‹ Souvenirs, 1860-1885Chapitre 5 sur 34 · LES MARTYRES · texte numérisé non relu

LES MARTYRES

Du sang ! du sang ! le tigre et le lion rugissent. Pour que leur faim, leur soif, leur fureur, s'assouvissent, Il faut encor du sang, du sang toujours... César, Toi qui tiens dans tes mains la foudre et le tonnerre. Frappe tes ennemis, fais-les rentrer sous terre, Écrase leurs corps sous ton char.

Oh ! savoure à loisir ces longues funérailles. Vois le tigre irrité déchirer les entrailles De ces fous adorant un autre Dieu que toi; Dis-leur, en regardant les bêtes qui les traquent ; Dis-leur, en écoutant leurs ossements qui craquent : Chrétiens, votre vrai Dieu, c'est moi.

Oui, que la volonté de César s'accomplisse! Voilà les condamnés sur le seuil de la lice; (^uels sont ces ennemis de l'État et des dieux? Ce sont deux jeunes sœurs, dont le regard candide Rellète le ciel pur, comme l'onde limpide La lune au char silencieux.

La plus jeune des deux est pâle, mais l'aînée De l'auréole d'or est déjà couronnée; Ressentant les transports d'un céleste plaisir, Son cœur est tout amour, tout foi, tout espérance, Et, douce avec la mort, elle voit la souffrance Sans murmurer et sans pâlir.

Sa sœur veut bien mourir, mais belle était la vie, Pour cette jeune fleur à peine épanouie; C'est si triste, la mort. La pauvre enfant a froid. Elle aimait tant sa mère et sa chère patrie... Et quand elle aperçoit le tigre, elle s'écrie : A moi, ma mère, sauvez-moi !

Sa mère ! Où donc est-elle? Elle est là dans l'arène. Attendant à son tour que le bourreau l'entraîne, Debout et résignée, immobile et sans voix.

LES MARTYRES Jl

Elle a le temps encor de faire une prière, Car la foule a voulu la tuer la dernière, Pour la faire expirer trois fois.

Invincible puissance, 6 foi, force des âmes, Don du ciel, qui ne crains ni le fer ni les flammes, (Jui braves la souffrance et domptes le trépas, 0 foi! tu mets le comble à ta gloire immortelle : Une mère verra ses filles devant elle Mourir, et ne pleurera pas.

Non ! pas même un soupir. Mais, quand rugit la bête, Soudain elle pâlit et détourna la tête. Celles qu'elle appelait ses filles, ses enfants, Ne sont plus maintenant qu'un peu de chair informe, Et quelques os brisés, que, dans sa gueule énorme. Le tigre a broyés sous ses dents.

Elle meurt à son tour. C'en est fait, et la foule Dans les longs corridors en fredonnant s'écoule. La nuit vient, et la lune apparaît dans les airs.

Toutestsilence auloin, et, danslessombresvoiles, Scintille la clarté blanchâtre des étoiles

Tombant sur les .uradins déserts.

0 femmes, la prison de vos corps est brisée.

Votre âme est libre. A l'heure où l'humide rosée

Rafraîchit vers la nuit les champs silencieux,

Vous prenez votre vol vers la voûte des cieux,

Et vous montez toujours, toujours; mais à mesure

Que s'éloigne de vous la terrestre nature,

Au-dessus de la nue, à mesure que l'air

Et s'épure, et blanchit, en devenant plus clair,

Vous commencez à voir l'horizon que colore

L'éternelle clarlé de la divine aurore,

Plus blanche que la neige et plus splendide encor

Que l'éclat dont Jésus brilla sur le Thabor.

(Compose aux arènes de Nimcs.)

HYxMNE païen

HYMNE païen

0 vierge au sein d'albâtre, honore le poète ; Quand il chante l'amour, tout prend un air de fête,

Tout aime, sous le firmament.

Suis mes leçons. Bientôt tu frémiras d'ivresse, Et tu verras briller des larmes d'allégresse

Dans VœW de feu de ton amant.

Je chanterai l'asile où, sur la mousse humide. Écoutant s'écouler la lontaine limpide,

La nymphe embrasse un beau pasteur.

0 vierge, je dirai la déesse amoureuse, Qui sait, malgré Vulcain, vivre aimable et joyeuse,

Et serrer Mars contre son cœur.

58 SOl'Vi:XIRS

Pourquoi, fille àl'œil bleu, prends-tu cetair terrible ? La vie est sans l'amour un cauchemar horrible,

Avec l'amour un songe d'or.

Fleurissez, frais lilas, llcuris, charmant bocage, Myrte, arbre parfumé, couvre-toi de feuillage,

0 jeune oiseau, prends ton essor !

Amis, couvrons de lleurs les berceaux et les lombes, C'est là l'heure où, son char attelé de colombes,

Vénus s'élance dans les airs.

Gloire à \'énus! 0 mort, fais-nous aimer la vie, Et chantons, quand viendra l'heure de l'agonie,

Comme le cygne aux doux concerts.

Tu te fanes déjà, couronne que j'enlace;

Ainsi nous nous fanons, et tout fuit, et tout passe,

Comme une courte nuit d'été.

Amis, puisqu'à l'autel on orne la victime, Couvrons-nous de festons sur le bord de l'abîme.

Tout est faux hors la volupté.

Que me fait l'Achéron et le sombre Tartare } Laissons à l'insensé la crainte du Ténare. Les mortels naissent pour jouir.

HYMNE païen 59

Bacchus aime le vin, \'énus est adultère. Ce qu'ils font dans les cieux, faisons-le sur la terre, Et n'adorons que le plaisir.

Que j'aime ta fraîcheur, nuit si pure !... Diane, De ses rayons d'argent, inonde la cabane

Du bel Endymion qui dort.

Quand le désir s'éteint, la lyre le rallume. Que la terre s'ébranle, ou que le volcan fume,

La coupe en main, narguons la moi t.

Ce qui fait le poète, amis, c'est le délire. C'est pour la volupté qu'Apollon prend sa lyre.

Chantons la nuit, chantons le jour.

Pousse des cris de joie, ô Muse, u mon amante, Viens les seins nus. Moins belle est la mcnade ardente,

Suivant Bacchus, folle d'amour.

(Compose à la Maison-Carrce de Nîmes.)

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