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LA RÉPUBLIQUE AUX RÉPUBLICAINS. — REVENDI< CATIONS DÉMOCRATIQUES

L!\ trêve des partis ne survécut pas longtemps à la rentrée des Chambres. Dès le 28 octobre 1878, les députés reprirent les vérifications de pouvoirs, toujours fertiles en orageux débats. Plus que jamais elles déterminèrent des scènes tumultueuses. Elles jMjrtaient sur les élections de ceux-là mêmes qui avaient mené la campagne contre la République. Elections le plus souvent entachées de l'intervention gouvernementale et marquées au coin de la candidature officielle. La majorité, parfois indulgente pour les comparses, se montrait inexorable pour les chefs, pour les véritables complices de MM. de Broglie et de Fourtou. M. Paul de Cassagnac, qui n'avait pas pour habitude de dissimuler sa pensée, fut invalidé après un débat dramatique dans lequel il exhala toute la rancune amassée chez les conservateurs contre le maréchal de Mac-Mahon. La veille il avait

(lit : « 11 n'y a rien de commun entre lui et nous, dejmis son parjure. »

L'élection de M. de Fourtou donna lieu, le 18 novembre, à une» passe d'armes aussi vive qu'inattendue entn» l'ancien ministre de l'Intérieur et le prcv sident du conseil. Le premier, après s'être défendu avec talent, eut la malencontreuse idée d'attaquer : « Quand un parti politique ne représente rien, lança-t-il à la nifijorité, ne dirige rien, ne gouverne rien, c'est le malaise public qui s'accentue, c'est l'anarchie qui règne, c'est la dictature révolutionnaire qui approche. » Cette apostrophe fit bondir M. Dufaure. Avec une ardeur juvénile et une rare présence d esprit : « Vous qui me parlez, répliqua-t-il, et qui me demandez ce (jue je représente, voulez-vous bien me dire ce que vous représentez?... Oui, messieurs, il y a dans nos Chambres comme dans la presse un parti sans nom, auquel il est impossible de trouver un nom et un programme, qui est puissant par le talent, qui peut créer des obstacles sérieux à tous les gouvernements qui prendront le pouvoir, qui en créerait, s'ils revenaient, au gouvernement impérial, au gouvernement de la Restauration. Voilà le parti auquel appartient l'honorable M. de Fourtou... Quant à nous, messieurs, nous disons très sincèrement ce que nous sommes, notre nom est connu. Nous sommes les représentants de ce principe libéral qui, depuis 1814, a toujours trouvé des organes dans nos Assemblées. A ces principes libéraux, que nos pères nous

ont transmis, nous adaptons la forme du gouverncinent républicain, telle qu'elle a été établie par la Constitution de 1875. Nous sommes des républicains libéraux. » M. Dufaure fut acclamé et M. de Fourtou invalidé.

Ces scènes creusaient de plus en plus le fossé entre républicains et conservateurs. Il était aisé de prévoir que le jour où ces derniers se croiraient en force, ils reprendraient l'offensive et susciteraient de graves difficultés à la République. Ce jour-là la France se trouverait de nouveau coupée en deux et notre travail d'apaisement détruit sans retour. Danger plus immédiat, des symptômes de mésintelligence apparaissaient entre le cabinet et la majorité. Nos amis de la Chambre et même ceux du Sénat commençaient à nous trouver trop timides. Ils s'étonnaient de notre extrême circonspection. Il faut reconnaître que, depuis le grand coup frappé par M. de Marcère, notre bras retombait inerte. Peu de cliangements dans les administrations financières. Moins encore à la Guerre, où des personnalités compromises continuaient de remplir des fonctions importantes. Le ministère de la Justice surtout provoquait les récriminations. On citait tout haut les noms des membres du parquet et des juges de paix qui s'étaient illustrés pendant le Seize-Mai et sur lesquels il semblait que M. Dufaure fermât volontairement les yeux. On exagérait. M. Dufaure n'entendait pas accorder l'impunité, mais, par UD scrupule honorable, il ne voulait agir qu'à bon

escient. Tenant en suspicion les plaintes qui lui parvenaient, vagues éclïos de la bataille électorale, il attendait que des rapports hiérarchiques solidement établis vinssent justifier les mesures de rigueur qu'on réclamait de lui. Peut-être ne se méfiait-il pas assez de la fragilité des conversions qui s'étaient opérées dans son personnel, après la débâcle de Tordre moral. La correction présente masquait trop à ses yeux les méfaits antérieurs. Dans sa méticuleuse procédure, il perdait de vue les souffrances endurées par les républicains et dont les auteurs demeuraient impunis. Nos amis, de leur côté, réduisaient le crédit accordé d'aboinl à M. Dufaure et ne se disaient pas que les signalés services rendus par le vieil homme

d'Etat méritaient des ménagements.

Quoi qu'il en fût des torts respectifs, le divorce s'annonçait. Le Maréchal, qui ne l'ignorait pas. en concevait une vive irritation. De plus grands sacrifices, pensait-il, étaient inutiles, il avait affaire à des esprits insatiables. 11 se repentait même des concessions déjà consenties. N'aurait-il pas mieux valu tomber tout entier avec M. de Broglie, plutôt que de prêter la main à un replâtrage où il laissait des lambeaux de son honneur? En tout cas, il n'irait pas plus loin et, si M. Dufaure se retirait, il se retirerait aussi. Nous eûmes la révélation de cet état d esprit vers la fin du mois de décembre. Au conseil du 21, M. Dufaure, qui prévoyait un conflit avec la Chambre et cherchait k le prévenir, dit au Maréchal : « Dans le

cas OÙ le ministère serait encore en fonctions à la rentrée de janvier, il y aurait lieu pour lui de se présenter aux Chambres «ivec un messaf^e ou une déclaration qui permettrait d'ouvrir un débat et de faire connaître nos intentions. Nous préparerons ce programme, nous vous l'exposerons et, s'il vous agrée, vous déciderez si vous voulez parler en votre nom ou si nous devons parler au nôtre. La forme importe peu, Tessentiel est que le parlement se trouve mis en présence d'un document à propos duquel on puisse s'expliquer. » Le Maréchal répondit avec une certaine animation : « Je n'admets pas le doute que vous exprimez sur votre existence ; tant que je serai au j)ouvoir, vous y serez aussi, vous, Monsieur Dufaure. Je n'irai pas plus loin. Si vous vous relirez, je me retirerai en même temps. Quant au programme, j'accepte l'idée, nous en reparlerons. » M. Dufaure ne releva pas Tallusion à la démission du Président et se borna à ces mots : « C'est entendu, Monsieur le Maréchal, nous préparerons le programme et vous le soumettrons dans quelques jours. » Au conseil du 24, l'irritation du Maréchal se manifesta sous une autre forme. M. Léon Say lui proposait le remplacement de deux trésoriers généraux, compromis pendant le Seize- Mai. Le Maréchal, pour lequel cet incident, en somme secondaire, n'était qu'une occasion d'exhaler son mécontentement, s'exclama : « Avec ce système de révocations, vous ruinerez le régime. Les gouvernements forts n'agissent pas ainsi. » — « Il y a des gens, ré-

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pliqua maliciouscmont M. Say, qui api)ellent g'ouvernemcnts forts ceux qui font des coups d'Rltat. Eh bien! Louis Napoléon a mis à la porte tous les serviteurs de la République. » Le Maréchal ne se dérida pas et signa brusquement les décrets.

Avant l'ouverture de la session, fixée au 14 janvier, une préoccupation envahit nos esprits. Nous savions que le général Borel serait mis bientôt en demeurtî d'opérer quelques déplacements et de consentir certaines modifications de détail dans son budget. Or nous avions expérimenté que le général Borel, tout d'une jnèce, se prêtait mal aux accommodements et ne sacrifiait pas aisément des camarades dont les torts professionnels ne lui apparaissaient pas. D'un autre côté, il n'avait pas l'oreille de la Chambre. Peu habitué à la tribune, il ne gardait pas les ménagements de forme qu'exige souvent la vie parlementaire. Ses refus étaient formulés avec une raideur militaire, il ignorait l'art des sous-entendus. Sa parfaite» droiture, que chacun connaissait, ne suffisait pas à pallier ces défauts, de sorte qu'on pouvait prévoir qu'à la première escarmouche un peu vive, les mécontentements accumulés le mettraient en minorité. Dans un conseil où le général n'avait pas été convoqué, M. Dufaure nous fit part de ses inquiétudes. Ne conviendrait-il pas d'avertir le ministre de la Guerre ? Peut-être préférerait-il se retirer avant la réunion des Chambres. Le gouverne^

ment aurait ainsi plus de facilités pour l'appeler à un poste important, tandis qu'un vote hostile du parlement retarderait tout au moins sa nomination. Mes rapports aflFectueux avec le général me valurent la délicate mission de le pressentir. 11 m'interrompit aux premiers mots : « Je saurai le plus grand gré à M. Dufaure, s'il me rend ma liberté. Je ne suis entré au ministère que sur vos instances et je n'y reste que pour ne pas le désobliger. La vie parlementaire n'est pas du tout mon fait. Je préfère le contact des troupes. Dites à M. Dufaure que j'accepterai avec reconnaissance le commandement d'une division. » C'était bien là sa modestie ordinaire. Je rapportai l'entretien au président du conseil, et, deux jours après, un décret inséré au Journal officiel du 14 janvier 1879 nommait le général Borel au commandement du 3* corps d'armée à Rouen.

Le choix du successeur fut une opération laborieuse. M. Gambetta tenait particulièrement à la nomination du général Farre. Je lui promis d'en faire la motion au conseil, quoique je ne me dissimulasse pas les objections que je rencontrerais. Mes collègues pourtant consentirent à le proposer au président de la République. Je vis bien que c'était plutôt par bienveillance pour moi que par conviction : au premier symptôme de résistance du Maréchal, ils abandonneraient la partie. Cela ne manqua pas. M. Dufaure ayant articulé le nom, sans grand entrain, le Maréchal protesta : « Le général

Farre n'est pas dépourvu de mépile, mais il s'occupe trop de politique, surtout avec les radicaux. Dans ce cabinet il ne serait pas à sa place. » Je pris vainement sa défense ; on passa au vote, je fus seul de mon avis. Je courus chez M. Gambetta, qui me reçut fraîchement : il crut que je n'avais pas déployé l'effort nécessaire. J'eus quelque peine à le détromper. Tout s'arrangea cependant et M. Gambetta, avec sa merveilleuse facilité à s'adapter aux faits acquis, me dit : « Eh bien î soit. Va pour Gresley! (c était le nom qu'avait prononcé le Maréchal). On aurait pu choisir plus mal. Au surplus, je le verrai; il a trop d'esprit pour ne pas devenir de nos amis. » Effectivement le général Gresley ne tarda pas à donner des preuves non équivoques de son dévouement à la cause républicaine, vers laquelle d'ailkîurs il était depuis longtemps porté.

Le 5 janvier 1879 avait eu lieu le renouvellement du premier tiers du Sénat. I/événement est capital dans l'histoire de la troisième République. Quatre-vingtdeux sièges étaient à pourvoir : soixante-six ré[)ublicains furent élus, et seulement seize conservateurs. La majorité passa brusquement de droite à gauche, avec un écart d'environ quarante-cinq voix. Cette majorité — on l'oublia trop à la Chambre — comj)renait, pour une bonne part, des hommes modérés de de la nuance Léon Say et Waddington. Résolument républicains, ils répugnaient «^ la politique radicale.

Une quarantaine d'entre eux se détachaient et votaient avec la droite, quand ils se voyaient en pn'^ sence d'initiatives quelque peu hardies, ou menaçantes, à leur avis, pour l'ordre et la liberté. De là ces déconvenues si fréquentes qui ont affligé la majorité de la Chambre. Elle votait des résolutions, croyant qu'elles ne rencontreraient pas d'obstacle au Sénat, et puis, lorsque ces résolutions étaient écartées, elle s'en prenait aux ministres qu'elle accusait de maladresse ou de timidité.

Toutefois un grand résultat était obtenu. La République se trouvait maîtresse dans les deux Assemblées. Le Maréchal, le voulût-il, ne trouverait pas dans le Sénat une majorité pour dissoudre la Chambre : les plus timorés du centre gauche s'y opposeraient. Le spectre d'un Seize-Mai était donc à jamais évanoui. Cette constatation si consolante eut un contre-coup fâcheux. Les républicains de la Chambre, n'ayant rien à redouter pour l'avenir des institutions, ne se crurent plus tenus à la même mesure. Ils se laissèrent aller à leur impatience, que justifiaient trop les souffrances endurées, mais qu'il eût été sage de réfréner afin de ne pas ébranler l'équilibre péniblement établi entre les pouvoirs publics.

11 était fort désirable que le Maréchal achevât son mandat. Pour la première fois on assisterait au fonctionnement régulier de la Constitution et l'on enlèverait aux partis hostiles leur argument favori : « Le parti républicain est ingouvernable ». A ces

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considérations se mêlait, dans mon esprit, une question de personnes. Si le Maréchal épuisait ses sept ans de présidence, il demeurerait en fonctions jusqu'en novembre 1880. A ce moment, M. Ganibetta aurait de grandes chances de lui succéder. Au contraire, si le Maréchal disparaissait à bref délai, M. Grévy serait infailliblement choisi. Nous étions, c»n effet, trop près de Tordre moral et du Seize- Mai. M. Gambctta s'était montré chef de parti, admirable tacticien, entraîneur d'hommes, il avait conduit ses troupes à la victoire ; mais on ne lui soupçonnait pas — en dehors d'un cercle d'intimes — les qualité^s de pondération et de sang-froid, si nécessaires au président de la République. Pendant les deux années qui restaient à courir, il se montrerait sous un autre jour. Qui sait même si le Maréchal ne l'appellerait pas au pouvoir? Il avait déjà été question d'une entrevue entre eux ; le projet abandonné pouvait se reprendre. Les préventions du Maréchal s'étaient beaucoup atténuées. Deux ou trois fois je lui avais parlé de M. Gambetta brièvement; il ne le repoussait plus d'emblée, il se bornait à dire qu'il faisait une politique trop avancée. A quoi j'avais répondu que M. Gambetta était beaucoup plus tempéré et prudent qu'on ne se l'imaginait. M. Gambetta, ministre de Mac-Mahon, devenait son successeur.

Ces calculs n'existaient pas dans l'esprit de la majorité parlementaire. Elle ne voyait que la satis-

faction immédiate à donner à ses revendications. Elle s'était tue pendant l'année 1878, maintenant elle pouvait parler. Elle exigeait que le gouvernement opérât dans les administrations tous les changements de personnes dont la lutte du Seize-Mai avait révélé la nécessité. Puisque les élections du 5 janvier avaient émancipé le ministère, pourquoi tardait-il à remplir sa tdclie, poursuivie jusqu'ici trop timidement? La rentrée des Chambres, le 14 janvier, s'effectua sous ces fâcheux auspices. 11 n'était question dans la presse que de notre mort prochaine. M. Gambetta paraissait très monté. « Il faut, me disait-il, que le cabinet cesse de piétiner sur place. Tâchez d'ouvrir les yeux à M. Dufaure, qui nourrit de grandes illusions. Il n'est que temps. »

La lecture de la déclaration ministérielle, le 16 janvier, n'améliora pas la situation; loin de là. Elle eut au Sénat un succès d'estime; à la Chambre l'accueil fut de glace. La rédaction de ce document, j'en conviens, n'était pas propre à soulever l'enthousiasme. La méthode adoptée pour le mettre sur pied laissait à désirer. M. Dufaure, par excès de bienveillance, avait autorisé chacun de ses collaborateurs à écrire le paragraphe qui le concernait. Il arriva ccî qui devait arriver. Nous donnâmes tous de trop longs développements à la mention de nos propres affaires. M. Dufaure s'était réservé d'ajuster ces lambeaux, en les réduisant au besoin. Il ne prit pas les ciseaux d'une main vigoureuse et se préoccupa

modérément d'iiariiioniserronsomblo. La pièce achevée était d'une étendue désesjiérante. avec des solutions de continuité. L'inspiration et le souffle manquaient. J'eus le pressentiment d'un complet fiasco. Toutefois je ne crus pas pouvoir critiquer Tœuvre de notre vénéré président ; d'ailleurs nous allions partir pour Versailles.

Evidemment une crise se préparait. Nous tombâmes d'accord que nous ne pouvions pas rester dans ces conditions équivoques et qu'une explication j>ublique s'imposait. Sur le désir de M. Dufaure, M. de Marcère négocia une int<?rpellation avec M. Sénart. qui. bien que de nos amis, consentit à nous questionner. Il le fit. le 20 janvier, avec une fermeté qui dissimula ses sympathies réelles; on eût pu croire, par moments, qu'il appartenait à l'opposition. La déclaration avait dit : a Nous ne conserverons pas en fonctions les adversaires déclarés de la Répubhque »; M. Sénart estima cette formule insuffisante. Il réclama « h* dévouement au jifouvernemeni » et. s'adressant aux ministres : u htes-vous bien sûrs du dévouement de tous vos procureurs g-énéraux'/ » — « lia question du personnel, ajouta-t-il, n'est pas née après l'Iieureuse journée où les élections sénatoriales ont fait disparaître la possibihlé d'un confiit entre les deux grands pouvoirs K'^gishatifs du pays » : clic aurait donc dû déjà recevoir une solutii)n. A cette interrogation précise, M. Dufaure réi)ondit un

peu évasivement : a Pour Tavenir, les élections du 5 janvier, nos institutions raffermies, l'accord établi entre les pouvoirs publics me rendront plus exigeant. » Puis il laissa tomber cette phrase mélancolique, reflet de la tristesse que lui causait Tingralitude grandissante dont il se sentait Tobjet : « J'ai encore pris part à l'événement qui vient de se passer et qui a été un progrès nouveau. Je ne sais quelle part je prendrai à ses conséquences immédiates, ni si je serai témoin de la dernière épreuve que l'institution républicaine doit subir en 1880 par le renouvellement du pouvoir exécutif; mais je demande au eiel qu'elle se passe avec autant de calme et de fermeté que l'épreuve qu'elle vient de subir le 5 janvier. Et, si je suis encore de ce monde, personne n'y applaudira d'un cœur plus ardent que le mien. »

On aurait pu s'en tenir là et accorder à l'illustre vétéran un vote de remerciement pour ces élections bienfaisantes auxquelles son nom n'avait pas peu contribué. Mais les passions s'étaient donné rendezvous, elles ne consentaient pas à retarder l'explosion de leurs griefs. M. Madier de Montjau, éloquent et fougueux, montra que le programme ministériel était l'écho affaibli de celui de 1876, que le vague était plus grand encore sur la question du personnel. Il s'en prenait à la même influence despotique qui se faisait sentir partout, dans la permanence des commandements militaires comme sur tout le reste. Il rappelait en passant que le choix du général Gres-

ley n'émanait pas du ministère. 11 constatait que l'écart entre le cabinet et la Chambre allait toujours s'élargissant, et concluait à la séparation : « Cette séparation, dit-il, nous avions cru qu'entre le ministère et nous elle pourrait s'opérer plus avantageusement, plus dignement, plus doucement pour tous, si l'on se séparait avant de discuter. » M. Floquet, avec plus de ménagement dans la forme, et non moins de vigueur, reprit la même thèse. Tout en protestant de son « très grand et très profond respect » pour le chef du cabinet, il évoqua la séance significative où la déclaration, dit-il, « tombant sur vos tètes comme la glace » n'avait pas recueilli un signe d'approbation : « Pensez-vous, demanda-t-il, que le cabinet qui siège sur ces bancs, tel qu'il est constitué et dirigé, soit en harmonie avec la situation nouvelle créée par les élections du 5 jan\'ier? » Il y eut une suspension de séance pendant laquelle on nous apporta plusieurs formules d'ordre du jour entre lesquelles on nous pria de choisir : « C'est bien simple, remarqua M. Léon Say, il faut voir lequel de ces ordres du jour contient le mot : « confiance », et prendre celui-là. Le reste est secondaire. » Hélas! aucun ne le contenait. Enfin M. Jules Ferrv nous présenta ce texte assez vague qu'il venait, ditil, de faire agréer par sou groupe : « La Chambre des députés, confiante dans les déclarations du gouvernement et convaincue que le cabinet, désormais en possession de sa pleine liberté d'action, n'hésitera

pas, après le grand acte national du 5 janvier, à donner à la majorité républicaine les satisfactions léjjfitimes qu'elle réclame depuis longtemps au nom du pays, notamment en ce qui concerne le personnel administratif et judiciaire, passe à Tordre du jour. » — tt La confiance s'y trouve, dit vivement M. Say, nous pouvons accepter. » Nous rentrâmes en séance. L'ordre du jour pur et simple, dont nous ne voulions pas, fut écarté par 200 voix contre 155, et la motion Ferrj' adoptée par 208 voix contre 116. La majeure partie de la droite et la plupart des amis personnels do M. Gambetta s'étaient abstenus dans le second scrutin. Pour qui connaît les mœurs parlementaires, oc succès équivalait à un arrêt de mort certain, avec un sursis très court.

Le surlendemain du vote, M. Gambetta me confia : « Gresley vous proposera de retirer leur commandement de corps d'armée à tous les officiers généraux qui ont plus de trois ans d'exercice. La Chambre vous attend à ce tournant. » Effectivement la question était dans l'air depuis la rentrée. Plusieurs officiers généraux s'étaient compromis pendant les ministères de Broglie et surtout de Rochebouët. L'enquèle ordonnée par la Chambre en novembre 1877 avait révélé leurs torts. Certains commandants de corps d'armée n'étaient pas défendables. Le jour où la Chambre réclamerait des sanctions, il ne serait pas possible au gouvernement de les refuser. J'aurais

souhaité que le débat ne fût pas soulevé, parce que la révocation de ces grands chefs, c'était, pour moi, la démission de Mac-Mahon. Je ne manquai pas de le dire à M. Gambetta, le suppliant dans son propre intérêt de conjurer une t^lle éventualité. « Le Maréchal ne donnera pas sa démission, me répliqua-t-il; il hésitera deux ou trois jours, comme il a fait avant d'accepter le ministère Dufaure, puis il signera. Car il doit bien comprendre que, Président constitutionnel, il ne peut que s'incliner devant la décision du cabinet, qui seul est responsable. » — « Vous ne tenez pas compte, insistai-je, de cette circonstance que le Maréchal désire se retirer et n'attend qu'un honorable prétexte. La question des commandants de corps d'armée le lui fournira. Le Maréchal a été sincèrement avec nous jusqu'au mois de novembre. Depuis cette époque, il est convaincu que la majorité de la Chambre veut l'entraîner au dcLi de ce que lui permet sa conscience. Il aimera mieux partir aujourd'hui que dans six mois. » M. Gambetta ne se laissa pas convaincre. Peul^tre s'était-il trop avancé pour pouvoir reculer. Peut-être aussi le courant parlementaire lui paraissait-il trop fort.

Le 27 janvier, dans un conseil tenu chez M. Dufaure. le général Gresley, ainsi que M. Gambetta me l'avait annoncé, proposa le remplacement de neuf commandants de corps d'armée, savoir : Clinchant, Montaudon, Dcligny, Bataille, Douay, duc

d'Aumale, du Barail, Cambriels, Bourbaki, qui exerçaient leurs fonctions depuis plus de trois ans, et du général Ducrot, alors à la tète d'une division. Cette liste comprenait des amis aussi bien que des adversaires du régime ; le caractère politique lui était donc retiré, du moins en apparence. Le seul motif invoqué résidait dans le respect dû à la loi du 14 juillet 1873, qui n'avait voulu, en principe, que des commandements de trois ans. Le ministre de la Guerre espérait de la sorte prévenir les objections du président de la République. Nous délibérâmes longuement. Chacun sentait qu'il y avait dans l'argumentation de Gresley un côté faible : l'application du principe à des généraux qui se trouvaient régulièrement investis, en vertu de nouveaux décrets rendus selon les prescriptions de la loi, et qui n'avaient pas épuisé leur second bail. Au fond et quoi que nous en disions, c'était bien la politique qui nous guidait. Nous désirions atteindre des chefs militaires qui s'étaient compromis sous le Soize-Mai et contre lesquels le parti républicain élevait de légitimes réclamations. Les noms amis ne figuraient que pour pallier la mesure aux yeux du Maréchal. Il était à craindre que celui-ci, avec son clair bon sens, ne replaçât la question sur son vrai terrain. Néanmoins, le général Gresley fut autorisé à présenter sa proposition au conseil du lendemain à l'Elysée. Je crois que nous regrettions tous de voir une pareille discussion s'ouvrir, mais il était impossible de

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