faute en était non à lui, mais à l'instrument mis entre ses mains et au vice des méthodes employées. L'administration de Tours étant une émanation du ministère de la Guerre à Paris n'avait pas osé s'en affranchir et peut-être n'y avait pas songé. Pour opérer une telle transformation, il fallait toute l'autorité de M. Gambetta.
Notre essai ne fut pas de longue durée. Le troisième jour, le général m'écrivit qu'il était retenu à la chambre par la maladie. Je le trouvai au lit, la figure défaite. «J'avais trop compté, me dit-il, sur ma bonne volonté; vous voyez où cela m'a conduit. Déjà, quand vous m'avez parlé la première fois, j'étais à bout, mais
je n'ai pas voulu vous désobliger. Je vous demande aujourd'hui de me rendre ma liberté; j'ai besoin de repos. En continuant à me forcer, je ne serais qu'un embarras. » Cette modestie me toucha. Je voulus encore différer la séparation et j'offris au général quelques jours de congé qui suffiraient sans doute à guérir son indisposition. Mais il insista pour que le gouvernement voulût bien agréer sa démission. J'en référai à M. Gambetta qui, après quelques instants, conclut : « Cela vaudra mieux ; vous serez plus libre de vos mouvements. Je témoignerai ma gratitude au général et lui accorderai un congé de trois mois. »
Au fond, ce dénouement me soulagea. Malgré mon estime pour ce distingué collaborateur, je sentais bien que nous n'avions pas la même manière de voir et qu'il se prêterait difficilement aux projets que je méditais. Une autre considération, secondaire si l'on veut, mais qui avait sa valeur, était celle des locaux. Je n'avais pu trouver dans tout le maréchalat, pour installer mon propre cabinet, qu'une pièce étroite et misérable, sans jour ni air, où je m'éclairais au gaz en plein midi. Chose pire, j'étais éloigné de tous les services et même de mes collaborateurs immédiats, secrétaires réunis en hâte que j'avais besoin de guider.
Le départ du général me procura la solution que j'avais cherchée vainement. Son cabinet était vaste, bien agencé, en communication directe avec les bureaux. 11 avait pour annexes deux pièces de moindre
importance, où je logeai mon secrétariat, en lui donnant désormais tout le développement nécessaire. J'eus ainsi sous la main l'instrument qui devait m'aider à mettre en branle toute la machine. M. Gambetta qui m'avait visité dans mon réduit et m'avait pris en commisération, me fît compliment : « Relégué comme vous Fêtiez à un coin du bâtiment, vous aviez l'air en sous-ordre. On voit maintenant le4 chef. » C'est de ce jour seulement, 14 octobre, que j'ai exercé mes attributions dans leur plénitude et que commence véritablement ma responsabilité.
Les historiens de la guerre de 1870 n'en ont vu, si j'ose ainsi parler, que les dehors. Ils ont compté les hommes levés, les combats livrés, les résultats obtenus. Ils ont dénombré les forces engagées de part et d'autre; ils ont apprécié le mérite des combinaisons, la sagesse des ordres donnés. Ils ont fait le dramatique tableau de la France envahie, du cercle d'investissement serré autour de Paris, de la séparation de la capitale et des départements, du désarroi causé par des catastrophes inouïes. Mais ce qu'ils n'ont pu voir, c'est ce qui alimentait la guerre, ce sont les efforts cachés, tenaces, désespérés qui ont mis sur pied les armées dont ils notaient les évolutions ; ce sont les obstacles de toute nature, souvent vulgaires, qu'on ose à peine nommer, qu'il a fallu vaincre cependant, avant d'amener au jour un seul
de ces bataillons qu'ils se plaisaient à recenser.
Voici un détail qui montre de quoi dépendent souvent les affaires les plus sérieuses. L'administration, en venant à Tours, avait omis d'emporter avec elle des cartes d'état-major. La Délégation ne disposait que d'un seul exemplaire de la carte de France, appartenant à la ville et que la municipalité avait obligeamment prêtée à l'amiral Fourichon. Les bureaux travaillaient sur les cartes communes du commerce , qui ne reproduisent pas les accidents de terrain et ne fournissent que des indications insuffisantes, fréquemment inexactes, sur les cours d'eau et les voies secondaires de communication. Les chefs de corps n'étaient pas mieux partagés et devaient régler leurs marches d'après ces documents incomplets. Encore n'avaient-ils pas toujours la possibilité de s'en procurer. Nos précédentes guerres et la confiance qui s'en était suivie avaient déterminé de fâcheux errements. Comme elles s'étaient déroulées à l'étranger, en Russie, en Italie, au Mexique, on ne prévoyait pas que nous aurions à combattre sur notre propre territoire.
Ce manque de cartes me préoccupa vivement Je songeais à y parer par des réquisitions dans les départements, quand l'officier de marine Jusselain eut l'heureuse idée, originale pour l'époque, de reproduire par la photographie et l'héliographie les carrés de l'unique exemplaire que l'amiral voulut bien nous confier. En quelques jours, j'obtins quinze
mille de ces carrés, à l'échelle d'un cent vingt millième et reliés sur toile. Ils furent immédiatement distribués à nos chefs militaires , selon les régions dans lesquelles ils opéraient. Nous fûmes ainsi à peu près de niveau avec les Allemands qui, eux, dès le temps de paix, avaient soigné particulièrement cette branche du service. J'ai constaté au cours de la campagne, par les fouilles exercées sur les prisonniers ennemis, que les officiers, les sous-officiers même étaient porteurs d'itinéraires exactement tracés, où toutes les indications utiles se trouvaient reproduites, et au moyen desquels ils se guidaient chez nous aussi bien que dans leur propre pays. Le moindre chef de détachement, conduisant ses hommes sur un point de concentration, possédait un itinéraire dressé à son usage par le commandement, à l'aide de ces mêmes cartes d'étatmajor qui nous manquaient.
Une autre difficulté, dont les historiens n'ont pu se rendre compte, est celle du recrutement du personnel. Je ne parle pas du recrutement de la troupe, mais de celui de l'administration centrale et de certains services spéciaux. Les cadres réguliers étant épuisés, nous dûmes nous adresser aux civils pour suppléer les intendants, les médecins militaires, les officiers du génie, pour diriger les bureaux agrandis, en un mot pour remplir les fonctions correspondant à l'immense extension que nous entendions donner à nos forces. Dans un centre comme Paris où les res-
sources abondent, on peut, avec quelque loisir, triompher de l'obstacle. Mais à Tours, où nous n'avions ni le loisir ni les ressources, le problème se compliquait terriblement. Il eût été insoluble si le nom de M. Gambetta n'avait fait affluer, des divers points de la province, une multitude de bonnes volontés qui n'auraient pas osé s'offrir à l'administration militaire. En peu de jours, je vis arriver des ingénieurs, des professeurs, des magistrats, des conseillers de préfecture, des industriels, qui me permirent de compléter les cadres. On ne saura jamais combien de sacrifices obscurs, de labeur silencieux, d'efforts désintéressés ont été consentis par des hommes que rien n'obligeait à quitter leurs foyers, mais qui obéissaient au seul élan de leur patriotisme.
A mesure que l'outil administratif se développait, je me heurtais à cette autre difficulté : le manque de locaux. Le maréchalat, dès mon arrivée, était comble. La Marine occupait le rez-de-chaussée, la Guerre les étages supérieurs. On se rappelle que je n'avais pu y trouver place, avec mon modeste secrétariat du début. Dès que j'eus décidé de doubler ou même de tripler les bureaux, il devint indispensable de nous étendre au dehors. M. Gambetta, à qui j'en référai, m'autorisa à requérir les maisons voisines et à effectuer tous les aménagements nécessaires. 11 n'y avait pas d'ailleurs une minute à perdre. Les ouvriers des différents corps d'état, à qui j'expliquai le but de ces travaux, s'y employèrent de jour et de nuit ; ils parais-
saienl heureux de contribuer pour leur part à l'œuvre de la défense et c'est à peine s'ils consentirent à être rétribués pour leurs heures supplémentaires.
J'ai hâte d'en venir aux préparatifs proprement dits.
Le lecteur aurait une idée trop incomplète de l'effort de la province, si je ne lui faisais pas connaître quelques-unes des mesures qui durent être prises avant que les opérations militaires pussent utilement s'engager. Ces détails sont arides, je l'avoue, et ne sauraient rivaliser avec des récits de bataille; mais le drame auquel ils se rattachent leur servira d'excuse, peut-être même leur communiquera-t-il quelque intérêt.
L'insuffisance du ministère de la Guerre, à Tours, au moment de l'arrivée de M. Gambetta, appelait la refonte de presque tous les services existants et la création de services nouveaux. Je soumis le résultat de mes constatations à M. Gambetta, qui me donna carte blanche pour réaliser les réformes : « Ne vous arrêtez, dit-il, ni à la dépense, ni aux personnes : tout pour la défense nationale ! » Je n'hésitai pas dès lors à tailler dans le vif.
Le premier vice d'organisation qui sautait aux
yeux était la subordination effective de l'artillerie au génie. Paris, en expédiant la délégation militaire, avait dispensé le personnel d'une main avare. De deux directions, il en avait fait une seule, confiée au général du génie Véronique. Pour qui connaît le tempérament des deux armes, cette subordination allait à l'encontre de la logique. Autant le génie est froid, méthodique, souvent lent dans ses opérations — en raison de leur nature — , autant l'artillerie est vive, impétueuse, prompte à engager l'action. Leur rôle respectif sur le champ de bataille explique cette dissemblance. On peut dire que plus ils sont parfaits, chacun en son genre, plus ils diffèrent. Le colonel Thoumas, chargé des bureaux de l'artillerie, étouffait dans ses lisières. Prêt à s'élancer à tout instant, il était retenu par la circonspection de son chef, par des habitudes un peu méticuleuses qui contrastaient avec sa fougue personnelle. Ils avaient l'un et l'autre les qualités de leur profession, mais leur association les paralysait. Le général Véronique était troublé par son turbulent voisin, qui ne demandait qu'à prendre du champ et se consumait sur place.
Aussitôt affranchi et devenu directeur en titre de son arme, le colonel — bientôt général — Thoumas, aidé par le personnel nombreux que je lui avais octroyé, accomplit de véritables prodiges. Il était remarquablement secondé par un jeune capitaine, qui passait alors inaperçu, et que j'ai retrouvé dix-huit ans plus tard au ministère de la Guerre, où il a
laissé la réputation d'un des meilleurs directeurs d'artillerie qu'on ait connus (il a créé, sous mes ordres, de 1888 à 1893, le nouvel armement de l'infanterie et les obus à la mélinite). J'ai souvent admiré la fortune qui avait donné le capitaine Mathieu pour adjoint au colonel Thoumas. Ces deux hommes se complétaient à souhait. Le colonel ardent, nerveux, susceptible d'efforts énormes, mais sujet à des abattements accrus par son état de santé. Le capitaine, fortement charpenté, bien équilibré, ne se démontant jamais et recueillant à propos le fardeau un instant échappé des mains frémissantes de son chef. Dans cette guerre terrible, où les à-coups étaient nombreux, inévitables, le colonel s'exaspérait des accidents qui contrariaient son action; il entrait chez moi vibrant, irrité, froissant le télégramme qui lui annonçait sa déconvenue, et prêt, semblait-il, à jeter le manche après la cognée. Son fidèle adjoint le calmait par quelques explications rassurantes, moi-même je l'encourageais, et bientôt le colonel, rentré en possession de son sang-froid, se remettait à l'œuvre avec cette lucidité, cette ardeur, cette compétence qui ont fait de lui un collaborateur incomparable. Leur activité combinée a réussi à mettre en ligne deux batteries de six pièces par jour durant le cours de notre administration.
Les services de l'infanterie et de la cavalerie furent l'objet d'une réorganisation analogue. Ils
avaient été fondus dans le Secrétariat général, dont le général Lefort assumait personnellement la charge. Je jugeai opportun de donner une autonomie complète à la direction de l'infanterie et je mis à sa tête le colonel de Loverdo, récemment arrivé au ministère, et dont la compétence s'affirma dès notre premier entretien. Si je ne constituai pas une direction spéciale pour la cavalerie, c'est à la demande des intéressés, qui s'entendaient très bien, et qui m'exprimèrent le désir de continuer à travailler ensemble. Je fus ainsi dispensé de rechercher un directeur de la cavalerie, assez malaisé à trouver dans la circonstance. Mais, pour faciliter la mission du colonel de Loverdo, je créai deux sous-directions indépendantes, l'une pour l'infanterie, l'autre pour la cavalerie, auxquelles il n'avait qu'à donner l'impulsion. Il se concertait directement avec moi et assurait, par l'intermédiaire de ses deux sous-directeurs, MM. Templier et Poyer, le programme que nous avions arrêté. Je trouvai chez ces collaborateurs un entrain, une activité féconde, une ingéniosité qui rivalisaient avec les merveilles de l'artillerie. En moins de quatre mois, ils organisèrent et envoyèrent à l'ennemi environ six cent mille hommes, ce qui représentait l'effectif de deux régiments par jour.
L'intendance subit des réformes encore plus profondes. Elle était manifestement, par l'exiguïté de ses moyens, tout à fait au-dessous de la tâche que
les événements lui assignaient. Je dus tripler ses locaux et former quatre sous-directions. Je mis respectivement à leur tête des hommes qui ont tous occupé plus tard des positions éminentes dans leur administration : MM. Panafieu, Roux. Lahaussois et Guy. Une cinquième sous-direction, entièrement nouvelle, mérite une mention particulière.
Le Dr Charles Robin, membre de l'Institut, praticien en renom, était un ami personnel de M. Gambetta : « Je vous envoie, m'écrivit le ministre, un incomparable directeur du service de santé. » En effet, le Dr Robin, outre ses connaissances scientifiques, était pourvu de facultés administratives de premier ordre. Nous nous entendîmes immédiatement pour constituer le service de santé sur des bases analogues à celles qui ont été adoptées depuis. C'est en partie grâce à ses avis que j'ai pu, en 1876, rédiger, au nom de la commission du Sénat, le rapport qui a ouvert les voies à l'organisation actuelle.
Son service reçut donc une autonomie complète. Toutefois, le D1* Robin me pria de l'exonérer de la comptabilité, à laquelle il ne se sentait pas suffisamment préparé; par ce côté, il continua de relever de l'intendance qui respecta d'ailleurs scrupuleusement son indépendance et son initiative. Il en usa avec tant de sagacité que pour les hôpitaux et les ambulances comme pour les trains d'évacuation il ne fut jamais pris au dépourvu. On sait combien cette dernière partie du service est difficile à assurer.
Non seulement le transport des blessés exige des précautions spéciales, mais il faut compter avec l'encombrement des voies, réclamées à la fois par les besoins les plus divers. La complication augmente encore si l'on bat en retraite — ce qui fut trop souvent le cas pour nous. A ces moments, les lignes sont débordées et c'est miracle lorsqu'on parvient à faire passer les trains de blessés sans trop de retard. Je ne puis penser à ce collaborateur, que j'ai retrouvé ensuite au Sénat, et qui malheureusement fut enlevé trop tôt à la science, sans me sentir pénétré de reconnaissance pour le bien qu'il a réalisé avec une simplicité égale à sa compétence.
Le sous-intendant militaire, qui dirigeait à mon arrivée l'ensemble des services, ne crut pas pouvoir, devant de pareils remaniements, me continuer son concours. Il me pria de présenter sa démission au ministre. Elle fut acceptée et, malgré la valeur du fonctionnaire, je n'eus pas à regretter son départ. Son successeur, M. Férot, ancien chef du mouvement de la Compagnie de l'Ouest, m'apporta une largeur de vues, une capacité de travail, une aptitude aux vastes opérations, qui me furent extrêmement précieuses. Grâce à l'extraordinaire impulsion qu'il sut donner aux diverses branches de l'intendance, celle-ci, à la fin de la campagne, pourvoyait à l'entretien de six cent mille hommes. Elle avait même réuni, en prévision de l'armistice, des trains de ravitaillement destinés à Paris. Cet énorme
effort, n'a entraîné, malgré la hâte déployée, aucune irrégularité méritant d'être signalée '.
Les résultats obtenus par les différentes directions du ministère sont d'autant plus à leur honneur qu'elles ont eu à lutter non seulement contre la force ordinaire des choses, mais aussi contre des accidents imprévus que ne connaissent pas les administrations du temps normal. Nous y étions sans cesse exposés, par suite de l'invraisemblable pénurie dans laquelle nous nous débattions. Je me rappelle un fait entre mille, qui excitera certainement la sympathie du lecteur. Alors que nous projetions de faire avancer l'armée de la Loire sur Paris, j'avais invité le général Thoumas à ravitailler tous nos corps en artillerie et munitions, de manière à ce qu'ils fussent prêts pour la date fixée. Le délai était court, et il fallait être le général Thoumas pour assumer pareille obligation. Lui, d'habitude soucieux, m'avait dit en souriant : « Monsieur le Délé-
1. Une commission de l'Assemblée nationale iut chargée, on le sait, de poursuivre, sur les marchés delà Guerre, une enquête dépourvue de bienveillance. Étonné de n'avoir pas été interrogé alors que ma responsabilité se trouvait en jeu, je me présentai chez le président, M. le duc d'Audiffret-Pasquier : « La commission ne vous a pas convoqué, me dit-il, et il est probable qu'elle ne vous convoquera pas, parce qu'elle a trouvé votre gestion régulière. Les détails qu'on a pu critiquer ne valent pas la peine qu'on vous dérange. »
Le public a beaucoup entendu parler des « semelles de carton » et des « vareuses détrempées ». Ces faits regrettables — exagérés d'ailleurs — n'étaient pas du ressort de l'administration de la Guerre. Ils sont dus généralement à l'inexpérience des communes et des départements qui ont pourvu en hâte à l'équipement des « mobilisés ».
gué, les mesures sont prises. Vous aurez les corps au complet le 20 novembre. » L'avant-veille de l'échéance il entre dans mon cabinet, l'œil en feu, la main tremblante, crispant douloureusement une dépêche : « Monsieur le Délégué, murmura-t-il, les dernières batteries ne partiront pas. Le navire qui nous apporte les harnais est retenu hors du port de La Rochelle par la tempête. » Oui, nous étions réduits à nous procurer des harnais en Amérique; nos arsenaux étaient vides et le temps faisait défaut pour assurer la confection en France. « Et dire, ajoutait le général avec désespoir, que j'avais tout préparé, que les canons sont chargés sur rails ! » Malgré ma déconvenue, je dus m'employer à calmer la douleur de ce brave cœur.
On n'imagine pas, quarante ans après les événements, combien de petites choses, grandes par les conséquences, nous ont entravés. J'en citerai une qui décèle bien l'imprévoyance avec laquelle le gouvernement impérial s'était laissé glisser à la guerre. Paris bloqué, la France entière manquait de capsules pour les chassepots. Un seul homme, hors de Paris, le sous-chef artificier Chatenay, connaissait à fond la fabrication. Sous la direction du colonel d'artillerie Michel, il organisa à Bourges une fulminaterie. Malheureusement l'approche de l'ennemi, maître d'Orléans, ne permit pas de conserver cette unique fabrique d'ailleurs insuffisante. On la déménagea à Toulouse, non sans perte de temps. Mis
au courant de ces difficultés, je chargeai M. Marqfoy de créer une grande usine à Bayonne. Assisté de M. Mascart, jeune professeur au Collège de France, qui déjà s'annonçait comme un grand physicien, il réussit en peu de temps à organiser un établissement qui nous a donné soixante millions de capsules et qui était arrivé à en produire par jour plus de douze cent mille. Nous créâmes parallèlement de nouvelles ressources à Bordeaux, grâce à M. Linder, ingénieur des Mines, et à Toulon, par les soins de M. le colonel Dufaure. Nous parvînmes ainsi à dominer la situation.
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les lacunes dont nous avons eu à souffrir. Il en est une cependant que je veux rappeler parce qu'elle a été, durant de longues années, la cause de polémiques qui se rouvrent encore incidemment. On nous a reproché, à M. Gambetta et à moi, d'avoir fait des plans d'opérations militaires. « Ils ne s'étaient pas donné, dit-on, un état-major capable de les assister! » Eh! non, nous n'avions pas d'état-major
ni les éléments pour le constituer. Tous les officiers supérieurs ou généraux de quelque valeur étaient aux armées. Metz et Paris en absorbaient le plus grand nombre. C'est à peine si nous avions pu compléter les services centraux du ministère. Que de fois n'avons-nous pas déploré cette absence de compétences techniqnes ! Mais avons-nous pour cela donné dans le travers de jouer les « stratèges en chambre » ?
Nullement. Quand une opération importante se préparait, je commençais par consulter les collaborateurs militaires qui pouvaient nous éclairer. Puis, si les circonstances le permettaient, par exemple avant la reprise d'Orléans, les généraux intéressés dans l'opération étaient réunis en un conseil, que M. Gambetta présidait. Lorsqu'il s'est agi de la marche sur Paris ou de l'expédition dans l'est, les généraux en ont délibéré et nous étions d'accord avec eux. Nous n'avons marqué notre volonté personnelle que dans des cas très rares, d'importance secondaire, où l'initiative du général ne se manifestait pas en temps utile. Au surplus les témoignages recueillis par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale montrent à quoi se réduit cette accusation.
A côté des services à réorganiser, d'autres durent être créés de toutes pièces. Après en avoir conféré avec M. Gambetta, je lui proposai une série de décrets qu'aucun ministre militaire n'aurait probablement signés. Je n'en ferai pas ici la fastidieuse nomenclature ; je me bornerai à en citer deux ou trois qui montreront dans quel esprit nous avons dû administrer.
Le premier en date, et d'aspect assez révolutionnaire, disait : « Des grades militaires pourront être conférés à des personnes n'appartenant pas à l'armée. » Cette disposition, de nature à scandaliser les professionnels, était immédiatement atténuée par la
suivante : « Toutefois, ces grades ne resteront pas acquis après la guerre, s'ils n'ont pas été justifiés par quelque action d'éclat ou par d'importants services constatés par le gouvernement de la République. » Telle est l'origine de 1' « armée auxiliaire ». Sa création fut suggérée par la nécessité de suppléer à la pénurie déjà signalée de nos cadres, que Sedan, Metz et Paris avaient presque épuisés. L'exemple des États-Unis était propre à nous encourager.
On sait les avantages que les États du Nord ont retirés de cette institution pendant la guerre de sécession. Le gouvernement de Lincoln, obligé tout à coup de trouver les cadres d'une armée de sept à huit cent mille hommes, et ne pouvant prétendre à les faire sortir du noyau de trente-sept mille soldats qu'il possédait au moment des hostilités, autorisa la collation de grades militaires, mais seulement pour la durée de la guerre, à toutes personnes paraissant en état de les exercer. En deux ou trois ans se formèrent ces capitaines, hier inconnus, qui remplirent le monde du bruit de leurs exploits : les Meade, les Grant, les Sheridan, les Sherman. Le décret du 14 octobre appliqua la même méthode en France, en l'adaptant à nos mœurs. Elle nous procura un nombre considérable d'officiers, empruntés à toutes les classes de la société. Des fils de famille, de jeunes fonctionnaires , des officiers démissionnaires , des étrangers même contractèrent des engagements temporaires. C'est ainsi que les généraux Bonnet,
de Polignac, Pélissier, Cremer, Garibaldi, Bossack, Ochsenbein purent commander nos divisions; que Lipowski, Charette, Cathelineau, Keller, Bouras, Carayon-Latour se distinguèrent en conduisant des corps de volontaires. Nous dûmes enfin au même décret l'emploi de ces glorieux marins, Jauréguiberry, Jaurès, Gougeard, Penhoat, Payen, Bruat, etc., qui combattirent à côté de leurs camarades de l'armée de terre, et qui n'auraient jamais pu, aux termes des lois ordinaires, occuper les commandements élevés qui leur furent confiés.
Je n'affirmerai pas que, sur le nombre des choix, il n'y en ait pas eu de critiquables. Mais on s'en étonnera moins , si l'on songe à la célérité extrême avec laquelle nous étions forcés de procéder. En quelques semaines, nous avons réuni plusieurs milliers d'officiers ; comment scruter les antécédents de chacun ? Un titre antérieur, le patronage d'une personne connue, des certificats dont nous n'avions pas toujours le moyen de vérifier l'authenticité déterminaient notre acceptation. L'ennemi était à nos portes ; souvent nos soldats n'attendaient qu'un chef pour partir ; une enquête, en ce cas, n'était guère de mise. Nous nous attachions surtout aux qualités militaires, laissant un peu au second plan ces autres conditions qui ont leur légitime part dans les temps calmes, mais qui s'effacent sur le champ de bataille. D'ailleurs la durée limitée de ces nominations en corrigeait les défauts éventuels.
Notre armée auxiliaire, malgré les incontestables services qu'elle a rendus, n'a pas jeté le même éclat que celle des Etats-Unis. La raison en est simple : la guerre en Amérique a duré plusieurs années, tandis que notre effort a duré quatre mois. Or, c'est seulement après avoir été vaincus pendant trois ans que les généraux du Nord ont appris à vaincre à leur tour. Cela seul explique noire infériorité apparente.
Un autre décret instituait les camps régionaux « pour l'instruction et la concentration des gardes nationaux mobilisés, appelés sous les drapeaux en vertu du décret du 2 novembre 1870 ». — Etaient également admis dans ces camps, « les gardes nationaux mobiles actuellement dans les dépôts, les corps francs en formation ainsi que les contingents de l'armée régulière présents aux dépôts, au fur et à mesure des ordres du ministre de la Guerre ». On saisit la pensée de cette disposition, sans que j'aie besoin de la développer.
Les camps prévus, au nombre de onze, étaient respectivement situés à ou près de : Saint-Omer, Cherbourg, La Rochelle, Les Alpines (d'abord Pas-des- Lanciers), Nevers, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier, Sathonay (Lyon) et Conlie (Sarthe). Les quatre premiers étaient, en môme temps que camps d'instruction, camps stratégiques, -c'est-à-dire destinés à recevoir des fortifications et
à abriter des armées pouvant s'élever à deux cent mille hommes. Leur situation géographique, leur proximité de la mer et leur éloignement du théâtre des hostilités en avaient déterminé le choix. Les autres, nécessairement plus restreints, n'étaient pas fortifiés, et contenaient de cinquante à soixante mille hommes.
Ces camps ont tous reçu un commencement d'exécution, quelques-uns même une exécution avancée. Leur emplacement a été, aux termes du décret, délimité dans chaque cas par le comité militaire du département. Les travaux, mis en train par les soins de ce même comité, ont ensuite été poursuivis par le chef du génie spécialement attaché au camp. Les frais d'établissement étaient supportés, au prorata de leur population, par les départements intéressés. Toutefois, par suite de la difficulté d'obtenir immédiatement de ceux-ci les fonds nécessaires et vu l'urgence des travaux, l'État accorda des avances dans une large mesure.
Chaque camp était gouverné par un conseil administratif spécial, ainsi composé : le commandant militaire du camp, ayant rang de général de division ; le chef instructeur ayant rang de colonel ou de général de brigade; le chef du génie ayant rang de colonel du génie; un administrateur ayant rang d'intendant et chargé de tous les services d'approvisionnement; un médecin en chef; eniin un vice-président, choisi dans l'ordre civil et particulièrement
chargé des questions d'organisation. La plupart de ces fonctionnaires recevaient leur brevet au titre auxiliaire, afin de ne pas appauvrir les cadres de l'armée régulière.
Plusieurs emplois d'intendant ont été occupés par des négociants qui mettaient fort libéralement au service de l'Etat leurs connaissances commerciales; d'autres l'ont été par des fonctionnaires appartenant à diverses administrations publiques. En général, ces emplois furent bien remplis. Les titulaires firent preuve d'activité, d'intelligence et d'un sentiment élevé de leurs devoirs. Le ministère de la Guerre s'en félicita d'autant plus qu'un contrôle immédiat était à peu près impossible. Les moyens dont nous disposions suffisaient à peine pour le contrôle des armées actives.
La plupart des chefs du génie, n'ayant pu être empruntés au génie militaire, étaient de simples ingénieurs des ponts et chaussées ou des agents voyers des départements. Les uns et les autres, à la faveur de leur nombreux personnel et de leurs relations avec les entrepreneurs de travaux publics, exécutèrent avec une rapidité surprenante les premiers aménagements ainsi que les baraquements en planches destinés à loger les troupes. En moins d'un mois, ces fonctionnaires réussirent, malgré l'extrême rigueur de la saison et la difficulté de se procurer les bois, à ériger des baraques confortables pour cent cinquante mille hommes. MM. Croisette-
SOUVEMRS. 20
Desnoyers à La Rochelle, Domenget à Bordeaux, Dormoy à Toulouse, Meissonnier aux Alpines, Robaglia à Clermont, se firent remarquer par les bonnes dispositions et l'heureux agencement de leurs constructions. Un ingénieur aussi distingué que dévoué, M. Théodore Lévy, attaché à mon cabinet, centralisait cet important service.
Un troisième décret organisa le Génie civil des armées. Il avait pour but de fournir aux troupes en campagne les moyens de développer les fortifications passagères, de réparer ou, en certains cas, de détruire les ouvrages d'art, de défoncer les routes devant le passage del'ennemi. Nos ressources en génie militaire étant absolument insuffisantes, nous y suppléâmes à l'aide de l'élément civil. La direction de ce service ne fut pas offerte au général Véronique dont les idées et les habitudes s'y seraient difficilement pliées; il parut préférable de créer une direction spéciale. Elle fut confiée à M. Dupuy, ingénieur des ponts et chaussées, qui s'était signalé dans la fortification d'Orléans et qui relevait de mon cabinet.
Aux termes de ce décret, complété par quelques dispositions additionnelles, chaque corps d'armée comprit désormais un ingénieur en chef et trois ingénieurs ordinaires, neuf chefs de section, neuf piqueurs. dix-huit chefs de chantier et une compagnie d'ouvriers de soixante hommes, pouvant être portée à trois cents. Ce personnel était à volonté
réparti par tiers, entre les trois divisions du corps d'armée. Il fut pourvu de tous les outils et accessoires nécessaires aux travaux, et même de piles électriques, de lunettes d'approche, de l'usées, etc. Les ingénieurs eurent d'ailleurs tous droits de réquisition et furent spécialement chargés de réunir sur les lieux les travailleurs, les chevaux, tombereaux, bois, cordes, agrès, etc., que fournissait la contrée.
A la fin des hostilités, le corps du génie civil comptait en activité cinquante-deux ingénieurs de tous grades et de toute provenance et deux cents chefs de section. On ne saurait trop louer le patriotisme avec lequel ces volontaires ont rempli des fonctions très pénibles et qui n'étaient pas exemptes de danger. Des hommes du plus grand mérite, M. Bruniquel, connu par ses travaux d'art dans les Pyrénées, M. Fargues, chargé des travaux de la Garonne, M. Delanney, agent voyer en chef de la Sarthe, M. Brunfaut, ingénieur civil, M. Lebleu, ingénieur des mines, et tant d'autres qu'il faudrait citer, n'ont pas hésité à quitter leurs familles et leurs intérêts pour s'associer aux hasards de ces rudes expéditions. Leur concours a été fort apprécié; il l'aurait été davantage encore si le temps avait permis à quelques préventions de s'effacer, et aux généraux de s'habituer à un instrument aussi nouveau pour eux. Quelques-uns l'ont habilement manié et nous ont remerciés de les en avoir dotés.
Cette institution avait eu le don de plaire à
M. Gambetta. Il aimait à recevoir les ingénieurs qui revenaient du théâtre des opérations ; il les interrogeait avec cette netteté et cette précision qui étaient un des traits de son esprit. Plusieurs m'exprimaient l'étonnement où les avaient laissés ces entretiens. Il ne se bornait pas d'ailleurs à leur parler de leur art, mais il obtenait d'eux des informations sur l'emplacement des troupes, sur les conditions d'hygiène, sur les facilités d'approvisionnement. Souvent un de ces petits croquis dont les ingénieurs aiment à accompagner leur description restait entre les mains du ministre, qui le consultait avec intérêt. C'est de là, je crois, que date son estime pour les polytechniciens, dont il s'est complu à louer « les éminents services » dans une dépêche bien connue à Jules Favre.
Pour mettre en mouvement tous ces rouages, j'avais, dès les premiers jours, renforcé mon secrétariat et constitué un cabinet solide, où se trouvaient réunis des concours d'élite , que d'heureux hasards m'avaient procurés. Plusieurs de mes jeunes collaborateurs sont parvenus à des situations élevées, quelques-uns aux premières charges de l'Etat. Je citerai : M. Guvinot, ingénieur des ponts et chaussées, aujourd'hui inspecteur général et mon brillant collègue au Sénat; M. de Serres, élève externe des ponts et chaussées, devenu directeur général des chemins de fer autrichiens; M. Rabel, mort prématurément,
directeur au ministère des Travaux Publics; mon neveu de Selves, ministre des Affaires étrangères, après avoir été longtemps préfet de la Seine ; M. de Basire, inspecteur général des ponts et chaussées; enfin, celui qui les domine tous par sa haute magistrature et sa mort tragique, M. Sadi Carnot, successivement député, ministre et président de la République. Mon cabinet comptait aussi le distingué chimiste Naquet (que son initiative en faveur du divorce devait plus tard rendre célèbre); M. Eugène Byse, ancien chef du Bureau central de l'exploitation des chemins de fer du Midi; M. Amilhau, ancien membre du parquet de Toulouse ; le commandant de gendarmerie Desnouettes, ces deux derniers chargés surtout d'interroger les prisonniers et déserteurs ennemis.
Certains de mes collaborateurs ne se contentaient pas de la tâche que je leur avais assignée. Leur imagination inquiète leur suggérait des travaux de la plus haute utilité, pour lesquels je dus leur laisser toute latitude dès que je vis le parti que nos chefs militaires en pourraient tirer. MM. Rabel et de Serres, à l'aide de documents empruntés de divers côtés, avaient entrepris d'établir une carte murale, très vaste, sur laquelle, avec des crayons de couleurs différentes, ils reproduisaient les accidents du sol, les cours d'eau, les routes, en un mot tout ce qui pouvait intéresser la marche des troupes. Ce tableau était utilement consulté par les généraux de pas-
sage à Tours, et des extraits destinés à compléter les indications de la carte d'état-major étaient fournis aux commandants de corps d'armée qui en exprimaient le désir.
Mais rien n'égale, en originalité et en invention, le service des reconnaissances , tel que M. Cuvinot l'avait spontanément créé. On sait que cet euphémisme désigne l'ensemble des moyens mis en œuvre pour recueillir des informations sur les forces et les positions de l'ennemi. Ce genre de travail ne se poursuit pas en général au grand jour; il exige beaucoup de finesse et de prudence, sans compter une acuité de vision singulière pour séparer le vrai du faux, pour ramener les choses à leurs réelles proportions. M. Cuvinot montra une remarquable vocation et ce qu'on peut appeler l'amour de l'art. Il avait dressé, en peu de temps, des émissaires fort experts. L'un d'eux vécut, pendant deux mois, au sein d'un quartier-général prussien et nous en rapportait les renseignements les plus minutieux. Un autre nous procura, dans le mois de décembre, un plan des travaux d'investissement autour de Paris, dérobé, à Versailles, chez l'un des officiers de l'état-major du maréchal de Moltke. M. Cuvinot s'était mis en relation, par signes convenus, avec nombre d'agents en province, qui l'informaient ponctuellement, au péril parfois de leur vie. A l'aide de tous ces éléments, il envoyait chaque soir par télégraphe aux chefs de corps une circulaire faisant connaître les positions
de l'ennemi et même en certains cas les numéros des régiments.
J'avais coutume, quand M. Gambetta était présent, soit à Tours soit à Bordeaux, de me rendre auprès de lui, à la préfecture où il siégeait, pour le mettre au courant des événements de la journée et pour discuter les mesures importantes. Je recherchais ces tête-à-tête, qui non seulement m'intéressaient, mais aussi m'instruisaient. L'esprit vif et lucide de M. Gambetta saisissait rapidement les questions et allait aux points délicats avec une sûreté incroyable. Ses réflexions éclairaient toujours le sujet. Souvent je me demandais comment, sans préparation, étranger par ses antécédents à la pratique administrative, hier encore orateur d'opposition et tribun, il pouvait être à ce point pénétré des idées de gouvernement et traiter les affaires avec ordre et méthode. Par un heureux privilège, il était dispensé du labeur qui s'impose à la plupart des intelligences; il avait la vision directe des choses et discernait sans effort le bon et le mauvais côté d'une solution.
Il m'a été donné, dans ma carrière politique, d'approcher quatre hommes supérieurs, que je considère, à des degrés divers, comme les fondateurs de la République : M. Thiers, M. Dufaure, M. Jules Grévy et M. Gambetta. Il est difficile et je n'essayerai pas de comparer des talents si dissemblables. Mais je crois pouvoir dire que des quatre M. Gam-
betta était le mieux doué. C'est lui du moins qui m'a produit l'impression la plus forte. Certes j'ai admiré, comme tous mes contemporains, la compétence quasi universelle de M. Thiers, la sobre éloquence et la solidité de M. Dufaure, la pondération et le sens aiguisé de M. Grévy. Aucun ne m'a donné le sentiment de la puissance au même degré que M. Gambetta. Il s'imposait par la vigueur de ses affirmations et par la décision qui se révélait dans toute sa personne. Derrière le charme et la séduction, on sentait l'énergie prête à déborder. Ainsi s'explique l'ascendant extraordinaire qu'il a exercé, dès sa jeunesse, sur les âmes. Son éloquence, moins parfaite à certains égards que celle de ses illustres rivaux, avait une chaleur et une abondance qui la rendaient irrésistible. Elle était secondée par un timbre de voix qui gagnait tout de suite l'auditeur et le prédisposait à se laisser convaincre. Quelquesuns de ses discours, qu'il s'était astreint à préparer, sont des modèles de logique et d'habileté; tel celui qui marqua ses débuts au Corps législatif sur le suffrage universel, tel aussi celui qui précéda sa chute, en faveur du scrutin de liste. Habituellement, la forme était improvisée ; il ne s'occupait à l'avance que de l'enchaînement des idées. Un jour , à déjeuner, il nous fit. à M. Péphau 1 et à moi, le discours
1. M. Péphau, frère de l'amiral, était à cette époque administrateur de la République française; il a depuis dirigé l'Hospice national des Quinze-Vingts, dans lequel il a réalise des progrès très remarqués.
qu'il comptait prononcer, dans l'après-midi, à l'Assemblée nationale et qui nous parut excellent. Il le prononça non moins bon, mais tout différent. Les idées s'y retrouvaient, la forme était nouvelle. La première fois que j'eus à parler au Sénat, je lui demandai conseil. « Préparez, me dit-il, les deux ou trois premières phrases; de même les deux ou trois dernières; au milieu mettez tout ce qui vient. Ayez soin seulement de bien posséder votre sujet. » L'éloquence, chez M. Gambetta, n'était pas un but, elle était un moyen; son but, c'était l'action. Sa vie a été une action continue : depuis son premier plaidoyer pour la souscription Baudin, vers la fin de l'Empire, jusqu'à son discours sur l'Egypte, en juillet 1882. Il ne perdait pas son temps en contemplations. Il tournait rarement sa vue vers le passé, mais il la tendait sur l'avenir. « Il faut, disait-il, prendre les choses au moment où l'on est, et partir de là. » Il se préservait ainsi de tout regret et de tout abattement. Du reste, il n'avait guère besoin de revenir sur le passé pour en tirer des enseignements. Sa mémoire était telle que les moindres détails des faits accomplis lui restaient présents, sans qu'il les recherchât. Cette mémoire prodigieuse s'appliquait à tout, depuis les choses les plus importantes jusqu'aux plus futiles. Ses lectures lui laissaient d'abondantes moissons qui se classaient d'elles-mêmes dans son esprit. Il possédait avec une exactitude déconcertante un certain nombre
d'auteurs favoris. Un soir, après la guerre, il dînait chez moi avec quelques-uns de ses amis, et en compagnie de M. Surell et de M. Henri Sainte-Claire Deville, le célèbre chimiste, dont il avait désiré faire la connaissance. A un certain moment, M. Surell fit une citation de Rabelais. « Tu n'es qu'un apprenti », lui dit Sainte-Claire Deville, qui le tutoyait, et il compléta la citation, assez longue. « Messieurs, leur dit à son tour M. Gambetta, je vois que vous aimez Rabelais; je peux vous en servir de derrière les fagots. » Il en débita près de deux pages, sans hésiter sur un mot. Ses deux partenaires ébahis rendirent les armes.
Indépendamment des conférences que j'avais avec M. Gambetta sur le service, je déjeunais assez souvent chez lui. Il se donnait volontiers une heure de distraction entre le travail très lourd du matin et celui non moins lourd de l'après-midi. Nos rapports d'abord officiels avaient pris insensiblement un caractère d'intimité, de sorte que ces réunions avaient pour moi plus de charme. J'y rencontrais quelquesuns de ses amis, qui lui prêtaient un concours assidu et qui depuis ont joué des rôles en vue. La conversation ne languissait guère, toute hiérarchie disparaissait, chacun avait son iranc-parler. La défense nationale en était habituellement le thème. La conduite des principaux acteurs était appréciée avec beaucoup de verve; le gouvernement lui-même n'é-
chappait pas aux remarques satiriques et Ton commentait sans grand respect les dépêches de Jules Favre ou de Trochu.
Une des figures qui m'a le plus intéressé, malgré sa modestie et sa réserve, est celle d'Eugène Spuller. Quoique ses attributions fussent nominalement restreintes à celles de « secrétaire particulier » de M. Gambetta, il possédait en réalité une grosse influence, dont il ne tirait pas vanité et qu'il s'efforçait même de dissimuler. Il aurait pu affecter les dehors d'une Eminence grise, il s'effaçait au contraire soigneusement derrière son chef et l'observateur superficiel n'aurait pas soupçonné son importance. Il n'avait d'autre préoccupation d'ailleurs que de la faire tourner au profit de la chose publique. Attentif à faciliter les rapports entre M. Gambetta et ses collaborateurs, ménageant des audiences aux personnes qui venaient traiter de graves questions, éconduisant doucement les simples solliciteurs, il savait rappeler au besoin, par un mot discret, les affaires dont la solution devenait urgente. Il se formait une opinion sur chacune d'elles et cette opinion était marquée au coin du bon sens et du désintéressement. M. Gambetta n'avait garde de la négliger; elle était pour lui un des éléments de sa résolution. J'ai eu personnellement à me louer des interventions de M. Spuller. Quand le ministre était en voyage et que je né pouvais communiquer que par correspondance, je trouvais en lui un avocat éclairé. Je ne
me suis jamais heurté à un parti pris ou à une erreur de jugement.
D'une plume prodigieusement facile, il rédigeait les dépêches ministérielles; quelques indications, parfois sa seule inspiration le guidaient. 11 connaissait admirablement les idées de M. Gambetta. Leur relation remontait à la prime jeunesse et, malgré la différence des tempéraments , leurs vies paraissaient avoir été intimement mêlées. Le rôle volontairement effacé dans lequel il se renfermait était d'autant plus méritoire qu'il pouvait aisément — la suite l'a prouvé — remplir un rôle plus important. Mais tant que son ami vécut, il se consacra exclusivement à sa gloire. Son désintéressement fut mis en lumière plus tard, lorsqu'il eut à gérer le ministère des Affaires étrangères et celui de l'Instruction publique. Il se montra même homme d'Etat ; son mot d' « esprit nouveau », si mal compris, et dans lequel on crut voir un recul bien éloigné de sa pensée, attestait des préoccupations élevées.
Le plus notable des commensaux de M. Gambetta était M. Clément Laurier, directeur général du personnel au ministère de l'Intérieur. Nous nous étions rencontrés à la commission d'armement, mais je n'avais pas eu le temps de l'étudier. Son type appelait l'attention au plus haut point : il était fortement accusé et plein de contrastes. Esprit subtil et pénétrant, verve mordante et satirique, grand bon sens
hérissé de paradoxes, scepticisme plus apparent que réel, instincts conservateurs sous des dehors hardis et insouciants, supériorité en finances, qui lui valut la délicate mission, tout à son honneur, de négocier l'emprunt Morgan. 11 ne laissait point soupçonner alors l'évolution qu'il effectua dans l'Assemblée nationale et dont s'affligèrent tous ses amis. M. Gambetta n'en fut pas le plus surpris, soit qu'il eût deviné ses perplexités secrètes, soit qu'il eût reçu des commencements de confidence. Leur affection mutuelle, très vive, résista à cette épreuve. Je me suis trouvé seul avec eux, deux ans plus tard, dans un dîner que nous offrit Laurier, au Palais- Royal. Le point douloureux ne fut qu'effleuré dans la conversation. M. Laurier parlait des horreurs de la Commune et de la nécessité d'assurer le relèvement de la France; M. Gambetta écoutait avec tristesse, sans commentaires.
M. Ranc était à l'opposé de M. Laurier. Autant celui-ci causait volontiers, autant celui-là paraissait peu communicatif. Nous l'appelions familièrement « le conspirateur », à cause de son air grave, réfléchi et comme soucieux. Il eût été, je crois, assez exubérant par nature, mais il avait contracté l'habitude de se contenir et de ménager l'expression de sa pensée. On sentait en lui une volonté ferme, sans grande propension à s'accommoder aux idées d'autrui. Il voyait juste et son conseil était bref, quelque peu im-
périeux. Il y avait presque toujours profit à en tenir compte. Caractère loyal et rapports très sûrs. Incliné aux extrêmes, mais ramené par une haute raison à des solutions plus tempérées. Je ne suis point étonné du rôle qu'il a joué à la Chambre auprès du ministère Ferry; sa forte main aidait, en 1883 et 1884, à réunir les éléments de la majorité. A Tours et à Bordeaux, il exerçait avec tact et fermeté les fonctions de préfet de police. Sa perspicacité m'a souvent aidé non seulement dans des choix de personnes, mais même dans la préparation de certaines mesures de guerre. Attentif à tout ce qui se passait dans l'armée, il signala la présence des princes d'Orléans qui, dans un but honorable, mais de façon intempestive, avaient entrepris de servir sous des noms d'emprunt.
M. Steenackers, que ses fonctions aux Postes et Télégraphes appelaient souvent au dehors, se montrait néanmoins assidu. Son entrain, les anecdotes qu'il rapportait égayaient le repas. Nos rapports administratifs étaient continuels. Il s'employait, avec un zèle inlassable, à établir auprès des corps d'armée des postes télégraphiques qui ont pu servir de modèles. J'ai rencontré peu d'hommes aussi dévoués à leur tâche. Toujours en mouvement, tantôt dans les bureaux, tantôt sur le terrain, il ne cessait d'inspecter et de contrôler. Il avait su conquérir l'estime du personnel un peu ombrageux, tout d'abord en défiance. Son esprit d'équité, sa bonne humeur, son
endurance avaient eu raison des préventions. Son départ fut salué par les regrets à peu près unanimes de ses collaborateurs.
La petite salle à manger de M. Gambetta a vu défiler d'autres personnages, avec lesquels mes contacts étaient moins directs. M. Jules Cazot, secrétaire général du ministère de l'Intérieur, parlait peu mais était entouré du respect dû à la fermeté de ses principes et à son érudition profonde. Je ne me doutais pas que je coudoyais le futur garde des sceaux de mon cabinet de 1880. M. Allain-Targé, qui succéda à M. Larrieu comme préfet de la Gironde, apportait une note animée. Esprit essentiellement parisien, publiciste alerte, au fond très laborieux, il était en état de parler de tout et volontiers condensait le sujet dans une phrase à la Beaumarchais. M. Challemel Lacour, préfet du Rhône, ne fit qu'une courte apparition; elle suffit pour me laisser deviner le puissant esprit et le grand orateur que j'ai fréquenté depuis.
M. Gambetta, qui dominait tous ses convives et devant lequel chacun s'effaçait, n'abusait pas de l'attention générale. Il causait ordinairement à mi-voix avec le nouveau venu, l'hôte de passage, qu'il avait fait asseoir à son côté et duquel il tirait des informations. Il ne se mêlait que par moments à la conversation et toujours sous forme brève. Souvent il abandonnait ses convives et passait dans son cabinet avec celui d'entre nous qui avait une question à traiter.