‹ Souvenirs, 1848-1878Chapitre 6 sur 10 · X) SOUVENIRS · texte numérisé non relu

X) SOUVENIRS

Si ce dernier mouvement eut été exécuté, le général d'Aurelle ne se serait pas trouvé isolé au centre, avec ses deux divisions. Le prince Frédéric-Charles n'aurait pas osé l'attaquer; il se serait probablement borné à prendre position sur la route de Paris et à faire venir des renforts empruntés à l'armée d'investissement. Sans doute nous n'aurions pas pu passer — car l'échec du général Ducrot nous privait de la diversion nécessaire — mais nous aurions du moins conservé une force imposante dont la proximité eût gêné considérablement l'ennemi.

Si le général d'Aurelle avait eu deux ou trois jours devant lui au moment de quitter Orléans, il aurait pu mieux calculer ses dispositions. Il aurait conféré avec le général Bourbaki, et le funeste malentendu relatif à l'emploi des 18e et 20e corps ne se serait pas produit. De même, une étude moins hâtive des cartes et de la situation probable de l'ennemi aurait conduit Chanzy à modifier son itinéraire. En tout cela notre armée se trouvait victime de Terreur initiale qui subordonnait nos opérations aux initiatives du gouvernement de Paris.

Quelque éprouvée que fût l'armée de la Loire, elle renfermait encore de précieux éléments. Le 16e corps et deux divisions du 15e avaient seuls beaucoup souffert. Mais le 17e corps sur la gauche, les 18e et 20e corps sur la droite, ainsi que la lre division du 15e n'avaient pas été engagés. Avec quelques jours de repos

et un ravitaillement que nous étions en mesure d'assurer, on pouvait reconstituer des forces très sérieuses. Toutefois, il ne paraissait pas prudent de les placer sous un commandement unique. Nos chefs improvisés étaient suffisamment occupés par la conduite de deux ou trois corps d'armée. D'ailleurs les deux moitiés de l'armée se trouvaient actuellement fort éloignées l'une de l'autre et il n'eût pas été facile de les réunir. Je proposai donc à M. Gambetta de consacrer le fait et d'instituer deux armées distinctes : la première, avec les 15e, 18e et 20e corps ; la seconde, avec les 16e et 17° corps, auxquels s'adjoindrait incessamment le 21e qui achevait ses préparatifs sous les ordres du capitaine de vaisseau Jaurès. M. Gambetta ayant approuvé cette combinaison, le général Bourbaki fut placé à la tête de la première armée et le général Chanzy à la tête de la seconde. L'amiral Jauréguiberry prit le commandement du 16e corps et le général de Sonis celui du 17e. Le commandement en chef du général d'Aurelle étant ainsi supprimé, et lui-même ayant besoin de repos, un congé pour raison de santé lui fut accordé par le ministre.

Le général Bourbaki, ayant traversé la Loire à Gien sans trop de difficultés, gagna la Sologne, où il ramassa le 15e corps et se dirigea sur Bourges. Il eut à souffrir du froid et de la fatigue, mais fort peu de l'ennemi qui, se figurant que l'armée de Chanzy représentait à elle seule l'ancienne armée

de la Loire, concentra sur elle tous ses efforts.

S'il est vrai qu'un grand capitaine se révèle surtout dans la retraite, on ne peut refuser ce titre au général Chanzy. Son attitude, entre Orléans et Le Mans, fît l'admiration du prince Frédéric-Charles lui-même. Profitant du répit que lui donnait l'ennemi , dont les pertes étaient considérables , il rallia ses troupes pendant les journées des 5 et 6 décembre , choisit de bonnes positions et établit son quartier général à Josnes. Sa droite s'appuyait à la Loire et sa gauche se reliait à la forêt de Marchenoir, où le 21e corps lui servait de soutien. Le général Camo, à la tête d'une division récemment formée, couvrait Beaugency jusqu'à l'arrivée du général Chanzy, auquel il fut, comme Jaurès, désormais subordonné. Chanzy commandait ainsi à cent vingt mille hommes, dont quatre-vingt mille immédiatement sous sa main.

Le 7 décembre, l'ennemi dessina une forte attaque. La lutte se prolongea avec beaucoup d'acharnement jusqu'à la nuit close. Chanzy garda toutes ses positions. En nous en informant, il ajoutait ces paroles de bon augure : « Il se peut que nous soyons attaqués demain ; je compte que nous nous en tirerons comme aujourd'hui. » Le lendemain, l'offensive fut prise à la fois des deux côtés. Le soir, Chanzy nous envoya cette laconique et virile dépêche : « Attaqués de nouveau sur tout notre front par l'armée du prince Charles, nous avons tenu toute la journée.

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Tous les corps ont été engagés, depuis Saint-Laurent-des-Bois jusqu'à Beaugency. Nous couchons sur les positions de cette nuit. » Mais nous devions prévoir une troisième attaque, plus forte peut-être encore que les précédentes et à laquelle l'armée ne pourrait résister. En ce cas, Tours serait découvert et les services de la Délégation obligés de déménager précipitamment.

Pour prévenir un tel risque et pour débarrasser Chanzy d'une préoccupation étrangère à la tactique, le gouvernement décida de transférer son siège à Bordeaux. Le déménagement s'effectua le 9 décembre. Ce ne fut pas une petite affaire d'installer les bureaux de manière à ne pas interrompre la correspondance. La municipalité mit à ma disposition l'Hôtel de ville, tandis que la préfecture recevait le ministère de l'Intérieur. Les autres membres de la Délégation s'établirent dans des maisons particulières; M. Crémieux fit choix de la trésorerie générale des Finances. Lavant-veille j'avais envoyé à Bordeaux mon chef de cabinet qui, en occupant les ouvriers jour et nuit, réussit à mettre les locaux en état. Arrivés à six heures du matin, nous pûmes reprendre immédiatement nos travaux.

Pendant ce temps, M. Gambetta se transporta de sa personne à Josnes pour féliciter Chanzy de sa belle résistance et s'enquérir de ses besoins. Il le trouva plein de confiance, se disposant à soutenir

un nouveau choc. La bataille s'engagea le 10, à huit heures du matin. L'armée montra le même élan que si elle n'avait pas déjà traversé de rudes journées. Elle lutta jusqu'à cinq heures et demie du soir sans abandonner un pouce de terrain. L'ennemi dut se retirer, ayant subi des pertes sérieuses et laissant entre nos mains plus de quatre cents prisonniers. Ces succès répétés confirmèrent le prince Frédéric-Charles dans l'opinion qu'il avait devant lui toute l'armée de la Loire. « Le fait est, dit avec mauvaise humeur le correspondant anglais attaché à son état-major, qu'ils (les Français) nous sont supérieurs en nombre, deux contre un au moins, peut-être davantage (nous étions à peine en nombre égal), et qu'ils reçoivent continuellement des renforts. Ils ont en outre un choix de positions et un général qui semble ne pas ignorer quand il en possède une et qui sait la tenir. »

Néanmoins, la situation devenait critique. Le prince Frédéric-Charles avait reçu, par Chartres et Châteaudun, de nouveaux renforts. Se grossissant en outre des troupes envoyées d'abord dans les directions de Gien et de Salbris , il résolut de tourner la deuxième armée, à l'aide d'un détachement de vingt mille hommes qui cheminerait sur la rive gauche du fleuve et le traverserait en arrière de nos positions. Le général Chanzy vit le péril. Il fit appel au général Bourbaki, le conjurant de s'établir entre la Loire et le Cher. « Si ce mouvement s'exé-

cute, lui mandait-il le 11, je me charge de tenir sur la rive droite. » De mon côté, mû parla même pensée, j'avais télégraphié la veille à Bourbaki : « ... Laissez à Bourges la partie de vos forces qui est incapable de marcher, et avec toute la partie valide mettezvous immédiatement en marche sur Blois. » — « Si vous voulez sauver mon armée, répliqua Bourbaki, il faut la mettre en retraite. Si vous lui imposez une offensive qu'elle est incapable de soutenir dans les conditions actuelles, vous vous exposez à la perdre. » Ces désolantes réponses ne laissaient pas d'alternative. Le général Chanzy dut se porter sur Vendôme, où il arriva le 11 au soir, en bon ordre; de là, il continua vers Le Mans. Le 14, il fut rejoint à Fréteval par son infatigable adversaire. Il soutint un combat dont le résultat demeura indécis; enfin, le 19, il parvint au Mans sans avoir été de nouveau attaqué.

Cette retraite de quinze jours, digne de figurer parmi les plus mémorables, mit en vive lumière le général Chanzy. Il avait su maintenir la cohésion d'une armée qui venait d'être cruellement éprouvée et il avait supporté seul tout le poids de l'ennemi victorieux. Quand on voit dans quel état se trouvaient les troupes du général Bourbaki, qui n'étaient ni plus jeunes ni moins aguerries, et dont une partie n'avait même pas pris part à la lutte, on comprend mieux les qualités dont Chanzy dut faire preuve et l'ascendant

qu'il exerçait autour de lui. C'était un vrai chef, dans toute l'acception du mot. Ferme sans hauteur, brave sans témérité, froid, méthodique, ne se laissant pas aller à l'illusion, et cependant pourvu de cette dose de confiance nécessaire aux grandes entreprises, il communiquait son ardeur au soldat, dont il était à la fois craint et aimé. Il avait le sentiment du terrain, l'intuition du champ de bataille, le coup d'œil sûr et la décision prompte. Il possédait à un haut degré la qualité qui manque parfois à notre race : la ténacité. Il ne se décourageait pas dans la mauvaise fortune et ne songeait qu'aux moyens de prendre sa revanche; il semblait que l'obstacle doublât chez lui la volonté et l'acuité de l'intelligence. A ces qualités guerrières il joignait une instruction fort étendue et l'aptitude à se prêter à toutes les tâches. Il en donna des marques nombreuses, une fois entré au parlement. On put croire que la politique ne lui avait jamais été étrangère. Gouverneur général de l'Algérie ou ambassadeur à Pétersbourg, il montra la souplesse et la fertilité de son esprit.

Deux marins ont partagé ses dangers et méritent de lui rester associés dans l'historique de cette rude campagne. L'amiral Jauréguiberry, l'un des héros de Coulmiers, garda jusqu'à la fin l'attitude calme et résolue qui lui avait valu ses premiers succès. Le jeune capitaine de vaisseau Jaurès m'avait tout de suite captivé par sa fougue, sa confiance et son sentiment de la discipline. Je fus quelque peu auda-

cieux en le chargeant d'emblée de réunir les éléments du 21° corps et en proposant ensuite au ministre de lui en confier le commandement, quand il fallut le conduire au feu. M. Gambetta, qui se rendit au Mans pour juger de l'état des préparatifs, admira les résultats obtenus par ce chef improvisé et me complimenta de l'avoir deviné. Plus tard ministre de la Marine, il fut mon collaborateur pendant quelques mois ; une mort prématurée l'enleva à mon affection et au service de la patrie.

Aussitôt parvenu au Mans, Chanzy s'occupa de reconstituer ses forces. Nous fîmes toute diligence pour le ravitailler en hommes et en artillerie; les colonnes Ferri Pisani, Curten, qui opéraient dans le voisinage, les mobilisés du camp de Conlie commandés par le général Rousseau lui furent adjoints. A la date du 26 décembre, il comptait cent trente mille hommes et quatre cent cinquante pièces de canon. Il jugea la situation assez bonne pour concevoir le hardi projet de marcher sur Paris; du moins, il nous le proposa. Il se serait mis en route, disait-il, le 8 janvier, dans la direction Chartres, Versailles. Malgré notre impalience de voir tenter une pareille diversion, nous dûmes lui rappeler que l'armée du prince Frédéric-Charles s'était considérablement accrue, qu'elle ne le perdait pas de vue et que dès lors il convenait d'attendre le concours prochain des 19e et 25e corps, en formation à Besançon et à Bourges. Chanzy ajourna au 14 janvier ce départ qu'il ne

devait jamais réaliser et qui m'avait paru, je l'avoue, fort problématique.

Mes prévisions sur les effectifs du prince Frédéric- Charles n'étaient que trop fondées. Il avait réussi, par de larges emprunts opérés sur l'armée d'investissement, à grouper environ cent quatre-vingt mille hommes. Déduction faite des garnisons laissées à Montargis, Orléans, Blois, il disposait immédiatement d'au moins cent cinquante mille hommes. Non seulement il était en mesure de contenir les entreprises de Chanzy, mais il résolut même de le déloger de ses positions actuelles. Le 10 janvier, il se présenta en deux colonnes : la première, qu'il commandait en personne, déboucha par la route de Saint-Calais ; la seconde, sous les ordres du duc de Mecklembourg, s'avança par la route de la Ferté-Bernard, sur la rive gauche de l'Huisne. Par une habile manœuvre il avait séparé définitivement les généraux Jouffroy, de Curten et Cléret du gros de l'armée de Chanzy, qui se trouva ainsi privé de seize à dix-huit mille hommes. Coïncidence très fâcheuse, celui-ci était souffrant, obligé de garder la chambre. Néanmoins il soutint bravement le choc. En nous annonçant l'issue plutôt favorable de la journée, il ajoutait qu'une attaque à fond était probable le lendemain. Elle se produisit, en effet, et très violemment. « Nous avons eu aujourd'hui, télégraphiait-il le 11 au soir, la bataille du Mans. L'ennemi nous a attaqués sur toute la ligne.

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Nous couchons sur toutes nos positions, moins la Tuilerie, abandonnée devant un retour offensif tenté à la tombée de la nuit par l'ennemi. Nous avons fait des prisonniers dont j'ignore le nombre. Ils évaluent les forces prussiennes engagées ou en réserve à cent quatre-vingt mille hommes. Je crois à des pertes sensibles, mais j'espère en avoir infligé de cruelles à l'ennemi. »

L'exception relative à la Tuilerie m'inquiéta. Ce point, d'après les cartes, paraissait avoir de l'importance et je craignis que ce ne fût la fissure par laquelle l'ennemi réussirait à s'introduire. M. Gambetta et M. Spuller, auxquels je confiai mon appréhension, la partagèrent et nous attendîmes tous les trois, fort anxieux, le résultat de la troisième journée. Malheureusement Chanzy n'avait pu se rendre compte par lui-même de l'étendue du dommage. Non seulement les troupes trop peu solides (c'étaient des mobilisés) chargées de garder la position l'avaient abandonnée, mais elles s'étaient débandées, entraînant les postes voisins et semant la panique jusque dans la ville. Chanzy apprit à la fois la rupture de sa ligne de défense et l'ébranlement de l'armée. Après avoir vainement tenté de réoccuper la Tuilerie, sentant le terrain se dérober sous ses pas, il convoqua les chefs de corps. La retraite fut unanimement jugée inévitable. Elle commença aussitôt, dans un désordre que les journées précédentes ne permettaient pas de prévoir. Le 21e corps seul ne

se laissa pas entamer : « C'est des trois corps celui qui a le mieux tenu, écrivait Chanzy; cela est dû à l'énergie du général Jaurès. » Aussi ce dernier fut-il, par décret du 16 janvier, incorporé à titre définitif dans l'armée régulière et élevé au rang de général de division, dont il exerçait les fonctions au titre auxiliaire1. Un autre marin, le capitaine de vaisseau Gougeard, se distingua également à la tête d'une division qu'il avait su former lui-même et discipliner. 11 fixa l'attention de M. Gambetta qui lui confia, en 1881, le portefeuille de la Marine.

Pendant sa retraite sur Laval, le général Chanzy, remis de son indisposition, se ressaisit tout entier et déploya les belles qualités qui avaient assuré sa retraite sur Le Mans. 11 réussit à raffermir ses troupes, ramassa les nombreux fuyards, passa la Mayenne et mit l'armée à l'abri derrière la ligne d'escarpements qui bordent la rivière. L'ennemi, d'abord pressant, ralentit sa poursuite. Affaibli par les rudes pertes du 11, il hésitait à s'éloigner de sa base d'opération; il redoutait ces retours offensifs dont Chanzy avait illustré sa marche sur Josnes. Enfin notre armée put reprendre haleine à Laval. M. Gambetta s'y transporta aussitôt pour relever les courages. De mon côté, je hâtai la mise sur pied du 19e corps et lui assignai la position de Fiers, de manière à empêcher un mouvement tournant de l'ennemi. Bientôt

1. Après la guerre, Jaurès fut reversé dans la Marine, où il devint vice-amiral.

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l'assurance reparut et lorsque M. Gambetta rentra à Bordeaux, il m'annonça que Chanzy se croyait en mesure d'exécuter prochainement son projet de marche sur Paris. Toutefois, il ne partageait pas les illusions du général, dont les troupes lui paraissaient encore trop ébranlées.

La première armée fit moins parler d'elle. Conduite par le général Bourbaki, elle opéra péniblement sa retraite et parvint à Bourges, où notre premier soin fut de la reconstituer. Nous lui envoyâmes des renforts et nous remaniâmes le haut commandement. Le général Martineau des Chesnez, qui venait de se distinguer dans les tristes journées d'Orléans, fut placé à la tête du 15e corps, en remplacement du général des Pallières, mis en congé sur sa demande. Le général Clinchant, oflicier vigoureux, échappé à la captivité, remplaça le général Crouzat dans le commandement du 20e corps. Le général Borel reçut auprès de Bourbaki les mêmes attributions qu'il avait savamment exercées auprès du général d'Aurelle. M. Gambetta. qui avait voulu présider sur place à cette sorte de résurrection, invita le général Bourbaki à préparer un plan d'opérations approprié aux circonstances. Mais, avant d'aborder cette dernière phase de la guerre, je mentionnerai brièvement les événements qui se déroulaient sur un théâtre plus éloigné et qui, par instants, ont jeté du lustre sur nos armes. Je veux parler de la campagne du Nord

et du général Faidherbe, dont le nom en est inséparable.

Quand le général Bourbaki s'était rendu auprès de la Délégation, au mois d'octobre, nous avions tous eu le désir d'utiliser ses capacités. Non seulement il était précédé de sa renommée militaire, mais le général Trochu le recommandait au gouvernement de Tours avec une insistance toute particulière. Après examen de diverses combinaisons qui n'eurent pas de suite, le général ne s'y prêtant pas volontiers, M. Gambetta avait songé à l'employer pour organiser une armée dans le nord. Le commissaire extraordinaire Testelin, ami personnel du ministre, était convaincu qu'avec les ressources propres de la région et les garnisons qui s'y trouvaient encore il serait possible de réunir une soixantaine de mille hommes, qui s'armeraient et s'approvisionneraient sans l'intervention du gouvernement de Tours. Cette dernière condition était précieuse, car le moment ne tarderait pas à venir où nous ne communiquerions plus avec le nord. Le général Bourbaki accepta la mission, mais sans grand entrain; il disait lui-même qu' « il savait mieux se battre qu'administrer ». Malgré toute sa bonne volonté, il ne poussa pas très loin l'organisation. Dès le commencement de novembre, il demanda un poste mieux en harmonie avec ses goûts guerriers et c'est ainsi que, le 19 novembre, il fut appelé au commandement supérieur des 18e et

20e corps. Son chef d'état-major et successeur intérimaire, général Farre, continuait de son mieux les préparatifs, lorsque le général Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal, se présenta au maréchalat, le 1er décembre.

A peine entré dans mon cabinet, son aspect me frappa; c'était la première fois que je le voyais et j'eus immédiatement la sensation que j'avais devant moi une individualité peu commune. Ses apparences contrastaient d'ailleurs avec la réputation qu'il s'était acquise dans notre colonie africaine. Le brillant vainqueur des Maures était froid, silencieux et légèrement compassé. Il ne quittait pas ses lunettes, qui lui donnaient l'air plutôt d'un professeur que d'un homme de guerre. J'aurais eu quelque peine à me le représenter menant une armée au combat. Mais sur le terrain cet homme si réservé se transformait; il déployait l'entrain, la vivacité, l'expansion même, qui dans la vie ordinaire semblaient lui manquer. Il ne se départait pas d'ailleurs, même au fort de l'action, des habitudes de calcul et de l'esprit de méthode dont sa nature était imprégnée. Bienveillant sous des apparences de sécheresse, éminemment juste, il se faisait aimer du soldat, dont il s'occupait avec une paternelle sollicitude. Il avait le don inné de la stratégie, connaissait merveilleusement son échiquier et manœuvrait avec une facilité remarquable. Au total, âme fortement trempée, rigidité puritaine, désintéressement absolu.

11 partit aussitôt pour Lille et, en moins de trois se maines, son armée fut sur pied. Elle comptait cinquante-cinq mille hommes, qu'il partagea en deux corps, les 22e et 23°, commandés par les généraux Paulze d'Ivoy et Lecointe. Sa première rencontre avec l'ennemi eut lieu le 23 décembre, à Pont-Noyelles, dans le département de la Somme. Il occupait une position avantageuse sur un affluent de la Somme, entre Daours et Touly, son quartier général étant à Corbie. L'action dura de onze heures du matin à six heures du soir, avec beaucoup d'acharnement de part et d'autre. Vers cinq heures le succès paraissait assuré, grâce à la bravoure de l'infanterie qui partout avait repoussé l'ennemi à la baïonnette. Mais celui-ci, accru de renforts reçus dans la soirée, réoccupa plusieurs villages. Nos troupes se retirèrent derrière la Scarpe sans être poursuivies et cantonnèrent autour d'Arras. « Le froid est très rigoureux, mandait le général, nos soldats en souffrent ; nous sommes du reste tout prêts à reprendre les opérations. »

Il les reprit, en effet, le 1er janvier, malgré un froid intense, et le 2 il aborda l'armée prussienne campée autour de Bapaume, petite ville située à moitié chemin entre Arras et Péronne. 11 s'empara des villages d'Achiet-le-Grand et de Beaucourt, mais échoua devant Béhagnies. L'ennemi l'évacua pourtant pendant la nuit, dans la crainte de se voir tourné par Achiet-le-Grand. Le lendemain, à la pointe du

jour, le combat s'engagea sur toute la ligne; les deux corps d'armée de Faidherbe rivalisèrent d'entrain et de vaillance. « A six heures du soir, manda-t-il, nous avons chassé les Prussiens de tout le champ de bataille, couvert de leurs morts ; de très nombreux blessés restaient entre nos mains dans les villages où l'on avait combattu, ainsi que nombre de prisonniers... Les pertes ennemies pendant ces deux jours sont très considérables; les nôtres sont sérieuses. » Cet important succès, enregistré sous le nom de victoire de Bapaume, consacra la renommée de Faidherbe. Les écrivains militaires ont loué la tactique savante, la précision des mouvements, la méthode sûre qui ont présidé à ces opérations.

Malheureusement la ville de Péronne, presque au même moment, se rendait aux Prussiens, sans que rien eût fait prévoir une semblable défection. Ce fut pour l'armée du Nord un coup très sensible, car cette place gênait considérablement l'ennemi. Néanmoins Faidherbe se remit en marche le 12 janvier. 11 revint sur Bapaume et de là sur Albert, où il entra, le 14, sans coup férir, l'armée prussienne se repliant devant lui. Le 17, une brigade délogea du bois de Buire, près de Templeux, quelques bataillons ennemis qui avaient tenté de lui barrer passage. Mais son avant-garde fut sérieusement attaquée près de Vermand par une division du général Gaben et eut beaucoup de peine à se maintenir.

Le lendemain fut livrée la bataille de Saint-Quentin. L'armée du Nord, malgré ses succès, se trouvait notablement affaiblie. Nous n'avions pu la ravitailler, les communications par terre étant interceptées. Elle devait donc se refaire à l'aide de ses propres dépôts; mais ceux-ci n'avaient pas suffi à réparer les pertes dues au feu, surtout aux fatigues et à la rigueur de la saison (le thermomètre était plus d'une fois descendu au-dessous de 20 degrés). Forte primitivement de cinquante-cinq mille hommes, elle en comptait à peine trente-cinq mille. Ce jour-là, elle avait affaire à toute la première armée prussienne. Durant la bataille, des renforts, empruntés aux lignes d'investissement, arrivaient de Paris par chemin de fer et entraient en ligne. Les troupes réduites de Faidherbe ne purent résister à ce flot montant; elles durent, après d'énergiques efforts, abandonner le terrain. « Les hommes, écrivait le général, étaient tellement harassés de fatigue, qu'il était impossible de songer à les maintenir sur leurs positions. Les faire entrer dans la ville, c'était en amener le bombardement; plusieurs obus étaient déjà tombés sur la place... La retraite sur un point en arrière de Saint-Quentin fut alors ordonnée. Nous avons subi de fortes pertes, mais nous avons dû en infliger de très fortes à l'ennemi. » Le mouvement s'opéra avec une habileté remarquée. Mais les troupes, jeunes pour la plupart, cruellement éprouvées par ces chocs successifs, laissaient sur les routes quantité de traînards, que

recueillirent les paysans et qui rejoignirent leurs corps un peu plus tard. « Ce que vous avez souffert, dit Faid herbe à ses soldats, ceux qui ne l'ont pas vu ne pourront jamais l'imaginer, et il n'y a personne à accuser de ces souffrances : les circonstances seules les ont causées. »

M. Gambetta était alors à Laval, où il soutenait Chanzy dans la reconstitution de son armée. Dès que je lui eus transmis ces pénibles nouvelles, il se transporta par mer dans le nord et gagna Lille, accompagné de M. Spuller. 11 y trouva la population en partie démoralisée; elle voyait déjà la Flandre livrée et l'ennemi aux portes de la ville. Le commissaire Testelin, dont l'énergie ne se démentit pas un instant, réagissait de son mieux, aidé par la ferme attitude du général en chef et de ses lieutenants. L'arrivée de M. Gambetta ramena un peu d'espérance. « Pas de faiblesse, ô mes chers concitoyens! s'écria-t-il dans un appel vibrant. Si nous ne désespérons pas, nous sauverons la France. Faisons-nous un cœur et un front d'airain. » Mais ces mâles paroles ne réveillaient plus au même degré l'enthousiasme. Trop de déceptions avaient ruiné la foi dans le succès. Au nord, comme sur les autres parties du territoire, une visible lassitude succédait à la tension exceptionnelle des derniers mois.

Il fut convenu que l'armée de Faidherbe, épuisée mais encore debout, se maintiendrait en arrière, afin de conserver à la France une force susceptible

de peser dans la balance, le jour prochain où se débattraient les conditions de la paix. Car, il n'y avait pas à se le dissimuler, Paris devait bientôt succomber. C'était même un prodige que l'échéance prévue pour le 15 décembre par les plus optimistes ne fût pas encore arrivée. Nous l'attendions à tout instant et nous sentions bien, le 20 janvier, que nos heures étaient comptées. Il eût été criminel de sacrifier tant de braves gens dans des combats qui ne pouvaient plus avoir un résultat utile pour la patrie.

Ur

Le général Bourbaki, ayant concentré son armée à Bourges, vers le 10 décembre, achevait, au moyen de nombreux renforts, de la réorganiser. Le 18, elle comprenait plus de cent mille hommes et trois cents bouches à feu. Dans l'opinion de son chef et du général Borel, elle était en état de reprendre les hostilités. M. Gambetta, qui soutenait Bourbaki de sa présence, l'avait invité à lui soumettre à bref délai un plan d'opérations. Aussitôt qu'il l'eût entre les mains, il m'en télégraphia les termes, en provoquant d'urgence mes observations.

Le général se proposait : de passer la Loire en aval de Nevers, à la Charité et à Cosne; de remonter vers Montargis, par Donzy et Saint-Fargeau ; enfin, de gagner la forêt de Fontainebleau ; conformément au programme qu'avait voulu exécuter d'Aurelle de Paladines. Pendant ce temps, Garibaldi, Bressoles et Cremer, agissant de concert avec leurs corps respectifs dans la direction de Dijon et de Gray, tâ-

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cheraient de faire lever le siège de Belf'ort et contribueraient ainsi à assurer la liberté des mouvements de Bourbaki. Ce plan était séduisant et hardi, trop hardi même, à mon avis. La première armée, moins solide et bien moins nombreuse que celle du général d'Aurelle, ne semblait pas devoir réussir là où celleci avait échoué. On n'avait plus la perspective de rejoindre Ducrot, et Bourbaki risquait de se voir enveloppé par les troupes prussiennes qui tenaient la campagne et par l'armée d'investissement. Dans ces conditions, quel coup pourrait-il frapper sous les murs de Paris? Le ministre, touché de ces objections, me demanda un contre-projet.

Il me parut que le moment était venu de se soustraire à l'idée fixe de marcher directement au secours de la capitale et, puisque les circonstances avaient changé, de nous préoccuper uniquement d'assurer le meilleur emploi possible des ressources dont nous disposions. J'élaborai en conséquence un tout autre plan, que je soumis à M. Gambetta dans une lettre du 18 décembre, qui peut se résumer ainsi1 :

Les 18e et 20e corps seraient transportés par chemin de fer jusqu'à Beaune, tandis que le 15e corps prendrait position à Vierzon et dans la forêt pour couvrir Nevers et surtout Bourges, dont les arsenaux ne devaient pas être laissés à la merci d'un coup de

i. Cette lettre, élaborée avec le concours des directeurs du ministère, figure in extenso dans le bel ouvrage que le colonel d'état-major Desbrières, bien placé pour consulter les archives de la Guerre, a consacré à la campagne de l'Est.

LA CAMPAGNE DE i/EST. — L'ARMISTICE. 227

main. Le général Bourbaki, de concert avec Garibaldi et Grenier, s'emparerait de Dijon, que défendaient trente à trente-cinq mille hommes au plus. Le général Bressoles, de son côté, gagnerait Besançon par voie ferrée et, s'adjoignant la garnison, formerait un corps de près de quarante mille hommes, prêt à coopérer avec Bourbaki. Devant cet ensemble de cent dix mille hommes, le siège de Belfort serait levé, peut-être sans coup férir, et les communications avec l'Allemagne se trouveraient interceptées : menace grave pour l'armée d'investissement.

Ce projet était sans danger et offrait de grandes chances de réussite, toutefois à la condition d'aller vite. 11 ne fallait pas laisser aux forces ennemies le temps de se réunir. On pouvait, on devait les battre séparément, en les gagnant de célérité. Or l'événement a montré qu'on disposait d'un délai suffisant, si l'on savait le mettre à profit.

Pourquoi une opération, qui semblait si prudente et que tous les écrivains militaires ont approuvée, a-t-elle misérablement échoué et s'est-elle même changée en désastre? L'explication réside dans une série d'erreurs de détail, à peine croyables, étant donnée la personnalité du chef d'état-major Borel. Quand j'ai revu plus tard cet officier général, je ne lui ai pas caché mon étonnement : « Comment, lui ai-je dit, vous que j'ai connu si précis, si méthodique, si clairvoyant, avez-vous pu commettre les fautes

que j'ai relevées? » — « C'est bien simple, m'a-t-il répondu; je n'étais le plus souvent chef d'état-major qu'en apparence. Le général Bourbaki combinait ses opérations avec les officiers de son entourage, tous animés du plus grand zèle, mais dont certains manquaient d'expérience. J'ai voulu plus d'une fois donner ma démission; mais j'ai craint de porter un coup au moral de l'armée. »

L'embarquement à Bourges des troupes expéditionnaires s'opéra avec une extrême lenteur. La Compagnie d'Orléans, que je gourmandais, s'est plainte de n'avoir pas été avisée assez tôt et de n'avoir pu dès lors réunir le matériel nécessaire. Je n'ai pas fait entièrement la lumière sur ce point, m'étant trouvé éloigné du gouvernement après la guerre; toutefois divers incidents m'ont donné lieu de croire que la responsabilité n'incombe pas à la Compagnie. Cette faute initiale eut des répercussions multiples et graves. D'un autre côté, quand Dijon fut tombé entre nos mains sans combat, le commandement voulut utiliser la voie ferrée sur Auxonne et sur Dôle. Pour d'aussi faibles parcours, mieux eût valu emprunter les routes de terre ; on aurait évité d'encombrer une ligne indispensable aux convois de l'intendance et aux ravitaillements. Enfin, et ce fut l'erreur capitale dans les transports, lorsque nous envoyâmes à Bourbaki le 15e corps — remplacé dans ses positions par le 25e nouvellement formé — le point de destination assigné par le ministère à la Compagnie

d'Orléans était Besançon. Or le commandement, sans nous consulter, changea cette destination et lui substitua celle de Clerval, une quarantaine de kilomètres plus loin. On avait cru gagner du temps, mais on ne s'était pas avisé que la modeste station de Clerval manquait de voies de garage et de débarquement. Un engorgement général s'en est suivi ; les trains chargés s'échelonnaient depuis Saincaize et même depuis Nevers jusqu'à Clerval. Des troupes sont restées immobiles en wagon pendant plus de quarante-huit heures, exposées aux privations et à un froid cruel. Ce malheureux transport, commencé le 31 décembre, n'était pas terminé le 15 janvier.

Dans l'ordre tactique, il y eut aussi des erreurs évidentes. Après la reprise de Dijon, l'armée aurait dû marcher immédiatement sur Belfort, ainsi que le prévoyait le programme primitif. Le général Bourbaki préféra se porter d'abord sur Vesoul. Il espérait disperser le corps de Werder, en s'emparant de Villersexel et d'Esprels, et le couper définitivement de Belfort. Il comptait se rabattre ensuite sur sa droite et menacer Treskow, qui assiégeait la place avec trente mille hommes. Ce nouveau plan avait le défaut de faire perdre du temps, alors qu'on en avait déjà trop perdu. On donnait à Treskow le loisir d'améliorer ses positions et d'appeler des renforts. On s'obligeait surtout à aborder de front les lignes de Villersexel, ce qui entraînerait nécessairement de grands sacrifices.

La bravoure de Bourbaki jeta un voile sur les vices de la combinaison. La bataille s'engagea le 9 janvier, à dix heures du matin, et se prolongea jusque dans la nuit. Le village de Villersexel fut pris et repris. Bourbaki, à la tête de ses troupes, exposant sa vie avec l'insouciance qui le caractérisait, finit par triompher de l'obstacle. L'annonce de ce succès nous causa une vive joie. Les Bordelais, d'ordinaire très mesurés et toujours un peu frondeurs, se pressaient sur la belle voie de l'Intendance qu'ils animaient de leurs commentaires bruyants. Je m'y promenais dans la soirée avec M. Gambetta, M. Clément Laurier et M. Spuller ; il nous semblait être revenus aux beaux jours de Coulmiers.

Le 11 janvier, l'armée reprit sa marche. Le 13, elle rencontra l'ennemi près d'Arcey et le fit reculer. Le 14, elle s'établit devant Héricourt, véritable nœud de la situation. Héricourt pris, Treskow se voyait obligé de lever le siège de Belfort et de se réfugier en Alsace, peut-être de repasser le Rhin. Treskow ne l'ignorait pas ; aussi avait-il multiplié les préparatifs de défense. Il n'était bruit, dans la presse étrangère, que des renforts qu'il avait reçus d'Allemagne. De plus, une partie du corps de Werder l'avait rejoint. Déduction faite des troupes laissées devant Belfort, on évaluait à soixante mille hommes celles qu'il opposait à Bourbaki, entre Héricourt et Montbéliard. Cette accumulation était le résultat

des dix ou douze jours perdus depuis le départ de Bourges. Bourbaki conservait l'avantage du nombre, mais son armée était fractionnée. Il avait ordonné au 18e corps et à la division Cremer d'opérer un mouvement tournant sur la gauche pour déloger l'ennemi des fortes positions qu'il occupait le long de la Lisaine; tout dépendait donc de la précision de ce mouvement. Or, sauf un succès partiel à Chênebier, le mouvement échoua. Soit mauvais état des chemins, soit calculs défectueux, le 18e corps n'entra pas en ligne au moment opportun. Le général Billot m'a déclaré que ses canons et ses convois s'enlisaient continuellement.

Le général Bourbaki, comptant sur ce concours, entama, le 15, un combat ou plutôt une série de combats qui durèrent trois jours et sont collectivement désignés sous le nom de bataille d'Héricourt. Ces engagements se réduisaient sur certains points à des duels d'artillerie et, sur d'autres, prenaient le caractère de mêlées d'infanterie où nos soldats, malgré leurs fatigues, firent très bonne contenance. Inutile d'ajouter que le chef, à son ordinaire, relevait les courages par son exemple. Le 17, Bourbaki nous télégraphia que l'armée, épuisée par ces trois jours de luttes et de souffrances, avait un impérieux besoin de se ravitailler et qu'en conséquence il prenait position quelques lieues en arrière. C'était le commencement mal dissimulé d'une retraite, qui devait aboutir à la ruine complète de l'armée de l'Est.

Le général Bourbaki, personne n'en doute, a fait dans cette malheureuse expédition tout ce qu'il a pu et il n'a cessé de payer de sa personne. Mais la tâche, il faut bien le dire, convenait mal à ses aptitudes. Ce n'est pas un mystère — puisque l'Assemblée nationale a publié mes dépêches — j'avais déconseillé de le choisir et proposé plutôt Clinchant ou Billot. Les instances du gouvernement de Paris ', et peut-être aussi la brillante réputation du général, prévalurent dans l'esprit de M. Gambetta. Brave jusqu'à l'héroïsme, impassible sous le feu, tacticien dans une zone peu étendue, cet admirable entraîneur d'hommes n'avait pas les qualités nécessaires à la conduite d'une armée dans des conditions aussi difficiles. En outre, il manquait de confiance en ses troupes et le laissait trop voir. Il ne retrouvait pas en elles ces vieilles bandes exercées et rompues à la fatigue qu'il avait connues sous l'Empire. Aussi, dès que le succès de l'expédition parut incertain, il devint hésitant, il atermoya, alors que de promptes résolutions pouvaient seules le sauver.

Parvenu le 21, après quatre journées de marche, à une faible distance de Besançon, Bourbaki, s'il

1. « Très heureux que vous ayez Bourbaki. Gardez-le. Je crois que le général Trochu serait fort aise de le voir général en chef de l'expédition qui sera destinée à nous donner les mains. » (Dépêche de M. Jules Favre à M. Gambetta, du 18 octobre.) — « Gardez Bourbaki à tout prix. Il sauvera la province comme nous sauverons Paris. » (Général Trochu à M. Gambetta, 19 octobre.) — « Si Bourbaki ne vient pas à nous, il pourrait couper la ligne de l'ennemi en se portant rapidement vers l'est. » (M. Jules Favre à M. Gambetta, décembre.)

s'était dirigé rapidement vers Dôle ou Mouchard, eût trouvé le passage encore libre, car une partie des forces prussiennes fut retenue du côté de Dijon par Garibaldi, jusqu'au 23 au soir. Mais il consuma trois jours autour de Besançon , sans but bien défini. Le 24 au soir, il nous annonça son intention de se rabattre sur Pontarlier, contrairement à l'avis du général Billot, qui proposait la direction d'Auxonne. Je lui répondis le 25, à deux heures de l'après-midi : « Je crois fermement que votre marche sur Pontarlier vous prépare un désastre inévitable. Vous n'en sortirez pas. Vous serez obligé de capituler ou vous serez rejeté en Suisse... » Je n'étais hélas! que trop bon prophète.

Le 26, à la première heure, la retraite sur Pontarlier commença. Bourbaki, à ce moment, eut-il la vision du péril ? Son cœur se déchira-t-il à la pensée des souffrances réservées à ses troupes? Se crut-il méconnu du gouvernement et se vit-il en butte au soupçon? Le soir venu, après avoir rédigé avec sangfroid l'ordre général de mouvement pour le lendemain, il se retira dans ses appartements et bientôt se répandait le bruit de son suicide '. J'avais reçu, dans

d. Les dépêches pressantes et où ne perçait pas toujours la satisfaction que j'avais dû adresser à Bourbaki l'avaient, parait-il, beaucoup affecté. L'une d'elles surtout, par suite d'une déplorable erreur dans la transmission télégraphique, blessa en lui le soldat. Je l'appris quelques jours après par son officier d'ordonnance, M. de Massa, qui a rendu compte en ces termes (Revue hebdomadaire du 11 mars 1911) de la visite qu'il me fit à Bordeaux: «...Après avoir résumé les diffé-

la matinée, une dépêche qui déjà trahissait le trouble de son âme. Je la soumis à M. Gambetta qui ne crut pas pouvoir différer davantage une mesure qui lui coûtait : il le remplaça en son commandement par le général Clinchant. La dépêche ministérielle se croisa avec la nouvelle du suicide. Nous fûmes heureux, en ces tristes conjonctures, de penser que Bourbaki ne l'avait pas connue; j'ignore s'il l'a apprise après son rétablissement.

Les opérations se trouvaient trop engagées pour que le nouveau chef pût en changer la direction. « 11 faudrait actuellement, nous dit-il, cinq ou six jours pour déboucher par la plaine en avant de Besançon. » En effet la totalité des troupes avait tra-

rentes causes qui avaient poussé le général Bourbaki au suicide, je présentai copie de celle des dépêches du gouvernement où il était dit : « Autant j'admets votre attitude sur le champ de bataille, au- « tant je déplore la lenteur avec laquelle l'armée a manœuvré avant « et après les combats. » — « Je suis certain de m'être servi d'une « tout autre expression », objecta vivement M. de Freycinet, en me conduisant dans le bureau voisin où il se fil donner la souche du malencontreux télégramme, sur laquelle figurait en effet le mot : j'admire au lieu de : j'admets.

« Cette erreur de transmission, qui avait frappé le destinataire au cœur, et dont la portée ne saurait échapper aux âmes délicates, rendit le Délégué d'autant plus sensible aux regrets qu'il éprouvait de l'acte désespéré auquel elle avait pu contribuer. 11 rédigea donc avec empressement la dépêche suivante où l'allure officielle d'un futur ministre de la Guerre ne laisse pas de percer : « C'est a\ec bonheur « que j'ai appris par votre aide de camp, M. de Massa, que votre vie • est hors de danger. J'estime en vous un brave et loyal soldat qui « a fait noblement son devoir sur les champs de bataille et il « m'eût été extrêmement douloureux de vous voir enlevé à la pa- « trie. En vous parlant ainsi, je crois être l'interprète du pays tout « entier qui n'a jamais douté et certainement ne doutera jamais de « la parfaite droiture de votre caractère. Je serai heureux d'appren- « dre que cette dépêche vous trouvera en bonne voie de guerison. »

versé leDoubs et l'avant-garde se montrait à Ornans. Le sort en était jeté irrévocablement. Il ne nous restait plus qu'à tenter la dernière chance de salut qui s'offrît encore. Garibaldi, dont l'armée grossie de quelques renforts atteignait trente-cinq mille hommes, occupait Dijon et n'y était pas inquiété. Nous lui demandâmes de quitter cette situation avantageuse pour opérer une diversion sur les derrières de l'ennemi et enlever Dôle, qui était un de ses points d'appui. Garibaldi eut quelque mérite à y consentir, car il avait mis pour condition, en venant en France, qu'il resterait entièrement indépendant de l'armée de l'Est; le gouvernement s'était engagé à respecter son autonomie. Il risquait, par un tel mouvement, et avec la hâte que nous réclamions de lui, de compromettre sa réputation militaire '. Il n'hésita pas cependant et, dès le 29 janvier au soir, il apparut devant Montrolland, qui commande Dôle. Les Prussiens, reconnaissant l'impossibilité de résister, évacuèrent la ville le lendemain et se retirèrent sur Pesmes. Garibaldi se préparait à occuper Dôle le 30, quand l'annonce de l'armistice conclu par le gouvernement de Paris

1. Celte réputation était parfaitement justifiée. Les expéditions aventureuses auxquelles il s'étail consacre avaient développé en lui des dons naturels et lui avaient appris l'art de la guerre, dont il possédait l'instinct. Nonobstant ses antécédents révolutionnaires et son costume un peu théâtral, il était froid et réfléchi, calculait exactement et ne livrait rien au hasard. Son service de reconnaissances était supérieurement organisé; aucune armée n'était mieux gardée que la sienne. En dépit des faciles quolibets dirigés après la guerre contre ces spécialistes improvisés, l'état-major de Garibaldi a fait montre de très sérieuses qualités.

immobilisa toutes nos forces aux points précis où elles se trouvaient.

Le 29 janvier au matin, la Délégation recevait la dépêche suivante :

« M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, à la Délégation de Bordeaux.

« Versailles, le 28 janvier 1871, 11 h. 15 du soir.

« Nous signons aujourd'hui un traité avec M. le comte de Bismarck.

« Un armistice de 21 jours est convenu.

« Une assemblée convoquée à Bordeaux pour le 15 février.

« Faites connaître cette nouvelle à toute la France ; faites exécuter armistice et convoquez les électeurs pour le 8 février.

« Un membre du gouvernement va partir pour Bordeaux. »

M. Gambetta, après avoir vérifié l'authenticité de la dépèche, m'appela aussitôt. Ma surprise égala la sienne. Nous nous attendions bien à une capitulation prochaine, mais pas avant que nous en eussions été prévenus. Récemment encore, le 14 janvier, le général Trochu, pressé par nous de tenter une attaque dans le but de retenir sous Paris les renforts dirigés contre l'armée de l'Est, écrivait : « L'accomplir (cette attaque) sans aucune entente avec nos armées du

dehors et courir la chance probable de tout perdre en un jour, alors qu'en tenant encore nous pouvons donner à Faidherbe, à Chanzy, surtout à Bourbaki, dont la manœuvre est capitale, le temps de frapper encore quelque grand coup, serait une folie gratuite... Je n'en persiste pas moins ferme dans mes résolutions de résistance à outrance, réservant l'acte de désespoir pour l'heure utile. » 11 devait donc y avoir un « acte de désespoir », précédé d'une entente avec nous. Or, depuis le 14 janvier nous n'avions rien reçu : la seule sortie du 19 janvier, sans ampleur ni entente, ne pouvait être considérée comme la préface de la cessation générale des hostilités.

Mais il n'y avait qu'à s'incliner et, d'accord avec M. Gambetta, j'expédiai à tous nos corps en campagne la circulaire télégraphique suivante :

<• Bordeaux, 29 janvier, 2 heures soir.

« Un armistice de 21 jours vient d'être conclu par le gouvernement de Paris. Veuillez, en conséquence, suspendre immédiatement les hostilités, en vous concertant avec le chef des forces ennemies en présence desquelles vous pouvez vous trouver.

« Vous vous conformerez aux règles pratiques suivies en pareil cas. Les lignes des avant-postes respectifs des forces en présence sont déterminées sur-le-champ et avec précision par l'indication des localités, accidents de terrain et autres points de re-

père. Le procès-verbal constatant cette délimitation est échangé et signé des deux commandants en chef ou de leurs représentants. Aucun mouvement des armées en avant des lignes ainsi déterminées ne peut être effectué pendant toute la durée de l'armistice. Il en est de même du ravitaillement et de tout ce qui est nécessaire à la conservation de l'armée, qui ne peut plus s'effectuer en avant des dites lignes. Donnez également des instructions aux francs-tireurs. »

Ces mesures si simples et d'un usage courant rencontrèrent des difficultés inattendues. Par une anomalie sans précédent, je crois, dans l'histoire des guerres, le gouvernement de Paris, étranger aux opérations de la province, avait pris sur lui de tracer la ligne de démarcation de nos forces. Or il ne connaissait ni leurs emplacements, ni même parfois leur existence; témoin l'armée de Garibaldi et le corps de Pourcet, de formation récente. Il a dû s'en rapporter aux indications de l'état-major prussien, c'est-à-dire signer les yeux fermés. Nous n'avons jamais su ce qui avait pu le déterminer à consentir une pareille dérogation au droit des gens.

Mais ce qui est bien plus grave encore et confond l'imagination, c'est qu'il ait accepté de ne pas appliquer l'armistice à l'armée de l'Est et qu'il ait omis de nous le dire. Oui, cette armée était exclue de la convention, et nous l'ignorions, alors qu'un jour de retard pouvait amener sa perte! Nous l'immobili-

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sions, sur le vu de la dépêche, et le gouvernement prussien, qui connaissait cette dépêche, qui nous l'avait transmise, profitait de Terreur où elle nous faisait tomber! Il ne nous avertissait pas que ses propres troupes allaient continuer de marcher tandis que nous arrêtions les nôtres! Quel nom mérite un tel procédé?

Le général Clinchant, muni de notre circulaire, envoyait, confiant, un parlementaire au général Manteuffel, à qui il avait affaire. « Je n'ai pas encore reçu de réponse officielle, nous manda-t-il avec étonnement le 30 au soir ; mais , d'après une lettre apportée par un parlementaire prussien pendant une conférence près de Frasne, il paraîtrait que le général Manteuffel ne voudrait pas reconnaître cet armistice pour l'armée de l'Est, disant qu'il ne concerne que les armées du Nord et de Paris. » Abasourdi d'une telle nouvelle, je me précipitai chez M. Gambetta qui, lui-même, attendait anxieusement la réponse à ce télégramme qu'il venait d'expédier à M. Jules Favre : « Nous l'avons porté (le télégramme du 28), sans commentaires, en le certifiant conforme, à la connaissance du pays tout entier. Depuis lors nous n'avons rien reçu. Le pays est dans la fièvre; il ne peut pas se contenter de ces trois lignes. Le membre du gouvernement dont vous annonciez l'arrivée et dont vous ne nous avez pas dit le nom n'est pas encore signalé, par voie télégraphique ou autrement, aujourd'hui, 30 janvier, à 2 heures. »

M. de Bismarck voulut bien — alors que le mal était irréparable — nous éclairer. De Versailles, 31 janvier, 12 h. 15 matin, il répondit lui-même à M. Gambetta : « Votre télégramme à M. Jules Favre, qui vient de quitter Versailles, lui sera remis demain matin à Paris... » M. de Bismarck retraçait succinctement, « sous titre de renseignements », disait-il, la ligne de démarcation arrêtée à Versailles et ajoutait : « Les hostilités continuent devant Belfort et dans le Doubs, le Jura et la Côte-d'Or, jusqu'à entente. » Pendant ce temps, les forces prussiennes redoublaient d'activité pour barrer le passage à l'armée de Clinchant maintenue, elle, dans l'immobilité.

La dépêche de M. de Bismarck fut pour nous un coup de foudre. Elle changeait en certitude les mortelles angoisses que nous ressentions depuis le télégramme du général Clinchant. Quelques heures après, nous recevions — non pas du gouvernement de Paris, mais du général Chanzy, auquel le prince Frédéric-Charles l'avait courtoisement communiqué — le texte complet de la convention. Ce même jour, 31 janvier, dans l'après-midi, M. Gambetta, voulant avoir enfin une notification officielle, télégraphiait de nouveau à M. Jules Favre en ces termes :

« L'ajournement inexplicable, et auquel votre télégramme (du 28) ne faisait aucune allusion, des effets de l'armistice en ce qui touche Belfort et les départements de la Côte-d'Or, Doubs et Jura, donne

lieu aux plus graves complications. Dans la région de l'est, les généraux prussiens poursuivent leurs opérations sans tenir compte de l'armistice, alors que le ministre de la Guerre, croyant pleinement aux termes de votre impérativc dépêche, a ordonné à tous les chefs de corps français d'exécuter l'armistice et d'arrêter leurs mouvements, ce qui a été exécuté religieusement pendant quarante-huit heures. Il faut sur-le-champ fixer l'application de l'armistice à toute la région de l'est, et réaliser, comme c'est votre devoir, cette entente ultérieure dont parle la convention du 28 janvier... »

M. Jules Favre, qui sentait sans doute son impuissance vis-à-vis du gouvernement prussien, se borna à nous répondre le 2 février, à 5 heures du soir (cinq jours après sa première dépêche!) : « Des difficultés se sont élevées sur l'exécution de l'armistice. Dans l'impossibilité de communiquer régulièrement, nous n'avons pu vous transmettre le texte même de la convention et le tracé sur la carte qui l'accompagne. Je rétablis ce texte que vous enverrez aux chefs de corps... »

Le général Clinchant, auquel j'avais transmis la copie du suprême appel de M. Gambetta à M. Jules Favre (du 31 janvier), nous manda le 1er février, 2 heures du soir : « Tout ce que vous écrivez à Jules Favre, je l'ai tenté inutilement auprès de Manteuf-

SOUVEMIiS. 31

fel ; il m'a même refusé une suspension d'armes de trente-six heures pour que les gouvernements puissent élucider la question. L'ennemi ayant continué les hostilités malgré mes protestations et menaçant de couper ma retraite, même vers la Suisse, ce qui entraînerait la perte de l'armée et de tout le matériel, j'ai dû me rendre à la dure nécessité de franchir la frontière. » En même temps, il adressait à ses troupes l'ordre du jour suivant :

« Soldats de l'armée de l'Est,

« 11 y a peu d'heures encore, j'avais l'espoir, j'avais même la certitude de vous conserver à la défense nationale. Votre passage jusqu'à Lyon était assuré à travers les montagnes du Jura.

« Une fatale erreur nous a fait une situation dont je ne veux pas vous laisser ignorer la gravité. Tandis que notre croyance en l'armistice, qui nous avait été notifié et confirmé par notre gouvernement, nous recommandait l'immobilité, les colonnes ennemies continuaient leur marche, s'emparant des défilés déjà en nos mains et coupaient ainsi notre ligne de retraite.

« Il est trop tard aujourd'hui pour accomplir l'œuvre interrompue : nous sommes entourés par des forces supérieures ; mais je ne veux livrer à la Prusse ni un homme, ni un canon. Nous irons demander à la neutralité suisse l'abri de son pavillon... »

La retraite du général Clinchant fut aussi honorable que le permettaient les circonstances dans lesquelles il se débattait. L'arrière-garde, formée du 18e corps et de la réserve, fit bonne contenance : l'ennemi l'ayant attaquée le 1er février, à la Cluse et à Oye, fut repoussé avec des pertes sérieuses. Attaquée de nouveau, elle ne se laissa pas entamer, grâce aux dispositions prises par le général Billot. Enfin l'armée entière pénétra, par plusieurs routes, sur le territoire suisse. La Confédération se montra plus qu'hospitalière, elle fut généreuse jusqu'à se compromettre vis-à-vis de l'ombrageuse Allemagne par la chaleur de ses démonstrations. Toutes les classes de la société rivalisèrent d'empressement et de soins à l'égard de nos infortunés soldats. J'en ai recueilli des témoignages innombrables et touchants pendant mes séjours en Suisse. J'en garde à ce pays un souvenir reconnaissant.

L'armée de Garibaldi, victime de la même erreur, eut cependant un sort moins tragique. Arrêté à Montrolland par notre circulaire, le général se mit en rapport avec le commandant prussien, qu'il eut beaucoup de peine à joindre. Le lendemain seulement il en obtint la même réponse que le général Clinchant. De fait, les forces ennemies continuèrent d'avancer pendant quarante-huit heures, tandis que Garibaldi observait scrupuleusement l'armistice. Mais elles s'abstinrent de l'attaquer, sa position étant assez favorable.

La place de Belfort, dont les Allemands devaient, après de telles surprises, escompter la chute rapide, n'échappa à ce destin que par la vaillance de son défenseur, le colonel Denfert-Rochereau. Sa résistance permit à M. Thiers de conserver ce territoire à la France. Quant aux armées de Faidherbe et de Chanzy, elles étaient presque également épuisées. La disparition de l'armée de Clinchant aggravait terriblement la situation. Aux prétentions exorbitantes de l'ennemi nous n'opposions plus de forces redoutables. Malgré ce désolant tableau, M. Gambetta ne pouvait se résigner à une paix qu'il prévoyait particulièrement dure. Je passai plusieurs heures à lui démontrer, chiffres en main, l'impossibilité de reprendre la lutte immédiatement. Dernier argument, le plus décisif, le plus douloureux : le pays déçu, découragé, accablé renonçait à de nouveaux efforts. M. Gambetta qui avait parcouru la France ne le sentait que trop bien.

Le « membre du gouvernement » annoncé par M. Jules Favre arriva enfin en la personne de M. Jules Simon. Bien que sa présence n'eût plus qu'un intérêt politique, M. Gambetta voulut la mettre à profit pour tirer au clair les origines du fatal malentendu et fixer les responsabilités historiques. Une réunion du gouvernement eut lieu, à cet effet, chez M. Crémieux, au cours de l'Intendance.

J'y fus convoqué et invité aussitôt à faire un exposé

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de la situation militaire. M. Gambetta me demanda d'établir, sur documents authentiques, les conditions précises dans lesquelles nous nous trouvions avant la première dépêche de M. Jules Favre (du 28 janvier), et celles que cette dépêche nous avait créées. Je plaçai sous les yeux du conseil les télégrammes de nos généraux, qui jetaient une lumière aveuglante sur l'irréparable dommage que nous venions de subir. 11 était facile de voir que cent cinquante mille hommes dans l'est, en état de faire campagne, se trouvaient annihilés, supprimés par la tractation du gouvernement de Paris. J'insistai sur ce qu'avait d'insolite et d'illogique la fixation d'une ligne de démarcation par un négociateur ignorant de la position des armées. Pourquoi ne nous avait-on pas interrogés?... M. Jules Simon ne put fournir d'explication. Il se borna à dire qu'il n'avait pas lui-même négocié l'armistice et qu'il ignorait le détail des entretiens avec M. de Bismarck; les clauses avaient été imposées et il avait fallu les subir ou condamner la population de Paris à mourir de faim. Je demandai alors pourquoi du moins nous n'avions pas été avertis. Qu'est-ce qui empêchait M. Jules Favre de signaler l'exception relative à l'armée de l'Est? Le vainqueur F avait-il obligé à nous tromper?... Et comme M. Jules Simon répondait qu'il n'avait pas eu connaissance des termes do la dépêche de M. Jules Favre, M. Gambetta reprit ces questions avec plus de force. 11 s'étonnait, s'in-

dignait que, dans une affaire de cette importance, le gouvernement tout entier n'eût pas collaboré à la rédaction du télégramme. Comment n'avait-il pas songé aux conséquences qu'un pareil document pouvait avoir pour la province?... M. Jules Simon coupa court en disant qu'il n'était pas venu pour discuter, mais pour faire exécuter la convention, et qu'il avait de pleins pouvoirs. Ces derniers instants furent pénibles et j'eus hâte de me retirer, les autres questions à débattre n'étant pas de mon ressort.

Je crois que de là date entre M. Gambetta et M. Jules Simon la mésintelligence que tout le monde a connue et qui ne s'effaça jamais complètement. Ces deux hommes politiques ne devaient pas d'ailleurs avoir de grandes affinités ; l'un représentait l'aile gauche et l'autre l'aile droite dans le gouvernement qui s'était formé le 4 septembre. Leurs tempéraments et la nature de leur talent différaient du tout au tout. J'en ai été frappé quand plus tard je les ai vus à la tribune : M. J. Simon insinuant, onctueux, habile, s'emparant de son auditoire par une série de déductions savantes, pouvant au besoin s'échauffer et produisant alors de grands effets, mais la passion elle-même étant calculée et arrivant à son heure, au point précis que l'orateur s'était assigné; M. Gambetta, au contraire, fougueux, puissant, sachant se contenir mais toujours prêt à déborder, cédant à la passion, non par art oratoire, mais parce qu'elle le possédait, parce qu'il sentait passionnément en

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toutes choses et ne disait avec calme et méthode que par l'effort de la volonté.

Une divergence des plus graves éclata presque aussitôt entre M. Gambetta et le gouvernement de Paris. Aux termes de la convention d'armistice, les électeurs étaient convoqués pour le 8 février, afin de nommer une assemblée « librement élue, qui se prononcerait sur la question de savoir si la guerre doit être continuée ou à quelles conditions la paix doit être faite ». M. Gambetta avait, comme ministre de l'Intérieur, introduit une clause qui prononçait l'inéligibilité des anciens fonctionnaires politiques et des candidats officiels de l'Empire. M. de Bismarck protesta contre cette exclusion, qui violait, disait-il, la convention, et le gouvernement de Paris ordonna de la supprimer. M. Gambetta aurait pu résister : sa popularité à Bordeaux était immense ; on l'avait maintes fois supplié d'assumer la dictature. J'ai assisté, vers le milieu de janvier, aux acclamations d'une foule enthousiaste qui ne se lassait pas de crier sous ses croisées : « Vive le dictateur ! » M . Gambetta parut un instant au balcon de la préfecture pour adjurer la foule de se retirer; puis il reprit tranquillement avec moi l'examen des affaires, sans vouloir se montrer davantage. S'il eut consenti à entrer en lutte avec le gouvernement de Paris, comme beaucoup l'y poussaient, M. Jules Simon aurait eu quelque peine à user de ses « pleins pou-

voirs ». Mais il préféra — et il faut l'en louer — se démettre de sa double fonction de ministre de l'Intérieur et de la Guerre.

J'ai toujours pensé que la disposition insérée par M. Gambetta et qui a occasionné sa retraite n'était pas le fruit de ses inspirations personnelles. Elle me paraissait contraire à son esprit politique. Quand on voit avec quelle facilité il accueillit dans nos armées et plus tard dans l'administration des hommes compromis avec les régimes antérieurs, mais qui pouvaient rendre des services au pays, on ne s'explique guère celte proscription en masse. J'essayai un peu timidement — car je n'abordais pas encore avec lui ces sortes de sujets — de lui faire abandonner cette idée; j'exposai l'intérêt qu'il y avait à ne pas rejeter dans une opposition irréductible des hommes qui ne demandaient qu'à se rallier et dont beaucoup occupaient dans leurs circonscriptions des situations honorables. Enfin, ce qui me semblait péremptoire. certains avaient pris du service dans nos armées; comment aujourd'hui proclamer leur indignité? Il m'écouta sans impatience, mais m'opposa une fin de non-recevoir. « Il ne faut pas, dit-il, que ceux qui ont ruiné la France aient à se prononcer sur ses destinées. » Comme je remarquais à quel point sa retraite allait affaiblir le parti républicain, divisé désormais en deux camps, il me répondit que ce n'était là qu'un incident, « qui s'effacerait bien vite devant la gravité des questions à traiter ». Il ajouta

qu'au surplus il ne croyait pas mauvais qu'on vît disparaître volontairement de la scène « celui qu'on accusait d'exercer la dictature ». Dans la suite, je n'ai pas repris le sujet, car M. Gambetta n'aimait guère à regarder en arrière, du moins avec ses interlocuteurs.

Je voulus signer ma démission à la minute même où il envoyait la sienne, la délégation que je tenais de lui ne devant pas, selon moi, lui survivre. Mais il m'invita à différer un peu, pour veiller aux mouvements des troupes et régler le sort de quelques-uns de nos collaborateurs. Je quittai le ministère le 9 février et déjà je remarquais les symptômes de la violente réaction qui allait suivre notre départ. Il viendrait bientôt un moment où le devoir accompli dans les armées de province serait un titre de défaveur, presque une tare.

Dès que je fus rentré dans la vie privée, mes réflexions se tournèrent obstinément vers les causes de nos désastres. Je ne pouvais me contenter de ces explications superficielles qui, à chacun de nos échecs, faisaient apparaître quelque incident fortuit, une faute, un coup de fortune qui semblait l'avoir déterminé. Il était évident qu'une pareille succession de malheurs devait se rattacher à des causes profondes, organiques qui, dans des circonstances semblables, tendraient à reproduire les mêmes effets. Dans mon livre La guerre en province, j'en ai

signalé un certain nombre, qui appelaient des réformes correspondantes. J'ai eu la satisfaction d'en voir réaliser plusieurs, et moi-même, quand j'étais au gouvernement, j'ai tâché d'accélérer les solutions. Quelques-unes cependant sont encore l'objet de controverses, je veux dire ne sont pas acceptées et comprises par l'unanimité de l'opinion, comme elles devraient l'être. J'en citerai deux qui, à mes yeux, ont une importance primordiale : la réduction de la durée du service et le renforcement de la discipline. Durant la guerre, j'étais particulièrement frappé du manque d'instruction des hommes que nous encadrions dans nos diverses unités. Tandis que l'Allemagne nous opposait des réservistes exercés, ayant appris le métier en temps de paix, nous, sous le nom de mobiles ou de mobilisés, nous levions des recrues inexpérimentées, dont la plupart paraissaient sous les drapeaux pour la première fois. Donc, nécessité manifeste de pourvoir en temps de paix à l'instruction générale des classes. Et de là aussi, comme contre partie, nécessité de réduire la durée du service actif, puisque les ressources budgétaires et les lois économiques limitent forcément le nombre des hommes à entretenir sous les drapeaux. « La durée du service, disais-je dès 1871 dans mon livre, doit être égale pour tous et réduite au temps strictement nécessaire pour apprendre le métier des armes. » A ce principe je suis resté constamment fidèle et l'on ne s'étonnera pas que dans ma vie publique, ministre de

la Guerre ou président de la commission de l'armée au Sénat, j'aie incessamment travaillé à obtenir des diminutions graduelles de service.

Quelle est la limite de ces diminutions? C'est, je l'ai dit, « le temps strictement nécessaire pour apprendre le métier des armes ». Ce temps varie suivant qu'on envisage l'infanterie ou la cavalerie et l'artillerie. Dans la première, un an et demi suffirait; dans les suivantes, deux ans et demi seraient préférables. Mais on entend bien que, dans une société démocratique comme la nôtre, on ne peut pas songer à imposer aux citoyens des durées de service différentes, selon les corps auxquels on les affecte. On entend bien aussi que, pour des raisons diverses, l'armée active ne doit pas descendre au-dessous d'un certain effectif. L'ensemble de ces considérations m'a conduit à penser que deux ans sont la durée normale et uniforme qu'il convient d'appliquer.

Une telle révolution dans les idées ne pouvait pas s'accomplir en un jour En 1875, le législateur obéissant déjà à la tendance invincible vers la réduction adopta, malgré l'opposition de M. Thiers, le chiffre de cinq ans. En 1889, ministre de la Guerre, j'ai obtenu du parlement la réduction à trois ans. Mais ce n'était, dans mon esprit, que l'avant-dernière étape. Car cette loi, qui pour la première fois assujettissait à une durée d'un an une catégorie de citoyens à peu près exempts jusque-là, avait l'immense inconvénient de laisser subsister une profonde inégalité : deux

tiers environ du contingent faisaient trois ans de service, et le troisième tiers ne faisait qu'un an. 11 était visible en outre que ce dernier tiers ne se trouvait pas suffisamment exercé. S'il apprenait, à la rigueur, la partie matérielle du métier, il n'en acquérait pas convenablement l'esprit; son éducation militaire demeurait incomplète.

Tel est le motif pour lequel j'ai préconisé à la tribune du Sénat, en qualité de président de la commission de l'armée, une nouvelle réduction à deux ans. J'ai enduré bien des critiques, particulièrement de la part des militaires. Elles m'ont été fort sensibles, venant d'anciens collaborateurs dont je tenais à conserver l'estime et la confiance. Mais la vérité doit l'emporter sur les sentiments : j'ai persisté. Et le Sénat, comme la Chambre, ont ratifié mon intervention. Nous possédons, depuis 1905, ce qu'on est convenu d'appeler la loi de deux ans. Je m'en honore et je ne regrette pas les petits déboires personnels qu'elle m'a valus. Malgré les protestations qui se produisent encore, elle est entrée dans nos mœurs et nul ne songe sérieusement à l'abolir.

Cette loi présente, au point de vue social, des avantages que les hommes d'Etat ne sauraient méconnaître et qui profitent indirectement à l'intérêt militaire. Elle contribue à assurer l'unité de la nation. Elle satisfait, dans ce qu'il a de plus légitime, le besoin d'égalité que ressent si vivement la démocratie française. Elle met fin au privilège le plus

la campagne de l'est. — l'armistice 253

choquant de tous : celui de moins participer à la défense de la patrie. En effet, l'homme dont linstruction militaire est insuffisante ne remplit qu'imparfaitement ce devoir; parfois môme, en est-il à peu près dispensé par l'autorité '.

A-t-on songé à ce travail intime et caché que détermine dans les esprits la pratique de l'uniformité du service? Le sacrifice suprême demandé au citoyen, ce qu'on appelle odieusement Y impôt du sang, cesse de lui apparaître comme une charge : il devient un devoir. Qui n'aperçoit aussi le développement des idées de fraternité, de solidarité, à la suite d'un pareil complément donné à l'éducation de la jeunesse française? L'homme ainsi façonné résiste plus sûrement aux efforts de destruction que certains novateurs dirigent contre notre état social. La robuste réalité se dresse en face du sophisme, et les vertus civiques préviennent l'abaissement des caractères.

Le second mal dont a souffert la défense nationale, et dont elle souffrirait encore, si l'on n'y prenait garde, est celui de l'indiscipline. L'homme qui n'a pas été rompu à la discipline en temps de paix s'y prête difficilement en temps de guerre. Les obligations, parfois formalistes, qui accompagnent le métier militaire paraissent puériles au novice; elles

I. Sous le régime de la loi de trois ans, les réservistes n'ayant l'ail qu'un an de service n'étaient pas affectés aux troupes de première ligne.

l'affectent désagréablement, il tend d'instinct à s'y dérober. Or la discipline exacte, rigoureuse, dans les petites comme dans les grandes choses, est indispensable aux armées. Sans elle, les meilleures périssent. Il importe que la conviction en soit établie au cœur des hommes : il ne suffit pas qu'ils obéissent passivement, il faut qu'ils soient pénétrés de la nécessité, de l'utilité de cette obéissance. Les armées modernes, particulièrement en France, doivent reposer sur des idées morales, que leurs aînées n'ont pas connues. L'idée de la discipline réfléchie, consentie est au premier rang. La punition est une sanction nécessaire, mais il est souhaitable que la volonté éclairée de l'inférieur dispense habituellement le supérieur d'y recourir.

La discipline n'est pas seulement le nerf des armées, elle est aussi le ciment des sociétés civilisées. A ce point de vue, l'armée du service obligatoire et uniforme constitue la meilleure école sociale. Autrefois, le soldat du service à long terme ne sortait pas toujours de la caserne amélioré; il y avait trop souvent laissé une partie de ses idées morales. Le soldat de notre nouvelle armée en sortira, je l'espère fermement, ennobli, assoupli par la haute notion du devoir militaire et par le sentiment des obligations que ce devoir entraîne avec lui. Ayant reconnu sous les drapeaux la nécessité d'obéir, il y répugnera moins dans la vie ordinaire; il comprendra, il admettra partout le principe d'autorité, la hiérar-

chie sans laquelle il n'y a pas d'organisation stable. En sorte que l'institution militaire, au lieu d'être en opposition avec la société civile, en devient le fondement et le meilleur soutien. Si le mépris de l'autorité, la révolte hantent l'esprit des jeunes recrues, c'en est fait à la fois et de la défense nationale et de la sécurité intérieure.

Sans doute, personne ne soutient ouvertement la thèse contraire et n'oserait prétendre que la discipline n'est pas nécessaire aux armées. Mais chez quelques esprits le principe est entouré de telles restrictions ou comporte des interprétations si subtiles qu'il équivaut presque à la négation même de l'autorité. Réagissons contre ces tendances éminemment dangereuses, et proclamons hautement que la discipline militaire doit être humaine et juste, mais sans défaillance.

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