‹ Souvenirs, 1860-1885Chapitre 4 sur 34 · LA FONTAINE DE VA U CLUSE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE DE VA U CLUSE

Ta ne crains plus, divin poète,

De voir, comme un songe enchanteur.

S'évanouir les jours de fête

Au souffle glacé du malheur.

La mort ne vient plus, spectre sombre,

Ternir ta Laure de son ombre ;

Sous les portiques radieux.

Tu sais que jamais la vieillesse

Ne fera pâlir l'allégresse.

Dont l'éclat brille dans ses yeux.

Consolatrice, ô poésie, Mens soupirer auprès de moi.

Nourris mon âme d'ambroisie, 0 sœur divine de la foi !

D'une voix limpide et sonore, Comme l'oiseau chante à l'aurore, Je veux chanter à mon réveil.

Et, sur le seuil du sanctuaire, Invoquer le Dieu tutélaire, Dont l'œil éclipse le soleil !

Dieu puissant, si la sainte flamme Dont la bienfaisante clarté Vivitie, exalte mon âme, S'éteignait dans la volupté; Si mes illusions chéries, Comme des guirlandes flétries, Devaient tomber sur mon chemin.

J'aimerais mieux, fleur desséchée, Pauvre feuille à l'arbre arrachée.

Mourir, Seigneur, dès le matin.

Adieu, fontaine à l'onde pure ; Adieu, source aux bords enchanteurs, Cascade dont le doux murmure Attendrit et berce les coeurs. S'il est permis, aux jours de fêtes.

De vous implorer, ô poètes, Pétrarque, je m'adresse à toi ; Au pied du trône de lumière, Daigne à Dieu porter ma prière.

Et que ton souffle passe en moi.

LE .MASSACRE DE LA GLACIERE

LE MASSACRE DE LA GLACIÈRE

Ils dormeiiL Tout se tait au ciel et sur la terre ; La nuit est au milieu de sa noire carrière, Paix au sommeil des malheureux.

Demain, lorsque l'oiseau charmera l'air sonore, Reut-ctre le soleil, renaissant à l'aurore, Ne luira plus pour eux.

Sombre et calme est la nuit. Semblable aux tourterelles, Couvrant leur cou de neige avec leurs blanches ailes, Repose la vierge au cœur pur.

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Les songes de ses nuits sont beaux comme son âme, Et, dans le noir cachot, elle rèvc à la llamme D'un horizon d'azur.

Hélas ! elle se croit encor dans son domaine, Sur les gazons fleuris, que son pied touche à peine,

Plus vive qu'un petit oiseau, Ou donnant saintement Taumônc a la misère, Ou soupirant le soir une ardente prière,

Les deux genoux sur un tombeau.

0 vierge, dors en paix!... Quel bruit lointain résonne Ce n'est rien... C'est le son de l'autan monotone

Oui murmure dans les roseaux.

On frappe... Est-ce un ami portant la délivrance r C'est peut-être un sauveur, un ange d'espérance.

Non, c'est la horde des bourreaux.

Les voici. Voyez-vous dans la prison obscure Une torche éclairer leur sinistre figure?

LE MASSACRE DE LA GLACIÈRE

Marchant à pas comptés, silencieusement,

Ils s'avancent, ainsi que s'avance un serpent.

Les tigres affamés vont fondre sur leur proie.

Ils ont flairé le sang. Ils frémissent de joie.

Un transport infernal les a fait tressaillir.

— Captifs, réveillez-vous. — Et pourquoi? — Pour mourir.

Alors on entendit une voix suppliante.

Pleurant et sanglotant, une femme tremblante,

Succombant sous le poids des chagrins et des ans,

Sainte par sa douleur et par ses cheveux blancs,

S'écriait : « Mes amis, au nom de votre mère,

Pitié! Je ne vous fais qu'une seule prière :

Tuez-moi la première, et que mon œil mourant

Puisse au moins ne pas voir le sang de mon enfant.

Oh 1 déchirez mon corps, mais grâce pour mon âme.

Mes amis, écoutez la pauvre vieille femme,

Qui, quand vous la frappez, embrasse vos genoux,

Qui, tout à l'heure, au ciel, va prier Dieu pour vous.

Que vous a-t-elle fait, mon ange d'innocence,

Ma fille, mon amour, mon unique espérance.

Dont la main essuyait les pleurs des malheureux,

Et dont l'œil est si pur qu'il fait penser auxcicux?...

Oh! ne la tuez pas, grâce, encore un quart d'heure!...

Laissez-moi l'embrasser, puisqu'il faut qu'elle meure!

Son front dit qu'elle est bonne, et rien qu'en la voyant

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On l'aime; oh ! laissez-la vivre encore un instant. Puis après, vous pourrez la frapper, el je jure De ne pas faire entendre une plainte, un murmure. Oh ! grâce, dunnez-lui le temps de prier Dieu, Et ce vous pardonner, et de me dire adieu ! » Les assassins alors, courant à d'autres crimes, Gardèrent pour la fn les deux saintes victimes; Les haches sur la tète et les pieds dans le sang, La mère sur son cœur serra sa pauvre enfant.

« Mère, pourquoi pleurer, disait la jeune fille,

Notre chaîne est brisée, et déjà le ciel brille.

Vois. La divine aurore éclaire l'horizon.

Plus de larmes. Fuyons loin de notre prison.

Gloire à Dieu, qui m'arrache à l'exil de la terre,

Et qui me fait mourir sur le cœur de ma mère.

Gloire à Dieu ! Je souris à l'heure du trépas.

Gloire à Dieu ! Le corps meurt, mais l'âme ne meurt pas

Ma dernière parole est un joyeux cantique.

Ma mère ! Entrons ensemble au radieux portique.

Les anges du Seigneur nous prennent toutes deux.

Nousnousaimionssurterre, aimons-nous dans lescieux

Elle parlait encore. Une hache se lève.

L,a vierge tombe. Ak)rs : « Prètez-moi votre glaive.

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Criait la pauvre mère. Oh ! grâce, tuez-moi ;

l'rappez ! je veux mourir en même temps que toi,

-Ma fille ! Terminez enfin mon agonie;

Oh ! débarrassez-moi de cette affreuse vie !

Qui donc aura pitié d'une telle douleur ?

Qui veut me délivrer, en me perçant le cœur? »

Elle dit, les bourreaux exaucent sa prière. Et, près de son enfant, tombe morte la mère.

Les anges du Seigneur les prennent toutes deux. Elles s'aimaient sur terre, et s'aiment dans les cieux.

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