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RÉFORMES MILITAIRES

L'homme politique que M. Carnoi appelait à la tête du gouvernement était un des vétérans du parti républicain. Il appartenait à cette génération brillante et fougueuse qui, par la plume et par la parole, avait combattu TEmpire. Il occupait dans la Chambre une place éminente. Remarqué par ses interventions fréquentes et parfois décisives à la tribune, non moins que par son passage à la préfecture de la Seine, il venait d'acquérir une autorité particulière, grâce à la façon dont il présidait depuis trois ans aux débats du Palais-Bourbon. Un mot de lui, adroitement placé, avait plus d'une fois prévenu les tempêtes ; des discussions qui s'annonçaient violentes s'étaient déroulées dans le calme et la sérénité. Son magistère, mélange d'esprit et de fermeté, de bonhomie et de dignité, lui avait fait des amis et, je crois, pas un ennemi.

Cependant il exisl lit contre M. Floquet quelqu-^ ^^ chose qui semblait lui barrer l'avenue du pouvoir "'*^* Quoi? In rien, une impression, une vague légende -f^^un de ces bruits insaisissables qui flottent dans Tal — ^ ^" niosplière des Assemblées et qui souvent ont des» "^^^ effets durables. M. Floquet passait pour avoir ou— ^^^' tragé jadis l'empereur de Russie. Personne n'avaitP' ^^^ vérifié le fait, mais tout le monde y croyait. M. Grévy^^^? lui-même, malgré sa sérénité de jugement, en avaiV ^ ^^ tenu compte dans ses choix ministériels, M. Floquet^^ "^^ ^^ ne s'était pas mis en peine de démentir, de rame— ''^^ -^" ner à ses justes proportions un incident qui vrai — m^ ^'^' ment ne méritait que le sourire. En quoi il avait eu»-^ "^"^^ tort, car les légendes ne disparaissent pas toujours^ "** -^ d'elles-mêmes; le temps parfois les renforce. Des-^"^^^ amis estimèrent qu'il ne fallait pas laisser davantage^*^*^*^^ une barrière dressée entre le président de la Cham — bre et l'ambassadeur de Russie. Ils furent présentés-^ -^^es

l'un à l'autre dans une soirée officielle et, le 23 fé ^-^ ^^

vrier 1888. le baron de Mohrenherni, autorisé par-** >^aï* son gouvernement, assistait au dîner que M. Floquet3 '^^ ^^ offrait au président de la République.

Par sa situation dans la Chambre et son crédit 3 ^ *^ chez les radicaux. M. Floquet pouvait mieux qu'au- ^^-^* cun autre former un ministère d'allure avancée et le '^^ ^^ faire accepter par le parlement. Il pouvait en même '^^

temps le contenir et le diriger dans des voies suf- ^ fisamment prudentes. J'en avais la conviction ; aussi ^"^ n'hésitai-je pas à lui donner mon concours. J'y mis

deux conditions : la première, dont il se félicita, que l'armée resterait absolument en dehors de la politique ; la seconde, que j'aurais toute licence pour demander aux Chambres les crédits que je jugerais nécessaires à sa réorganisation. Il me le promit et raccord entre nous persista jusqu'à la fin.

I^e ministère fut ainsi compose : Présidence du conseil et Intérieur, M. Floquet; Justice, M. Ferrouillat; Affaires étrangères, M. Goblet; Finances, M. Peytral; Guerre, M. de Freycinet; Marine, amiral Krantz; Instruction publique, M. Lockroy ; Travaux publics, M. Deluns-Montaud ; Commerce et Industrie, M. Pierre Legrand; Agriculture, M. Viette. Parmi les noms nouveaux, celui de M. Peytral parut heureusement choisi. Il donnait satisfaction au parti des réformes et, d'un autre côté, par ses antécédents, par sa collaboration avec M. Carnot, dont il avait été le sous-secrétaire d'Etat, il rassur<iit le monde des affaires, mis tout d'abord en éveil sur l'annonce d'un cabinet radical. Personnellement, j'eus beaucoup à me louer de lui ; il fut pour mon programme de la Guerre, s'élevant à près d'un milliard, ce qu'avait été M. Léon Say pour mon programme de grands travaux.

Le point faible de la combinaison était l'insuffisante représentation accordée à l'Union républicaine. Par les deux seuls ministères des Travaux publics et du Commerce, elle ne se trouvait pas assez associée et surtout assez solidarisée avec la politique du cabinet.

Le Sénat nous le fit comprendre par la manière plu:

que réservée dont il accueillit notre déclaration d\ ^

3 avril. La majorité de l'Assemblée, acquise au>^^^

idées de M. Gambetta et de M. Jules Ferry, crai *'

gnait que nous nous laissions entraîner vers Tex — ^-^ trême gauche. Elle doutait en outre — sans que j'ai< jamais pu savoir sur quoi ce sentiment reposait de la fermeté de M. Floquet vis-à-vis du boulan— gisme. Si elle avait pu lire dans un prochain avenir^elle aurait vu le chef du gouvernement croisant allègrement son épée avec celle du général. Au Palais — ^^^ Bourbon, où les dispositions étaient meilleures^- ^^S' l'attention se trouvait en ce moment absorbée pai

l'élection à la présidence de la Chambre. On sail9 ^ ^^ qu'après une lutte serrée M. Méline l'emporta sur^ ^^ M. Clemenceau au bénéfice de Tâge.

J'entrais en contact avec l'armée dans des condi- -^ ^ tions qui n'étaient point celles que j'eusse souhaitées. Le passage du général Boulanger au ministère avait laissé des germes pernicieux. Entouré d'amis, do créatures qui répercutaient au loin ses paroles et ses gestes, il avait déterminé, dans un niilieu qui doit être homogène, des dispositions très diverses. Les uns avaient foi en son étoile, le considéraient comme le futur auteur des grandes réparations, en tout cas comme l'homme le plus propre à porter le drapeau de la France devant l'étranger. Leur dévouement allait à lui dans un élan sincère et

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peu raisonné. D'autres, plus rassis, ayant passé l'âge des enthousiasmes faciles, s'inquiétaient du bruit mené autour de son nom. La victoire, pensaient-ils, ne se prépare pas ainsi. Boulanger parti, cet état d'esprit avait survécu. L'armée continuait de se diviser à son sujet. Il était urgent de rétablir son unité, de restaurer la discipline, de ramener les habitudes de travail silencieux qui avaient fait son honneur. Un ministre civil, succédant à une longue lignée de ministres militaires, aurait-il l'autorité nécessaire pour remplir cette tâche? Question troublante, de nature à provoquer mes hésitations. Je passai outre et m'expliquant en toute franchise avec mes collaborateurs : « Je n'ai, leur dis-je dans ma première circulaire, qu'une pensée : justifier l'innovation accomplie en ma personne par un dévouement sans bornes à l'armée et un souci vigilant de ses intérêts les plus chers. Je n'en connais pas de plus grand pour elle que d'être tenue en dehors de la politique et des questions qui s'agitent entre les partis. Tant que je serai à votre tête, Tarmée, dans tous ses rangs, sera exclusivement l'armée de la France, l'armée du devoir, gardienne des institutions républicaines et des lois. » Je crois «avoir été fidèle à ce programme pendant les cinq âinnées de mon administration. Il était, à mes yeux, le prélude obligé du développement de nos forces nationales, impérieusement commandé par la situation extérieure.

Celle-ci devenait de plus en plus préoccupante.

398 SOU^'ENIRS.

L'empereur Frédéric III, à peiue monté sur le trôn^»'^' parut voué à une mort prochaine. Il ne s'était mont ^=^^

debout à son peuple que par un prodige de voient- ^•

A travers les réticences des dépêches officielles, c^:^^^ jiouvait supputer le nombre de mois, de semain^^^s qui s'écouleraient avant un nouveau règne. ET --^^ chancelier, depuis deux ans, nous avait donné di^^^^s preuves non équivoques de malveillance. Si la peii -^' ture qu'on faisait du futur Guillaume II était exact ^^^' que sortirait-il de la collaboration d'un tel maître ^^

d'un tel serviteur? Encore dépourvus d'alliance -?^==— '*' le danger nous trouverait réduits à nos seules force ^^s:^^- Nous risquions en outre d'être surpris en flagraE: ^^^^ délit d'armement. Le général Boulanger avait amor^^^^^^ des réformes considérables : l'introduction du fus&2^ -^^ Lebel et l'emploi des obus à la mélinite. Je l'y avr ^"^^^

beaucoup poussé en 1886, mais les lenteurs de 1 ^

mise en train, les changements successifs de mini: M- ^^^'

très, les préoccupations intérieures n'avaient p£^^^^

permis une rapide fabrication. A la date de nior^^^ *^

installation , les manufactures produisaient trois cent ^

fusils par jour; à ce compte, il eût fallu vingt air^^ ^

pour doter notre infanterie. L'ayant reconnu, je ivf-^

obsédé par doux idées : décupler la rapidité de nolr"^ -^

g( fabrication en armes et projectiles; amener, s'il s^^

pouvait, ralliancc avec la Russie. Ce second obj^^ ï-^ ^

semblait plutôt du ressort du président du consei "^^

et du ministre des Affaires étrangères. Par un con^^

cours de circonstances assez singulier le ministre ^^

de la Guerre eut la charge imprévue de préparer le rapprochement et même plus tard d'en formuler les conditions essentielles.

Les événements me laisseraient-ils le temps d'ateindre le but? Me permettraient-ils aussi de pren- Ire les mesures que je croyais nécessaires à la force le notre armée, telles que l'organisation du haut comnandement, la réglementation militaire des voies errées, Tachèvement de nos places, le développenent des formations de réserve ? Je les avais en vue ors de la constitution du cabinet Gambetta. Combien )lus urgentes m'apparaissaient-elles aujourd'hui !

Les difficultés suscitées par la politique intérieure mt, dès ce moment, dépassé toute mesure. Les fées ûenfaisantes qui se penchent, dit-on, sur le berceau les nouveau-nés pour faciliter leurs pas dans la •ie n'ont pas dû se rencontrer autour du cabinet hoquet. Il a commencé dans les orages, sans que a responsabilité puisse lui en être imputée. Il ne létenait pas le pouvoir depuis cinq jours que le général Boulanger, trouvant enfin sa voie, se failait élire député dans la Dordogne, le 8 avril, par cinquante mille voix. Et cette élection n'était que le )rodrome des agitations profondes du suffrage unirersel. La popularité du général s'annonçait tellenent irrésistible qu'il osa dire à ses électeurs qu' « il 16 pourrait représenter que le département du Nord, lans lequel il se porterait le 15 avril. » Cette fanfa-

ronnadc fut justifiée par révénement. Après une B^' dente campagne, il recueillit cent soixante-dou^^ mille voix, alors que ses concurrents réunis ik^^ obtenaient que quatre-vingt-cinq mille. Inexplicab^ ^^ vertige, qui s'emparait des masses et ne laissf^**^^ place à aucun raisonnement. Quels titres exhibait -*^ général Boulanger pour capter ainsi les suflfrage^^^ • Quels services venait-il de rendre? Par quoi s'alB*^'"' mait son génie? Qu'apportait-il à la France en dc::^^ de joyeux avènement?

Devant ces prémisses de dictature, rextrèn^^*'^^ gauche, à quelques exceptions près, s'éloigna viv- ^^^' ment de lui. Les bonapartistes, au contraire, croya^c^ -^^ reconnaître un des leurs, grossirent son cortège, ^ ® bientôt les orléanistes, oublieux des anciens démi^ ^ lés, ne dédaignèrent pas de mettre leurs mains les siennes en dépit de ses protestations d'attacb ment à la République. Qui trompait-on ou qui trompait, pendant ces deux années de coUaboratio paradoxale? De Boulanger ou de son nouveau parti: lequel devait servir de marchepied à l'autre? L'hi^ torien, qui voudra retracer exactement la périod 1888-1889, aura de la peine à le démêler.

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M. Floquet no se laissa pas déconcerter par le-*"^^

caprices du scrutin. L'affolement de la foule ne \\m^ ^ enleva ni son sang-froid, ni sa résolution. Les moc^ ^r^odérés du Sénat n'étaient pas équitables lorsque, 1» f- 21 avril 1888, ils lui reprochaient ses « hésitations ^^^^^ *• ses « atermoiements », ses « équivoques ». M.

rieux, d'ordinaire plus juste et plus mesuré, se rendit l'interprète de ces craintes exagérées. M. Floquet ne put répondre qu'en termes imprécis, comme était imprécise l'accusation elle-même. Le général Boulanger ne violait la lettre d'aucune loi. En multipliant ses candidatures, il usait à sa façon des facilités que lui laissait la charte électorale. Son langage atteignait, mais ne dépassait pas les extrêmes limites permises aux candidats d'opposition. Que pouvait le cabinet, sinon redoubler de vigilance ? Le Sénat le comprit et, à trente voix de majorité, accorda à M. Floquet l'ordre du jour pur et simple qu'il réclamait.

L'agitation grandissait. Boulangistes et anti-boulangistes se préparaient au combat. Les rangs républicains se resserrèrent. Le 23 mai eut lieu au Grand Orient de Paris une réunion mémorable. MM. Clemenceau, Ranc et Joffrin, abjurant leurs anciennes divisions, se promirent de faire front contre l'ennemi commun. C'était le pacte entre les radicaux, les modérés et les socialistes. De son côté, le général Boulanger multipliait les manifestations contre les parlementaires, ces « rois fainéants », comme il les appelait, et en même temps il se défendait avec énergie d'en vouloir à la République et de viser à la dictature. Son programme, aussi concis que mystérieux, tenait en ce mot : « Révision », dont il se gardait bien d'ailleurs d'expliquer la portée. Le 4 juin, il lut à la tribune un projet, remarquable

par sa violence : « La France, proclamait-il, est lasse jusqu'au dégoût de ce régime qui n'est qu'agitation I ^^^ dans le vide, désordre, corruption, mensonge et stérilité. » MM. Floquet et Clemenceau s'opposèrent à 1 ^^^, l'urgence, qui fut repoussée par 359 voix contre 189. I ^^^ La droite, fidèle à sa tactique, s'était jointe presque I k entière aux amis personnels du général. I ''^

Cette agitation atteignit son paroxysme le 12 jai^' \ ^ let. Boulanger présenta une motion tendant à la d^^' solution de la Chambre, laquelle « est en fragmei>^' en poussière ». Le président du conseil lui répoi^^^ dédaigneusement : « Vous, que nous n'avons jait^ ^^' connu dans nos rangs, vous qui avez passé des cristies dans les antichambres des princes... » général répliqua que par quatre fois il lui a^^^ crié : « Vous en avez impudemment menti » ; comme les interruptions se croisaient plus bruy^^" tes, il déclara que, ne pouvant dominer le tumul^^^ il en appelait au pays et remettait entre les mai^ du président sa démission de député du Nord. 1^ lendemain, M. Floquet se battit à Tépée avec lui ^'^ le blessa grièvement à la gorge.

Ce duel fit grand bruit. On admira la bravou ^ .,

souriante avec laquelle le président du consec ^^^^^,

malgré ses soixante ans, se campa sur le terrai ^

de Il abordait un adversaire plus jeune que lui <^

neuf ans et que son éducation militaire sembl??^'

avoir mieux préparé à ce genre de lutte. On loua ^

simplicité de son attitude, quand, mis en retard p

FIN Di: BOULANGISME. — RÉFORMES MILITAIRES. 403

îlte rencontre, il arriva place du Carrousel, où inaugurais, le 13 juillet, le monument élevé à Gam- 3tta. Des applaudissements unanimes Taccueilli- 5nt. Les sénateurs et les députés qui se pressaient itour du piédestal saluaient l'heureux coup d'épée ui, croyaient-ils, ruinait à jamais les entreprises Il factieux. Comment douter, en effet, que le peuple ançais, si sensible au prestige, se détournât du mitaire que la main d'un civil venait de mettre en si icheuse posture? L'idole assurément paraîtrait dé- :)rmais trop fragile. Eh bien ! il n'en fut rien. C'est lême là une des particularités les plus étonnantes e la vie du général Boulanger. La mésaventure ui aurait perdu tout autre le rendit plus intéresant et lui prépara de nouveaux succès. Les mysîres du cœur des foules sont insondables. Le 19 août 888, il fut réélu dans le Nord, qu'il avait si cavaèrement quitté, et, en même temps, dans la Chaente-Inférieure et dans la Somme.

Parmi les réformes que je projetais d'introduire ans l'organisation de l'armée, il en est une qui me enait particulièrement à cœur, car j'en avais consaté la nécessité en 1870 : c'était la création d'un

état-major de l'armée », analogue à celui qui avait >ermis au maréchal de Moltke d'obtenir de si grands ésultats. Malheureusement elle était liée à une peronnalité que tout le monde déclarait indispensable, nais à laquelle il était défendu de recourir, parce

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