‹ Souvenirs, 1860-1885Chapitre 1 sur 34 · ADIEU A MA JEUNESSE · texte numérisé non relu

ADIEU A MA JEUNESSE

Ne scintillent plus dans mes yeux.

i.a gaité n'est pas ma compagne, Et plus je gravis la montagne, Plus mon chemin est douloureux.

Adieu le nectar, l'ambroisie Où se désaltérait mon cœur!

Adieu, céleste poésie, Qui me faisait croire au bonheur!

Adieu, mes trop belles années, 0 fleurs si promptement fanées, Que je vois mourir à mes pieds!

Adieu, guirlandes desséchées, 0 pauvres feuilles arrachées A tant d'arbustes oubliés!

Adieu, lumineuses journées.

Adieu, soirs plus beaux que les jours.

Heures de joie illuminées,

Nuits d'extase, adieu pour toujours!

Où donc est l'époque où la France, Riche de gloire et d'espérance, Rayonnait d'un éclat vainqueur?

Adieu les grands palais magiques.

Et les fiertés patriotiques, Qui faisaient tressaillir le cœur.

Illusions pleines de charmes,

Vous que j'adorais à genoux,

Ce n'est pas sans verser des larmes

Que je me sépare de vous.

Ah ! si le bonheur me délaisse,

Je veux, du moins, ô ma Jeunesse,

Entendie l'écho de ta voix,

Et, l'esprit plein d'objets funèbres.

J'évoque, au milieu des ténèbres.

Les chers fantômes d'autrefois.

O vous, triomphales rentrées De nos soldats victorieux,

ADIEU A MX JEUNESSE

Jours de gloire, pompes sacrées, Vous reparaissez à mes yeux.

Je vous revois, femmes touchantes, Ornement des fêtes charmantes, Vous surtout, auguste beauté, Vous, dont la majesté suprême Embellissait le diadème, Reine de grâce et de bonté.

Ainsi, du haut de la colline.

Où j'arrive, triste et meurtri, Sur nos monuments en ruine Je jette un regard attendri.

Quand je contemple, l'âme émue, La route que j'ai parcourue, Quand le soleil s'est éclipsé, Si l'heure présente est funeste, 0 mon Dieu! du moins, il me reste Le souvenir du temps passé.

Non, la Muse n'est pas la courtisane impure Dont un fard imposteur est l'ignoble parure, Qui, vendant ses soupirs et tarifant ses pleurs, Accorde au plus offrant ses vulgaires faveurs; C'est une jeune vierge, une vierge charmante, Pure comme un enfant, tendre comme une amante, Qui lève au ciel des yeux si profonds et si doux. Que rien qu'à l'entrevoir on tombe à ses genoux. Des rayons argentés dont sa robe étincelle Elle inonde le cœur, et, lumineux comme elle»

Le cœur s'épanouit à la vive clarté

Dont scintille son front, beau d'immortalité.

0 Musc! ils ont voulu ternir ta robe blanche, Et, t'arrachant aux prés où fleurit la pervenche, Ils ont voulu meurtrir tes pieds si délicats Sur le terrain pierreux où trébuchent leurs pas. T'abordant sans respect, ils t'ont parlé sans crainte . St'jpides insulteurs de ta chasteté sainte, Ils prétendaient souiller par de honteux refrains Ta bouche habituée aux cantiques divins . Et, trafiquant de toi dans leurs sombres cavernes. Ils sont venus t'offrir la coupe des tavernes; Muse, mais ton beau front ne s'est point attristé. Tu sais qu'un séraphin veille sur ta beauté, Que nul ne ternira la blancheur de tes voiles : Le souffle des humains n'éteint pas les étoiles; Et, prenant ton essor vers le temple éternel, r^lus vite que l'éclair, tu remontas au ciel.

Depuis ce jour, adieu la coupe d'ambroisie. Les jardins sont sans fleurs, les coeurs sans poésie. Plus de chant matinal, plus de brise du soir; L'atmosphère est pesante et le firmament noir.

L'âme clouée au sol, comme un oiseau sans ailes. A perdu le désir des choses éternelles, Et, pâle voyageur qui s'arrête épuisé, Le poète s'endort près de son luth brisé.

Qui te reconnaîtrait, ô jeunesse frivole,

Où donc est ton ardeur, où donc est l'auréole

Qui faisait rayonner ton visage hardi?

Dans tes veines de feu ton sang s'est engourdi.

1 ui dont la voix était si fraîche et si sonore,

Toi qui resplendissais aux clartés de l'aurore,

Toi qui riche d'espoir, de force, de beauté,

.Marchais vers l'avenir d'un pas précipité,

Te voilà maintenant inerte et languissante;

Ton œil ne brille plus, ta marche est chancelante,

Tu bâilles et, blasée avant d'avoir joui,

Tu gémis sous le poids de ton stupide ennui ;

Tes goûts sont avilis, tes plaisirs sont moroses,

Une épine a piqué ton front orné de roses,

Ton soleil matinal s'est couvert d'un brouillard.

Ton corpsest d'un enfant, ton âme est d'un vieillard.

La débauche a jeté la honte sur ta face,

Ta joie est convulsive, et ton rire grimace;

Dans ton cœur déjà mort le vice est seul vivant.

Et tu ne crois à rien, hormis à ton néant.

Muse, regarde-les, ces viveurs froids et blêmes,

Ennuyés de la vie et dégoûtés d'eux-mêmes,

Ces oisifs épuisés par leur oisiveté,

Qui changent en douleur même la volupté.

Sur leurs fronts fatigués, vois, les fleurs se flétrissent,

La lassitude pèse, et les lampes pâlissent.

L'amertume est au fond des verres que leur main

A peine à soulever au terme du festin.

L'ivresse fait passer, morne et silencieuse,

Un souffle maladif sur leur face hideuse;

Et, quand paraît enfin la clarté du soleil,

Ils dorment lâchement leur pénible sommeil.

Eh ! bien, viens les tiier de cette léthargie. 0 muse, prends ta lyre au milieu de l'orgie. Chante. Le ciel est noir, il redeviendra bleu. Lève-toi; quand Dieu parle, il faut écouter Dieu. Non, non, ne laisse pas éteindre en toi la flamme; Ne laisse pas couper les ailes de ton âme, Et s'ils veulent troubler ton cantique sacré, Si, pour briser l'accord de ton luth inspiré. Ils veulent arrêter tes pas dans leur poussière. Que le souffle d'en haut te soulève de terre 1

Notre âme, a dit un jour un penseur immortel, Est un cocher qui guide un char surnaturel; Au char sont attelés deux coursiers, l'un rapide Comme l'éclair, superbe, éblouissant, splendide, Aussi blanc que la neige, et dont l'œil radieux Du plus ardent soleil éclipserait les feux; L'autre hideux à voir, indocile, difforme, Secouant avec rage une crinière énorme, Rongeant son frein d'acier, se cabrant, hennissant, L'écume sur le mors, l'œil injecté de sang, Indomptable, indompté. Tous deuxilsontdes ailes ; Mais quand l'un veut voler aux clartés éternelles, Et, prenant dans la nue un radieux essor, Guider au firmament le char rayonnant d'or, L'autre de tout son poids au sol fangeux s'attache; Si l'aiguillon de fer un instant l'en détache, Rétif, exaspéré, dans l'air épouvanté.

Il fait trembler le char en tout sens ballotté, Et le cocher pâlit; de ses mains chancelantes Bientôt vont s'échapper les rênes vacillantes; Il frémit... Tout à coup dans son cœur engourdi Il sent ressusciter le courage; enhardi, De mille coups de fouet il accable, il llagelle Le coursier dont le corps de Ilots de sang ruisselle ;

II le force à plier, il le dompte, et, vainqueur, Vers le séjour divin de gloire et de bonheur. Au-dessus de la foudre, au-dessus des orages Il s'élève, et son char plane sur les nuages.

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