‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 18 sur 23 · U SOUVENIRS · texte numérisé non relu

U SOUVENIRS

qu*ellc s'était, disait-on, compromise dans les machinations contre le régime établi. Je veux parler du général de Miribel que M. Gambeita lui-même, malgré son ascendant, n'avait pu imposer à Topinion républicaine. J'employai un biais qui me réussit. Je commençai par le nommer commandant du 6* corps- Il bénéficia de la popularité qui s'attache à do& valeureuses troupes de Test. La triomphante rev^^ de Saint-Mihiel, en septembre 1889, emporta l-^ dernières préventions. Ma réforme n'en avait f^^^ moins été retardée de deux ans.

Je pus, sans l'attendre, procéder à la constitut^ ' du haut commande ment. Depuis de longues ann existait un conseil supérieur de la Guerre. Sa co position et ses attributions avaient souvent varS On le consultait facultativement et ses réuniotétaient rares. Une année s'écoulait parfois (ju'il fût convoqué; de 1874 à 1881 il avait, en réalit cessé de fonctionner. 11 faisait, en certains ca double emploi avec un autre conseil de « défense ^qui, lui aussi, s'assemblait rarement. Sur ma prop^- " sition, un décret du 12 mai 1888 fondit ces deux cor^^ seils en un seul, le(juel fut désormais obligatoire** nient consulté sur les objets essentiels : mobilisation; concentration, création ou suppression de places fortes, défense des cotes, organisation générale de l'armée, etc. Les réunions étaient à jours fixes, et répétées selon les besoins. Durant num ministère, de 1888 à 1893, le nombre des séances a atteint la centaine.

Par un décret du 26 mai, les membres de ce con- 1, investis de commandements d'armée en temps guerre, furent chargés d'inspecter en temps de ixles troupes de leur ressort. Innovation délicate, mportant beaucoup de ménagements. Il ne fallait froisser les commandants de corps d'armée, ni eiller les scrupules du parlement, opposé à toute mrrection des grands commandements militaires, ïs la deuxième année, l'institution fut acceptée is réserve. Mon principal collaborateur, dans te réforme comme dans beaucoup d'autres, fut le néral Saussier, gouverneur militaire de Paris et aéralissime désigné des forces de l'est. Je l'avais mu en 1870 et nous nous étions vus souvent puis cette époque. Il m'inspirait une profonde ime; je dirai qu'il m'attirait extrêmement. Est fin, cultivé, ouvert, il était un précieux con- Uer, même sur les choses étrangères à sa spélité. Dans le poste élevé où le gouvernement irait placé, il déployait les qualités qu'on se repréite, chez un chef d'armée, comme la condition du 3cès : droiture, main ferme sans rudesse, décision pide, poursuite obstinée du but et, par-dessus tout, çement clair et bon sens que rien n'altère. Sur 18 ses collègues, destinés à devenir ses subornnés au moment suprême, il exerçait une autorité igulière. Non seulement ils la subissaient, mais ils recherchaient. Leur conscience se sentait rassuî quand ils avaient à suivre ses directions. Grâce

^fi^

lait

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à lui, nos armées de l'est n'auraient eu qu'une volonté, qu'une âme.

Au conseil supérieur de la Guerre, dont je Tavais institué vice-président et où je provoquais ses avis — qu'il ne prodiguait pas, n'aimant pas à grossir son personnage — je voyais qu'ils, étaient presque | n toujours décisifs. Un mot de lui, à la fin d'une discussion, changeait parfois l'orientation des esprits et ceux-là mômes qui s'étaient le plus avancés rev*^* \ V. naient sans faux amour-propre se ranger à son poi^^ de vue. C'est aux grandes manœuvres qu'on pouv^^^ se rendre compte de ce qu'il serait le jour de V^^' tion. Il pensait à tout, prévoyait tout, s'assurait^ tout. Son état-major, ses services de l'arrière, '^ approvisionnements de munitions, son service santé recevaient de lui des ordres nets, brefs précis. Le ton, sans être hautam, sans se dépar^^-^ jamais d'un grand fonds de bienveillance, ne perm -^^ tait pas la réplique, ni l'hésitation. Son oXieniic^^ ' toujours éveillée, n'était accompagnée d'aucune ces agitations fébriles qui sont le propre des hor^ ^"^"^ .. mes médiocres ou surchargés. Quand il parcourir les bivouacs, il trouvait, en s'adressant au soldti^> . le mot gai, le propos familier qui redoublent l'entra: ^^ de la troupe. Sa sollicitude s'étendait à tout, au gît» ^ ^

à la nourriture, au chauffage. En 1891, j'avais ni ^ ^

"^ ' on sous ses ordres — c'était la première fois qu'c-*^

tentait Tt^xpérionce — cent vingt mille hommes ^^^ ,

ait conduire dans les plaines de Champagne. Il ét<"^^^^

ssi calme, aussi à Taise qu'au conseil supérieur ou ns son cabinet du gouvernement de Paris. Tel lit le confident, l'ami dont j'avais fait choix et qui est resté fidèle jusqu'au bout de ma mission.

Il fut le premier à appeler mon attention sur les oyens de combattre les ravages de la fièvre tyloïde dans l'armée. Mes études antérieures sur lygiène me préparaient à la solution de ce pro- ^me, alors assez nouveau. J'orientai les recherches : corps de santé militaire vers l'analyse bactérioçiqiie des eaux potables. L'inspecteur général ijardin-Beaumetz entra avec empressement dans tte voie. Le microbe de la fièvre typhoïde fut nstaté dans les eaux de toutes les garnisons où maladie sévissait. Cette révélation eut son contreup dans les services du ministère de Flntérieur le D' Brouardel ne tarda pas à rivaliser avec son nfrère de la Guerre. Partout les municipalités rent incitées à se pourvoir d'eaux pures. Lorsque tte solution souffrait des difficultés, nous instal- »ns, dans les casernes, des filtres Pasteur ou Chamrland, dont l'entretien fut soigneusement surveillé. bs 1890, j'ai pu dire, dans un rapport au prési- 'nt de la République, du 18 février : « Je ne crois .s trop m'avancer en annonçant que la mortalité et morbidité de la fièvre typhoïde seront diminuées s trois quarts. Le fait n'apparaîtra pas entièrement ins la statistique de l'année 1890, mais il sera

manifeste en 1891. » Eifectivement, un rapport da 12 février 1891 constatait qu'en 1890, dans le gouvernement militaire de Paris, le nombre des cas était tombé de douze cent soixante-dix à trois cent neuf, c'est-à-dire avait diminué de soixante-dix-sept pour cent, et que dans la province, où les filtres n'étaient pas encore installés partout, la décrois- 1 j

sance atteignait déjà cinquante-deux pour cent

C'est également avec le général Saussier que 1® jetai les bases du ravitaillement des places forted ^ des armées en campagne. En 1870, Paris avait ^

pris au dépourvu. Bien qu'un nouveau siège ^^^ invraisemblable, à la guerre on doit mettre tout> ^ pire. Nous avons réglé le ravitaillement à la fois ^^ routes, par eau et par voies ferrées. Les quantt "^ de chaque denrée ont été calculées, les marchés

.;iîJ

les réquisitions ont été préparés, les rouages adi^^ nistratifs ont été créés. Oue les hostilités éclate?^ demain, chacun aura sa tâche clairement tracée, t^ — mesure prise pour Paris fut successivement étendi^-^ ^

aux autres places et devint l'objet d'un service sp cial, dont le général Ilaillot reçut la direction, cite volontiers le nom de ce collaborateur, dont Ic"^ travaux, poursuivis sans bruit, ont été des plus f conds. GrAce à lui, la France possède un résea de comités de ravitaillement, qui ne laisse aucun ressource dans l'ombre et ne livre rien au hasard Je passe sous silence diverses améliorations, réa lises ou amorcées en 1888 et poursuivies les année

livantcs, telles que la garde des voies ferrées en mps de guerre, la prolongation du service dans 5 réserves, la construction de chemins de fer dans 5 places fortes, l'extension donnée à l'aérostation , li tâtonnait encore et n'osait aborder le « plus lourd ic Tair ». Je citerai l'accroissement du nombre de s formations qui nous a permis de compenser,

aide des réservistes, l'infériorité de notre populam par rapport à celle de nos voisins. Dans l'infanpie, il a été créé : armée active, 20 bataillons et

compagnies de chasseurs à pied; réserve, 108 taillons et 13 de chasseurs. Ensemble, 152 ballons en temps de guerre. Cavalerie : armée ace, 26 escadrons; réserve, 106. Ensemble, 132 esdrons. Artillerie : armée active, 35 batteries; serve, 148. Ensemble 183 batteries et 3.215 caisns de munitions. Génie : 35 compagnies en temps

guerre. Il serait injuste de ne pas mentionner j noms de mes collaborateurs : les généraux Gallard, Mathieu, Mensier, qui m'ont donné le conurs le plus dévoué et le plus efficace.

Le 12 juillet 1888, se termina devant le Sénat la ;cussion du projet de loi qui réduisait à trois ans Jurée du service dans l'armée active. Cette imporite réforme avait été préparée, de concert avec >i, par le général Boulanger en 1886. Voté par la ambre en 1887, le projet avait été remanié par la nmission sénatoriale que je présidais avant d'en-

SOUVEXIRS. — T. 11.

Irer au ministère de la Guerre. La discussion publique fut très approfondie et dura deux mois et demi. J'eus à répondre aux n)êmes objections qui avaicnl été déjà formulées, sous TAssemblée nationale, quand le service de sept ans fit place à celui de cinq ans, contre le gré de M. Thiers. Devant la réduction à trois ans, les professionnels exprimèrent de nouveau de grandes craintes pour la valeur de l'armé**- Quelques années plus t«ird cependant, avant q"^ j'eusse quitté le ministère de la Guerre, ils rec^*^" naissaient que l'armée constituée d'après la loi nouvelle ne le cédait pas à sa devancière et que, ^^ temps de guerre, elle pourrait lui être supériet^^* Cette contradiction apparente tient à ce qt> ^ début de la discussion un côté seulement de la qtM-^^ tion était envisagé. Si l'on compare intrinsèquen^

un soldat ayant fait trois ans de service au sol^

. . . . , la

qui en a fait cinq, celui-ci paraît l'emporter. Mai^

ciuoslion ne se pose pas dans ces termes simp\es. ^^

doit se demander ce que vaudra, au moment ^c ^'

j^uerre, l'armée totale^ active et réserve, compos*"'

(ra[>rès l'un ou l'autre système. Des considéralio/ï==^^

niultij)les interviennent. Une nation, si la situation

çxttTieure le lui permet, ne veut entretenir sous les

(Irai)eaux qu'un nombre d'hommes tel que sa force

productive et ses facultés financières ne se trouvent

pas (•onij)roniises. Donc, plus courte sera la durée

du service, plus fi:rand sera le nombre d'hommes

ayant passé par la caserne et, dès lors, exercés.

^iii

FIN DU BOULANGISME. — RÉFORMES MILITAIRES, ill

De sorte qu'en temps de guerre l'armée du service réduit sera plus nombreuse et pourra être plus puissante que Tarmée du service à long terme. C'est précisément ce que réalisait la substitution de la loi de trois ans à celle de cinq ans. Cette considération me permit de vaincre la forte opposition que je rencontrais au Sénat.

Le texte qui sortit de la délibération de 1888, et que la Chambre devait ratifier Tannée suivante, présentait une particularité qui mérite l'attention. L'impossibilité où l'on était d'incorporer en totalité les trois classes, afin de ne pas dépasser la limite de l'eflfectif, qu'on jugeait alors nécessaire, conduisit la oommission et, à sa suite, le Sénat à établir une série de dispenses dans l'intérêt des familles ou pour faoilîter la culture intellectuelle. De ces deux chefs, \in tiers de la classe environ ne faisait qu'un an, t:andis que les deux autres tiers faisaient trois ans. Bien que le progrès sur la législation antérieure fût très grand, une telle inégalité sollicitait fortement les esprits à rechercher un nouvel abaissement, permettant d'assujettir la classe entière à une durée uniforme de service. Car en cette matière et dans une démocratie il est difficile d'admettre que le devoir ne soit pas le même pour tous les citoyens. A partir du jour où la conception de 1' « armée nationale » ou de la « nation armée » a pris naissance, l'idée de l'égalité absolue s'est imposée comme une conséquence naturelle. Elle a inspiré, à des degrés

croissants, les lois de 1875. de 1889 et finalement

celle de 1905*. I ^ ^'

Les mesures que j'avais en vue, notamment la 1 1 w* réfection de l'armement, rachèvemenl de nos places fortes et la constitution des approvisionnements de réserve, mont conduit à dresser un plan très dispendieux, qui avait pour but de mettre les Ch^v^'

bres en présence de la totalité des sacrifices à répar^^ sur un certain nombre d'années. Mon collègue à^^

1. Cette dorniëi*e loi, que j'ai défendue i\ la tribune du Séna' . ma qualité de président de lu commission de TArmi^. al^^^^^c sait, comme on sait, la durée du service ù deux ans, sans auc^^^^ exception ni atténuation. Cette durée réduite avait été recont^^ i^ suffisante pour l'instruction, sauf dans la cavalerie et l'artilleri clieval, qui réclament trois années. La loi ne pouvant faire ded tinction, la difficulté, de l'assentiment général, devait être résol par des engagements et des rengagements. Tout le possible pas été tenté à cet égard, mais on aurait atteint le but plus ta si les circonstances extérieures n'avaient en ces derniers temi imposé d'autres devoirs. L'Allemagne a procédé, particulièreme! en 1912 et 1913, à des armements tellement formidables que noi nous sommes vus obligés, de notre côté, d'accroître considérabl^^'^ ment nos effectifs du temps de paix. Le gouvernement a propos^^ et les Chambres ont adopté un projet qui rétablit le service d^^ trois ans, avec celte différence essentielle par rapport à la loi dt^ ' 1889 qu'aucune des anciennes dispenses n'y trouve place. Le prin^ cipe d'égalité, consacré en lOOô, a de tels avantages, au point df^ vue niilitairc et social, que personne n'a songé à l'abandonner. L;t nouvelle loi est dure; <'lle pèsera sur la production et sur les finances, elle nuira i)eut-étre à la haute culture; mais le pays, sous peine dabdiquer. ne pouvait se dispenser d'un effort exceptionnel. Souhaitons que, dans l'avenir, le développement des engagements, li'xtension des troupes indigènes, d'autres moyens encore puissent amener une abréviation de la durée du service. On ne redescendra j)as cependant, c'est fort a craindre, au service de deux ans, qu'un instant on avait pu croire définitif. Les nations européennes pratiffuent avec trop de conviction le système de la paix • armée ».

Finances, M. Pcytral, accepta ce programme et en f.icilita Tadoption par les commissions du budget. De concert avec le rapporteur à la Chambre, M. Ribot, je ramenai le total de la dépense îiux environs de huit cents millions.

Ces importants subsides me permirent de pousser très activement les travaux de nos quatre grandes places : Belfort, Epinal, Toul et Verdun. D'autnî part les magasins du gouvernement de Paris et des corps d'armée reçurent les approvisionnements nécos.saires à la mobilisation. Je pus surtout développer la fabrication des armes et des munitions, C|ui présentait un caractère particulier d'urgence. J-éC* changement survenu sur le Irônede Prusse nous rçait à envisager l'éventualité d'une guerre plus ou oins prochaine ; personne en France ne prévoyait ^~-f mae le nouvel Empereur démentirait l'héritier pré- ^<z^mptif de la couronne. Il fallait donc, sans trêve répit, nous mettre en état de défense. J'ai revécu, ec plus de liberté d'esprit, les heures de fébrile tivilé de 1870. Je retrouvais pour cet objet mon *^Ticien collaborateur de Tours, le commandant ^lathieu, devenu directeur de l'artillerie. Il m'appor- V^it le môme entrain, la môme capacité de travail dont il avait prodigué les marques dix-huit ans auparavant. Extension des ateliers, multiplication des machines, recrutement du personnel furent un jeu entre ses mains. De trois cents par jour, la production du fusil Lebel s'éleva à trois mille. A la fin do

il 4 SOUVENIRS.

1890 toute rinfantorio française aurait pu combattre

avec le nouvel armement. ,

La confection des munitions et des projectiles à la | i. ^

mêlinite suivit la même progression. En deux ans ^

nos arsenaux furent remplis et nous attendîmes dès | ^^^

lors, avec une sérénité relative, les complications

dont nous nous croyions menacés. Certains même

ont pensé que. pour nous, le moment n'eût pas ^^ | ,^.

mal choisi. En 1890 et 1891, tandis que notre arn^^*

ment était terminé et que nos nouvelles formati<^^^

recueillaient de justes éloges dans les grandes **^*

nœuvres de Champagne, j'ai plus d'une fois entet^"^

chuchoter que, la guerre étant inévitable, mieux V^^'

drait en courir la chance tout de suite. Je me if^^^

vais à cette époque président du conseil et je pen^^

— x'Xcaussi que notre situation était bonne ; mais parc?^"^

tentation, on le croira, n'a jamais effleuré mon

■^ «t • prit. Qui Viendrait déchaîner une guerre prt^venti"^'

Dans les nreniiers jours de novembre 1888, incident il apparcMice futile devait avoir sur notre 'g litique ext('M*ieure une influence considérable. Il (»sl toujours ainsi (juand un événement est dans lo^i(jue : il se trouve, à point nommé, quehju'un quelque ehos(* pour l'amener. Ce qui semble le \ sard n'est que l'occasion déterminante de linévitab ^ Notre alliance avec la Russie ne pouvait échappa à celte loi. I.e jjfrand-duc Wladiinir, que j'avais ^ l honneur (le voir, nie fit exprimer le désir de sent

FIN DU BOILANGISME. — RÉFORMES MILITAIRES. il5

*nir avec moi. Je me rendis à l'hôtel du Louvre, où était descendu et là, sans recourir aux transitions,

Grand-Duc me dit qu'il savait Tactivité que nous lettions à fabriquer notre nouveau fusil et qu'il seul bien aise de manier lui-même cette arme dont 1 lui disait merveille : « Je m'y connais un peu, outa-t-il, et il me serait agréable d'en posséder un cemplaire, avec quelques cartouches; je m'amuselis à l'expérimenter. Vous pouvez être assuré qu'il ? sortira pas de mes mains. » Assez surpris de cette ^quête inopinée, je lui demandai la permission en référer à mes collègues du gouvernement, « le atériel de guerre étant propriété de l'Etat et ne cuvant être aliéné, pour la plus faible part, sans iccomplissement de certaines formalités ».

Au conseil des ministres du G, je racontai ma vite à Son Altesse, en rappelant que le fusil ne pourlit être cédé qu'en vertu d'un décret du président î la République. Nous tombâmes très vite d'ac- >rd que. si le Grand-Duc insistait, nous ne pouons nous dérober; il faudrait au préalable apper son attention expresse sur la nécessité de tenir ïcret non seulement le mécanisme de l'arme, mais

fait même de sa cession, celle-ci pouvant, en cas * divulgation, entraîner des inconvénients de plus un genre. En même temps nous décidâmes que îtte communication s'effectuerait par l'interméaire du général Mathieu qui, en qualité de fonconnaire s'acquittent d'un mandat, pourrait mettre

dans ses paroles plus de précision que je n'en met- 1 ^p trais dans les miennes. Le lendemain le générai vit ■ ^^ le Grand-Duc, dont le désir parut s'être encore accru et qui s'engagea à la plus absolue discrétion. Le 8 J Ku novembre, le décret fut signé en conseil, et le jour même le général Mathieu opéra directement la remise du fusil et des cartouches à Son Altesse \'^' périale, qui le chargea de me transmettre ses cb** leureux remerciements.

Il faut croire que l'examen de Farme produisit ^^^ son détenteur une impression favorable, car d^^^ mois plus tard l'attaché militaire de Russie, ba^^^ Frcedericksz, vint me demander si notre direction^ l'artillerie serait disposée à étudier un type de fu^ se rapprochant du nôtre et qui pourrait ultérieu ment être fabriqué dans nos ateliers pour le com de son gouvernement. Je lui promis d'examitier question et de lui donner une réponse dans quelqu jours. Je rapportai cet entretien au conseil en fais observer que nous trouverions là sans doute Focc sion de contacts plus intimes avec la Russie. Tou mes collègues, MM. Floquet et Goblet en tête^ partagèrent cette opinion. Je fus, en conséquence autorisé à continuer les pourparlers, qui prirent ui tour plus actif, par suite de l'arrivée à Paris dcj^ généraux de rartillerie russe. Le général Mathieu reçut ordre de se mettre à leur entière disposition et^ bientôt s'établirent entre eux et nos artilleurs des relations de véritable camaraderie. Quelque temps

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'ès, rambassadeur me pria d'accueillir favorament trois ingénieurs des poudres, chargés tudier notre fabrication en vue de l'érection en ssie d'établissements similaires. Je leur fis visien réservant certains détails, la manufacture de rran-Livry, dont ils admirèrent les dispositions, travaillèrent avec notre directeur M. Arnoux, déploya la môme complaisance que le général thieu pour faciliter leurs «recherches, ^es études du fusil russe furent longues, en raison i fréquentes retouches réclamées par les bureaux Saint-Pétersbourg. Au cours de cette élaboration, général Freedericksz s'informa si nos ateliers de âtellerault accepteraient une commande de cinq it mille fusils, qui serait sans doute suivie d'une nmande égale. « Très volontiers, lui répondis-je, nous en reparlerons quand j'aurai consulté notre ection de l'artillerie. Toutefois, ajoutai-je moitié nt, nous voudrions être assurés que ces fusils tireront jamais sur nous. » Il me répliqua sur le ^me ton : « Nous l'entendons bien ainsi et nous as donnerons toute garantie à cet égard. » Le ron de Mohrenheim, avec lequel j'échangeais des ites de courtoisie, me dit incidemment : « J'apmve entièrement la réponse de notre attaché milire. Êtes-vous satisfait? » — « Oui, répondis-je ; mais le serais encore davantage, si vous la confirmiez lotre ministre des Affaires étrangères » — « Je ' manquerai pas, à l'occasion », acquiesça l'am-

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bassadeur. Effectivement il en parla avec M. Spuller, qui, en février 1889, avait remplacé M. Goblet au quai d'Orsay. Les conversations se précisèrent quand la fabrication s'ouvrit à Chàtellerault. A ce moment j'étais président du conseil et M. Ribot avait succédé à M. Spuller, le 17 mars 1890. Je -dirai plus loin comment elles aboutirent aux accords politiques et à la convention militaire actuellement en vigueur.

Le boulangisme continuait ses progrès et les amis du général ne cachaient pas leur intention de 1^ faire plébisciter aux élections législatives de sep* tembre 1889. Les adversaires du régime décidèret^^ de servir sa cause, en attendant* qu'ils pussent ^® servir de lui pour leurs propres desseins. Le^ suffrages, sajoutant à ceux des républicains qu^ nom de Boulanger égarait, pouvaient, si rien ne ^ rangeait la marche des événements, lui donner d^

quelques mois une situation absolument préi>^^

oP dérante. Le 27 janvier 1889, éclata comme un c<-^

de foudre Télection partielle du département dtT

Seine. En dépit de l'union des fractions repu ^

caines, (|ui patronnaient M. Jacques, président

conseil général. Boulanger, député du Nord, \t^ ^

porta par deux cent (juarante-quatre mille v

contre moins de cent soixante-trois mille.

(le résultat, auquel personne dans les sphè

ollîcielles ne s'attendait, troubla beaucoup le fC*

vernement. Le soir même de réleclion, aussitôt le scrutin dépouillé, nous fûmes convoqués à TElysée. Dans ce conseil improvisé, les motions les plus extraordinaires se produisirent. Certains ministres proposèrent d'appréhender le nouvel élu, suspect de complot contre la République. Le sens juridique de M. Floquet et de M. Goblet fit promptement justice d'une pareille suggestion. Ils n'eurent pas de peine à démontrer ce qu'un tel acte aurait de contraire au droit. Le conseil décida alors de réunir sans délai les éléments d'une information qui permît d'opérer sur le terrain légal. En tout état de cause, le cabinet déposerait un projet tendant au rétablissement du scrutin uninominal, considéré comme le meilleur moyen de couper court aux manifestations plébiscitaires. C'était pour M. Floquet un grand sacrifice, car il avait toujours défendu le scrutin de liste. Devant la raison supérieure de l'intérêt public, il mit de côté ses préférences.

La date du 27 janvier 1889 est à retenir, car «lie marque le sommet de la courbe ascendante du l>oulangisme. Désormais cette courbe redescend et même avec une surprenante rapidité. Le suffrage universel, qui paraissait s'être donné tout entier, brusquement se retire et deux mois seront à peine écoulés que le général Boulanger, sentant la partie lui échapper, désertera le champ de bataille, à la stupéfaction de ses amis. A quoi tient ce revirement? I^eut-être à ce que la fortune n'aime que les auda-

cieux et que Boulanger manqua d*audace ou ne fut pas assez dénué de scrupules. Si le soir même de ■ îi l'élection, il s'était porté sur l'Elysée à la tète de la ligue des patriotes et suivi du flot de ses partisans, qui peut dire qu'il n'eût pas «balayé les obstacles? Il y avait alors bien de l'ébranlement chei les gardiens de l'ordre public.

Le rétablissement du scrutin uninominal ne ^^ pas aussi aisé que le gouvernement l'avait présu-^^' L'extrême gauche ne suivit pas l'impulsion des ^^ dérés ; la droite entière résista, si bien que, le L '^ vrier, l'urgence ne fut prononcée par la Chaa'^^ qu'à neuf voix de majorité. M. Jaurès appela su -^ .. l'attention par un de ces discours où perçaient c^^ ^ les qualités de son éloquence : « Il existe, dit-il, partie considérable de la classe ouvrière qui écha^^^*^ non pas à la République, mais qui, entraînée ^

je ne sais quel idéalisme où il se mêle beaucoup^^ témérité et d'aveuglement, est en train de cliercl ^ comme à tâtons, un ordre do choses nouveau. » loi fut votée, séance tenante, par 268 voix contre 2 — — Portée immédiatement au Sénat que la préoc^ ^^" pation du boulangisme assiégeait, elle y fut adopta ^^' le 13 février, aune énorme majorité.

Le parh'nient n'attendait que ce dernier office cabinet Floquet pour le congédier. Dès le len^-^* main, 14 février, vint en discussion, à la Chamb^"^^ le projet de loi sur h\ révision des lois constitution ^ nelles. M. Floquet Tavait déposé le 15 octobre po

enlever aux boulangistes leur plate-forme électorale. Il était tacitement entendu que les deux mesures, scrutin et révision, seraient votées Tune et l'autre par la Chambre, sauf à ce que la seconde allât s'ensevelir dans les cartons du Sénat. Mais, sur un discours humoristique de M. Douville-Maillefeu, 307 voix contre 218 prononceront l'ajournement indéfini. M. Floquet comprit à demi-mot et donna sur rheure sa démission.

On n'a pas apprécié à leur juste valeur les services rendus par cet homme politique. On reconnaissait son talent, on paraissait douter de son esprit de gouvernement, dont cependant il multipliait les preuves. La raison de cette injustice se trouve, je crois, dans son long antagonisme avec M. Jules Ferry. Celui-ci, hors du pouvoir, restait Tàme du groupe influent qui l'avait soutenu au ministère et qui ne désespérait pas de l'y voir revenir. Ce groupe ne pardonnait pas à M. Floquet sa rude opposition, il la mettait sur le compte d'une méconnaissance des vrais principes ou d'une mesquine jalousie à l'endroit de M. Ferry, son parent par alliance. Moi, qui l'ai vu de près, je puis attester que les questions de personnes et les visées ambitieuses n'avaient aucune prise sur son esprit. Ses dehors combatifs dissimulaient sa vraie nature, faite de bienveillance et de générosité. Il n'est pas jusqu'à son sourire narquois qui ne donnât le change : il paraissait dû à une pointe de scepticisme, alors que ses

convictions reposaient sur le fonds le plus solide. Son attitude légèrement oratoire tenait à l'habitude | J** du barreau et de la tribune; en réalité, son commerce se distinguait par la simplicité et l'abandon. Sous sa parole enjouée se devinait le sagace observateur : il n'y avait pas de personnage de marqua dont il ne sût reproduire avec esprit le ton et ^^* expressions favorites.

M. Tirard, qui lui succéda, me demanda t^

concours. Il eût voulu, avec M. Carnot, qu'en ^ .

vision de l'Exposition je me transférasse au <^^

d'Orsay. Mais diverses réformes, encore en susp^^^ .

me retenaient au ministère de la Guerre : je n'a*"*^ ' ,

pas constitue le grand état-major de l'armée, e" — ^

loi sur le service de trois ans poursuivait ses

^donc et-vient entre les deux Chambres. Je restai d<^ -^"^

rue Saint-Dominique. Les principaux collaborâtes "^^^

do M. Tirard furent M. Constans à Tlntérie' ^^^.

M. Fallières à T Instruction publique et M. Rouv ^'^^

lUX

aux Finances. A défaut de mon ami Goblet a Afl'aires <''lran<;ères, j'eus le plaisir d y voir arriv-^^^^ M. Spiiller. dont renlente avec moi était d'avan assurée.

Dans sa déclaration, le ministère promit qu' « déjouerait et réi)ri nierait au besoin les entrepris factieuses ». Et tout de suite il entra dans la voie d mesures coercitivcs. Son premier acte fut la dissolu tion de la lig'ue des patriotes et la poursuite exercé

contre ses membres en vertu des articles 291 et 292 du code pénal. Le procès aboutit le 6 avril à plusieurs condamnations à 100 francs d'amende. Le second acte, plus retentissant et plus décisif, consista dans la demande en autorisation de poursuites, présentée le 4 avril contre le général Boulanger, sous prévention de complot tendant à changer la forme du gouvernement. Le général n'avait pas attendu la réponse de la Chambre. En compagnie de M. Henri Rochefort et de M. Arthur Dillon, impliqués de complicité, il avait passé la frontière dès le 1*' avril. On connaît la stratégie employée par M. Constans en cette affaire. Il savait de source sûre que le général se déroberait à l'incarcération. D'autre part, il estimait, d'accord avec M. Tirard, que la présence d'un tel accusé, au cours du procès, susciterait des embarras à la République. Il eut soin, nous a-t-il dit au conseil, de laisser transpirer devant des visiteurs, [ju'il savait être en relations avec le général, son intention de s'assurer sans retard de sa personne. Boulanger averti prit le train pour Bruxelles, sous l'œil bénévole d'agents qui avaient ordre de ne pas le reconnaître. Bientôt après, le général se rendit à Londres, où il était certain qu'une demande d'extradition ne viendrait pas le chercher.

Le Sénat fut constitué en Haute Cour de justice et l'instruction en forme commença le 12 avril. Les débats s'ouvrirent le 8 août 1889 et, le 14 août, sur les réquisitions du procureur général Quesnay de

Beaurepaire. MM. Boulanger. Rochefopl cl Dillon furent condamnés par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée. Il ne faut pas trop regarder aux chefs d'accusation. Le procès était politique et le tribunal, malgré la haute conscience de ses membres, était politique également. Aussi Topin^^^ ne prit-elle pas trt»s au sérieux le grief de détourt^^* ment des fonds secrets, articulé contre Tancien ^^' nistre de la Guerre. Sans discuter la matérialité "^ fait, elle ne croyait pas Boulanger capable d'avo*^ affecté les deniers de TEtat à son usage personO^^ Elle réser\'ait ses sévérités au factieux.

Parallèlement à ces débats, dont l'intérêt t^^ diminué par l'absence des accusés, l'Exposition uni^ verselle déroulait ses magnificences. Elles s'entre- ^ mêlaient avec les cérémonies commémoratives des principaux actes de la Révolution de 1789. Le 5 mai, jour anniversaire de l'ouverture des Etats généraux, le président de la Répul)lique. entouré de ses ministres, se rendit à Versailh^s pour inaugurer les fêtes du centenaire. Le lendemain il ouvrit l'Exposition à Paris : »< Nous venons, dit-il. saluer les travailleurs du monde (Mitier. qui ont apporté ici le fruit dt» leurs (efforts et les productions de leur génie. Nous venons tendre une main amie à tous eeux qui se sont faits nos eollahorateurs dans l'œuvre de paix et de eoneorde à laquelle nous avons convié les nations. Nous venons souhaiter la bienvenue aux visit(MM*s (|ui déjà. d(^ tous les points de l'ho-

rizon, en deçà et au delà des frontières, arrivent, sans compter les distances, pour prendre part à nos fêtes. »

Je ne me rappelle pas de plus émouvant spectacle que celui du défilé des sections étrangères. Déjà le défilé de 1878 m'avait impressionné. En 1889, je fus gagné par Tenthousiasme. On eût dit que le soufïle de la grande Révolution animait les délégations des divers pays. L'univers entier s'avouait tributaire de la France. L'absence même des gouvernements, peu enclins à la glorification de la République, donnait plus de prix à la manifestation spontanée des exposants. C'étaient les peuples eux-mêmes qui venaient, à tour de rôle, incliner leurs bannières devant la tribune où siégeaient les pouvoirs publics. Par leur empressement et leur déférence ils semblaient dire à la noble vaincue de 1870 que sa place dans le monde n'avait pas changé, que son rayonnement était toujours le même, que ses enseignements étaient attendus avec autant d'impatience. Je me réjouissais de cette sorte de revanche à d'inoubliables malheurs. Autour de moi, dans le gouvernement, dans les représentations des Chambres, dans les grands corps de l'Etat, les cœurs battaient à l'unisson.

La distribution des récompenses n'eut pas moins d'éclat que l'inauguration. Le 29 septembre, se réunirent de nouveau les pouvoirs publics et les délégués de toutes les nations. On lisait sur les visages

commc une teinte de mélancolie au moment où , sait la féerie qui venait d'enchanter le monde et d^^^^^ ciiacun eût souhaité prolonger l'existence. S<^^^^'^ l'empire de ce sentiment, M. Carnot prit la paroi « Cette Exposition, dit-il, voit aujourd'hui appr cher le terme assigné à sa durée — trop tôt s doute si nous écoutons nos regrets — et nous v nons, au nom de la France, décerner les récompense qu'ont méritées les exposants dans ce grand ioumo^ de rindustrie. » Il termina par ces mots : « Ses bienfaits ne doivent pas s'arrêter à nos frontières. Le^ hôtes que la France a accueillis avec joie et qu'elle* ne verra pas s'éloigner sans regrets auront appris à la connaître. Les jugements éclairés qu'ils auront pu se former, les sentiments qu'ils emporteront dans leur pays ne peuvent rester sans effets sur les relations entre les peuples; la politique à laquelle la France» est fidèle aura trouvé de nouveaux défenseurs, et l'Exposition de 1881) aura encore servi la grande cause de la paix et de l'humaniU'. » Le nombre des entrées avait dépassé vingt-cinq millions, le double du nombre enregistré en 1878.

Ces fêtes, ce centenaire, le rappel de tant d'actes mémorables avaient élevé les cœurs et les dispensaient à la démence. Au commencement de juillet. l(^s Chambres votèrent une amnistie générale pour faits de grève, de presse, de réunion et d'association illégale. Elles rétcMidirent même aux déserteurs et aux insoumis : mesure trop bienveillante, dont

il ne faudrait pas abuser. Le gouvernement, de son côté, accorda des grâces nombreuses. Dès son installation il avait pris une initiative remarquée : il avait rapporté, le 7 mars, le décret qui proscrivait le duc d'Aumale. Déjà M. Floquet nourrissait cette pensée; sa chute imprévue ne lui laissa pas le temps de la réaliser. Je signalai cette situation au cabinet nouveau, qui tint à honneur, comme le dit M. Tirard, d'acquitter le legs de son prédécesseur.

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