SCHUMACHER
Confronté, dès le lendemain, avec le cadavre de M"™® Vognon, sa victime, il ne tarda pas à faire des aveux complets. Interrogé sur les motifs qui l'avaient poussé à assassiner cette malheureuse femme, Schumacher répondit, que son congé étant près d'expirer, il avait voulu se procurer l'argent nécessaire pour rejoindre son régiment.
Malgré ses aveux, ce fut seulement le 11 juillet, quatre mois après son arrestation, qu'il comparut devant la Cour d'assises, qui le con'lamna à la peine de mort.
A la Roquette, où il resta deux mois sous le coup de sa condamnation, attendant que le Président de la République statuât sur son recours en grâce, Schumacher se conduisit très bien. Les gardiens de la prison, touchés par sa soumission à la discipline, par sa douceur et surtout par l'horreur qu'il manifestait, en toute occasion, pour le crime qu'il avait commis, avaient fini par avoir pour lui quelque chose de plus que de la pitié, un véritable sentiment sympathique.
On pensait généralement que M. Carnot, qui avait succédé à M. Grévy, prenant en considération le repentir de Schumacher, userait à son égard lu droit de grâce. Les parents du condamné et des personnages influents de TÉglise protestante à la-
uelle il appartenait, firent, en sa faveur, d'activés
2U PBÉFECTURE DB POUCE
démarches auprès du Président de la République. Mais M. Carnot ne crut pas devoir céder à ces sollicitations. Il pensa, sans doute que l'honneur de Tarmée exigeait que la peine capitale fût infligée au soldat, qui avait pu se rendre coupable d'un crime aussi abominable, que celui qui avait valu à Schumacher sa condamnation.
L'exécution fut fixée au 10 septembre. La nouvelle que la guillotine allait être dressée, ne s'étant répandue que très tard dans le public, la foule fut moins nombreuse que d'habitude, mais, toutes proportions gardées, elle ne fut pas meilleure.
Schumacher s'était couché, comme tous les soirs, } à dix heures. Il s'était endormi, très calme, vers minuit, et dormait encore quand M. Beauquesne vint le réveiller. Lui ayant annoncé la terrible nouvelle : « C'est bien, monsieur, dit le condamné, j'aurai du courage. »
Il s'habille, se chausse lui-même sans prononcer une parole, et suit ensuite d'un pas ferme, jusqu'à la chambre de la dernière toilette, ceux qui sont venus le chercher.
a Avez-vous quelque chose à révélf r qui puisse » éclairer la justice?» lui demande le juge d'instruction chargé de recevoir, le cas échéant, If déclarations du condamné.
» — Je vous reconnais, monsieur le juge, répor
SCHUMACHEn 31S
» Schumacher avec assurance, non, je n'ai rien & » vous dire. J'ai tout dit. «
Quand il franchit la porte de la prison, son visage est extrêmement pâle ; mais il marche droit et sans la moindre hésitation.
A deux pas de la guillotine, le pasteur protestant qui remplit les Tonctions d'aumânier lui demande ;
a Vous repentez-vous, devant les hommes, du » crime que vous avez commis ?
— Oui, répond Schumacher.
» — Ayez confiance dans la miséricorde de Dieu o, reprend l'aumônier.
Les exécuteurs s'emparent alors de Schumacher; mais au moment où il vatoucheràlabascQle« le pasteur qui a fait un pas en arrière, se rapproche subitement du condamné et le saisissant vivement par le cou, l'embrasse deux fois avec effusion, pendant que quelques assistants, émus de cet incident, crient : « Assez ! assez ! »
Une minute après, le bourreau avait fait so œuvre .
L'incident provoqué au dernier moment par 1 pasteur, fut sévèrement jugé par la presse. On vit la prolongation inutile de la terrible agonie d
jndamné. Gela n'avait duré qu'une seconde, mai n pareille circonstance, les secondes paraisse! es heures, Néanmoins il est permis de croire qu
216 PRÉFECTURE Dtf POLICE
Taumônier, assistant pour Ja première fois aune exécution capitale, troublé par ce drame poignant, avait cédé à une impulsion généreuse, humaine, au désir spontané, irréfléchi, de donner à l'homme qui allait mourir un témoignage public de commisération et de suprême pitié.
MATHEUN.
L'affaire Mathelin, comme l'affaire Schumacher, occupa très médiocrement l'opinion publique.
Mathelin n'avait rien en lui-même qui pût vivement exciter la curiosité et qui permît de le faire figurer dans cette aristocratie du crime qui fournit les héros des causes célèbres.
Il n'avait pas comme Prévost, le policier assassin, stupéfié les esprits par la contradiction monstrueuse existant entre ses devoirs professionnels et les crimes qu'il avait commis.
Il n'était pas, comme Campi, entouré de cette atmosphère mystérieuse qui prête à toutes les fantaisies de l'imagination et qui plaît, même chez les criminels, à la plupart des femmes et aux esprits romanesques.
Il n'était pas, comme Pranzini, un rastaquouère
à bonnes fortunes, recherclié, assurait-on, par taines grande; dames, familier de ce monde intéressant des femmes galantes, dont la près: les lionnêtcs gens s'occupent trop.
C'était un ouvrier puisatier dont les reporters lérent assez peu au moment du crime et à rép< où le Jugement fut prononcé.
N'ayant rien autre de particulier qui pût su citer l'attention publique, — il fut naturellei classé parmi les assassins vulgaires.
Le crime qu'il avait commis, longuement et tiemment prémédité, avait été accompli avec astuce et une décision incomparables.
Mathelin était né à Dammartin, départemen Seine-et-Marne. Il s'était lié à Paris avec un d< compatriotes, nommé Eugène Oudin, employé ville en qualité de surveillant du balayage, n et père de famille; sa femme était cuisinière Varenne- Saint-Hllaire.
Mathelin et Oudin se rencontraient assez vent. Au mois de février 1888, Oudin manife:
son compatriote- le désir qu'il avait de quitti modeste fonction qu'il occupait, et de cherctit province une place de garde particulier. MatI
prouva fort ce projet et promit d'aider son
18 la recherche du nouvel emploi qu'il dési i de jours après, en effet, Mathelin annoi
avec empressement à son compatriote que ses démarches avaient été couronnées d'un plein succès. Un riche propriétaire des environs de Meaux consentait, disait-il, à prendre Oudin à son service comme garde particulier, à des conditions très avantageuses pour ce dernier, sous la réserve qu'il fournirait un cautionnement de 500 francs.
Oudin promit de se procurer cette somme et avisa immédiatement sa femme de la proposition qui lui était faite. M'"^ Oudin n'approuva pas ce projet et fit tous ses efforts pour décider son mari à y renoncer.
Mais tout fut inutile, Oudin était bien résolu à accepter l'offre de Mathelin.
Le 8 mars, de très bonne heure, les deux amis, munis des 500 francs, partirent pour Meaux. A la station d'Esbly, ils quittèrent le chemin de fer et continuèrent leur route à travers champs.
Arrivés dans un petit bois, isolé de toute habitation, Mathelin jeta subitement une corde au cou de son compagnon et l'étrangla. S'étant emparé des 500 francs, il prit la fuite, après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour faire croire à un suicide.
Le cadavre ayant été trouvé, dès le lendemai par les gendarmes, les autorités locales, en l'ai sence de toute pièce pouvant établir Tidentité c
MATHELIK 21
mort, conclurent, en effet, que l'iiiconiiu, dont ils venaient d'examiner le corps, s'était suicide, et le firent enterrer au cimetière d'Esbly.
L'assassin dut croire pendant quelque temps que son crime resterait ignoré. Mais cette espérance fut de courte durée. M"^^' Oudin, prévenue par le concierge de ia maison qu'habitait son mari, que le malheureux Oudin avait disparu, se rappelant les offres faites par Malhelin, n'iiésita pas à accuser ce dernier de l'avoir fait disparaître et porta plainte contre lui. Arrêté après quelques jours de tâtonnements, l'assassin refusa d'abord toute explication sur ses dernières relations avec Oudin. Mais l'instruction, conduite avec le plus grand soin, ayant mis la justice sur la trace du cadavre, Malhelin fut conduit à Esbly, où il fit des aveux complets.
Le 8 septembre, la cour d'assises le condamna à la peine de mort.
L'exécution, (Ixée au 31 octobre, ne présenta rien de particulièrement remarquable.
Le condamné, résigné à son sort, s'attendait au rejet de son recours en grâce, A. M. l'abbé Faure, qui le visilait fréquemment, il demandait qu'f" "" lui cachât pas un seul instant la dt!cision sup assurant qu'il aurait du courage.
Il était réveillé et assis sur son lit, qui directeur de la prison entra dans sa cellule
220 PRÉPEGTUBB DE POLICE
lui annoncer que l'heure fatale était arrivée.
« C'est bien ! » dit Mathelin sans trop d'émotion.
Arrivé à la chambre de la dernière toilette, l'aumônier l'engagea à penser à sa mère, à sa femme et à son enfant.
« Oui monsieur », répondit le condamné, en baisant le crucifix que le prêtre lui présentait.
Quand il sortit de la prison, sa pâleur était cadavérique. Il marchait avec assez d'assurance, la téta baissée, soutenu par M. l'abbé Faure.
Au pied de la guillotine, il embrassa deux fois avec effusion l'aumônier. Puis, ayant baisé à plusieurs reprises le crucifix, il s'abandonna aux exécuteurs.
A six heures vingt minutes tout était terminé.
La foule, moins nombreuse qu'à cectaines exécutions, fut relativement aussi bruyante, aussi inconvenante, aussi hideuse que d'habitude.
LINSKA. DE GASTILLON, dit PRADO.
Parmi les affaires criminelles qui, depuis vingt ans, ont le plus attiré l'attention publique, celle de Linska de Castillon, dit Prado, mérite d*occu] me des premières places. Comme l'affaire Canr lie a son côté mystérieux ; comme dans celle
PHADO 2it
Pranzini, les femmes galantes y jouent un rôle considérable- Nul ce sait au juste d'où vient Prado, qui il est. On croit d'abord qu'il est né au Mexique, puis en Kspagne, puis dans les Landes, puis ailleurs. En réalité, on l'ignore complètement. Son nom même est un mystère. Bien que la justice l'ait accepte, qui oserait aTlirmer que le nom de Linska de Castillon soit bien le sien?
Pranzini dut sa condamnation au témoignage de la femme Sabatier, sa maîtresse. C'est aux. dépositions de Mauricette Couronneau, la mère de son enfant, et d'Eugénie Forestier, avec laquelle il avaii longtemps vécu, que Linska de Castillon d sienne.
Ce qui, dans Prado, frappa surtout l'opinio blique, ce fut son audace devant la justice.
cour d'assises, il semble vouloir diriger les dé il parle avec bauteur au président, réfute ave rare habileté les témoignages des témoins, n sans liésiter, souvent avec succès, aux diSëi questions qui lui sont posées, montre enfln, toute circonstance et à tous propos, une n quable présence d'esprit.
Prado fut arrêté le 28 novembre 1887, s Dord de la Seine, par le gardien de la paix mont, du VllI" arrondissement.
322 PRâFBCTURK DE POLICE
Surpris en flagrant délit de vol dans la chambre d'un voyageur, nommé Lorenzo , qui habitait, comme lui, l'hôtel du Palais, situé quai de la Conférence, il fut poursuivi jusque sur la berge par an garçon de l'hôtel et par Maumont. Serré de très près par l'agent, il se retourna vivement, fit feu avec un revolver dont il était armé, et blessa grièvement le malheureux gardien de la paix à l'oreille droite. Mais Maumont, malgré sa blessure, continua bravement à le poursuivre et finit par l'arrêter, à trente mètres environ de l'endroit où le coup de feu avait été lire.
Plusieurs individus des deux sexes, faisant partie d'une bande qui avait dévalisé de nombreux bijoutiers dans quelques-unes des principales villes du sud-ouest de la France, notamment à Bordeaux et à Royan, furent également arrêtés à la suite de l'afTaire du quai de la Conférence, le juge d'instruction ayant acquis la certitude que Prado était le chef de cette association de malfaiteurs. Parmi les personnes mises en état d'arrestation se trouvaient Eugénie Forestier et Mauricette Couronneau, contre lesquelles les charges parurent insuffisantes et qui furent acquittées.
Uniquement préoccupée des vols commis par ande de malfaiteurs, ayant à se prononcer nombre considérable de faits délictueux,
l'instruction traînait en longueur, quand Eugénie Forestier déc'ara au juge que Prado était l'assassin de Marie Àguettant, assassinée, rue Caumartin, le 14 janvier 1886.
Jusque-là les renseignements parvenus à la justice autorisaient à. croire que Tauteur de l'assassinat était un individu connu dans le monde de la galanterie, sous le nom de Y Américain, Cet individu, qui avait disparu depuis la mort de Marie Àguettant, était vainement recherché depuis plus de dix-huit mois par la police de sûreté. Eugénie Forestier soutint énergiquement que son ancien amant Prado et V Américain n'étaient qu'une seule et même personne.
Pour contrôler ce témoignage, on confronta l'accusé avec une fille, que son intimité avec Marie Aguettant avait mise à môme de voir fréquemment le prétendu Américain. Cette fille était, au moment de la confrontation, très malade, bien qu'en état, cependant de se prononcer, avec une complète lucidité sur ce qu'on attendait d'elle. Prado, pour la circonstance, avait été revêtu d'un costume entièrement semblable à celui que portait l'assassin la nuit du crime. La malade, après l'avoir examiné altentivement, déclara sans aucune hésitation, que cet homme n'était pas V Américain qu'on recherchait et qu'elle avait connu chez son amie.
2îi rRl'FKCTUBB DB POl
Mais, d'autres témoignages, ne la concierge de la maison lia AguetCant, et celui d'un tapissier fuis, chez la victime, l'individu l'auteur de l'assassinai, inflrmère:
de la malade, qui mourut, au res voir déposer devant la cour d'ass
D'autre part, les renseignem Mauricette Couronneau sur la co tère de Prado furent entitïrement
J'ai dit que, devant la cour d'as montré une présence d'esprit et u Nul criminel avant lai n'avait, ei léte avec plus de sang-froid, plus certains moments, avec plus d'i ques citations feront connaître le de Caslillon, et permettront de j son attitude hautaine devait prod sur la cour et sur le puLlic.
Le Président, ayant posé à Tac relative au coup de revoi/er tiré la paix, Prado répond : « Oui, j » pistolet; je l'ai tiré bien invol X le regrette sincèrement. C'étai " je ne savais plus ce que je faîsi D J'ai une maladie de cœur qii
facilement. J'étais comme un
» meute de ctiiens derrière lui. Jo voulais sim-
1) (ileoient l'effrayer comme le domestique. Le coup
» est parti, et j'en suis resté tellement abasourdi
» qu'il n'y a pas eu besoin d'un grand cour;
B m'arréter. L'acte d'accusation dit que la
" a traversé la joue. C'est encore une exag
i> je lui ai fait une simple ëgratignure. J
B ploro. C'est peut-être la seule chose que ,
déplorer ici. Voire accusation, je la ra.
B dans la Tange dont vous l'avez tirée poui
Il geller la face de ceux qui osent me ia j
). tête... «
A propos de l'assassinat de Marie Agu président s'adressant à Prado ;
a On vous accuse d'être l'auteur de ce
B Qu'avez-vous à répondre ?
Pbaco. b — Rien ; j'attends qu'on l'étal
Le Président. » — Le 14 janvier voi
u pas rentré de l'Eden avec Marie Aguetti
Pbado. » — Non, jene suis pas rentré (
» ce joar-Ià, car je n'y suis pas allé. Et je
» je mets l'accusation au déft de prou\
B m'ait vu ce jour-là, ou tout autre, soit
B soit au café américain î je n'y ai jamai
» pieds.
Le Président. » — La fille Rocliard v » connu et a donné de celui qu'elle a apei
PREFECTURE DE TOLIGE
» gnalement qui correspond absolument au vôtre. »
L'accusé, avant de répondre, prend sur le banc des papiers qu'il a apportés.
Le Président. « — Laissez là ces papiers, vous » n'avez pas à avoir des notes.
Pbado. » — Alors je ne puis pas me défendre ?
Le Président. » — Si, mais de vive voix seulement.
Prado. » — Alors c'est un parti pris de ne pas » vouloir me laisser me défendre. Vous ra*inter- » rogez, vous me citez des dates, des heures, des » chiffres et je n'ai pas la faculté de prendre un » papier pour m'aider à vous répondre ? C'est très » bien. Dites ce que vous voudrez ; je ne répon- » drai plus. Voilà tout.
Le Président. » — Vous êtes rentré à onze » heures et demie rue Caumartin.
Prado. » — Où prenez-vous ce renseignement?
Le Président. » — Dans le dossier ; c'est la » déposition de M"^^ Parant.
Prado. » — Parfaitement. Seulement il y a deux » autres dépositions qui établissent que l'assassin >^ est rentré rue Caumartin à minuit, heure à » laquelle j'étais couché. Seulement vous préférez » ne pas parler de celles-là et ne faire allusion 'à ce qui m'est défavorable.
Président. » — La sœur de la concierge a
» entendu, elle aussi, Marie Aguettant rentrer à » onze heures et demie.
Prado. » — Je pourrais vous laisser dire ce que » vous voudrez, me réservant de répondre plus » tard. Mais, malgré les obstacles que vous mettez » à ma défense, je vous dirai que cette sœur de la » concierge n'a été interrogée qu'après les décla- » rations d'Eugénie Forestier. A ce moment le juge » a refait une instruction nouvelle. Carnot orga- » nisait la victoire, lui, il a organisé les témoins. Et » comme ma maîtresse disait que j'étais rentré à » minuit, et, en m'accusant, établissait un alibi pour » moi, il a fallu détruire cet alibi et on a été cher- » cher la sœur de la concierge. D'ailleurs, tout cela » je le dirai, je l'établirai quand vous ne me bail- » lonnerqz plus... »
Le Président donne lecture du signalement de la personne qui accompagnait Marie Aguettant le soir, du crime : « Taille moyenne, cheveux bruns, » nez long, bouche moyenne, teint pâle, l'air nar- » quois. Ce dernier détail, messieurs les jurés, ne » vous échappera pas.
Prado. » — J'ai l'air narquois? Je suis inno- » cent, et parce que je relève la tête, que j'ai droit >j de porter haut, j'ai l'air narquois? Si, brisé par » le chagrin et la souffrance, je la baissais, ce » serait la preuve de mon crime et de mes re-
228 pbëfëgiurb: de polxgb
^ mords I D'ailleurs, ce signalement peut être celui » de cent mille personnes, sauf le mien. J*al le nez » petit et à Tépoque dont il s'agit j'étais très coloré K et non pâle.
Le Président. » —Nous entendrons les témoins » qui vous reconnaissent : la femme Parant, le ta- » pissier Clémencet, qui affirment que c*est vous » VAméricain qui, quelques jours avant le crime^ » a reconduit chez elle Marie Aguettant.
Prado. » — Vous ne parlez pas de ceux qui ne » me reconnaissent pas, entr'autres la femme Por- » tanier, chez laquelle on m'a conduit parce qu'elle )^ était malade, et qui a affirmé que je n'étais pas » VAméricain en question. Et môme M. Guillot, le » juge d'instruction qui m'avait mené chez elle en » triomphateur, qui l'avait fortement travaillée » avant mon arrivée, a fait une piteuse mine quand » il a entendu la pauvre malade déclarer qu'elle ne » m'avait jamais vu. Il lui a dit : « Etes-vous sûre » de ne pas le reconnaître ? Vous savez qu'il y a » trois façons de déposer : Affirmer, nier, ou ne j> pas savoir. —Vous niez? »
Le Président. » — Cessez donc de calomnier » M. Guillot.
Prado. » — Naturellement! il faut toujours se ^ taire quand on a raison. Si je calomnie, ou si j'ai
calomnié M. Guillot, il lui est bien aisé de venir
•mm n -m -w ^m^
» se défendre. Qu'il vienne à cette barre. Je l'y » ferai bien venir d'ailleurs, on verra ça.
Le Président. » — Mais cessez donc d'avoir ce » ton cassant.
Prado. » — Cessez donc de m'empôcher de me » défendre.
Le Président. » — J'expose les charges rele- » vées contre vous, c'est mon devoir.
Prado. » — Non, c'est celui de l'accusateur. . .
Le Président. » — La femme Verlay a remar- » que sur votre manche une goutte de sang.
Prado. » — Cette femme, dont la mère n'est » même pas Française, qui ne sait pas parler, a des » réminiscences littéraires. Elle a plagié Shakesj» peare^ elle a mis la goutte de sang de Macbeth » sur ma manche de chemise.
Le Président. » — A la suite d'une scène de » jalousie, vous vous êtes jeté sur Eugénie Fores- » tier, votre maltresse en lui disant : 11 faut que » je te tue. Elle vous a répondu : Oui, comme » l'autre. Alors comprenant qu'elle savait tout, » vous avez pris votre revolver et vous avez tiré x> sur elle.
Prado. » — Oui, c'est l'histoire de la tentative » de meurtre. J'y étais, là ; je sais ce qui s'y est » passé et je vais le dire. J'avais rapporté de Lis- » bonne un gros revolver qui déchirait ma poche.
» Je revenais, à la date indiquée, de le changer » contre un petit bulldog de cinq millimètres, » plus transportable, et je Tavais posé sur la table. » Eugénie le vit et me dit : « Mais, ce n'est pas » une arme, ça» c'est un joujou. » Je lui répondis : « Non, tu vas voir que c'est encore assez dange- » reux. » Et, fort imprudemment d'ailleurs, car je » pouvais blesser quelqu'un, j'ai tiré dans la porte, » que la balle a trouée. J'ai été ramasser, fort » ennuyé d'avoir percé la cloison, la balle que je » venais de faire partir et j'ai rebouché le trou » avec le morceau de plomb que j'avais retrouvé.
» Comment a-t-on pu croire à une tentative de » meurtre ? D'abord , si j'avais voulu atteindre » Eugénie , je l'aurais touchée. Elle est , il me » semble, une cible assez étoffée pour cela. Et » puis, n'aurait-elle pas crié? Serions-nous comme » nous l'avons fait, descendus vingt minutes après » pour déjeuner ensemble. Aurait-elle continué à » me cramponner comme une pieuvre ? Toutes ces » accusations ne tiennent pas debout. Pourquoi » Taurais-je tuée ? Et qu'aurais-je fait de son ca- » davre? Si j'avais été l'assassin il m'aurait com- » promis, sans pouvoir me profiter. »
L'interrogatoire se continue ainsi, Prado répondant constamment à toutes les questions, avec la léme arrogance et la môme présence d'esprit,
sans que ses audaces et ses habiletés parviennent à convaincre le jury, ou à lui gagner son indulgence.
Après huit jours de longs et laborieux débats, pendant lesquels l'accusé a fait valoir, avec toute Ténergie qu'on lui connaît, ses moyens de défense, la Cour d'assises condamne, le 14 novembre 188S, Linska de Castillon à la peine de mort.
De nombreuses démarches faites auprès du Président de la République pour obtenir une commutation de peine, n'ayant pas réussi, Prado fut exécuté le 28 décembre, six semaines environ après sa condamnation.
La veille de Texéeution, le condamné avait passé une assez bonne journée.
Il s'était levé vers dix heures, avait lu pendant assez longtemps un volume de Jules Verne, et après avoir causé avec l'aumônier qui lui avait rendu visite, il avait entretenu les gardiens de la prison de certaines aventures galantes qu'il avait eues avec des femmes en renom, paraissant trouver un véritable plaisir à se rappeler ses succès. 11 s'était ensuite inquiété de la façon dont le réveillon avait été fêlé à Paris, désirant surtout savoir si les
ands boulevards, qu'il affectionnait particulière-
ent, avaient été très animés la nuit de Noël. Le ^uvenir des boulevards parut, cependant, jeter
tout à coup un voile de tristesse sur ses idées. Il se plaignit de sa longue détention, rappela que treize mois s'étaient écoulés depuis son arrestation sur le quai de la Conférence;
« — C'est dur pour moi, dit-il, qui aime tant à voyager. »
Dans la soirée il mit un peu d'ordre aux papiers qui encombraient son tiroir, écrivit une lettre à son avocat, et se coucha assez tard. . .
Pendant qu'il dort, le public qui a appris que l'exécution doit avoir lieu au point du jour, se porte sur la place de la Roquette. Le froid est excessivement^vif. Malgré cela, la foule toujours la môme, est aussi nombreuse, aussi bruyante, aussi ignoble, que durant les nuits qui précédèrent l'exécution de Pranzini. Aux places réservées, le public grossi par des individus inconnus, introduits on ne sait par qui, est beaucoup plus considérable, et beaucoup plus turbulent que d'habitude. Oa crie, on se pousse, on se bouscule violemment.
Tout le monde veut être au premier rang. Le tumulte devient tel que je suis obligé d'intervenir et de menacer quelques perturbateurs de les faire expulser par les gardiens de la paix, s'ils n' tiennent pas tranquilles. Cette menace, que j' prêt, d'ailleurs, à mettre rigoureusement à e^
PHADO 233
îffet Le calme se rétablit immi'-
t quart, le directeur de la prison il l'accompagnent ordinaireuient lUule du condamné qui dort pro-
M. Beauquesne en le réveillant, ation a rejeté votre -pourvoi, et la République, votre recours en îourage. o
simplement Prado en s'asseyant l'sionomie n'a pas changé. Il est j de lui. On veut l'aider à a'iiaout concours. Sans la moindre î à sa toilette et y porte un soin I met des bas rouges, des bottes :alon qu'il avait à la Cour d'aste bien vivement, dit -il avec lant qu'il s'habille, je regrette ue mon avocat ne m'ait pas préjelques dispositions à prendre. Il n'aurais pas manqué de cou-
isuite de sa table, fait un triage
qui sont dans le tiroir, déchire
uelqaes notes, quelques lettres, et après s'être
ssuré qu'il n'y reste rien d'important, il se dispose
23 i PRÉFECTURE DE POLICE
à partir, quand Taumônier rengage à prendre un peu de rhum, ou quelque chose qui lui convienne mieux, a Cela vous réconfortera et vous donnera » du courage », lui dit M. Tabbé Faure.
« — Du courage ? répond Prado en souriant et » en haussant les épaules, soyez tranquille, voyez, » vous êtes plus ému que moi. »
S'adressant aux personnes qui l'entourent :
« Messieurs, je suis à vous. »
Dans la chambre de la dernière toilette, ayant aperçu M. Goron :
« —Je vous prie. Monsieur Goron, lui dit-il, » de porter mes dernières salutations à M. Guillot, )) juge d'instruction, qui m'envoie aujourd'hui à la » mort. Je proteste de mon innocence. Je n'ai pas » assassiné Marie Aguettant. Je le jure sur la tête » de mon enfant. Quant à vous, Monsieur Goron, » ajoute-t-ii avec ironie, je vous souhaite bonne » chance dans votre carrière. »
M. Tabbé Faure lui ayant demandé, sMl n'avait rien à faire dire à personne :
a — Si, répond Prado, faites dire à Mauricette » Couronneau, si jamais vous avez de ses nou- » velles, qu'elle est plus infâme qu'Eugénie Fores- » tier, parce qu'elle fait tomber la tête du père de » son enfant. Cette tète, elle pourra la mettre dans » sa corbeille de noce. »
Il remet ensuite à l'aumônier le portrait de son enfant en le priant de le conserver.
« Pensez à Dieu, lui dit le prêtre.
» — Oh ! monsieur Tabbé, répond le condamné, » ne parlons pas de religion, ni de Dieu ; nous » savons, vous et moi, ce que c'est que tout cela, » n'est-ce pas ? Je ne crois pas à Inexistence d'un » Dieu qui a laissé condamner un innocent.
)) — Avez-vous quelques dernières volontés à » faire connaître ? » lui demande encore M. Tabbé Faure .
« — Oui, dit Prado, je demande d'abord que » vous ne marchiez pas à côté de moi quand j'irai » à réchafaud. Je demande, ensuite, que mon corps >3 ne soit pas livré à la Faculté de médecine et » soumis à des expériences. Je recommande cette » prière à M. Goron et à vous, monsieur Tabbé.
» — Votre vœu sera exaucé », répond le prêtre.
Le lugubre cortège se met en marche. Prado, gêné par les entraves qui lui lient les jambes, avance lentement.
Quand la porte de la prison est franchie, il jette un regard vague sur la foule qui l'environne et sur l'affreuse machine qu'il a devant lui. Ses épaules, sur lesquelles on a jeté un paletot, sont mal garanties du froid.
Il est très pâle, et grelotte visiblement. Quelques
216 préfecture; du roLicu
pas avant de touclier à la bascule, il arréto tant ses yeux, très fixes, sur l'horrible coût brille au sommet de la guillotine, et les repo suite, avec la même (îiité, sur le trou bé:
attend sa tête.
Il ne prononce pas un mot ; mais qui f dire ce qui se passe en ce moment dans so
Cela ne dure qu'un instant, instant akon qui fait Trémir tous ceux qui assistent à ce ( reux spectacle, et qui paraît si long, qu tenté de dire au bourreau de bâter, quelqu gnance qu'on en éprouve, sa terrible besogr
Enfin, les exécuteurs s'emparent du con Encore une seconde, et tout est fini. Ltnska tillon a cessé de vivre.
Au cimetière, les médecins réclamèrent 1 du supplicié; mais, fidèles à leur promesse, nier et M. Goron refusèrent de le livrer.
Voici, d'après les journaux qui rendirent de l'exécution, en quels termes fut dress de décès :
« L'an mil huit cent quatre-vingt-huit, li B huit décembre à dix heures du matin » dressé l'acte de décès du sieur présumé » de Castillon, Louis-Frédéric, dit Stanîi
Prado, dit Mandozza, né le dix-neuf mai i
GÉOMAY 237
» cent cinquante-quatre, présumé sans profession.
y> Fils de (inconnu), époux de (inconnue), décédé » le 28 décenabre 1888, à S9pt heures et demie du » matin, place de la Roquette, en exécution du ju- » gement le condamnant à la peine de mort, en V date du 14 novembre 1888.
» Dressé par nous, J. Delage, adjoint au maire, y> officier de Tétat civil du onzième arrondisse- »; ment, sur la déclaration de Messieurs Roques et » Marmagne, greffiers à la Cour de Paris.
» Signé : Roques, Marmagne, J. Delage. »
GÉOMAT.
Géomay, caporal au 87° de ligne, en garnison à Saint-Quentin, était né à Vannes, le 17 mai 1868, et avait à peine vingt et un ans, quand il fut exécuté, le 22 mai 1889, pour avoir assassiné la veuve Roux, marchande de vins, à l'enseigne : Aux Caves de la Gironde, 234, boulevard Saint-Germain.
Comme Schumacher, il était en congé temporaire quand il commit ce crime.
Géomay était de petite taille, bien proportionné, yant bonne tournure, la physionomie douce et inelligente, le teint clair légèrement coloré, portant
238 PRéF£GTURB DE POUCE
de petites moustaches; n'ayant rien en somme qui indiquât en lui un dangereux malfaiteur. Cependant, l'assassinat de M»"® Roux avait été longuement prémédité, exécuté d'une façon féroce et avec un singulier sang-froid.
Depuis longtemps, le misérable connaissait sa victime. Il avait été autrefois, avant d'être militaire, souvent employé par elle à faire des courses.
Il savait qu'elle vivait seule au fond de son magasin, qu'elle était sans défense, et qu'elle avait quelques bijoux et quelque argent.
Ayant obtenu un congé de quatre jours, il vient à Paris, passe la première nuit chez un de ses amis, puis, pendant deux jours, il erre dans les rues, en costume militaire, portant soigneusement dans sa poche un marteau qu'il s'est procuré et attendant, sans doute, que l'occasion lui paraisse favorable pour entrer chez sa victime.
Son congé étant près d'expirer, il se décide, il entre, se jette sur la malheureuse femme et, après l'avoir assommée à coups de marteau, ferme tranquillement le magasin^ pour chercher à son aise l'argent et les bijoux qu'il compte emporter à Saint- Quentin. Il vole ainsi une somme de deux cents francs environ, une montre, un bracelet, quelques menus objets et deux ou trois bouteilles de cliam*
^gne.
OÉOUAï 239
récipitation à fuir, il laisse sur le théâtre du crime un témoin qui facilitera singulièrement les recherches de la police : l'enveloppe d'une lettre portant son nom et son adresse au SI' de ligne.
Rentré à Saint-Quentin, il fait don des bijoux à une jeune fille dont il est amoureux, qu'il a, dit-on, l'intention d'épouser, et boit gaiement le Champagne qu'il a volé.
Arrêté par les agents de la sûreté, il commence par nier, et finit par faire, avec un cynisme qui ressemble à de l'inconscience, les aveux les plus complets.
La Cour d'assises le condamne à mort, le 26 mars 1889.
Pendant quelque temps, Géoraay espéra que la Cour de cassation accueillerait favorablement son pourvoi. Le pourvoi ayant été rejeté, 11 signa, sans espoir, le recours en grâce au Président de la République.
Pendant son séjour à la Roquette, Géomay ne manifesta ni remords de son crime, ni crainte de la mort. Il répétait souvent à ses gardiens ; « Je - mourrai bravement, en vrai soldat. «
La nuit qui précéda l'exécution, le public fut, omme pour Schumacher, moins nombreux que de outume, mais aussi mal composé, aussi inconve-
nant, aussi criard qu'aux exécutions précédentes.
A quatre heures moins un quart, M, Beauquesne, très pâle, très ému, se dispose à se rendre dans la chambre du condamné.
M. Beauquesne est un excel'ent directeur, très énergique, maintenant solidement la discipline parmi les détenus confiés à sa garde, malgré les difficultés que rencontre souvent l'accomplissement d'une pareille tâche dans les maisons de détention. Il a assisté à un grand nombre d*exécutions sans que l'habitude de voir des criminels. et d'user dans Texercice de ses fonctions de rigueurs nécessaires, ait pu dompter en lui Témotion qui i'étreint chaque fois qu'il doit annoncer la terrible nouvelle à un condamné.
Quand il entre dans la chambre de Géomay, celui-ci dort paisiblement. On le réveille; et le directeur l'engage à avoir du courage.
« C'est bien, monsieur, répond sans la moindre » émotion, le condamné; j'en aurai. »
Il saute lestement de son lit, aussi calme que s'il s'agissait pour lui de répondre à un simple appel. Il s'habille à la hâte.
Les condamnés les plus énergiques pâlissent presque toujours à cette heure épouvantable. Géomay ne pâlit pas. D'un regard clair et tranquille il ^garde ceux qui l'entourent, et c'est en souriant
GÉOMAT 244
qu'il les prie, quand il est habillé, de le laisser un instant seul avec Faumônier.
Quelques minutes après il reparaît, disant à M. Tabbé Faure : « Dites adieu de ma part à ma » mère, à mon frère et à ma sœur. . . J'avais en- » core quelque chose à vous dire; mais je Tai » oublié. »
Il demande ensuite que son corps ne soit pas livré aux expériences de la Faculté de médecine. -Xt^mônier ne répondant pas, Géomay insiste : Me le promet-on ? dit-il avec vivacité.
— Oui, on vous le promet », répond l'abbé ure.
A la chambre de la dernière toilette, il conserve . même attitude calme et insouciante; mais il e prononce pas une parole.
Quand il sort de la prison, le spectacle qu'il a sous les yeux ne paraît l'impressionner en aucune manière. Il marche avec assurance, jetant autour de lui un regard que rien ne semble devoir troubler.
Son visage n'a pas changé d'expression.
. Arrivé au pied de la guillotine, au moment où les
exécuteurs vont s'emparer de lui, il se retourne
"^ ' ement, regarde encore une fois les personnes
( le suivent et celles qui Tentourent, et souriant
i îmi, dit d'une voix assurée :
242 rBEPBGXURE DB POLIGB
« Merci à vous tous, messieurs. »
Une seconde après le bourreau a fait son œuvre.
Les médecins attendaient au cimetière l'arrivée du supplicié, mais, conformément à la promesse faite à Géomay, son corps ne leur a pas été livré.
Quel sujet d'étonnement que Tattitude de ce criminel I II semble que Tinstinct de la conservation, si puissant chez les hommes, n'existe pas chez lui. La vie humaine parait être, à ses yeux, sans importance. Il tue sans remords, et meurt sans émotion et sans regret.
Quel intéressant sujet d'étude pour les réformateurs que les antécédents, la vie et le caractère de la plupart des criminels !
ALLORTO et SELLIER.
Allorto, Sellier dit le Manchot, Mécrant et Cathelain appartenaient à la pire espèce des rôdeurs de barrières. Tous les quatre étaient souteneurs et voleurs de profession.
Ayant remarqué qu'un hôtel particulier, situé rue Poussin, no 7, à Auteuil, était inhabité, ces quatre malfaiteurs résolurent de s'y introduire pendant nuit et de le dévaliser*
Le propriétaire de Tliôtel, M. Chabaud, se trouvait à cette époque en villégiature à Nice. Pendant son absence, Thabitalion n'était gardée que par un sorI homme, le jardinier Joseph Bourdon.
Dans la nuit du 18 au 19 mars 1889, les quatre bandits ayant franchi la grille qui entoure le jardin, pénétrèrent, munis d'une lanterne sourde, dans le vestibule de Thôtel. AUorto, Sellier et Mécrant étaient armés, Cathelain portait un trousseau de fausses clés. Dès les premiers pas ils se heurtèrent au lit dans lequel dormait le malheu* reux jardinier.
Réveillé en sursaut et épouvanté par la présence des malfaiteurs, Bourdon restait muet et immobile, espérant, sans doute, que son attitude passive le garantirait contre toute violence de leur part. Malheureusement, il n'en fut rien. Allorto se précipitant 'sur lui le bâillonna fortement, pendant que Sellier le frappait mortellement de trois coups de couteau.
Mécrant à son tour se disposait à achever de tuer Bourdon, à Taide d'une pince-monseigneur, quand il aperçut que le malheureux avait cessé de vivre.
Les assassins ayant fait main basse sur tous les objets qu'ils pouvaient emporter, se dirigeaient, îhargés de lourds fardeaux, vers le viaduc d'Au-
m PRÉFECTURE DE POLICE
teuil, lorsque arrivés à l'angle du boulevard Exelmans et de la rue du Point-du-Jour, ils se trouvèrent subitement en présence d'une ronde de gardiens de la paix.
Interpellés sur la provenance et la nature des objets qu'ils portaient, les malfaiteurs surpris et épouvantés, jettent en toute hâte les paquets dont ils sont chargés et prennent la fuite. Energiquement poursuivis par les agents, se voyant près d'être pris, l'un deux se retourne vivement et fait feu sur un gardien de la paix qui, heureusement, n'est pas atteint.
Grâce à la minute d'arrêt que produit ce coup de revolver, trois des malfaiteurs parviennent à s'échapper, mais le quatrième, Allorto reste entre les mains des agents qui le conduisent au poste le plus voisin.
Pendant quelques heures on crut n'avoir affaire qu'à de vulgaires voleurs ; mais la découverte du cadavre de Bourdon et la certitude qu'on eut bientôt, que les objets volés appartenaient au propriétaire de l'hôtel où le jardinier avait été assassiné, ne laissèrent aucun doute sur l'importance du crime. C'était bien à une bande d'assassins qu'on avait affaire. Allorto, d'ailleurs, pressé de questions, très tourmenté de sa situation, redoutant les resnonsabilités qui semblaient peser sur lui seul, ne
tarda pas à faire des aveux et à signaler ses complices qui furent presque immédiatement arrêtés.
Le Manchot, Mécrant et Calhelain essayèrent bien de nier leur participation au crime abominable dont ils étaient accusés; mais, mis en présence du cadavre de Bourdon, ils firent, comme Allorto, des aveux complets.
La Cour d'assises condamna, le 18 juin, Allorto, Sellier et Mécrant à la peine de mort. Quant à Cathelain, il fut condamné à vingt ans de travaux forcés.
A la Roquette, les condamnés se conduisirent assez bien. Sellier, qui avait des prétentions littéraires, faisait des vers. Très calme habituellement, il avait par intervalles de violents accès d'exaspération contre Allorto qu'il accusait « d'avoir mangé le morceau ». Ses complices, plus anxieux, attendaient avec impatience qu'on eût définitivement décidé sur leur sort.
Le pourvoi en cassation ayant été rejeté, un recours en grâce fut adressé au Président de la République.
Mécrant, n'ayant pas frappé la victime, comptait sur la clémence de M. Carnot. Sellier, se considé-
nt lui-môme comme plus coupable que ses com-
îs , n'osait pas espérer. Quant à Allorto , se
=ant aussi sur ce qu'il n'avait pas frappé le mal-
246 PBEFEGTDBE DE POLICE
heureux Bourdon, il partageait généralement la confiance de Mécrant. Cependant en raison de sa qualité d'Italien superstitieux, le moindre incident imprévu, un rôve ayant à ses yeux une sîgnification fâcheuse, changeait cette disposition en complet découragement.
Mécrant, ayant seul obtenu une commutation de peine, Texécution d'Allorto et de Sellier fut fixée au 2T août 1889.
La nuit qui précéda Texécution n'eut rien de particulier. Le môme public ignoble qu'on avait vu à toutes les exécutions précédentes, envahit les abords de la Roquette jusqu^à l'arrivée des agents. Refoulé au-delà de la place, il se livre pendant toute la nuit aux scènes scandaleuses qui lui sont habituelles, attendant avec impatience qu'il lui soit permis de se précipiter vers l'emplacement où les criminels auront été exécutés.
A cinq heures moins un quart, M. Beauquesne réveille Allorto qui dormait profondément après avoir passé une nuit agitée par de mauvais rôves, il lui annonce que l'heure suprême est arrivée. Le condamné extrêmement ému, s'écrie avec vivacité : a Saloperie, va I » sans qu'il soit possible de savoir à qui, ou à quoi s'adressent ces paroles. ..
Allorto, d'abord très troublé, se calme peu à pei
t commence à s'habiller. « Je vais ôter ma che
» mise, dit-il, ce n'est pas la peine d'en mettre ! »
On veut lui jeter un paletot sur les ëpaules; il refuse, disant qu'il a trop chaud.
M. l'abbé Valadler, qui remplit auprès de lui les fonctions d'aumônier, lui demande s'il veut boire un peu de rhum ; le condamné en accepte deux verres et reste silencieux.
Pour se rendre à la chambre de la dernière toilette on passe devant la cellule de Mécrant; AUorto, qui le sait, lui crie en passant: « Au revoir, » Charles ; tu sais, je n'ai rien sur la conscience. » Mécrant, qui l'a entendu, répond : « Bon cou- » rage, d
Arrivé à l'avant-greffe, l'aumônier demande à AUorto, s'il se repent de son crime.
« Je n'ai pas à me repentir, répond le condamné, » je n'ai fait que bâillonner le jardinier. »
Un moment après, il se lève et s'écrie avec colère : « Mais je vous dis que je ne l'ai pas tué. »
On le fait asseoir, et quand il est plus calme, Tabbé Valadier lui présente un cruciflx, qu'Allorto baise avec effusion, en disant :
a Je crois en Dieu et je suis catholique. » Avant de quitter cette salle pour se rendre place de la .hoquette, il accepte un nouveau verre de rhum que lui présente l'aumônier.
Quand il sort de la prison, il jette les yeux sur
248 TREFECTURE DS TOLICK
ce qui l'entoure et pâlit horriblement; deux aides le soutiennent; il marche, chancelant, la tête baissée, tremblant de tous ses membres, ne paraissant plus avoir conscience de ce qui se passe.
Au pied de la guillotine il embrasse machinalement l'aumônier et s'abandonne aux exécuteurs... * Quand M. Beauquesne se présente dans la cellule de Sellier, celui-ci est réveillé. Sa nuit, comme celle d'Allorto, avait été très agitée. Le misérable pressentait depuis quelques jours sa fin prochaine. La veille, il avait dit à ses gardiens : « C'est peutêtre demain que je serai fauché. » Il reçoit avec un calme apparent l'horrible nouvelle que lui apporte le directeur. Il demande, cependant, à boire, et absorbe coup sur coup deux verres de liqueur.
On lui en présente un troisième qu'il accepte en disant : « Oh ! je n'ai pas le trac, allez. »
Il s'habille ensuite sans le secours d'aucun aide et, lorsqu'il est prêt, il demande à parler en particulier à M. l'abbé Faure. Il s'entretient pendant quelques instants à voix basse avec l'auraôoier, puis, au moment où l'on se dispose à le conduire à la chambre de la dernière toilette. Sellier demande au directeur de la prison une cigarette. M. Beauquesne lui ayant répondu qu'il n'en avait pas. Sellier n'insiste pas et accepte un nouveau verre de Mqueur qu'on lui présente.
Après que les entraves sont mises à ses jambes et que ses bras, dont Tun est amputé au-dessus du poignet, sont lies, il s'entretient encore un instant avec l'aumônier.
Contrairement à l'usage adopté dans les doubles exécutions, pour les individus condamnés en raison d'un môme crime, Sellier n'est conduit sur la place de la Roquette qu après l'exécution d'Allorto.
Lorsque le condamné sort de la prison, sa pâleur est extrême, mais il marche avec assez d'assurance. Ses entraves le gênent cependant, car on l'entend dire : « C'est moi qui n'aime pas marcher ainsi à la douce. »
Au pied de la guillotine, au moment où M. Deibler s'empare de lui, il embrasse à plusieurs reprises l'aumônier, en lui disant d'une voix basse mais intelligible : « Au revoir et bonne chance. »
Quelques secondes après, son corps avait rejoint dans le panier celui d'Allorto.
Ils étaient tous deux âgés d'environ trente ans.
Les cadavres n'ayant pas été réclamés furent livrés à la Faculté de Médecine pour être soumis aux expériences ordinaires.
Sellier avait laissé le testament suivant, daté du
août 1889 :
Je laisse à mon ami le Baigneur tout ce qui
"?stera dans ma cellule après mon exécution. »
Cette double exécution fut, à ma grande satisfaction, la dernière à laquelle j'assistai. Trois jours après, je renonçais aux fonctions qui m'avaient obligé, pendant plus de dix ans, à fournir un service d'ordre durant ces nuits épouvantables.
Rentrant à la Préfecture dans la matinée du 29 août, je me sentais heureux de penser que je ne verrais plus rien de ces spectables horribles : ni les travailleurs lugubres, élevant dans la nuit, à la clarté vacillante des lanternes, l'instrument de mort, comme ils élèveraient les tréteaux de quelque baladin. Ni l'exécuteur faisant froidement glisser, à plusieurs reprises, le terrible couteau dans la rainure de la guillotine, pour s^assurer que tout marche à souhait, et que le condamné qui, en ce moment, dort ou pleure, aura la tête convenablement et rapidement tranchée. Ni la foule ignoble et féroce, que le sang attire comme il attire les fauves, riant, chantant, buvant et s'amusant, comme dans une fête, en attendant qu'elle puisse repaître ses yeux du sang du supplicié.
Rien ne saurait donner une idée exacte du soulagement que j'éprouvais en songeant que je ne
verrais plus ces horreurs qui me faisaient douter de la raison et de la bonté humaine, de la justice, du développement moral et intellectuel des hommes et des sociétés, de tout ce qui constitue le progrès et la civilisation, de tout ce qui fait aimer la vie.
Après avoir vu et revu ces scènes ignobles, mon cœur et ma raison protestent, avec plus d'énergie que jamais, contre le droit que s'arroge la société de frapper un de ses membres de la peine de mort. Peine féroce, immorale, inefficace, plus faite pour entretenir et surexciter les instincts sanguinaires que pour les dompter, et qui ne semble conservée dans nos codes, que pour satisfaire les mauvaises passions de cette foule immonde, dépourvue de tout sentiment généreux, de toute notion de dignité humaine, qui seule, accourt avec empressement et avec joie à ces spectacles sanglants.
Non, la société n'a pas le droit de commettre un meurtre pour en punir un autre. La société, qui ne peut donner la vie, n'a pas le droit de Tôter. Elle, qui doit protection à tous, qui doit prévenir le mal, n'a pas le droit de convier la bête humaine, les fauves, à des exécutions sanglantes qui exaltent leurs mauvais instincts.
Non, la peine de mort, les peines barbares et '.ruelles ne sont pas efficaces ; Montesquieu, Bec-
caria, Chateaubriand et mille autres Tont constaté. Chaque page de l'histoire Tatteste.
« Il arrive au spectacle d'un supplice, — dit Dec- » caria, — la même chose qu'au spectacle d'un » drame, et comme l'avare retourne à son coffre, ^> l'homme violent et injuste retourne à ses injus- » tices... Les pays et les siècles où l'on mit en y> usage les plus féroces supplices furent toujours ^ déshonorés par les plus monstrueuses atro- » cités. . . »
« Est-ce sous la domination barbare de Tibère, » de Caligula, — dit Chaussard, — qu'en voyant » plus de supplices on vit moins de crimes? Venez, » ô malheureux partisans de la sévérité, fouillez, si » vous en avez le courage, ces annales épouvan- » tables que je ne lis qu'en frissonnant. Dites-moi, » si alors la vertu était plus en honneur, les mœurs » plus douces, les biens et la vie des hommes plus » respectés que sous le régime humain des Titus et » des Trajan ? »
« Là où les supplices les plus cruels ont existé, » — dit Faustin Hélie, — les crimes les plus atroces » se sont manifestés, car, ainsi que le remarque » Bentham, les malfaiteurs s'endurcissent à la pen- » sée du sort qui les menace. »
f( Il est évident, — dit Voltaire, — que vingt voleurs vigoureux condamnés à travailler aux ou-
» vrages publics toute leur vie, servent l'État par ik leur supplice, et que leur mort ne fait de bien » qu'au bourreau que Ton paie pour tuer les » hommes en public. Rarement, les voleurs sont- » ils punis de mort en Angleterre ; on les trans- » porte dans les colonies. Il en est de même dans les » vastes états de la Russie ; on n'a exécuté aucun » criminel sous l'empire de l'autocratrice Elisabeth. » Catherine II qui lui a succédé, avec un génie » très supérieur, suit la môme maxime. Les » crimes ne se sont pas multipliés par cette hu-^ » manité, et il arrive presque toujours que les » coupables relégués en Sibérie y deviennent gens » de bien. On remarque la même chose dans les y> colonies anglaises. Ce changement heureux nous » étonne. Mais rien n'est plus naturel. Ces condam- » nés sont forcés à un travail continuel pour vivre. » Les occasions du vice leur manquent, ils se ma- » rient, ils peuplent. P^orcez les hommes au tra- » vail, vous les rendrez honnêtes gens... »
Ces dernières lignes de Voltaire résument j à
mon avis, le plus sage programme de répression.
Faire travailler pour vivre ceux que la paresse et
vices ont rendus criminels^ c'est tout à la fois
soumettre à la vie commune^ les punir et les
^aliser.
!25i PRÉFECTUBB DE POLICE
L'expérience de tous les temps a donc démontré, d'une manière irréfutable, que les peines cruelles et barbares infligées aux malfaiteurs, loin de contribuer à améliorer moralement la race humaine, ne font, au contraire, que surexciter ses mauvais instincts.
L'homme est le produit de l'atavisme et du milieu social qui l'entoure. Il tient, en partie, de ses ascendants^ de ses aïeux, les qualités et les défauts qui le distinguent physiquement et moralement. Il en doit une autre partie à l'éducation qu'il a reçue, aux exemples qui lui ont été donnés par son entourage et à la conduite qu'il a tenue depuis son jeune âge. La société qui, héritière trop soumise du passé, frappe si cruellement ceux qu'elle veut punir, est-elle bien certaine, quand elle frappe un misérable, qu'elle a bien, à l'avance, rempli à son égard le devoir de protection qu'elle doit à tous ? Paimi les criminels dont j'ai raconté la fin tragique, quelques-uns : Menesclou, Gamahut, Kœnig, Schumacher, Géomay, avaient à peine vingt ans. Comment ces jeunes malfaiteurs ont-ils été élevés? d'où tenaient-ils cette criminelle et abominable précocité? Quelle éducation avaient*ils reçue? Qui s'est inquiété ofiiciellement de la part que pouvait avoir, dans leur mauvaise action, l'atavisme et le milieu dans lequel ils avaient vécu ? Qu^a fait la
société pour les redresser et pour effacer, s'il y avait lieu, leur tache originelle? Qu'a-t-elle fait pour en Taire des hommes honnêtes, des travailleurs utiles? Comment sa protection s'est-elle ma* nifestée ? Et, si elle n'a rien fait pour leur ap* prendre leurs devoirs et les lois de la justice et de la morale, comment ose-t-elle les frapper impitoyablement quand ils y manquent? L'Assistance publique, soutenue par le Conseil général de la Seine, il faut lui rendre cette justice, a bien, depuis quelques années, donné dans ce département un soin particulier aux intérêts des enfants moralement abandonnés. Mais, les secours matériels qu^elIe leur donne, aussi largement que possible, suffisent-ils à tout? Au point de vue moral, peutelle faire tout ce qui est nécessaire, tout ce que des parents honnêtes et clairvoyants feraient pour diriger vers le bien leur jeune intelligence ? L'autorité paternelle, telle que la loi la sanctionne, n'est-elle pas, pour les généreux efforts de l'Assistance publique un obstacle insurmontable ? Les nouveaux services, organisés avec tant de sollicitude, ne sont-ils pas, quant à présent, impuissants à protéger les enfants les plus dangereusement exposés à re pervertis ? Dans le très intéressant travail puié par le docteur Thulié, ancien Président du >nseil municipal) sur les enfants assistés de la
2S6 ' PRÉ?ECTUAS DB FOLICK
Seine, on constate que rien n'est fait encore pour les enfants à demi corrompus. On Ut, en effet, page 414, à propos des enfants moralement abandonnes, les lignes suivantes :
« Nous gardons seulement ce qu'il y a de meil- » leur parmi ces mailieureux; jusqu'à présent on » n'empêche que les bons de se pervertir par » l'abandon où on les laisse, ou môme par les ■ exemples et quelquefois les excitations de leurs a parents. Nous sauvons les enfants au-dessus de » douze ans du vagabondage ou de leur famille, » mais quand ils ne sont pas déjà trop \icieuz ou s trop difHciles. Dans notre organisation actuelle, n nous sommes obligés de rejeter dans le milieu où » ils doivent se perdre irrévocablement ceux que > cette vie de hasard et de lutte pour l'existence a « déjà déformés moralement. '
n De ce ctîté-là, ajoute M. Thulier, il y a à com- » pléler notre œuvre, aussi bien pour l'enfant ra- » massé sous les ponts et pour lequel le brigan- » dage est devenu une habitude que pour celui » dont le père est trop pauvre pour le mettre eu » correction, »
Il est certain que des eSbrts seront promptement tentés dans ce sens oii tout est à faire, le dévouement de ceux qui ont pris à cœur l'intérêt des
enfants moralement abandonnés en est une sûre garantie* Mais, avec les lenteurs habituelles des affaires administratives, avant qu'un plan sage, raisonné et mûri soit adopté, combien d'années se passeront encore I ... En attendant que l'œuvre soit complétée, qu'elle s'étende sur toute la France et qu'elle ait produit tout ce qu'on peut en attendre, les mauvais lieux, les dangereuses fréquentations, la paresse, les vices honteux et dégradants qui affectent surtout les enfants élevés dans la fange des grandes villes, fourniront encore des victimes à la place de la Roquette, si la raison et l'intérêt bien entendu, à défaut de sentiments plus élevés, n'ont fait auparavant supprimer la peine de mort. Nous avons peine à croire aujourd'hui, qu'au dixliuitième siècle, il y a cent ans à peine, au temps de Voltaire, de Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, des peines horribles, telles que la question, la roue, récartèlement, le bûcher pouvaient être appliquées , à ceux que la justice du temps considérait comme des criminels. C'est, en effet, en 1766, que le chevalier de la Barre, âgé de dix-neuf ans, accusé d'avoir chanté une chanson légère, d'avoir négligé de saluer une procession de capucins, et d'avoir, lit-on, renversé un crucifix en bois, placé sur le nt-Neuf d'Abbeville, fut condamné, après avoir ' *a question ordinaire et la question extraordî-
258 PRÉFSCTURB DE POLICE
naire, à avoir le poing coupé, la langue arrachée, la tête tranchée et à être brûlé. Toutes les démarches faites pour faire casser cet arrêt sauvage n'aboutirent qu*à obtenir, comme faveur extrême^ que la décollation aurait lieu avant toute autre mutilation.
Dans cent ans, nos neveux, je Tespère, auront peine à croire à leur tour qu'à la fin du dix-neuvième siècle, la société française salariait encore un homme, dont la seule fonction consistait à tuer ses semblables. Le bourreau est une flétrissure pour notre temps, il est la contradiction la plus éclatante de toute idée de véritable civilisation. « Malheur, dit Voltaire, à une nation qui, étant de* i> puis longtemps civilisée, est conduite encore par î> d'anciens usages atroces. » Voltaire se trompe, une nation qui conserve des usages atroces n'est pas une nation civilisée.
C'est en frémissant d'horreur qu'on songe, à notre époque, aux épouvantables supplices Infligés aux prévenus et aux condamnés jusqu'à la fin du dernier siècle. Rien de plus abominable que la question appliquée aux prétendus criminels pour leur arracher Taveu de leur crime ou la dénonciation de leurs complices, rien de plus terrible, de plus contraire à tout sentiment humain, que leur exécution par l'écartèlement, par la roue, par le
bûcher, par tous les moyens de répression employés au nom de la justice, dans ces temps encore barbares, malgré les philosophes, les moralistes et les savants.
C est à la tyrannie royale et théocratique que la France a dû ces abominations. C'est à elle qu'elle doit ce qui reste encore de barbare dans ses mœurs. Le supplice de la décollation, qu'elle a conservé en remplaçant le sabre ou la hache par le couteau de la guillotine, est Théritage des temps maudits où elle était courbée sous le joug.
En prenant possession d'elle-même, la nation française s'est efforcée, il est vrai, d'adoucir la rigueur des peines infligées aux criminels ; mais, pliant encore sous le poids des vieux préjugés que lui avaient légués plusieurs siècles d'asservissement, elle n'a eu ni le courage,>ni la raison, d'aller jusqu'au bout de ses réformes.
La peine de mort, les tortures morales imposées
au criminel qui doit la subir, le spectacle sanglant
des exécutions qu'elle a maintenues, sont des ou«
trages permanents à l'humanité, à la morale et à la
raison ; car personne n'a le droit de tuer.
La France, rendue à elle-même, délivrée de ses
^rans, avait, et a aujourd'hui plus que jamais;* le
^voir impérieux de ne rien laisser exister des
uels et déplorables moyens qui avaient servi à
260 PBÉFBCTURB DB POLICÉ
asseoir et à consolider la domination de ses oppresseurs.
En nSO, sous la pression de l'opinion publique, Louis XVI abolit la question.
En n91, dans ses séances des 30 et Hl mai.l'Assembli^c Constituante s'appliqua de son mieux i adoucir la rigueur des lois pénales. Dans la séance du 30, Lepelletier Saint-Fargeau présentaàl'Asserablée, au nom des comités de constitution et de législation, un rapport très étudié sur les réformes à apporter aux terribles lois pénales qui pesaient encore sur la France. Les Comités, entre autres réformes, proposaient la suppression de la peine de mort, sauf pour les cliefs de rebelles reconnus et déclarés tels par le Corps Législatif. Robespierre, Pétion et Adrien Duport se prononcèrent résolument et énergiquement, dans cette séance et dans cel!e du lendemain, pour l'abolition complète, radicale, sans aucune exception, de cette horrible peine. Tous les arguments que l'amour de l'humanité, une saine philosopliie, la raison, l'intérêt national, peuvent inspirer, furent vainement invoqués par eux. Mallieureusement leur voix ne fut pas entendue. Le préjugé qui fait croire à l'efflcacité des peines capitales, la longue habitude des spectacles sanglants qui endurcit tous les cœurs, triomphèrent du bon sens, de la logique et des plus nobles sen-
LE6 BXÉCUTIOHS CAPITALKS 261
timents. La peine de mort fut maintenue ; mais réduite, cependant, autant ^ue cela était possible, à la suppresion de la vie, sans aucune des tortures qui jusque-là avaient accompagné les exécutions capitales. C'était un progrès sans doute, mais an progrès insuffisant. Les raffinements de cruauté étaient supprimés ; mais la cruauté elle-même restait comme un principe du droit pénal.
Cette décision fut en réalité un malheur immense pour la Révolution, pour la France, poar l'humanité. Que l'on songe à ce qu'aurait été notre grande et incomparable Révolution, sans les échafauds qui jetèrent un vqile de deuil sur ses actes. Que l'on considère, la puissance d'expansion qu'elle aurait eue dans le monde entier, si l'éclat de son histoire n'avait été obscurci par des pages sanglantes. Que de malheurs évités I Que de réactions rendues à jamais impossibles, que de désastres évités I
Les partisans de la peine de mort pourront contester ces conclusions et les traiter de pures hypothèses. Mais, quoi qu'ils puissent dire, combien ces hypothèses sont plus fondées, p!us raisonnables, que celles qui tendraient à faire croire que les échafauds ont été nécessaires et qu'ils ont sauvé la olution.
Convention Nationale, à la fln de sa glorieuse 'ère , instruite par une douloureuse expé-
rience, adopta dans sa dernière séance le décret suivant :
« A dater du jour de la publication de la paix » générale la peine de mort sera abolie dans toute » la République française. »
Cette rédaction ajournait malheureusement à une époque lointaine et indéterminée Texécution da décret. Les gouvernements qui succédèrent à la Convention, imbus des idées du passé, plus disposés à ramener la France en arrière qu*à suivre les voies tracées par la grande assemblée révolutionnaire, véritables héritiers des vieilles traditions monarchiques, n'hésitèrent pas, la paix étant rétablie, à maintenir la peine de mort dans leurs lois pénales.
Plusieurs Etats étrangers cependant, plus pénétrés sans doute que nos gouvernants des idées modernes, plus accessibles aux sentiments de dignité humaine, moins soumis, sur ce point, aux influences néfastes des siècles passés, ont, dans le siècle où nous sommes, supprimé de leur code cette cruelle pénalité. Ce sont, d'après M. £. de Girardin, les Etats suivants :
En 1826, le grand-duché de Finlande.
1830, la Louisiane.
1831, nie de Taïti.
1846, rétat de Michigan.
LES BXéCUTIONS CAPÏTÂLES 263
En 1849, le duché de Nassau.
)) le grand-duché d*01denbourg.
x> le duché de Brunswick.
» le duché de Coboarg.
1852, rétat de Rhode-Island.
' 1859, la république de San-Marino.
» la Toscane.
1860, la Roumanie.
186*2, le grand-duché de Weimar.
» le duché de Saxe-Meningen.
» le canton de Neufchâtel.
1863, le canton de Zurich.
» le grand-duché de Bade.
1864, rétat de Colombie.
1866, le Wurtemberg.
1867, la Suède.
» le Portugal.
1868, la Saxe.
En Belgique, bien qu'inscrite encore dans les lois, la peine de mort est, de fait, abolie. Aucune exécution capitale n'a eu lieu dans ce pays depuis plus d'un quart de siècle.
La France républicaine, héritière légitime de la Grande Révolution, avait le devoir impérieux de
specter la dernière volonté de la Convention.
'prenant sa place au soleil, elle devait donner au
)nde, aux partis politiques qui nous divisent,
264 rRÉFSCTURB DB POLICE
aux grandes nations que les idées modernes n*ont pas encore suffisamment pénétrées, ce grand exemple de modération, de sagesse et d'humanité. Elle devait prouver, à ses partisans les plus dévoués, qu'elle avait définitivement rompu avec les traditions sanglantes de la monarchie absolue; qu'elle reniait à jamais ce passé abominable.
Elle devait déclarer, hautement, solennellement, avec l'autorité qui lui appartient, que la vie humaine est sacrée.
Par un restant de la fatale hérédité qui pèse sur tous les hommes, ses représentants, dont les pères, spectateurs et victimes des cruautés de la vieille monarchie, ont été endurcis par ces horribles spectacles, ses représentants n'ont pas compris encore que la raison et les sentiments humains sont d'accord pour mettre un terme à la monstruosité légale qui permet de tuer un homme.
En 1848, le gouvernement provisoire supprima par décret la peine de mort ; mais pour les faits politiques seulement. C'était une mesure insuffisante. Dominé par les mêmes influences qui dirigent aujourd'hui les représentants de la République, il n'osa pas compléter son œuvre.
Cependant, tout imparfait qu'il était, ce décret
""ut accueilli avec joie par les véritables républi-
siins. Ce n'était pas tout ce qu'ils désiraient ; mais
c'était un pas dans la voie qui devait conduire au résultat définitif. Malheureusement, cette direction ne fut pas suivie et le décret lui-même n'eut qu'une existence éphéiLère.
Les arguments des partisans de la peine de mort tendent surtout à faire croire à l'efficacité de cette peine, à l'effet salutaire qu'elle produit sur les malfaiteurs. Montesquieu, Beccaria, Duport, Robespierre, Pétion, Faustin Hélie et la plupart des philosophes du dix-huitième siècle, avec leur autorité, ont répondu trop victorieusement à cet argument, pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter.
Un écrivain qui a toujours passé pour un homme d'esprit, partisan très résolu de la peine de mort, traitant de l'abolition de ce supplice, s^est écrié aux applaudissements d'une foule irréfléchie : « Que messieurs les assassins commencent. )> J*en suis fâché pour M. Alphonse Karr ; mais cette boutade n'a pas le sens commun. Que messieurs les assassins commencent; c'est-à-dire qu'ils donnent le bon exemple à la société. Ce qui est, on en conviendra, étrangement renverser les rôles et avoir une bien singulière conception de notre état social. Comment 1 la société, l'ensemble des citoyens réunis ip protéger les uns les autres; résumant en ^r ses corps constitués, ce que la nation doit '"^ plus élevé dans l'intelligence et la raison ;
266 PRÂFECTURE DE POLICEE
ayant ses législateurs choisis parmi les hommes les plus honorables et les plus instruits, des juges chargés de protéger les bons et de les garantir contre les méchants, des philosophes» des sages, des écrivains répandant autour d'eux la science et la lumièfe, cette société attendrait que l'exemple du bien loi fût donné par les malfaiteurs, les détraqués, les fous. .. ? M. Alphonse Karr y a-t-il songé?. . . Si ce n'est pas là une boutade sans im^ portance, à propos d*un sujet qui demandait plus de gravité ; sUl était sérieusement convaincu de la nécessité de rendre aux criminels œil pour œil, dent pour dent, quelle bizarre idée a-t*il eu de la morale ? Comment pouvait-il croire qu*il suffit de se trouver en face d*un homme qui a manqué aux lois de la justice, pour être autorisé à y manquer comme lui ; bien plus, à y manquer s*il s^agit d*tta meurtre, avec les circonstances les plus aggravantes ? Car, le meurtre le plus abominable est le meurtre commis froidement et avec préméditation. Or, il n'en existe pas qui soient commis plus froidement et avec plus de préméditation, que ceux dont se rend coupable la société quand elle applique la peine de mort. Quelques partisans des peines capitales actuelles prétendent aussi que la société, quand elle tue, exerce un droit de légitime défense» Cette opinion ne mérite guère qu*on la réfute. Le
LES BXÉCUTI014S CAPITALES S67
droit de légitime défense n'existe qu*à Tinstant même où là vie île celui qai se défend est réellement en danger. Ce n*est pas le cas de la société. Taer celai qui a voulu vous tuer, quand le danger est passé, quand le misérable qui vous a menacé est détenu, qu'il est pieds et poings liés, hors d*état de nuire, ce n'est pas exercer un droit de légitime défense, c'est commettre un monstrueux assassinat.
D'autres partisans de la peine de mort croient que la société, en renonçant à exercer son pouvoir de tuer, perdrait l'énergie nécessaire à sa stabilité. « Sous prétexte d'adoucir les mœurs, disent-ils, » vous nous feriez tomber dans une mièvre senti- » mentalité, qui nous avachirait complètement. Les » malfaiteurs ne méritent pas qu'on s'expose à un D pareil danger. » Cet argument n*est pas plus sérieux que le précédent. Il est impossible, en effet, de comprendre comment on entretient ou on augmente son énergie, sa vraie puissance, en faisant conduire à la mort, comme on conduit un mouton à l'abattoir, un être humain garrotté, sans défense, entouré de soldats et d'agents de police qui rendent impossible toute idée de résistance. Cette puissance est l'apanage de ces rois du centre de l'Afrique, qui ne prouvent leur force à leurs misérables sujets,
^en faisant abattre, dans les grandes solennités, certain nombre de t^es humaines.
268 PRÉFBGTURB DE POLICB
Non, ce n'est pas dans ces scènes féroces que se retrempe le vrai coarage, c'est dans le sentiment profond de la dignité humaine que réside pour les hommes et pour les sociétés, la forte notion du droit qui donne la véritable énergie. Celui qui a ce sentiment trouve en lui la force nécessaire pour se faire respecter et pour lutter contre toutes les tyrannies. Il respecte les autres parce qu'il sait que, comme lui, ils sont des êtres humains, et que cette qualité leur imprime le caractère, pour ainsi dire sacré, qu'il s'accorde à lui-même. Les sociétés futures, basées sur le respect de la dignité humaine, seront des sociétés véritablement morales et fortes. Elles sauront se garantir des fous, des méchants, des criminels, sans oublier qu'ils appartiennent à la grande famille humaine et sans user, à leur égard, des mesures barbares qui caractérisaient les anciennes législations.
La France a derrière elle un passé sanglant. La Saint-Barthélémy, les dragonnades, les massacres d*un nombre considérable d'hérétiques et de prétendus sorciers, les supplices abominables infligés aux condamnés, la torture appliquée aux prévenus, sont des taches ineiSaçables sur lesquelles les siè^ clés passeront sans les faire oublier. Mais, il faut 'e reconnaître et le dire bien haut, aux j lus sombres de son histoire, la France-
LES EXÉCUTIONS GàPITALBS 269
France, celle qui travaille et qui produit, ne s'appartenait pas ; elle était la proie inconsciente de ses rois, de ses seigneurs, de ses prêtres. Elle était bien plus victime que persécutrice. Cest, en effet, sur ses enfants les plus intéressants et les plus utiles, les travailleurs des villes et des campagnes, f ue, sous prétexte d*hérésie, de sortilèges, de crimes de lèse-majesté royale ou divine, ses tyrans exerçaient surtout leurs plus grandes, leurs plus monstrueuses cruautés.
Nos pères, plies pendant des siècles sous ce régime de fer, victimes de brutalités et de violences atroces, méprisés et foulés aux pieds par leurs maîtres, témoins des scènes les plus féroces, habitués à voir couler des flots de sang, ne pouvaient avoir le sentiment de la dignité humaine, du respect qui lui est dû, que nos enfants, élevés en pleine civilisation, auront dans les siècles futurs. L'homme s'habitue à tout. Il a en lui, dès sa naissance, les germes des meilleurs sentiments et les instincts les plus farouches. C'est par l'éducation et par l'exemple que se développent, se modifient ou se réduisent ses bons ou ses mauvais penchants.
Sous la vieille monarchie, nos pères, endurcis
les malheurs qui les accablaient, par les spec-
es incessants des sanglantes répressions, par la
^'ite influence de gouvernants indignes, qu'on
leur avait appris à respecter au nom d'un pouvoir surnaturel, nos pères étaient devenus, pour ainsi dire, de fer, comme le régime sous lequel ils vivaient. La vie humaine, dont leurs tyrans faisaient si bon marché, n'était pas à leurs yeux le bien le plus respectable et le plus précieux. Ils avaient trop souffert, trop vu souffrir les autres, pour tenir à leur existence et pour que leur sensi* bilité ne fût pas émoussée en ce qui touchait l'existence de ceux qu'ils considéraient comme des malfaiteurs. C'est ce mépris de la vie humaine, légué à leurs descendants, qui permet que la guillotine se dresse encore place de la Roquette.
C'est à ce même sentiment de mépris de la vie que nous devons ces répressions impitoyables, qui succèdent aux crises insurrectionnelles, et qui perpétuent et aggravent les éléments déjà trop nombreux parmi nous, de haine et de discorde.
Vivant dans des temps plus calmes, sous des régimes moins durs, n'ayant aucune des excuses qu'avaient nos pères, nous pouvions effacer cette tache originelle et nous pénétrer davantage du sentiment de notre dignité et de celles de nos semblables. Notre génération n'a pas eu la sagesse de le tenter.
Quoi qu'il en soit, ce legs de nos aïeux, prod» naturel et fatal des crimes abominables dont
LBS EXÉCUTIONS CAPITALES 274
ont été les témoins et les victimes, ne peut diminuer en rien la reconnaissance, éternelle et sans bornes, que nous leur devons pour les luttes quUls ont sou* tenues, les sacrifices qu'ils ont faits, Ténergie dont ils ont fait preuve à la an du dernier siècle, pour affranchir notre pays et le délivrer de ses oppresseurs.
Cest à eux que nous devons la liberté et le bienêtre dont nous jouissons aujourd'hui.
C'est à eux que nous devons les bienfaits de
cette prodigieuse révolution qui a transformé là
. société française et fait, d'un peuple soumis à la
pire des servitudes, une nation d'hommes libres et
égaux.
C'est par eux que nous nous sommes élevés en dignité et que nous avons acquis de plus en plus la conscience de nos droits et de nos devoirs.
Grâce à eux, les rois ont disparu de notre sol, la théocratie a perdu la plus grande partie de sa puissance. Le bourreau seul, leur principal appui, est encore debojit, il est vrai ; mais c'est à nous qu'il appartenait de faire disparaître à jamais ce représentant des cruelles traditions de la vieille monarchie. Leur tâche a été assez lourde, assez périlleuse, assez grande, pour qu'ils puissent
eposer en paix dans leurs tombes, sans que les
Inérations qui leur ont succédé aient le droit de
272 PRiPECTURB DB POLICB
penser quMls auraient pu faire plus ou faire mieax.
Ce quMls ont si courageusement commencé, noos devons l'achever.
La Convention nationale, au milieu des plus grandes difficultés, a proclamé la République à la face des rois coalisés et armés contre nous. Elle a rédigé la Constitution républicaine, sauvé la France de rinvâsiôn étraffgère, assuré nos libertés, consolidé Tœuvre de la Constituante et de TAssemblée législative. La Convention qui, dans Tespace de trois années, a accompli Tœuvre de plusieurs siècles, elle qui, dans son indomptable volonté de sauver la patrie et la liberté, avait cru longtemps à la nécessité de frapper de mort ceux qui semblaient faire obstacle à sa mission, cédant à une expérience chèrement acquise, décida avant de se séparer, par •un décret que Ton peut considérer comme san testament politique et qui devait avoir son application immédiatement après la proclamation de là paix, que la peine de mort serait abolie sur tout le territoire de la République française.
Lu paix a été proclamée et ce décret, qui nous indiquait la voie à suivre, n'a pas été respecté par les gouvernements qui ont succédé à notre première République. L'heure est venue de mettre à exécution la dernière volonté de la grande assemblée révolutionnaire .
Tout nouveau retard serait coupable.
Ce qui pouvait s'expliquer et.non s'excuser, pendant les grandes et terribles luttes du siècle dernier, après de longs siècles de servitude, ne peut s'expliquer, moins encore s'excuser aujourd'hui. Nos législateurs doivent comprendre d'ailleurs, que la peine de mort, indigne d'une nation à demi civilisée, est doublement indigne de notre jeune République.
Ils doivent comprendre que la société a le droit de se garantir des malfaiteurs, mais qu'elle n'a pas le droit de le faire en commettant le crime même qu'elle entend punir ; parce que la peine du talion est une peine que la morale et la raison réprouvent ; parce qu^il n'est pas plus permis à la société de tuer celui qui a tué, qu'il ne lui est permis de voler celui qui a volé, de frapper et de blesser celui qui s'est rendu coupable de coups et blessures. Ils doivent comprendre que la peine de mort n'est pas une peine efficace, qu'elle habitue le public aux spectacles sanglants, et que la société, loin de nous protéger contre les actes barbares, contribue au contraire, par cette horrible «'^nalité, à les propager et à les perpétuer, en les nant en exemple.