‹ Souvenirs, 1860-1885Chapitre 2 sur 34 · SOUVENIRS DU MIDI DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DU MIDI DE LA FRANCE

Le bateau va partir, et le Rhône m'appelle. Le brouillard se dissipe à Thorizon lointain. L'aurore aux mille feux dans le fleuve étincelle, Et je respire en paix les parfums du matin. Après les peupliers des rives de la Saône, Que j'aime à contempler les sites rocailleux Et les sombres rochers qui dominent le Rhône, Au cours toujours impétueux !

Rhin, fleuve pittoresque, aux rives fantastiques, J'ai vu tes châteaux forts, tes manoirs féodaux, Tes vieux donjons noircis, tes églises gothiques Majestueusement se mirer dans tes eaux.

J'écoutais ton murmure, et croyais voir dans l'ombre La blonde châtelaine au diadème d'or.

Qui chantait le cantique ou la légende sombre, Tandis qu'au loin sonnait le cor.

S'il est doux d'admirer la lune au char d'albâtre, Quand ses pâles rayons argentent l'eau du Rhin, Je ne t'aime pas moins, Rhône à l'onde jaunâtre, Aux coteaux escarpés où mûrit le raisin. J'aime ton bruit semblable à la voix des orages, Et tes noirs tourbillons, où nul nageur n'osa Se hasarder. Salut, ô rudes paysages, Dignes de Salvator Rosa !

Le bateau fuit. Du jour va pâlir la lumière. Quand le siècle dernier s'approchait de sa fin, Un obscur officier commençait sa carrière Dans la ville qu'on voit là-bas dans le lointain. Nul n'avait deviné les secrets de son âme; .Mais lorsqu'il paraissait morne et silencieux, Chacun se demandait quelle étonnante flamme S'allumait parfois dans ses yeux.

Nul ne te connaissait, jeune homme, quand la terre Tressaillit tout à coup au seul bruit de tes pas; Tu parus, éclairé par l'affreuse lumière Des obus dans Paris vomissant le trépas. Les Alpes, un matin, au-dessus des abîmes, Te virent, comme l'aigle en face du soleil, Contempler, au milieu des neiges de leurs cimes L'horizon splendide et vermeil.

Puis, fils de l'Occident, tu partis pour la terre Dont tu rêvais, enfant, les soleils enchanteurs. Et, vainqueur du pays de gloire et de lumière. Tu vis de l'Orient les magiques splendeurs. Quand, reflétant l'aurore en ses ondes limpides, Le Nil étincelait de mille et mille feux, Tu saluais, montrant du doigt les pyramides, L'azur, la pourpre et l'or des cieux.

Devant les mameluks au brillant cimeterre, Aux coursiers plus fougueux qu'un ouragan d'hiver, Devant les minarets resplendissants du Caire, Devant les bataillons, mur d'airain et de fer, Tu rayonnais, guidant tes troupes intrépides; Et, sur le seuil brûlant des immenses déserts, Les siècles contemplaient, du haut des pyramides. Le conquérant de l'univers.

Tu revins. De Paris l'auguste cathédrale Retentit un matin de chants majestueux; Et les peuples en foule, à genoux sur la dalle, Élevèrent pour toi des hymnes vers les cieux. Ton sceptre impérial fut comme le tonnerre; Tu fis ton marchepied des couronnes des rois. Les trônes vacillaient et tombaient en poussière Au seul bruit de ta forte voix.

Le soir, quand expiraient les sons de la bataille, Comme un dernier écho de l'orage dompté, Foulant aux pieds les corps broyés par la mitraille, Calme, tu parcourais le sol ensanglanté; Et les pales mourants, martyrs de ton génie, En l'offrant les derniers battements de leur cœur, Trouvaient encor la force, au sein de l'agonie. De crier : Gloire à l'Empereur!

Cependant tu tombas ; un lu.c^ubre anathème Retentit tout à coup dans l'air épouvanté. Abandonné de tous, et doutant de toi-même, Tu regrettas les jours de ton obscurité. Alors, Dieu t'écrasa sous ses foudres terribles, Et tu fus, âme et corps, brisé parla douleur, Prométhée enchaîné sur des rochers horribles, Et dévorant ton propre cœur.

Et quand tout fut fini, quand seul, sans diadème, N'ayant d'autre cortège, hélas ! que tes remords, Tu fus porté par l'ange au tribunal suprême, Où seule la vertu peut distinguer les morts ; Stupéfait, quand tu vis, ô fils de la victoire, De pauvres mendiants mis au-dessus des rois, Peut-être, maudissant ton génie et ta gloire. As-tu déploré tes exploits.

La nuit vient ; tout a pris un aspect fantastique. Couvert de mon manteau, je contemple les cieux. Tes blanchâtres rayons, astre mélancolique, Dorment sur l'eau du lleuve aux bords silencieux. Un souffle glacial a refroidi la brume. J'entends le bruit de l'onde et la plainte du vent. Le bateau fuit; la roue, en se couvrant d'écume, Pousse un triste gémissement.

Que la nature est sombre, et combien l'âme souffre ! Mortels infortunés, qui ne vivons qu'un jour, Nous sommes entraînés tous vers le même gouffre, Semblables à cette eau qui coule sans retour. Qu'importent les palais qui brillent sur la rive ? Le fleuve et le ruisseau n'ont-ils pas même sort ? A travers les rochers ou les fleurs, l'onde arrive A l'Océan, l'homme à la mort.

Rhône, où sont maintenant les héros invincibles Dont tes bords étonnés entendirent la voix ? Où sont du fier César les légions terribles ? Où donc est Annibal et ses Carthaginois ? Tous ils ont disparu, chassés par la tempête ; Tous dans le noir abîme ils dorment leur sommeil, Jusqu'au jour où dans l'air la fatale trompette Sonnera l'heure du réveil.

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