‹ Souvenirs, 1848-1878Chapitre 5 sur 10 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La marche sur Paris commença le 1er décembre dans les conditions arrêtées la veille. Le général Chanzy quitta ses positions à dix heures du matin. Les troupes s'ébranlèrent avec allégresse, impatientes qu'elles étaient de rompre leur longue inaction. Au même moment, par un nouveau ballon parti de Paris le 30 et tombé à Belle-lsle-en-Mer, nous recevions les premières nouvelles de la sortie du général Ducrot. Il avait quitté ses retranchements le 29, après avoir prononcé des adieux à la manière antique et juré de vaincre ou de mourir : « J'en fais le serment devant la France entière, disait-il à ses troupes, je ne rentrerai que mort ou victorieux. Vous pourrez me voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi. » Son armée forte de cent mille hommes et de quatre cents pièces de canon avait traversé la Marne le 30 au matin et refoulé l'ennemi, dans un engagement des plus violents; elle couchait sur ses positions. L'ami-

rai de la Roncière « s'était avancé sur Longjumeau et avait enlevé brillamment les positions retranchées d'Epinay ' ». La dépêche ajoutait que le combat reprendrait le 1er décembre et qu'une vigoureuse attaque serait dirigée au sud par le général Vinoy.

Je transmis immédiatement ces informations au général d'Aurelle qui les porta à la connaissance des troupes par le bel ordre du jour suivant :

« Officiers, sous-officiers et soldats de l'armée de la Loire,

« Paris, par un sublime effort de courage et de patriotisme, a rompu les lignes prussiennes. Le général Ducrot, à la tête de son armée, marche vers nous; marchons vers lui avec l'élan dont l'armée de Paris nous donne l'exemple.

« Je fais appel aux sentiments de tous, des généraux comme des soldats; nous pouvons sauver la France. Vous avez devant vous cette armée prussienne que vous venez de vaincre sous Orléans ; vous la vaincrez encore; marchons donc avec résolution et confiance.

« En avant sans calculer le danger! Dieu protégera la France!

« Quartier général de Saint-Jean, le 1er décembre 1870. »

i. C'est en ces termesquefutannoncé à la province le succès, en réalité fort modeste, d'Epinay, près de Saint-Denis. Le laconisme de la dépêche de Paris, les commentaires exaltés des aéronautes et le programme de la marche sur Gien induisirent en erreur le gouvernement de Tours et donnèrent l'illusion d'une opération beaucoup plus étendue.

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Cette première journée fut très favorable à nos armes. Le général Chanzy, qui seul avait été engagé, annonça les résultats par une dépêche qui nous parvint au milieu de la nuit. « Partout, disait-il, nos troupes ont abordé l'ennemi avec un élan irrésistible. Les Prussiens ont été délogés des villages à la baïonnette. Notre artillerie a été d'une audace et d'une précision que je ne puis trop louer. Nos pertes ne paraissent pas sérieuses; celles de l'ennemi sont considérables. On recueille des prisonniers, parmi lesquels plusieurs officiers. Les honneurs de la journée sont pour l'amiral Jauréguiberry... » Sur la droite, le 18e corps, commandé par le général Billot, repoussait un détachement ennemi et l'obligeait à s'enfuir précipitamment sur Pithiviers.

Ces heureuses nouvelles parurent dans le Moniteur universel, en môme temps que 1 annonce du succès du général Ducrot. Dans la matinée du 2 décembre , la France lisait une proclamation où M. Gambetta, après avoir résumé les phases de la lutte sous Paris, ajoutait :

« Le génie de la France, un moment voilé, réapparaît.

« Grâce aux efforts du pays tout entier, la victoire nous revient et, comme pour nous faire oublier la longue série de nos infortunes, elle nous favorise sur presque tous les points. En effet notre armée de la Loire a déconcerté, depuis trois semaines, tous

les plans des Prussiens et repoussé toutes leurs attaques. Leur tactique a été impuissante sur la solidité de nos troupes, à l'aile droite comme à l'aile gauche. . . « Nos troupes d'Orléans sont vigoureusement lancées en avant. Nos deux grandes armées marchent à la rencontre l'une de l'autre. Dans leurs rangs, chaque officier, chaque soldat sait qu'il tient dans ses mains le sort même de la patrie ; cela seul les rend invincibles. Qui donc douterait désormais de l'issue finale de cette lutte gigantesque?... »

La ville de Tours retentissait encore des chants d'allégresse et déjà d'inquiétants messages nous parvenaient.

Le 16e corps avait, le 2 au matin, repris sa marche. La 3e division du 15e corps l'appuyait, tandis que le général en chef se transportait de sa personne à Arthenay, avec la 2e division; la lre établissait la liaison avec les 18e et 20e corps. Le général Chanzy se heurta au duc de Mecklembourg, renforcé des 17e et 22e divisions prussiennes. La résistance de l'ennemi, beaucoup plus sérieuse que la veille, arrêta notre mouvement. Il fut visible, à travers les termes atténués des dépêches, que l'exécution du plan subissait une interruption. Dès lors, le général d'Aurelle, placé au centre, allait se trouver dépourvu de soutien, en cas d'une attaque directe du prince Frédéric-Charles.

Elle se produisit le lendemain avec une grande impétuosité. Le général d'Aurelle, avec le 15e corps, fut vivement rejeté sur Orléans. 11 me l'annonça dans la nuit du 3 au 4 ; son télégramme se terminait ainsi : « 11 ne nous reste plus qu'un parti à prendre, c'est de battre en retraite et voici comment je la comprendrais : Les 16e et 17e corps se retireraient vers Beaugency et Blois ; les 18e et 20e corps par Gien ; enfin le 15e passerait la Loire à Orléans pour aller en Sologne. De cette manière, les routes ne seraient pas encombrées et l'on aurait plus de facilités pour vivre. » Une telle détermination me frappa de stupeur. Je croyais à un échec, mais pas à une déroute. J'adjurai le général, à trois heures du mat in, de tenter une concentration sur Orléans. Il me répondit que « c'était exposer l'armée à être détruite sans résultat » et qu'en conséquence « il croyait devoir maintenir les ordres qu'il avait donnés ». M. Gambetta à qui j'en référai aussitôt rédigea, à l'adresse du général, le télégramme ci-après, auquel ses collègues de la Délégation s'associèrent, et qu'il me chargea de lui transmettre :

« L'opinion du gouvernement, consulté, était de vous voir tenir ferme à Orléans, vous servir des travaux de défense, et ne pas vous éloigner de Paris. Mais puisque vous affirmez que la retraite est nécessaire, que vous êtes mieux à même, sur les lieux, de juger la situation, que vos troupes ne tiendraient

pas, le gouvernement vous laisse le soin d'exécuter les mouvements de retraite sur la nécessité desquels vous insistez et que vous présentez comme de nature à éviter à la défense nationale un plus grand désastre que celui-là même de l'évacuation d'Orléans. En conséquence, je retire mes ordres de concentration active et forcée à Orléans et dans le périmètre de nos feux de défense, et donnez des ordres à tous vos généraux placés sous votre commandement en chef.

« Léon Gambetta.

« Ad. Crémieux, Glais-Bizoin, Fourichon. »

Ce télégramme se croisa avec ces quelques lignes du général, de onze heures quarante-cinq du matin : « Je change mes dispositions, dirige sur Orléans 16e et 17e corps, appelle 18e et 20e corps, organise résistance, suis à Orléans, à la place. » Mais hélas! ce ne fut qu'une lueur fugitive, bien vite disparue. Le général me mandait, à cinq heures quinze du soir : « J'avais espéré jusqu'au dernier moment pouvoir me dispenser d'évacuer la ville d'Orléans. Tous mes efforts ont été impuissants. Cette nuit la ville sera évacuée. » Les Prussiens l'occupèrent, après pourparlers, à onze heures et demie du soir. M. Gambetta avait tenté, dans l'après-midi, de conjurer cette extrémité; il était parti pour rejoindre d'Aurelle, mais son train, assailli par les coups de feu tirés de la rive droite, dut rebrousser chemin.

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Telle fut la lamentable fin d'une entreprise qui nous avait donné de si grandes espérances. Le général Ducrot, de son côté, ne fut pas plus favorisé. Après son brillant début du 30 novembre et un engagement meurtrier du 2 décembre, il plia devant la supériorité du nombre : ses troupes repassèrent la Marne et bivouaquèrent dans le bois de Vincennes, d'où elles ne tardèrent pas à rentrer dans Paris.

Ces nouvelles, arrivées coup sur coup, jetèrent le pays dans la consternation. A Tours, où les événements étaient plus vivement discutés, on ne pouvait admettre un pareil désastre. On en cherchait les causes dans les hypothèses les plus invraisemblables. Quelques-uns allaient jusqu'à accuser d'Aurelle d'avoir trahi! C'était absurde. Mais les souvenirs de Metz hantaient les esprits. En réalité la défaite tenait surtout à deux causes, qui avaient ellesmêmes leur origine dans la précipitation extrême avec laquelle l'armée avait dû se mettre en marche, à la suite des dépêches reçues de Paris. D'une part, le général Chanzy s'était porté beaucoup trop au nordouest, au lieu d'incliner sur sa droite, vers l'est, de manière à se rapprocher du gros de l'armée. Il avait ainsi provoqué une offensive vigoureuse à laquelle il ne put opposer que ses seules forces. D'autre part, les 18e et 20e corps étaient restés dans l'immobilité alors qu'il auraient dû, dès le 2 décembre, opérer leur mouvement de concentration sur la gauche.

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