SÉPARATION
Mes yeux sont fatigués de ta trompeuse image. Oh ! puisse enfin l'oubli me délivrer de toi ! Ton amitié m'insulte et ta pitié m'outrage. Qui peut parler d'espoir à qui n'a plus la foi ?
Non, tu n'as pas le droit de plaindre ma souffrance ; Non, tu n'as pas le droit d'en prendre la moitié; Comme on fuit un remords, je fuirai ta présence : Oui sait trahir l'amour, trahirait l'amitié.
iMais tu gémis, mon cœur, ton regret te dévore. Tu voudrais la haïr, et tu ne le peux pas; Il faut l'aimer toujours, il faut l'aimer encore Comme si tu pleurais de bonheur dans ses bras.
0 toi, dont le pouvoir donne à l'âme des ailes, Qui fais les jours dorés et les cœurs confondus. Vivifiant rayon des clartés éternelles, Amour, puisque aujourd'hui je ne te connais plus;
Puisqu'il faut vous quitter, illusions chéries, Que j'aimais tant à voir autour de moi voler, Et vous, fleurs du matin, 6 guirlandes flétries, Que son pied dédaigneux n'a pas craint défouler;
Puisque j'ai tout perdu dans l'univers immense, Puisque mon sang se glace à force de souffrir, 0 mon Dieu ! puisqu'il faut laisser là l'espérance, Puisqu; je n'ai plus rien, hormis un souvenir,
Que du moins dans mon cœur ce souvenir subsiste, Qu'il croisse tous les jours comme un arbuste en Qu'il brave les frimas, qu'à l'orage il résiste, [fleurs. Qu'il soit chaque matin arrosé de mes pleurs !
Par un de ces longs jours de chaleur orageuse Où les oiseaux du ciel volent épouvantés, Où tout est embrasé sur la terre poudreuse, Deux jeunes gens marchaient à pas lentsetcomptés. Leur âme au noir chagrin paraissait asservie, Et, jeunes par les ans, mais vieux par la douleur. Malheureux dès l'aurore et flétris dans leur fleur, L'un gémissait, courbé sous le poids de la vie, Et l'autre était aveugle; au milieu des sanglots, L'aveugle infortuné laissa tomber ces mots : 0 m.on Dieu, disait-il, si triste est ma misère,
Que le méchant lui-rncme a pitié de mon sort ; En un sombre cachot passant ma vie entière, Je suis plongé vivant dans l'ombre de la mort. 11 ne me reste rien dans l'univers immense; Après avoir en songe aperçu le soleil, Souvent mon désespoir va jusqu'à la démence. Quand je trouve la nuit à l'heure du réveil. Si je ne connaissais que pour l'entendre dire De quelle splendeur brille une vierge à seize ans, Quel rayon doux et pur éclaire son sourire, Quandsonœil bleurellèteunbeau ciel de printemps ; Forêt calme et profonde, à la fraîche verdure, Si je n'avais jamais admiré les lilas, Ni l'éclat radieu.vde la belle nature, Dans l'éternelle nuit, je ne me plaindrais pas. Heureux l'aveugle-né, qui passe sur la terre Sans entrevoir aucun des biens que j'ai perdus. Mon Dieu, délivrez-moi des regrets superflus, Par pitié, donnez-moi l'oubli de la lumière !..
Il se tut. Le soleil brûlait le firmament. Alors son compagnon répondit tristement :
Si la douleur d'autrui peut consoler la tienne, 0 jeune infortuné, mets ta main dans la mienne.
Jamais cœurs plus brisés et plus désespérés Dans le vallon des pleurs ne se sont rencontrés. Ainsi que toi, j'éprouve une souffrance amère, Ayant perdu l'amour, j'ai perdu la lumière; Le regret me précède et le chagrin me suit; Si tes yeux sont éteints, mon âme est dans la nuit. Celle dont le regard rayonnant de tendresse D'une flamme idéale éclairait ma jeunesse X'apas craint (Dieu puissant, daigne lui pardonner!) De m'exiler loin d'elle et de m'abandonner. Fleurs de l'âme, sitôt de leur tige arrachées, Douces illusions, guirlandes desséchées, Bonheur, toi qui fais croire et qui fais aimer Dieu, Charme des jeunes ans, à tout jamais adieu !
Ainsi, semblables à deux frères, Tous deux, exhalant leur misères, Se racontaient leur désespoir; Pendant qu'ils parlaient, l'atmosphère S'était rafraîchie, et la terre Saluait l'étoile du soir.
lyS SOUVENIRS
C'était l'heure où, dans la nature, Tout est amour, tout est murmure, Tout charme, tout ravit le cœur ; L'heure ou paraît le crépuscule, Et l'heure où le chagrin recule Devant les anges du bonheur;
L'heure où du ciel descend sur terre Le calme qui suit le mystère, Où grandit l'ombre des coteaux; L'heure où la brise douce et pure, En rajeunissant la verdure, Effleure le cristal des eaux;
L'heure de paix, l'heure de trêve, Où la douleur nous semble un rêve, Où nous ne croyons plus au mal, Où tout est douceur, innocence.
Extase, prière, espérance, Écho du concert idéal !
Que le zéphir est frais ! Que la nuit semble pure ! Dit l'aveugle. Salut, immortelle nature I
Un jour intérieur pénètre dans mes yeux. Ce souftle aérien, ces échos des collines, Cette brise du soir, ces chants, ces voix divines Me disent qu'il n'est point d'aveugle dans les cieux.
Captif enseveli dans la nuit que j'abhorre, J'aspire à la clarté de la divine aurore, A l'éternel soleil du céleste séjour.
Voici qu'au désespoir mon âme se dérobe. Je serai délivré. L'ange à la blanche robe Brisera mon sépulcre et me rendra le jour.
Son compagnon reprit : Une flôur épuisée Se ranime parfois, quand tombe la rosée. Aveugle, dans la nuit tu te souviens du jour. Et moi je me souviens des rayons de l'amour. Toi tu n'as oublié ni le profond feuillage, Ni les saules pleureurs penchés sur le rivage, Ni les bois, ni les fleurs de la jeune saison, Ni le blanc clair de lune argentant l'horizon... Et moi j'ai conservé comme en un sanctuaire Le souvenir des jours d'ivresse et de lumière. Loin d'elle, je crois voir les pleurs délicieux Oui, môles d'un sourire, illuminaient ses yeux..
i8o SOUVENIRS
Illusion du soir, brille jusqu'à l'aurore, Laisse-moi la bénir et la chérir encore, Écouter de ses chants l'écho lointain et doux, Renaître à l'espérance et tomber à genoux, Croire que la douleur où mon âme se plonge S'enfuit comme un nuauje, et que tout fut mensonge Dans ce que j'ai souffert, et qu'elle va venir, Qu'âme et corps, tout en moi tressaille de plaisir; Que le ciel s'est rouvert, que mon cœur qui s'embrase Déjà sent des baisers la ravissante extase, Qu'elle accourt, qu'elle pleure en tombant dans mes bras. Ohl respectez mon rêve, oh! ne m'éveillez pas!...
Mais non, tout est fini. Vous fuyez, doux mensonges. A l'heure du réveil s'effacent tous les songes. Je vois la vérité. Qu'elle guide mes pas! Ce que je veux aimer ne me trahira pas. Qu'importe que tout passe et que tout m'abandonne, Qu'en mon triste chemin je ne trouve personne? Que me fait la douleur, puisque je suis mortel ?- Si la terre me manque, il me reste le ciel. Et voici qu'à mes yeux la sœur de l'Espérance, La Foi, montre la rive où finit la souffrance, Où tout n'est qu'allégresse, où Dieu plonge le cœur Dans l'amour, océan d'extase et de bonheur,
L'AVEUGLE i8i
Où rayonne à jamais !a jeunesse immortelle, Où l'àme étanche enfin à la source éternelle. Cette soif de chérir, cette soif d'adorer. Que rien dans notre exil ne peut désaltérer. Respirant sur le seuil du céleste portique, Un souffle matinal, lumineux, angélique; Dans les mains de Jésus remettant mes douleurs. J'ai levé vers l'azur mes yeux voilés de pleurs. C'en est fait; sur ma lèvre expire le blasphème, Et j'entonne un cantique au lieu d'un anathème.